GRAND PRIX QOBERT EN 1872 ET
Cinq volumes in-4 6, brochés 47 fr. 50
L'administratêtsr'gérant : A. S&ofbak.
SOMMAIRE GENERAL
CrHiqtM littéraire dn mois. — Romans. — HUui§r«B llttArair««. — Poésies. — Hieteira. — Beanx- Arta. — Géographie. — BibUoBrapble-Mélangea. — Petite Oaxette da BUtliophlle à l'naaga dea initiée, par O. U^. — Oaaette bibliographique. — Doonmenta blbliograpbiqaea, ato.
ROMANS — CONTES - NOUVELLES — FACÉTIES
l.a Gloriole, par Albert Wdlff. Paris, Victor HavarJ, 1888. Un vol. in-iS jéaui. — Prix : 3 fr. 5o.
Le cinquième volume dea Mémoires d'un Parisien, qui vient de paraître sous ce litre très clair et iriiaet-.laGIoriale, est l'un de ceux où le rtvéle avec le plus de puissance et de persuasion le talent tout particulier du maître chroniqueur Albert WollT. Ce sont, résumés en quelques traits définiiifi, soulignés d'une philosophie railleuse, débordante d'esprit et de bon sens, des pdrlraits pris sur te vIT, en pleine humanité, de tous ceux qui, i Paris surtout, vivent, soufirent et meurent du mal de la vanité, de celte rougeole épidémique, si facile à attraper, si difficile ft guérir. Il faut voir avec quelle verve l'écrivain fouaille tour i tour les artistes, les élégants, les écrivains, les politiques, les cabotins, les lïllea, montrant d'un mot acéré la tare de chacun, le vice de l'une, la plaie honteuse de l'autre, et comment il sait, avec son art personnel, en tirer la moralité. Ce n'est ni un louangeur aveugle du temps passé, ni un détracteur obstiné des époques nouvelles; c'est surtout, avant tout, le peintre de ce qui est, tel que cela est, dans
BIBL. UOD. — X.
et dans son action. Il lui suffit de □urdelui pour trouver des sujets d'observation, des types originaux, et il les classe d'une manière définitive dans cette collection de malades, les uns gravement atteints, les autres légèrement touchés, mais tous empoisonnés de ce mal étrange, si humain, ai pai;isien, la Gloriole.
Cooaoieooe, par Hectok Maldt. Paris, Charpentier etC", 1888. Un vol. in-18 Jésus. — Prix : 3 tr. 5o.
Le problème soulevé par Hector Malotesideceux qui passionnent les psychologues, tous les fouilleurs de la cervelle humaine; il s'agit en effet, dans ce roman, de savoir si l'homme est assez maître de sa volonté pour étouffer en lui le remords, après avoir commis un crime, si sa ConiciVnce le laissera jouir, en paix et toujours, de la tranquillité momentanée, de la fortune, acquises par le meurtre. Sans prendre parti ni pour ni contre, mais en laissant cependant deviner ses préférences de moraliste pour la théorie du remords, Hector Malot nous peint avec son talent
habituel cette lutte curieuse dans le cas étrange et bien original du D' Saniel.
Fils d^humbles cultivateurs, rude à la fatigue, au notai, au travail, frugal, sans vices, Saniel arrive à force de labeur à se créer une position dans la médecine; mais, juste au moment de toucher le but^ il manque d'échouer pour i»ne misérable dette de 3,000 francs. Alors, mettant froidement en pratique ses théories personnelles, qui n'admettent pas la Conscience chez un être fort et résolu, il égorge un homme d'affaires pour le voler, arrive, grâce à ce crime, à payer ce quMl doit, asphyxie de même une pauvre paralytique, unique témoin du meurtre, parvient aux plus hautes positions. Mais des obsucles inattendus ont surgi ; il a dû, pour rester impuni, laisser condamner aux travaux forcés un innocent, le propre frère de sa maîtresse, plus tard devenue sa femme, et, à la suite du second erime, le remords obsède ses nuits, dévore son sommeil. La Con^ science, si nettement niée par lui, ne lui laisse aucun repos.
Hector Malot a écrit là une saisissante étude, conduite avec une grande habileté, analysée d'une manière neuve et amusante qui passionnera le lecteur. On est absolument empoigné par le récit, et on reste dans l'attente émue des faits nouveaux qui vont se produire, de cette surcession de petits événements, minimes en apparence, de capitale importance pour le B' Saniel, car ils peuvent conduire à la découverte du véritable assassin, à son arrestation, à sa perte. 11 faut voir comment cet homme impitoyable, comment cette nature de fer, sont ployés, chaque jour un peu plus bas, sous le poids grandissant et terrible de rimplacable Conscience* g. t.
Mon ami Hilarios, par Paul Lindàu. Paris, Librairie moderne, 1888. Un vol. in- 18 Jésus. — Prix ; 3 fr. 5o.
Le romancier allemand Paul Lindau est un des plus intéressants écrivains étrangers de notre génération, et quand bien même un brevet de talent ne lui eût pas été décerné par la flatteuse préface d'Emile Augier, sa nouvelle œuvre Mon ami HUarius suffirait à nous prouver la délicatesse et le souci d'art qui émanent de ses récits. Cette histoire d'un fou qui croit que tous ceux qui l'entourent ont perdu la raison, et vivant ainsi heureux dans sa folie* est certainement d'un saisissant effet, quoique touchant par certains points à la célèbre nouvelle de Po^ le Système du docteur Goudron et du professeur Plume. Deux autres nouvelles complètent le volume, ce sont l'énigmatique figure Hélène Jung et le palpitant récit Henri, qui donne le frisson d'un drame sanglant passé près de vous.
A oœur perdu, par Joséphin Pêladan. Paris, G. Édinger, 1888. Un vol. in- 18 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
Avec une persévérance diabolique, qui nous semble digne d'une meilleure cduse^ M. Joséphin Péladan [
poursuit la publication de l'étrange collection, ayant pour titre général la Décadence latine, décadence dont sa litté.rature même subit bizarrement Tinfluence. Son nouveau roman, A cœur perdu, nous remet en présence du fameux mage Nebo et de Tétonnante princesse Paule, pour nous faire assister à la lutte longuement décrite de Tamour platonique contre l'amour des sens. Fatalement, Nebo le platonicien succombe, après une série d'épreuves et de tentations qui l'entraînent peu à peu à la chute charnelle. Un dérèglement de magisme poussé jusqu*aux dernières limites, un curie\ix délire à froid, qui analyse méthodiquement les spasmes, les délires, les baisers, les tentations de la chair et du cœur, des pages d'une réelle éloquence, un talent incontestable, tel est le résumé de ce livre, où le vent de la folie voulue soufHe peut-être encore plus âpre, plus violent, que dans les précédentes œuvres de Joséphin Péladan.
