‹ Le livre (volume 5)Chapitre 53 sur 173 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

« L'exactitude est le premier mérite d'un tel ouvrage; je m'y suis attaché scrupuleusement. Je n'ai pas craint de citer les volumes où j'ai puisé; ce ne sont pas des .dictionnaires. Je n'ai consulté ceux-ci que pour ne pas reproduire ce qu'ils contiennent. On ne peut se fiatter d'avoir mis dans ce livre de l'esprit et du style; mais on peut affirmer qu'on y a apporté beaucoup de soin, car il ne faut pour cela que de la bonne volonté. »

M. A. Soubies a trop bien dit, dans ces quelques lignes, ce qu'il a voulu faire et ce qu'il a fait, pour que je sois tenté de le dire autrement. J'ajoute, cependant, que cette « suite de causeries de tout genre: renseignements historiques, curiosités dramatiques, jugements, parallèles, rectifications, souvenirs personnels, anecdotes », est pleine de piquant et d'imprévu, et que, pas plus que l'érudition spéciale, l'esprit et le style ne manquent à l'auteur.

Le volume est très heureusement pourvu d'un index alphabétique étendu, où les titres des œuvres sont en petites majuscules quand ces œuvres font l'objet d'une notice spéciale, et en italiques dans le cas contraire, tandis que les noms de personnes sont en caractères ordinaires; disposition ingénieuse qui introduit une grande clarté dans ce catalogue, et facilite singulièrement les recherches. b.-h. g.

CEuvres de Regnard, avec Notices et noies, par Alexandre Piédagnel. Théâtre, tome I*'. Un vol. petit in-i2 elzëvir, sur papier de 44oIlande. Paris, 1888, Alphonse Lemerre, éditeur. — Prix : 5 fr.

•Si M. Alphonse Lemerre est coupable de lâcher sur les devantures des libraires quantité de recueils de vers médiocres, il faut lui reconnaître le mérite d'avoir créé une collection charmante de nos classiques avérés et de nos contemporains qui seront classiques le siècle prochain. Éditeur et imprimeur, M. Lemerre a droit à tous les éloges; il a prouvé un goût délicat et sûr, et beaucoup fait avec les Jouaust, les Quantin, les PerrindeLyon, pour mettre et maintenir au premier rang dans le monde l'imprimerie française et restaurer l'amour des beaux livres.

Dans la collection des contemporains il donnait il y a peu de temps une nouvelle édition des Amoureuses d'Alphonse Daudet, ces poésies d'une grâce un peu prétentieuse où se combattent plutôt qu'elles ne s'allient la naïveté juvénile et le raffinement artistique. Aujourd'hui, c'est le premier tome des œuvres de Regnard qui se recommande aux amateurs. Il contient la Sérénade, le Bal, le Joueur, le Distrait, le Retour imprévu, Attende:(-moi sous l'orme. Un beau portrait, gravé par Frédéric Massé, d'après H. Rigaud, orne ce volume. La notice et les notes ont été rédigées par M. Piédagnel, l'érudit critique; c'est dire qu'elles sont d'une élégante concision et d'une précision judicieuse : ni superfluité, ni omission grave. Le texte adopté pour cette réimpression soignée est celui de l'édition de 1714, « chez Pierre Ri bou, quay des Augustins, à la descente du Pont-Neuf, à l'image Saint-Louis ».

CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS

Comédies de Térenoe, traduction nouvelle , par M. HiNSTiNy avecle texte latin; tome 11, Alphonse Lemerre, éditeur, Paris, 1888. Prix : 5 fr.

La traduction de M. Hinstin se recommande par Tcxactitude de Tinterprétation et Télégance du style; nul mieux que lui n'a senti et rendu la délicatesse du

poète latin.

Ce tome contient VHéautontimorumenos et le Phormion,

Le troisième ne tardera pas à paraître. M. Alph.

Lemerre a été bien inspiré de faire entrer le comique latin dans sa jolie collection d'auteurs classiques; espérons qu'il ne 8*en tiendra pas à celui-là; on nous a parlé jadis d'une traduction de Virgile que devait entreprendre M. Leconte de Lisle; Lucrèce a déjà tenté M. Sully Prudhômme qui s'est arrêté trop tôt. Les hommes de goût souhaitent que M. Alphonse Lemerre poursuive ces projets : malheureusement les hommes de goût capables d'acheter les traductions des poètes antiques ne pullulent pas.

HISTOIRE

— Chronologie — Documents — Mémoires

Histoire anoienna de rOrient jusqu'aux guerres médiques, par François Lenormant et Ernest Babelon. Neuvième édition, revue, corrigée, considérablement augmentée et illustrée de nombreuses figures d'après les monuments antiques. Six vol. in-4». Paris, A. Lévy, 1881-1888.

La connaissance historique de l'Orient est, on peut lé dire, une conquête de la science contemporaine. Les hommes de quarante ans ont appris l'histoire dans des livres et avec des professeurs qui ne possédaient, sur les anciens peuples asiatiques, que des notions tronquées, fausses ou ridicules. L'Egypte avait bien été ouverte par Champollion dès le com* mencement du siècle, et l'air si longtemps enfermé dans ses hypogées se répandait peu à peu dans le monde savant; de simples romanciers vaillamment y descendaient, et Théophile Gautier en rapportait le Roman delà Momie. Mais les écoles ne se laissaient guère pénétrer, et ce qu'on y apprenait de plus clair sur l'Egypte, c'était encore ce qu'en racontent Hérodote et les livres hébreux. Quelques esprits curijeux, avec des réserves et une timidité qu'on accusait presque de subversive audace, essayaient pourtant de faire adopter par l'enseignement universitaire les résultais des investigations des savants. Les résumés deM.Guillemin et de M.Robiou marquent parmi ces premières et généreuses tentatives. Mais c'est à M. Le normant que revient l'honneur d'avoir gagné la cause de la vérité historique contre la routine, l'indifférence et le parti pris. Son Manuel d'histoire ancienne de COriintj dont la première édition parut en 1868, força toutes les résistances et réforma l'enseignement de rhistoire dans nos écoles. Les éditions se luccèdèrent, se corrigeant, s'augmentant, se modifiant toujours dans le sens du mieux; si bien, qu'au bout de treize ans, l'auteur, tout en conservant un

abrégé à l'usage des classes (Histoire du peuple juif et Histoire des peuples de VOrient eP^e Vlnde), entreprit de donner à son œuvre le développement et le caractère d'un grand travail de vulgarisation, dont le sixième et dernier volume a paru tout récemment.

Comme il arrive trop souvent, l'initiateur n'a pu aller jusqu'à la tin. La mort l'a brusquement arrêté au milieu de travaux considérables et variés, qu'il pouvait, sans présomption, se croire capable d'achever et de faire suivre par d'autres. Mais si la science historique a perdu avant l'heure un de ses plus laborieux et de ses plus intelligents. pionniers, le public n'en aura pas moins l'histoire d'Orient, que Lenormant avait rêvée pour lui. A partir du quatrième volume, un savant, dont le nom fait autorité, qui fut le disciple et l'ami de Lenormant, M. Ernest Babelon, a repris l'édifice interrompu et en a mené la masse imposante jusqu'au couronnement. On se ferait dif!icilement une idée de ses proportions et de son en« semble si l'on n'en connaissait le plan succinct.

Le tome premier est consacré aux origines, aux races et aux langues. M. Lenormant, qui était un des rares vrais savants chez qui les faits historiques n*ébranlent pas la foi religieuse, ne craint pas de reconnaître et de proclamer l'autorité des récits bibliques.* Il les rapproche des traditions des autres peuples de l'antiquité sur les premiers âges et étaye d'arguments nouveaux un raisonnement inductif dont l'invention ne lui appartient pas. Les dix générations d'ancêtres antédiluviens, le déluge, le berceau de l'humanité post-diluvienne, la tour de Babel, passent devant nos yeux avec un immense appareil d'érudition, où l'auteur s'applique à faire la part du mythe, tout en leur attribuant, en maints endroits, le caractère de réalité du fait. Ce sont là questions sur lesquelles il est peut-être sage de s'abstenir de prendre parti soi-même; mais il était indispensable d'indiquer