L'Oubli, par Georges Glatron. Paris, Victor Havard, 1888. Un vol. in-i8 jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
Le* nouveau roman l'Oubli, que vient de publier Georges Glatron, est certainement Tœuvre la plus complète et la mieux pensée qu'ait écrite l'écrivain de talent, auquel nous devons déjà un certain nombre d^ouvrages dénotant le pur et sincère littérateur. En cette histoire d'adultère, mais d'un adultère tout particulier, absolument original, puisque le crime ne s^accomplit pas, il nou^ montre avec une science délicate des nuances, une impitoyable analyse des déchirements du cœur, les ravages que peut accomplir dans l'âme tendre, presque enfantine, d'un brave homme, cette redoutable pensée, avoir été trompé par la femme que l'on adore. Aussi rien ne peut-il amener VOubli en ce cœur dévasté, ni le pardon, ni la vie reprise en commun, ni les mille liens des habitudes anciennes. Georges Glatron a composé là une œuvre intime qui émeut profondément, et nous nous faisons un devoir de la signaler à tous les amoureux des lettres, à tous ceux qui aiment la vérité et l'art.
CSlaire Everard, par Edmond Lepelletier. Paris, G. Charpentier et C'% 1888. Un vol. in-i8 jésus. —
Mettant en scène des personnages épisodiques d*un curieux intérêt, comme le député Dubourg, Pactrice Lucie Lenoir, le roman de M. Edmond Lepelletier est surtout l'analyse d'une passion tourmentée, le drame d'un ménage qui roule de l'amour au divorce, sans que rien ne puisse entraver cette chute. Claire Éverard est une figure très spéciale, étudiée avec vigueur par Técrivain et bien analysée sous tous ses aspects changeants. Il serait trop long de donner d*une façon détaillée l'affabulation du ménage Jarry, et. ce serait déflorer le roman; mais nous pouvons signaler au lecteur la succession de scènes touchantes, celle où le mari essaye de vaincre l'implacable volonté de sa femme, les amusantes aventures galantes du député^ les séances de la Chambre
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
et du Sénat, le dénouetncnt tragique dans sa simplicité : cela suflit pour assurer le succès de Claire Eve-
rari. ^
L'abbé Jules, par Octave Mirbeau. Paris, Paul Ollendorf}^ 1888. Un vol. in- 18 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o. ^
Cest une œuvre qui déchaînera sans doute bien des colères, bien des révoltes, bien des indignations que le nouveau roman d^Octave Mirbeau, r^^^éJti/^5, et c^est cependant un des livres les plus remarquablement puissants et originaux de notre littérature contemporaine. Il est d^une hardiesse, d^un osé, d^un rythme sonore, qui font plaisir à voir, à entendre, par ce temps de banalité courante, de convenu, d^édalcoré; mais, justement, ces ardeurs de tempérament, cette fermeté convaincue et implacable efTaroucheront les trembleurs, les timides, toute la cohue de lièvres qu^engendrent les tins de siècle. C'est aussi que le lecteur, habitué aux fadeurs hypocrites, aux mensonges sucrés, à toute la mascarade de la mondanité vicieuse et bégueule, prendra trop au pied de la lettre, trop au détail cru, trop à la verdeur implacable du mot ou de Pacte, ce qui n'exprime en réalité que Pexplosion énorme de la nature, que le grand triomphe des forces vitales, des forces naturelles, brisant les mille et ridicules entraves mises à notre essor par la routine, par les mœurs, par les religions, par les lois absurdes, par toutes ces chaînes maladroites dont on emprisonne la«chair.
Four ceux qui n'auront pas compris la haute et magistrale philosophie de ce roman, pour ceux qui, étroitement, s'en tiendront aux peintures hardies et terribles de ce livre, sans en deviner la tendresse cmueet la violente poussée d'humanité, V Abbé Jules n'apparaîtra que comme un monstre obscène, un sacrilège épouvantable, le faune du blasphème, le terrifiant génie de tous les crimes et de toutes les dépravations. Pour nous, c'est la saisissante image du combat éternel de la nature et de Thomme, la lutte grandiose contre les hypocrisies religieuses et sociales, une explosion volcanique vomissant les laves, les cendres, les boues puantes, la fumée, mais aussi la Hamme qui éclaire tout, le feu qui purihe tout. Sconés, impuretés, tentations honteuses, immondices du sang surchauffé, tout s'eftace et disparaît devant cette immense clarté, qui est comme l'apothéose de la nature triomphante.
L« type peint par Octave Mirbeau, avec une réelle maîtrise et un art des plus élevés, n'est pas une hgure d'imagination ; c'est un portrait d'une farouche ï'cssemblancc, c'est un homme qu'il a connu, étudié, fouille au fond des chairs, au fond du cœur, et dont il 8«temparé pour personnifier admirablement legrand révolte douloureux, attendri, emporté, et si atrocc- «ncnt, si véritablement humain, qu'il voulait montrer ballotte de la douceur à la violence, de la vertu au ^ice, secoué perpétuellement entre les étroites conventions de la société et les impitoyables lois de la nature. D'un bout à l'autre du volume il ne se dément
pas et reste bien le même, ce prêtre extraordinaire, tour à tour furieux, passionné, rebelle, ou affectueux, d'une tendresse allant jusqu'aux larmes, apitoyé et touchant. «
Et ce n'est pas la seule figure remarquable du livre. Quoi de plus empoignant que ce personnage d'un autre âge, le vieux père Pamphile, qu'on dirait détaché de quelque missel d'autrefois, descendu du portail de quelque cathédrale -gothique, échappé d'une verrière moyen âge, pour faire revivre la foi aveugle et sourde des temps passés, le mysticisme extatique des époques de croisades ou de bûchers! Puis, c'est l'évéque, le doux et peureux vieillard, que l'Abbé Jules rudoie, compromet, insulte ou implore, suivant que ses fureurs ou ses tendresses le reprennent, donnant ainsi en face de cet être irrésolu et faible, l'image de la succession troublante des saisons, visà-vis de ce chétif, l'homme, représentant, par ses bourrasques coléreuses et ses apaisements charmants, les douceurs du printemps après les glaciales morsures de l'hiver, les sérénités de l'automne après les dévorantes ardeurs de l'été. Le contraste est d'autant plus marqué, d'autant plus sensible qu'il se produit en cette figure particulière, le prêtre catholique, que les règles inhumaines de sa religion séparent à jamais de la nature, mettent ainsi en constante révolte avec les lois les plus exigeantes du sang, et condamnent à un martyre incessant, toujours renouvelé, d'où sortent plus de malheurs, plus de crimes, plus de cataclysmes que de bonheurs et de vertus.