celui que l^écriyain a cru devoir ado{^er. Ceci dit, on ne. peut qu'admirer la magistrale exposition que nous présente. M. Lenormant des vestiges matériels de l'humanité primitive, des divisions des races qu'il rapporte toutes à une espèce unique, de l'origine et du développement du langage, où il voit une œuvre humaine dans laquelle la réflexion et la raison jouent un rôle, de la naissance et des perfectionnements de la pictographie et des écritures hiéroglyphiques et idéographiques, aboutissant à l'invention de l'alphabet phénicien, père de tous les autres, si l'on excepte l'alphabet cunéiforme des Perses.

Les tomes deuxième et troisième sont pris par l'^gypt^ et les Égyptiens. Après la description du pays et l'examen des sources de son histoire, M. Lenormant étudie la période que l'on désigne sous le nom de V Ancien empire, depuis les origines jusqu'à la onzième dynastie avec laquelle commence le Moyen Elmpire et l'importance de Thèbes. Une brillante peinture de l'état de la société et de la civilisation sous la XII* dynastie, Tinvasion et la domination des Pasteurs, nous conduisent jusqu'à la XVIII" dynastie, qui inaugure le Nouvel Empire ou l'époque des grands conquérants égyptiens. Puis vient, vers la fin de la XX° dyjiiastie, la décadence graduelle de la monarchie, jusqu'à ce que Tes Ethiopiens, ayant mis à mort les représentants de la XXIV* dynastie, établissent leur domination sur l'Egypte entière. Dès lors, l'Egypte est une proie qu'on se dispute, et, malgré les efforts des rois Saîies (665-523), elle finit par tomber aux mains des Perses, qui en font une satrapie de leur empire.

Celte narration historique, si lucide et si bien liée dans toutes ses parties, ne suffisait pas à épuiser ce vaste sujet. L'auteur n'a pas trop d*un volume pour dire le nécessaire sur la civilisation, les mœurs et les monuments de l'Egypte. Cette partie, où Térudition de détail et le talent descriptif sont essentiels, est digne, à tous les points de vue, de l'écrivain à qui l'on doit les Paysages de la Grande-Grèce et une grande partie du texte des Chefs-d'œuvre de Part antique.

C'est au tome quatrième que commence la rédaction de M. Ernest Babelon. Il a soin, d'ailleurs, de nous avertir que le fond est de lui, comme la forme; car, s'il a conservé plus d'une page du Manuel primitif et utilisé, autant que le cadre le permettait, les autres travaux d'érudition publiés par Lenormant dans le domaine de l'aâsyriologie et des études sémitiques, il n'a eu à mettre en œuvre ni notes, ni ébauche, Lenormant n'en ayant point laissé. Cette déclaration n'était pas inutile pour qu'on pût faire la part de chacun dans un travail qui engage, vis-à-vis des savants et de tout le public, une si grande responsabilité. Mais nous n'étonnerons personne en disant que, sans une différence dans le système de transcription des noms propres et une précision un peu plus sèche dans le récit, à peine pourrait-on s'apercevoir de la substitution. Les connaissances sont aussi sûres, et la doctrine et la méthode sont les mêmes.

Ce quatrième volume s'occupe des Assyriens et des Chaldéen^s et est composé sur le même plan que

l'histoire de l'Egypte; il est, comme celle-ci, suivi d'un autre volume, le cinquième, consacré à la civilisation assyro-chaldéenne. Mais le sujet ne compor tait pas d'aussi vastes développements que l'Egypte; aussi la seconde partie de ce cinquième volume est-elle pfise par l'histoire des Mèdes et des Perses jusqu'à la mort de Cyrus. Avec Cambyse (529 avant Jésus-Christ) commencent la décadence de l'empire perse et le sixième et dernier volume, dont la plus grosse portion est attribuée aux peuples Israélites, chananéens, arabes, phéniciens et carthaginois.

Le plan primitif, tel que M. Lenormant l'avait conçu, comprenait en outre l'histoire de l'Inde ; elle occupe tout un livre dans la troisième édition du Manuel, L'auteur, il est vrai, n'y attachait pas la même importance qu'au reste de son travail. II s'en explique dans la préface de cette neuvième édition : « Je dois confesser franchement, dit-il, mon insuffisance et l'impossibilité où j'ai été de recourir à autres choses qu'à des traductions des documents originaux pour la partie relative à l'Inde. Je ne suis pas, en effet, sanscritiste, et je tiens à ne pas paraître prétendre savoir ce que j'ignore en réalité. » Cette déclaration, si digne dans son honnête simplicité, n'a plus sa raison d'être. L'éditeur a pensé que le groupe était complet ainsi, que l'Inde et l'extrême Orient, ayant eu des civilisations à part et n'étant entrés que très tardivement en rapport avec les anciens peuples dont nous sommes issus, il n'y avait pas lieu de leur donner une place dans cette Histoire ancienne de l'Orient classique, si je puis me servir ici de ce terme pour synthéihiser ma pensée. Il est difficile d'être d'un autre avis et il ne reste qu'à souhaiter, sur l'Inde et sur la Chine, un ouvrage monumental comme celui de MM. Lenormant et Babelon, et édité dans les mêmes ' conditions de luxe, de correction, d'intelligence et de goût.

Me sera-t-il permis d'exprimer un regret? En parlant, dans sa préface, de l'illustration si abondante et si riche dont le texte est partout accompagné, M. Lenormant écrivait : « Aucune part n'a été laissée à la fantaisie, et je crois pouvoir dire qu'on n'y trouvera rien d'oiseux ni d'une valeur suspecte. Toutes les gravures ont été empruntées à des monuments d'une authenticité incontestable et, autant que possible, contemporains des événements auxquels ils se rapportent. » Je suis loin de m'inscrire en faux contre ceitJ assertion, qui était une promesse ; sur les douze cents illustrations, ou environ, que contiennent ces six volumes, on aurait peine, j^aime à le reconnaître, à en trouver qui ne soient pas intéressantes ou instructives. Mais je voudrais qu'elles tussent toutes originales; il est fâcheux, à mon sens, qu'un nombre assez grand d'entre elles soient empruntées à des ouvrages, très autorisés, sans doute, mais aussi accessible au public que l'Histoire ancienne de l'Orient elle-même, ce qui risque de leur faire faire double emploi.

Quant aux cartes, fort nombreuses, insérées dans le texte ou tirées séparément, on peut s'en rapporter à M. Lenormant lorsqu'il dit qu'elles « ont toutes été dressées, d'après les documents les plus récents et les

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

plus sûrs, par M. J. Hanscn, dont le nom seul est une garantie ». b.-ii. g.

Mes Petits Papiers. Deuxième série, iSji'iSyS, par Hector Pessard. Un vol. gr. in-i8; Paris, librairie moderne» maison Quantin, 7, rue Saini- Benoit. — Prix : 3 fr. 5o.

On se rappelle quel succès a accueilli la publication de la première série des Petits Papiers, de M. Hector Pessard, consacrée aux événements de la fin de l'Empire. La deuxième série de ces mémoires vient de paraître, et le second volume obtiendra un succès encore plus vif que le premier, par la piquante mise en scène des principaux personnages mêlés encore aujourd'hui à la vie politique, par les amusantes révélations et les curieux documents qu'il contient sur une période bien rapprochée, et cependant déjà un peu oubliée, de notre histoire contemporaine. Il sera impossible de parler du gouvernement de M. Thiers ,et de l'Assemblée de Versailles, sans avoir recours à. ces Petits Papiers, écrits d'une plume alerte et acérée qui a su faire de la politique et de l'histoire avec esprit et indépendance.

Le Maréohal de Moltke, par ***, Paris, librairie moderne, maison Quaniin, 7, rue Saint-Benoît. — Prix : 3 fr. 5o.