Autour de VAbbé Jules, et comme pour mieux le mettre en valeur, pour le compléter, s'agitent M. et M"** Dervelle, son frère le médecin de province et sa belle-sœur que scandalisent sa conduite, ses propos, je mystère de sa vie ; puis Robin, le juge de paix de Viantais, M""* Robin, leur fils Georges; le cousin Debray, l'ancien militaire, grand chasseur de putois, — toutes figures épisodiques, qui prennent un singulier relief sous la plume colorée d'Octave Mirbeau et donnent bien le mouvant tableau des inquiétudes, des jalousies, des peurs, des lâchetés et des convoitises haineuses remuées autour de l'abbé, autour de sa fortune.
Ce sera donc un livre discuté que le roman de Mirbeau, mais il n'en restera pas moins l'une des œuvres les plus vraiment audacieuses et personnelles qu'un homme de grand talent ait écrite, le plus vibrant appel à la toute-puissance' de la nature qu'on ait lance au milieu de la tou):be des livres sans idées, d«e pro* ductions inutiles dont nous sommes inondés.
L*honn6t6 Vernon. Mœurs contemporaines, par Jules Vander. Paris, E. Dentu, 1888. Un vol. in* 18. -^ Prix : 3 fr. 5o.
M* Jules Vander nous prévient qu'il soutient uhe thèse dans la couverture de son livre, où se lit cette épigraphe : « Les hommes ont plus de préjugés ^ue de principes. Le fond de leur vertu, c'est la peur. » Une préface explique au long ce qu'il veut prouver et pourquoi il a choisi comme forme de démonstra-
tration ie roman, t L'homme, croyant trouver dans lé mal un intérêt, commettrait bien plus de mauvaises actions, s'il n'avait pas peur des lois, de la justice, djB la foudrf , d'un fétiche, de quelque chose enfin de défini en raison de la valeur de ses facultés intellectuelles. Sa vertu est une superstition... Dans mon roman, un criminel, assuré par la condamnation d'un innocent de l'impunité la plus complète, meurt dans une agonie de désespoir. Les péripéties qu'il a traversées, depuis la conception du crime jusqu'à son exécution, et pour se soustraire aux recherches de la justice, ont été si terribles qu'à force d'émotions énervantes, elles ont usé ses forces. Le mal porte en lui son châtiment. L'homme en a peur, et c'est là sa vertu. » Ce fondement de la morale, à la vérité, me semble caduc. L'honnête Vernon qui assassine et laisse envoyer au bagne un innocent, sa femme, l'instigatrice et la cheville ouvrière du crime, son complice, franc cynique, qui a réduit le mal en théorie et que nul scrupule ne retient, une pauvre coquette qui d'un mot pourrait sauver l'innocent et qui, y ayant réfléchi, ne le fait pas de peur 4e se compromettre aux yeux de son mari, la victime, enfin, le jeune de Grandval, qui accepte la mort ou l'ignominie avec joie comme un sacrifice fait à la réputation de celle qu'il aime, tous ces personnages ne me paraissent pas travailler de concert à la démonstration poursuivie. La peur, cette vertu suprême de la méprisable humanité, n'en arrête pas un seul, non pas même le plus poltron de tous, que la peur pousse justement aux plus horribles forfaits ; et l'unique personnage qui se conduise noblement trouve, dans un idéal chevaleresque et désintéressé, l'héroïsme qui le met au-dessus des funestes conseils de la peur, matesuadus pavor.
Ceci dit, je me hâte d'ajouter que M.' Jules Vander a fait une œuvre solidement charpentée, pleine d'intérêt, impitoyablement observée, rendue avec une intensité de passion, une sobriété de moyens et une sincérité qui ont, sur l'esprit du lecteur, le plus puissant effet. On a rarement pénétré plus avant, dans le bourbier grouillant qui se cache au fond du cœur humain, et lorsque M"* Vernon, poussant son époux indécis au meurtre, lui reproche de n'avoir pas le courage d'exécuter ce qu'il a bien le courage de désirer, on croit entendre, dans le cadre moderne de notre
monde bourgeois, la terrible lady Macbeth.
Contes populaires de différente pays» recueillis et traduits par Xavier Marhier, de l'Académie française. Deuxième série. Paris, Hachette etCie, 1888. Un vol. in- 18. — Prix : 3 fr. 5o.
Voici la nomenclature exacte des nationalités auxquelles les contes et légendes de ce second volume sont empruntés : Irlande, Italie, Inde, Bohême, Angleterre, Espagne, Caucase, Russie, Turquie, Islande, Suède, Danemark, Mongolie, Serbie, Finlande, Allemagne, Norvège, Alsace, Suisse, Bulgarie, ancienne Germanie, pays musulmans, Amérique du Nord, pays des Odjibaus, Palestine. 11 est à criore
que le fin littérateur et le polyglotte accompli ^ui a nom Xavier Marmier n'a pas traduit tout cela sur les originaux, et que c'est de seconde main qu'il a recueilli plusieurs de ces histoires. Elles solit, d'ailleurs, heureusement choisies, en général, et ne manqueront pas d'intéresser les esprits curieux que rien n'afTriande comme la naïveté des littératures primitives. Je Approcherais bien à ces récits, de provenance si diverse, d'être tous baignés dans une sorte d'atmosphère commune, vague et terne, comme des Trouilleberts ou des Corots de brocante. Mais mon œil est peut-êire trop grossier pour apercevoir le soleil à travers la finesse de ces tons gris, et je consens à être persuadé que c'était ainsi qu'il fallait faire, puisque c'est ainsi que Mi Xavier Marmier a fait. Ce que je voudrais toutefois, ce serait, avant chaque légende, ou tout au moins chaque série de légendes, un mot qui me renseignât sur les sources où l'auteur a puisé et sur le traitement qu'il a fait subir à ce qu'il en tirait. Toute la valeur de l'œuvre est, à mon avis, là dedans ; et c'est justement ce qu'on ne nous donne point.
L'ami Manso, par B. Perez Galdôs. Roman traduit avec l'autorisation de l'auteur, par Julien Lugol. Paris, Hachette et C»«, 1888. Un vol. in-i6. — Prix: I fr. 25.
Le romancier Perez Galdôs est à la tête de la jeune école espag,nole. Nous avons eu occasion ici déjà de parler ^de l'école et de l'écrivain. Nous n'y reviendrons que pour signaler cette œuvre, nouvelle pour les lecteurs français, à leur attention, qui sera récompensée, fAmi Manso étant, en outre de ses mérites comme étude de mœurs et de caractères, intéressant dans sa trame et souvent amusant dans ses enjolivements et détails. Le traducteur sait son métier, et, comme il sympathise avec son auteur, il le livre sans le trahir. b.-h. g.
■fcMMMnMM.»
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MÉLANGKS LITTÉRAIRES Critique. — Philologie. — Linguisliqite.
Mon journal (1820-1823), par J. Michelbt. Un vol, in-iS. Paris, C. Marpon el E. Flammarion; 1886. - Prix : î fr. 5o.
Après Ma jeunesse, J. Michelet noue donne, de par delà la vie el par les mains de celle qui itil, en lui donnant beaucoup d'clk-, s'identiKer si parfaitement à lui, Mort journal. C'est l'époque aride et tour- Tnenlée dcE premières luttes, où l'on cherche sa voie, où le suuci de la vie matérielle s'oppose, ei, en ces annéei d'ardente et forte jeunesse, sert parfois de frein utile aux entrainemenis des passions intellectuelles qui, suivant un mot de lui, l'ont dévoré. C'est le moment des amitiés naïves el fraternelles, et rien n'est p lus touchant que le commerce de ces deux âmes couléesdans le mâme moule, qui, de leurs noms terrestres, s'appelèrent Michetet cl Poinsol. Celui-ci iiiourui jeune, étudiani encore la médecine, sans iioir en rien donifé sa mesure. Le souvenir qui est consigne dans ces confidences intimes de Michelet el les quelques lettres qui y sont recueillies suffisent tlêsonnais pour que son nom ne périsse pas. D'ailleurs, Et uns aller contre le jugement sympathique et enthousiaste de Michelet, il ne me semble pas que l'être moral fût, chez l'un et chez l'autre, identique, ni nifme équivalent. Celle impression, je ne peux que l> noter, mais elle vaudrait la peine d'être analysée «< jusiitiée. Peut-être d'auires l'auront-ils comme moi I M lisant celte trop brève correspondance de deux êtres qui se comprenaient et s'aimaient.
On sait que l'amour de ta femme était entré déjà dans lecteur du jeune Michelet e: y avait fait une profonde eidoulaureuse blessure, bien leniemenicicatrisée. Vers ce temps, la blessure se rouvrit; il se sentit repris tou-
grand'peltie à rétablir son équilibre moral. Son honnéieic, sa frauchise envers lui-même, le sentiment du
droit qu'il portait si haui, l'idéal enlin de pureté quasi mystique qu'il se lii toute sa vie de l'amour el du mariage, triomphèrent de cette crise, et, quelque temps après, il épousait M"° Rousseau, dont il appréciait, tout près de lui, depuis des années, le charme et les vertus. Il a passé ses examens d'agrêf^ation ; tl a été initié durement aux calculs d'intérêt des entrepreneurs de littérature et de certains éditeurs loups-
des suspicions de sacristie, des patronages donl les caresses finissent en étranglement. H a souffert de tout cela, s'en est indigné, affligé, ei a continué son chemin. Le voilà au seuil de l'École normale. Nous l'y retrouverons dans un nouveau volume a comme devant être publié bieolôl.
Ce qu'il y a de paniculicrement ii l'histoire des facultés affectives, qui furent toujours ai puissantes chez Michelet, c'etK le tableau jour par jour, je dirais presque le diagramme, de son évolution iniellectuelle. On suit ses tàtonnemenis, ses doutes, ses conquêtes, ses excursions dans la linguistique, SB prise de possession de la philosophie, où l'on voit dêjà,-fortement accusée, sa poussée vers l'h-atoire, dont il fera, non sans y annexer de nombreuses provinces, son domaine déhnitif.
M"* Michelet a écrit pour ce volume quelques pages de préface, où je vois bien, quelque peu spiritualiste
que
i, que
>t pas
Elle voii, e cette âme
lesail, elle sent m e saurait mourir.
etji que personne que
gré de rapporter ses paroles :
t ... Si vos hommes de gén
plupart, exercé une action bie
e, dii-elle, ont, pourja nfaisante pendant leur
vie, comble
jours 1 N'y manité s'oc
. plus, a s!» Ur -t-il pas upede
près leur n e fois res plus de d grands m
nort, «quand Us temps uscite, c'est pour touux mille ans que l'hurtsdel'anilquité^Ellc
s'en occupe, elle en parle, elle les discute ou les interroge, comme s'ils allaient se présenter pour lui répondre et prendre leur part del'entretien commencé. Oui, c'est le privilège de ces immortels conducteurs de l'humanité de rester à jamais les contemporains de tous les âges... Et voilà que lui aussi, Michelet, a laissé à son tour, en remontant, un puissant sillage... »
Merci à la femme de cœur, dUntelligence et de talent, qui nous permet d^y lancer notre barque der-
rière lui.
L Année littéraire, par Paui. Ginisty, avec une préface par Jules Lemaître. Un vol. in-i8 jésus. Paris, Charpentier, 1888. — Prix : 3 fr. 5o.
De même que MM. Noël et Stoullig coliigent chaque année leurs comptes rendus de toutes les pièces jouées de janvier à décembre sur les scènes de Paris, de même M. Paul Ginisty a cru rendre service aux chercheurs en rassemblant sous le titre de VAnnée littéraire les notices bibliographiques quMl publie chaque semaine dans un journal parisien. Cest la troisième année de son recueil qui vient de paraître. Les articles de M. Ginisty ne sont pas sans intérêt ni sans mérite : cependant était-il bien nécessaire de les faire revenir en volume ? Ils ne sont pas d'une grande ressource pour le bibliophile ni pour l'homme qui se livre à un travail d'érudition, M. Ginisty ne fournissant aucun renseignement sur l'édition des volumes; et au point de vue purement littéraire ils sont insuffisants, M. Ginisty ne parlant pas de tous les ouvrages publiés et n'accordant pas une égale attention à tous ceux qu'il cite, sans que la valeur réelle des livres soit toujours la raison déterminante de sa préférence.