Au moment où, sous la pression du vœu unanime de l'armée et du bon sens public, la question du chef d'état-major général permanent est à la veille de recevoir une solution favorable, ce livre sur le grand clîef de l'armée allemande vient à son heure, et emprunte aux circonstances politiques un frappant intérêt d'actualité.

L'auteur, un des officiers supérieurs les plus en vue de notre état-major, a étudié en véritable écrivain cette haute figure. Les campagnes du vieux maréchal sont décrites d'une allure rapide et décidée, comme elles ont été menées, et l'auteur en profite pour développer avec une compétence toute particulière et une excessive clarté la question si nouvelle et si peu connue de la concentration moderne. Quoique touchant aux plus hauts sujets militaires, ce livre les présente sous une forme si saisissante qu'il intéressera tous les lecteurs : impossible de rien lire de plus dramatique que le tableau de la bataille de Sedan, qui le termine.

Le maréchal de Moltke, plus encore que l'empereur Guillaume qui vient de mourir, est le grand artisan de nos désastres militaires; à ce titre, il n'est pas un Français qui ne doive le connaître, pour tirer de sa vie les enseignements qui pourraient servir un jour à la revanche de la France.

La Pmsde et son roi pendant la guerre de Grimée, par G. Rothan. Un vol. in-8; Paris, Calmann Lévy, éditeur, 1888. — Prix : 7 fr. 5o.

M. Rothan, qui se présentait il y a quelques jours à l'Académie, française, et qui, dans quatre ouvrages

remarquables et qui ont eu beaucoup de succès, a raconté les antécédents diplomatiques de la guerre franco-allemande, semble faire aujourd'hui une passagère excursion sur un domaine étranger, en étudiant la politique de la Prusse vis-à-vis de nous pendant la guerre der Crimée. Il n'en est rien cependant. Ce sujet se rattache étroitement à ce vaste tableau qu'il a entrepris de tracer de notre diplomatie dans ses rapports avec le nouvel ordre de choses qui existe aujourd'hui en Allemagne et, on peut dire, en Europe. Comme il le montre, en effet, la guerre de Crimée, malgré la grande situation qu'elle a value à la France, contient en germe les causes primordiales de nos déconvenues diplomatiques de 1866 et de nos revers de 1870. C'est grâce à cette guerre que l'Italie, qui n'y prit qu'une part presque nominale, parvint à se glisser au rang des grandes puissances, à figurer comme telle au Congrès de Paris, et que se posa désormais cette question italienne qui a déjà tant fait de mal à la France. En provoquant aussi au sein de l'Empire germanique l'antagonisme des deux grandes puissances allemandes, dont l'une, l'Autriche, penchait vers la France et l'Angleterre, l'autre, la Prusse, vers la Russie, elle a hâté peutêtre la solution, si funeste pour nous, que donnèrent à ce problème la victoire de Sadowa* d'abord, puis celle de Sedan. Il s'en fallut de peu alors que la Prusse ne se jetât sur notre frontière de l'Est, pendant que nos meilleures troupes étaient occupées en Crimée, et si elle ne le fit pas, ce fut seulement parce que son armée n'avait pas encore reçu la forte organisation que son souverain actuel lui donna plus tard. M. Rothan a tracé cet épisode de notre histoire diplomatique avec les qualités de lucidité etdevigueur qui lui sont habituelles. Seulement il se laisse un peu trop entraîner à des déductions hasardeuses que lui aurait évitées un sentiment d'impartialité plus complet. E. A.

Rattazsd et son temps. Deux vol. in-8*. Paris, Deniu, édit.; 1881 et 1887. — Prix: 16 francs.*

« Une nuit du mois de juin 1873, dans une chambre tristement éclairée, assise au chevet d'un mourant, une enfant de deux ans endormie sur mes genoux, je pris une résolution, dit M™" Rattazzi : c'était de présenter sous ses traits véritables la grande figure de l'homme dont j'eus l'honneur de porter le nom. »

Cet engagement laborieusement tenu nous vaut les deux forts volumes, complets aujourd'hui, intitulés Ratta;{![i et son temps; car Tauteur s'est bien vite aperçu que, pour retracer la vie et l'œuvre de l'homme de l'État, il lui fallait en même temps faire l'histoire du peuple auquel il appartenait, aux destinées duquel il a collaboré.