Le plus piquant de cette Année littéraire, c'est la préface de M. Jules Lemaître. Ce critique distingué se plaint justement de la surabondance des romans; il est certain que rien n'est plus facile que de fabriquer un mauvais roman. Il en sort par douzaine, tous les mois, des maisons d'édition; jamais les éditeurs ne se sont montrés aussi incapables de discernement, aussi impropres à exercer une industrie qui suppose au moins un certain sens de la littérature. La flagellation que M. Jules Lemaître fait subir à la horde des romanciers d'ordre inférieur est donc bien méritée.
Mais où il devient tout à fait amusant, c'est quand il déclare son dégoût de tout ce qui n'est pas un pur chefd'œuvre. Son cerveau délicat ne peut plus recevoir qu'une manne spirituelle extraflne; ainsi les dieux ne se nourrissaient que d'ambroisie. M. Lemaître fait un paquet des vingt-cinq ou trente romanciers de seconde qualité qui, selon lui, vont à la remorque de Daudet, Zola ou Maupassant, et ce paquet, il le relègue dans un coin, le salue de loin d'un petit bonjour dédaigneux et n'y touche plus. Si encore ce n'était que cela ! Mais le cas de M. Jules Lemaître est beaucoup plus grave; les vrais maîtres eux-mêmes qu'il reconnaît — tout en insinuant qu'il a ses réserves a faire I
— même ceux-là, il ne lira plus rien d'eux. Et pourquoi, grand Dieu ! Parce que M. Jules Lemaître est doué d'un sens critique si pénétrant qu'il connaît d'avance tous les romans que pourront écrire et Daudet, et Zola et Maupassant. Il voit tout, cet homme, il entend tout, il sait tout, jusqu'aux plus secrètes pensées des. écrivains en mal de conception!
M. Jules Lemaître ne se décidera désormais à ouvrir un roman nouveau que d'après l'indication de M* Paul Ginisty: car, par un. retour de pitié pour les trente romanciers de second ordre, M. Lemaître accorde que « chacun d'eux a son esprit, son cœur, ses souvenirs, son expérience et ses souffrances à lui, et un moment arrive toujours où cela paraît >. Il se pourrait donc qu'il y eût dans un livre quelque beauté isolée digne d'être goûtée de M. Lemaître. Mais comment le saurait-il.^ C'est là que M. Ginisty triomphe dans son rôle de défouisseur... « Et Ipuis nous vous avons, mon cher Ginisty! s'écrie M. Jules Lemaître, vous êtes notre guide Joanne littéraire. » N'y avait-il pas jadis à la cour de nos rois un emploi d'officier de bouche avec le titre spécial de conseiller du Koy essayeur des mets?
Dans l'ordre intellectuel, le grand critique établit une charge analogue au profit de M. Paul Ginisty. On voit bien que M. Jules Lemaître est revenu de province. pz.
Les Symboles, f série, un vol. G. Charpentier, éditeur. — Prix : 3 fr. 5o.
« J'ai eu l'idée de suivre la pensée religieuse dans son évolution à travers les âges, depuis l'aurore des temps historiques jusqu'à notre éjjoque; et surtout j'ai voulu, dans un grand nombre de mes poèmes, résumer l'esprit d'une religion, au lieu d'emprunter aux diverses ciroyances des thèmes poétiques ne portant pas sur ce qui en est la véritable essence. »
Tel est le programme des Symboles que M. Bouchor formule lui-même dans une curieuse préface qui est l'histoire intellectuelle de son âme.
L'auteur nous y décrit ses premières croyances, sa soif ardente de l'idéal, sa recherche douloureuse de la vérité; son émotion profonde quand Dieu semble lui apparaître derrière un voile de symboles; puis l'évanouissement de l'être ineffable dont il attendait 4a révélation.
Mais cette désillusion finale ne le décourage pas.
« Rien ne diminua mon respect pour les croyances religieuses, et même je leur rendis une plus entière justice. Moins épris des rêves merveilleux qu^elles avaient suscités en moi, je les aimai davantage pour
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leur bienfaisante action dans le passé. Je les envisageai surtout comme des morales, et je bénis en elles les sources où avait bu l'humanité haletante dans sa long^ue route vers la justice. »
N'est-il pas curieux, lecteur, de voir surgir une pareille manifestation de l'esprit humain à cette époque frivole et névrosée où tant d'auteurs, sans en excepter les poètes, vont chercher la gloire dans les boudoirs et les cabarets? N'est-il pas curieux et émouvant de voir cet homme, que son amour profond pour l'humanité revêt d'un caractère presque sacerdotal, s'enfoncer sous les voûtes mystérieuses des cathédrales; voir dans le kaléidoscope mystique des vitraux surgir la vision de son rêve; entendre dans les fugues de S. Bach et de Hasndel les voix célestes qui le mettent en rapport avec l'esprit de Dieu ? '
N^est-il pas étonnant de le trouver dans les pagodes de nie Ceylan ou dans les mosquées de l'Asie, quand tant d'autres vont en soirée chez M'"* Adam ?
De cette ardente foi, de cet amour inassouvi de la vérité, de cette superbe indifférence pour les questions mesquines du jour, il devait forcément sortir un beau livre. Et malgré les difficultés inouïes du sujet, malgré les études scientifiques qui parfois rognent l'aile à l'inspiration, la première série dés S^fnfro/e* est une œuvre de premier ordre.
Le prologue s'adrj^'sc à ce Dieu qu'il a cru entrevoir. Viennent ensuite des légendes égyptiennes; puis une curieuse interprétation du mythe d'Adam et l^ve, un résumé des doctrines de la kabbale, un magnifique poème, Isiar, fragment d'une épopée babylonienne; de superbes hymnes qui sont la synthèse des religions indoues et persanes; puis enfin les mythes grecs et la mythologie des Scandinaves.
Quoique tout le volume soit d'une égale beauté, nous ne pouvons résister au désir de citer cette idylle de l'époque platonicienne, que le poète a intitulée Nfiit (tété :
y^^Tge aux profonds regards, Théanô, chère aimée, Voici le tendre éveil de ton âme charmée ; *"•> l'aube de l'amour se lève dans tes yeux, '"cr a det baisers presque silencieux ; «cgarde-la mourir longtemps sur le rivage... nie i^doute plus; viens. Ce chemin sauvage "ïélisge exhale une exquise senteur, > ers U fraîche forêt nous mène avec lenteur. La Inné, cette nuit, ne brille pas entière ; Mais Sur le paie azur, comme un fil de lumière, .c vou distinctement son merveilleux anneau. Sa clarté t'enveloppe, ô chère Théano.
Son gracieux mystère à ta beauté se mêle; ^*^*ci lumineuse et divine comme elle.
ï«s regards sougeurs, tout le ciel est en eux... L" pins laigKot tomber leurs cônes résineux ; ^air embaume ; la terre est blanche de narcisses... Aimon«»nou8, Théano : j'ai peur que tu ne glisses; "* tremble point : raea bras t'enlacent doucement. Aphrodite a pour nous un sourire clément, "'parlums de la nuit me pénètrent de joie;
» ^*ndi« que la mer paisible nous envoie ^> lointaine musique H sou grand souffle amer,
Les
pins harmonieux chantent comme la mer.
Que de cette heure unique et sainte il te souvienne !
Entends-moi, Théano : devant les dieux soit mienne.
Un cœur inviolable aime ton chaste cœur.
Accablé d'une étrange et divine langueur,
J'ai souvent écouté, dans la molle Lydie,
Les flûtes modulant leur lente mélodie.
Puis les dieux ont peuplé de songes mon sommeil ;
Homère m'a nourri de chants plein de soleil ;
Même j'ai médité la parole des sages;
Mais il n'est rien de beau comme les beaux visages.
Le tien, seul entre tous, est le visage aimé;
Et, bien qu'en cette chair ténébreuse enfermé,
Je me souviens par toi des beautés éternelles;
Car dans tes sombres yeux, dans l'or de tes prunelles,
O virginale amie au sourire voilé.
Brille le monde heureux d'où je fus exilé...
L'es heures vont s'enfuir d'un vol doux et rapide. Tout somneille; à nos pieds brille la mer limpide. La lune s'est cachée; et tandis que, rêvant. Je jette dans la nuit mes paroles au vent, Ta lèves tes regards vers les claires étoiles. Je te vois qui frémis sous tes pudiques voiles... Ah! pour te contempler par des millions d'yeux, Que ne suis-je le ciel vivant et radieux !
Est-il une chanson d'amour plus douce et plus caressante dans un paysage plus divinement grec!
Mais si l'un des ancêtres du poète vécut jadis sur
cette terre fortunée, le sang clair des races du Nord
coule aussi dans ses veines. Car ce n'est que par un
phénomène d'atavisme que je puis m'expliquer l'intuition de ces vers :
La Vie et la Mort,
Les hommes aux yeux bleus, les guerriers de ma rac- Vont s'offrir aux baisers du glaive sans cuirasse; Ils marchent dans leur sang généreux et vermeil. Que mes frères sont beaux, quand brillent au soleil Leurs cheveux teints de pourpre ou leur crinière blonde! Ils brandissent la pique et font siffler la fronde. J'aime nos chars de guerre, et nos coursiers divins Au poitrail magnifique, au cou large, aux pieds fins : Oii voit tourbillonner le flot noir de leurs queues Au phis dru des combats, parmi les lances bleues. Vainqueurs, nous revenons chargés d'un lourd butin. Puis, après le partage et le bruyant festin, Ces hommes, dont mes chants apaisaient les colères, Écoutent retentir ma harpe aux cordes claires. Car ils aiment la vie en méprisant la mort. Sur eux plane l'Épée : on jour, tel est leur sort. Ils seront abattus par celte vierge ailée. Qu'importe que ce soit demain? Dans la mêlée, A l'heure de mourir, leur défaillante voix Lance le cri de guerre une dernière fois !
Et plus loin :
C'est au bord de la mer, durant les nuits d'été, Que se révèle à nous l'antique vérité.
Nous écoutons le bruit des vagues; et leur plainte Est pour nous une voix mystérieuse et sainte. Nous parlons leur langage aux aigles des rochers. Qu'une alouette chante, et nos cœurs sont touchés. La pierre, sous nos pieds, parfois crie et s'anime, Et pour nous l'univers est un discours sublime.
La foale peut frémir tu rythme des chansons,
Mais non pas nous comprendre; et seuls nous connaissons
Les Ages de la lune, et le lieu solitaire
Où le soleil caché rêve loin de la terre.
Dans le trouble avenir, moi, je plonge mes jeux.
Je peux, en plein midi, voiler d'ombres les cieux,
Par on jour de juillet faire tomber la neige,
Disperser l'ennemi sans bouger de mon siège,
Détruire, pSir des noirs et soudains tourbillons.
Le fruit dans les vergers, l'orge dans les sillons.
Si notre amour est fort, nos haines sont tenaces.
Malheur à qui nous brave et rit de nos menaces!
Voilà, certes, de beaux vers et d^une forme éminemment française, car M. Bouchor continue la tradition
de Chénier, d'Alfred de Vigny et de Lamartine, n'ayant pris aux diverses écoles que ce qu'il a cru pouvoir Tadapter à son génie personnel.
Le Bonheur, poème par M. Sully Prudhohme, de l'Académie française. Un vol. in- 18 jésus. Paris, Alphonse Lemerre, édit. Prix : 3 francs.
Les volumes de vers abondent, la poésie est rare. Depuis longtemps, nul poète ne nous a donné une œuvre aussi pleine de pensée, aussi parfaite de forme, que le poème publié par M. Sully Prudhomme. Le maître qui cisela tant de sonnets irréprochables, qui anima d'une si tendre chaleur et imprégna d'une si émouvante n^élancolie les poèmes des Stances et Poèmes, des Solitudes, des Vaines tendresses, est une àme particulièrement douce et méditative; repliée sur elle-môme après avoir connu- le choc des passions et des tristesses humaines, elle s'est dédoublée pour ainsi dire, et, s'élevant au-dessus des joies et des peines qui ne sont que phénomènes, elle en a voulu pénétrer la cause, analyser l'origine et reconnaître le but. Tourmenté du fuyant problème de la signification de Texistence, le penseur qui possède un si merveilleux instrument d'expression s'est mis à la poursuite du sphinx ironique que les métaphysiciens appellent du nom de Vérité, et les moralistes du nom de Bonheur.