Et l'histoire de l'Italie depuis un demi-siècle se rattache par tant de côtés à celle des grandes puissances européennes que le cadre s'agrandit à mesure que l'intérêt s'étend.

L'ouvrage de la veuve de l'ancien ministre piémontais renferme certainement de fort curieux souvenirs.

mais, à vrai dire, il ne révèle rien qui ne fût connu déjà ou qui méritât de Têtre, soit dans les grands faits, soit parmi les détails, particularités, anecdotes. En récrivant, M*"* Rattazzi a obéi, assure-t-elle, à un double désir : rendre un hommage éclatant, glorifier celui dont elle porta le nom, et montrer Paffection qu'elle et lui ressentaient pour la France.

Il nous est pénible de constater que si Pintention était bonne, l'effet n'est pas conforme. Rattazzi ne ressort pas agrandi du livre de sa veuve; c'est son talent d'avocat, de parleur, sa souplesse italienne, qui sont surtout poussés en relief. Sans doute son libéralisme, son amour pour sa patrie sont très honorables; mais il n'est pas besoin d'être spécialement homme d'Etat pour posséder et pratiquer ces vertus. Ce qui fait un grand politique, c'est la consistance des idées, des doctrines, la large conception d'un plan complétât la poursuite logique, de sa réalisation. Rien décela n'apparaît nettement dans la vie politique de Rattazzi telle que nous la retrace sa veuve; elle nous le montre variant d^opinions et de sentiments, et elle attribue ses opinions successives à l'influence des milieux différents qu'il traverse ou fréquente. Il est vrai qu'elle déguise ces métamorphoses sous cette formule ingéiueuse autant que fallacieuse : a Les idées politiques de Rattazzi s'étaient généralisées et élevées à la fois. »

Cette généralisation, cette élévation consistaient à devenir le fervent apôtre de l'occupation de Rome par le roi Victor-Emmanuel après en avoir été l'adversaire, et à prêcher l'ingratitude envers la France et l'alliance avec la Prusse après avoir fait à la première des protestations d'amour toutes méridionales.

C'est assurément le côté par où les deux gros volumes de M™* Rattazzi peuvent intéresser les Français. Ils sont à cet égard très instructifs, très copieusement documentaires, provenant d'une femme de talent qui se proclame amie de la France.

Qr, d'un bout à l'autre, malgré elle, transparaît un sentiment plus ou moins malveillant pour notre pays, pour notre nation. Ce n'est pas l'expression qui est malveillante, — puisque M"* Rattazzi voudrait qu'on la crût nôtre, — c'est le fond intime de l'esprit.

Raconte-t-elle la bataille de Magenta, elle se complaît à constater le désavantage initial des Français. Elle répète coup sur coup avec une malice trop facilement devinée : « On ne voyait ni Mac-Mahon, ni Niel, ni Canrobcrt... Mac-Mahon ne donnait pas signe de vie et les Français faiblissaient à vue d'oeil. » — Nous savons bien à quel point étaient mauvaises les dispositions prises par Napoléon III et l'imprudence coupable avec laquelle il hasarda notre armée. Cependant il ne faudrait pas exagérer les risques de défaite courus par nous, afin de reporter sur les Sardes tout l'honneur de la victoire finale. Et précisément M*"' Rattazzi roudrait donner à entendre que le sort de la journée fut décidé par la seule intervention des Bersagliers de Fanti. Ils sont venus, c'est vrai, à quatre heures de l'après-midi : ils ont décidé de la victoire, mais parce aue depuis le matin^l'armée fran-

çaise incomplète supportait, par des prodigesde valeur, tout l'effort de l'armée autrichienne tout entière et tenait les destins en suspens. Mac-Mahon n'arrivait pas, c'est encore vrai; mais c'est qu'il attendait les Sardes, il les attendait à dix heures du matin, et c'est à quatre heures après-midi qu'ils débouchèrent sur le champ de bataille. Et M*"* Rattazzi elle-même ne peut qualifier leur retard que « d'étrange »; et elle ajoute : « Les Piémontais opéraient avec une lenteur inexplicable, comme s'il se fût agi d'autre chose que du sort de leur pays... Le roi n'apprit que fort tard l'état réel des choses; il s'en souciait peu, du reste, et son état-major encore moins. » Cela se passe de commentaires.