En se livrant à cette recherche qui procure aux esprits supérieurs tant de délicieuses angoisses, M. Sully Prudhomme ne force point sa nature; il cède à une inclination qui, si elle n'est pas innée, fut du moins très précoce. Nous en apercevons la première influence et la première trace dans la traduction en vers du poème philosophique de Lucrèce, entreprise à vingt ans environ, au milieu du vacarme des forces du fer, du feu et de la vapeur, des usines du Creuset. — Le secret de la Nature, de la création des êtres et de leur destinée, l'attire et le préoccupe de plus en plus. L'union souvent pénible et les divorces, douloureux toujours, des forces physiques et des forces morales de l'univers, lui sont un sujet constamment renouvelé de méditation grave, mais non pas amère; le poète porte au fond de son cœur une pitié tendre qui arrête sur ses lèvres la malédiction, et il trouve dans la croyance à l'immortalité de l'essence pure de l'âme une raison de supporter avec sérénité les impuretés
de la vie actuelle. Il y a en lui un original mélange de stoïcisme et d'épicurisme ; comme Épicure, il prône le dogme du Bonheur, et c'est comme Épicure qu'il le comprend et le définit, ce bonheur, quiétude in troublée de l'àme dégagée de crainte et d'ignorance; il admet, en même temps que Zenon, la fatalité des maux extérieurs, l'inutilité de l'irritation contre l'ordre des choses et la beauté morale de la résignation. Mais, remontant d'un easor généreux plus haut que les conceptions de Zenon et d'Ëpicure, il prend comme terme suprême de l'évolution de l'àme vers le Bonheur, la chanté et le sacrifice.
Le poème du Bonheur n'est pas un accident, une production isolée d*un poète séduit par un sujet plus ou moins soudainement suggéré; c'est le terme normal d'un processus inicWQciutl dont on peut suivre les étapes brillantes dans la carrière de M. Sully Prudhomme. De la traduction partielle du poème de Lucrèce au poème sur le ballon le Zénith, puis au poème du Destin, et à cette œuvre magistrale, la Justice, c'est le même mouvement d'esprit qui se continue, se précise, s'élargit et produit le poème nouvellement publié. L'illustre et encore jeune académicien a consacré s'âns regret quatre années de suite, quatre années de réflexion et d'étude, à ce labeur artistique, avec un égal souci de la justesse de l'expression, de l'harmonie et de la couleur du style, de la cadence du rythme et de la sonorité du vers.
L'idée-mère du poème est simple : Faustus et Stella, qui se sont aimés en vain sur la terre, sont morts ; ils se rencontrent ressuscites dans une autre planète exempte des laideurs de celle-ci. Ils sont euxmêmes purifiés de toutes les infirmités humaines, de toute limitation de leur puissance de sentir et de penser. Ils se reconnaissent, s'aiment pleinement, et sont heureux enfin dans leur ivresse réciproque.
Pourtant, un jour, ils éprouvent le manque de quelque chose, sans quoi leur félicité se gâte; l'ardeur du sacrifice les enflamme, ils Veulent revenir sur terre apporter le secret du bonheur. Mais la terre est déserte; pendant les milliers d'années écoulées comme un jour dans leur paradis, les races humaines ont péri. Un mystérieux besoin s'agite en Stella : rendre l'homme à la terre; elle croit que la nouvelle race serait heureuse a^ec la pleine assurance que le fruit des vertus est le souverain bien. Faustus résiste d'abord, prévoyant les malheurs possibles de la race future. Mais Stella le séduit, comme aux premiers jours du monde Eve aveuglait Adam. Et ce couple, que l'auteur de cette terre laisse disposer imprudemment d'une espèce, va céder à Tentraînement de l'amour générateur, quand heureusement la suprême berceuse, la Mort,
... tournant le dos au globe inférieur, Vers le plus glorieux séjour et le meilleur, Ravit éperdument le couple magnanime.
L'entier Paradis s'ouvre, et la Mort les dépose Où la félicité devient Tapothéosc!
Tel est, à grands traits, l'argument du poème, avec
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sa conclusion pessimiste.^Mais ce serait une indigne trahison de s'en tenir à cet aperçu superficiel : Fauteur et le lecteur auraient également droit de s'en plaiadre.
La première partie, les Ivresses, retrace les joies qui, par tous les sens^ pénètrent dans Pâme de Fauslus et de Stella. Ici-bas, nous n'avons qu'une incomplète perception des saveurs et des parfums, des formes et des couleurs,<le l'harmonie et de la beauté ; ressuscites dans cet autre monde supposé par le poète, les deux amoureux goûtent les sensations absolues. Pour expliquer leur rencontre, M. Sully Pnidhomme rajeunit l'hypothèse des âmes sœurs prédestinées à se rejoindre et séparées sur terre par les obstacles vulgaires* Cette page est un des morceaux les plus beaux du livre; dussions-nous abréger sur le reste, il faut le citer :
Quand la plus délicate et la plus noble force,
La vie, eut de la terre cn6o percé l'écorce,
L'Amour aveuglément ne pourvut qu'à peupler.
Moins soigneux d'assortir que pressé d'accoupler,
Lançant par tous les yeux ses chaînes cl ses flammes,
Il remit an hasard la rencontre des âmes.
Quel homme n'a parfois dans un vague regret
Senti comme un appel lointain qui l'attirait,
L'appel d'nne inconnue, au fond la seule aimée,
Qui don dans un tombeau séculaire enfermée.
Ou ne devra fleurir que longtemps après lui,
Ou respire, présente en vaia, dès aujourd'hui ?
Tons deux, sans aborder sur le même rivage,
/.nront passé, tratnant leur double et long veuvage;
l't si, par la nature, époux prédestinés,
Deux êtres par miracle en même temps sont nés
Au même Heu, bercés par la même nourrice.
Le sort n'a pas pour eux désarmé son caprice :
C'est quelque préjugé, c'est un obstacle humain
Qui leur défend, alors, de se donner la main.
Eiifm, douleur suprême, encore plus cruelle !
Quand il ne reste plus à leur' foi mutuelle
Que l'échange muet des regards pour serment,
La tombe peut s'ouvrir sous l'un d'eux brusquement,
Et l'autre penché seul au bord du précipice,
Eu tâie l'ombre épaisse, aux malheureux propice.
Mortel entraînement par Faust us éprouvé!
Cet idéal de grâce et de vertu rêvé,
Celle qu'avait daigné lui choisir la Nature,
De toute éternité, pour compagne future,
Pour fiancée unique, en la formant exprès,
Il avait pu la voir et l'adorer de près.