Au fond, le grand grief de Rattazzi et des Italiens contre la France, c'est la question romaine. Aussi quand elle relate les menées audacieuses de Garibaldi, sans pouvoir masquer la mollesse du gouvernement italien à l'égard de l'agitateur. M"' Rattazzi s'étonne que le cabinet des Tuileries voie avec défaveur l'anarchie de Turin et de l'Italie. Et jclle souligne ironiquement d'un double trait le mot anarchie qui cependant correspondait assez exactement à la situation.

Avec une étourderie bien féminine, M™* Rattazzi veut à la fois nous faire croire à la sympathie de son mari pour la France et montrer ses vrais conseils au roi d'Italie; or voici les termes — cités par elle — dans lesquels il écrivait à Victor-Emmanuel, au lendemain de Sadowa, à l'heure où l'Italie, vaincue sur terre et sur mer par l'Autriche, allait néanmoins profiter comme devant des victoires de son -alliée du moment. « Personnne ne s'opposera et ne jalousera notre augmentation de territoire, prévue d'ailleurs depuis longtemps, excepté la France peut-être, qui demandera, selon son usage, une compensation équivalente... Tt>ut le monde redoute l'ambition de Napoléon. Donc, tout le monde doit le voir de mauvais œil saisir cette nouvelle proie (la Vénétie, qu'il s'agissait d'ailleurs de rétrocéder à l'Italie), qui pourrait plus tard lui servir pour nous imposer une alliance qui ne saurait nous être agréable eP encore moins utile, n

Si l'on veut voir plus explicitement encore de quelle façon se traduisent l'amitié et la reconnaissance de Rattazzi pour la France, qu'on relise les discours prononcés par lui au parlement italien les i8, 20 et 21 décembre 1867, 9^^ ^^ veuve a pieusement reproduits ou résumés, -pour notre édification autant que pour l'honneur de l'orateur.

Survient la guerre de 1870 et notre écrasement. Le prince Napoléon se rend à Florence. D'une conversation entre Rattazzi et lui, ce passage est à noter • « On ne confond pas Napoléon avec la France, monseigneur, dit le premier; les Italiens aiment intérieure*^ rement la Fran<^e et se sentent entraînés vers elle; ils abhorrent Napoléon. » Voilà pourquoi l'Italie ne secourra pas son alliée de 1859 contre son autre alliée de 1866. — Plus loin, Rattazzi répond au prince Napoléon, qui lui demande s'il prendrait la parole au paflement pour engager le cabinet à intervenir en

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

faveur de la France : « SMl s'agissait de la France, oui, car moi, j'aime la France; mais comme, dans le cas actuel, il s'agit uniquement de l'empire ou plutôt de Napoléon III et de Timpératrice Eugénie y jamais ! HOttf jamais! »

Cest par cette subtile distinction entre la France et le gouTernement impérial qu'on essaye de nous donner le change sur la malveillance foncière de ritalie. Guillaume de Prusse ne déclarait-il pas aussi qu'il faisait la guerre au gouvernement de France et non à la nation? Mais après Sedan, après la captivité et la déchéance de Napoléon III, Pltalie a changé d'attitude? point. Le plus curieux endroit peut-être du volumineux ouvrage de M"** Rattazzi est le récit de la farce italienne jouée par les rusés ministres de Victor-Emmanuel, — et par le roi lui-même vraisemblablement,- en face de M. Thiers, y compris l'acte du conseil de guerre, dans lequel est admis le vieillard français. Il yneut deux heures de joie, lui, dont la marotte était de se croire un grand organisateur de batailles: il exposa son plan de campagne aux gêné-

raux italiens. « Cialdini le pressa énergiquement sur son cœur en le proclamant le plus grand stratégiste des temps actuels. D'autres, plus réservés, se contentèrent de lui serrer la main et de lui dire : « C'est « splendide; mais peut-on le faire? b