Ils s'étaient dés l'enfance, avant l'âge ou l'on aime,
l^cQcontrés, reconnus, promis, à l'instant même.
Oh! ne sourions pas de leur précoce é-noi :
1^ graine sent frémir toute la plante en soi ;
Il n'en pointe qu'un brin sous sa tuuique rase,
^^i> qui la foule aux pieds ne sait ce qu'il écrase;
Dans ce germe est écrite et vit toute la fleur,
El ce que l'aube y verse est déjà la chaleur.
^ Idylle avait pria fin dès leur adolescence.
ils apprirent un jour, hélas ! que la naissance
l^feuaii un mur entre eux, plus terrible à percer
xoaux élus de l'amour ne l'est à traverser
^double immensité du teiips et de l'espac
'^^ur se joindre tel jour sur tel astre qui passe.
^^T terrestre aventure est oiseuse à narrer :
Unt de cœurs nés jumeaux se sont vu séparer !
L'analyse pénétrante de leurs sensations dans cet Eden posthume, M. Sully Prudhomme Tavait préparée dans son intéressant ouvrage en prose de la Psy~ chologie de Vartiste. Que de passages à citer dans cette peinture des ivresses versées par la Nature bienveillante aux êtres purifiés! Car là Faustus contemple :
L'appariment parfait, sur terre sans exemple, Des puissances de l'âme et des forces du corps. L'expressive beauté qui naît de leurs accords. Et de ces affranchis les sereins hyménées Ou, par ce libre nœud, l'un à l'autre enchaînées, Dans deux êtres divers joints éternellement, Se complètent la force et la grîce en s'aimant.
La.deuxiéijie partie est plus abstraite : elle a pour titre et pour objet la Pensée: le poète y passe en revue la science et la philosophie.
L'homme ne peut être heureux tant qu'il sait qu'il ignore quelque chose : Tignorance complète est la félicité de la brute; la science parfaite, le bonheur de l'être intelligent. Mais le doute est un poison terrible, que sur terre le penseur absorbe malgré lui, dans l'effort même qu'il tente vers la vérité. Faustus et Stella ont vu et compris; mais la curiosité est sans cesse en éveil, elle est l'aiguillon qui nous presse toujours vers la nouveauté. Et Stella, prise d'inquiétude, ne peut s'empêcher de confier sa crainte à Faustus :
. Je ne dois qu'à ton goût mes grâces.
Le long temps qu'à les voir tu passes
N'en use-t-il pas la valeur?
Ne se peut-il que tu t'en lasses,
Malgré leur immortelle fleur?
Cumme pour écraser le doute à sa naissance, Faustus couvre soudain d'un baiser véhément Les lèvres de Stella, les presse longuement; £t l'épouse a pleuré, mais de reconnaissance.
Ce mouvement passionné, cette situation dramatique, M. Sully Prudhomme l'interrompt pour passer en revue les systèmes philosophiques et scientifiques. Le poète a été séduit par Tidée d*un noble tableau de tout l'effort de l'esprit humain tâtant la Vérité à travers les erreurs. Il faut bien l'avouer, cette partie du poème ne vaut pas toute la peine qu'elle a dû coûter à M. Sully Prudhomme : l'inspiration se trouve resserrée dans des formules nécessairement étroites, trop précises pour n'être pas sèches; mais il serait injuste de juger que C'est là la forme de poésie de ia science que M. Sully Prudhomme conçoit et préconise. Il n'a pas cru pouvoir éliminer de son poème cet inventaire des systèmes attestant la vitalité et la hardiesse du génie de Thomme. Mais ce n'est qu'une part bien petite dans une œuvre large et grande, et ne servît-elle qu'à montrer avec quel soin scrupuleux le poète a voulu pénétrer au fond de la -connaissance et comprendre la science, elle serait déjà, sinon admirable, du moins très digne de respect et d'estime. * .
Tout de suite après, du reste, la poésie reprend son vol : la troisième partie, le Suprême Essor, c'est le
LE
réveil dans le cœur de Faustus et de Stella de la sublime Charité. Pourrions-nous, dit-il^ entendant l'appel de nos frères terrestres,
Lisant dans leurs regards l'effroi qui les oppresse, Nous sentir dans la joie innocemment heureux, Et riches d'un savoir qui leur serait utile. N'en faire qu'un usage infécond et futile, Espérant pour nous seuls, ne rien tenter pour eux?
Ils se décident au sacrifice et au retour sur la terre.
L'homme a disparu. Quel admirable tableau de ce monde veuf de l'humanité ! Quelle richesse de traits et quelle puissance de sympathie ! C'est alors que Stella est prise du désir de recommencer le genre humain. Et le Dieu n'attendait que cette idée de la femme généreuse dans son imprudence même, et le consentement non moins généreux de l'homme plus prévoyant, pour leur ouvrir par la Mort définitive le suprême paradis.
Pas une de ces deux cents pages qui ne soit belle ■de sa beauté propre et ne reçoive un éclat nouveau de la lumière de l'ensemble. Ce poème platonicien est soulevé d'un bout à l'autre par l'inspiration la plus noble, et quelque répugnance que le vulgaire ressente a l'égard de la poésie, et malgré le surcroît de défiance qu'inspire la poésie philosophique, il n'est pas de lettré qui puisse se dispenser de le lire, pas d'âme délicate et sensible qui n'en soit profondément émue. P. z.
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THÉATJIE
Une Première par jour, Causeries sur le théâtre, par Albert Soubies. Paris, A. Dupret, 1888, Un vol. in- 18. — Prix : 5 fr.
Dans une courte préface, M. Albert Soubies raconte qu'ayant à faire, pour le courrier théâtral du journal le Soir, quelques éphémérides, il chercha une disposition nouvelle et crut la trouver en ne parlant que des premières représentations. Ce sont ces petits articles, revus et augmentés d'un nombre considérable d'autres inédits, qu'il publie dans ce livre. « J'ai, dit-il, recherché avant tout ce qui n'est pas banal, et, quand je n'ai pas devisé des pièces célèbres, c'est qu'il me semblait difficile d'en dire quelque chose de nouveau. Pour éviter la monotonie, j'ai fait la même part à l'ancien répertoire et au répertoire contemporain, et j'ai donné une place égale à la litté/ature et à la musique, aux pièces gaies et aux pièces sérieuses. Les œuvres qui ont été représentées en France m'ont seules occupé.