Seulement, le lendemain, le ministre des finances, M. Sella, refusait l'argent nécessaire à la mobilisation des soixante mille hommes qu'il s'agissait d'envoyer en France, et des soixante mille autres qu'on devait avoir sur le pied de guerre pour la défense du territoire italien. Et le quatrième jour après le fameux conseil de guerre, « M. Visconti Venosta, avec des larmes dans la voix, annonça à M. Thier^ que l'avis unanime des généraux était que le plan de M. Thiers n'offrait aucune chance de réussite et que l'armée italienne ne devait pas, ne pouvait pas s'engager dans cette guerre de Titans. » De M. Thiers, tout malin qu'il fût, les Italiens s'étaient amusés comme d'un bouffe.

Au demeurant, dés longtemps Tltalie méditait de K retourner contre la France et de chercher son point d'appui en Prusse. Et le promoteur, ou tout au moins un des premiers partisans et conseillers de l'alliance prussienne, ce fut Rattazzi. Et l'assertion de M"" Rattazzi est étrange, qui impute à M. Thiers la responsabilité d'avoir converti le politique italien à l'idée de sympathiser avec les puissances du Nord et même à regarder l'Autriche comme l'alliée du lendemain.

C'est à Rattazzi que sa veuve attribue l'honneur d'avoir discipliné l'Italie, nous ne contredisons pas; qu'elle le propose à l'admiration de son pays, c'est fort bien; mais à la sympathie du nôtre, c'est différent ; tout son ouvrage nous prouve que Rattazzi n'aimait la France que du bout des lèvres. Ce n'est pjsune mémoire qui puisse nous être chère.

Pour terminer, M™* Rattazzi, comparant les différcnu grands Étals d'Europe à l'Italie, conclut que ceux-là n'ont réalisé leur unité que lentement, péniolemeni, et encore certains, comme l'Allemagne, T^ forma seulement; tandis que celle-ci, grâce au

génie diplomatique de Cavour, et surtout et plus encore au génie de législateur et d'organisateur de Rattazzi, effectua la sienne rapidement et complètement; l'auteur conclut que l'Italie est la plus intelligente, la plus active et la plus belle des nations. Elle oublie d'ajouter la plus heureuse, car elle a réussi par le mérite des autres et son insuffisance personnelle, comme le prouvent, sans remonter plus haut, Custozza et Larissa. — Il est juste d'y ajouter conune facteur important l'astuce naturelle qui, en politique, a parfois plus d'effet que la franchise du cœur et la force de l'épée. pz.

Les Vosges en 1870 et dans la proohaine oam- ' pagne, par un ancien officier de chasseurs à pied. Un vol. in-4*, avec cartes en chromolithographie et deux croquis. Rennes, Hyacinthe Caillière, libraireéditeur. — Prix ; 4 francs; franco par la poste, 4 fr. 5o.

• La prochaine campagne!!! » Que de choses terribles, menaçantes, cruelles, que de craintes et d'espérances pour un cœur français, sont comprises dans ces trois mots! — L'idée seule de la prochaine campagne, où se décidera en dernier ressort la destinée ' de notre, patrie, ne devrait-elle pas faire cesser les mesquines agitations de la politique et les luttes pernicieuses entre les partis f Mais, hélas! s'il est vrai que la sagesse habite encore notre terre, ce n'est point parmi nos bruyants politiciens que la déesse aux yeux froids s'est réfugiée; au milieu de leurs discussions tapageuses, des rivalités de leurs ambitions et de leurs appétits effrénés, ils ont vite oublié le passé et ils ne voient plus l'avepir. La guerre avec l'Allemagne est un spectre menaçant qu'ils montrent où qu'ils voilent, selon les besoins de leur cause ou plutôt de leurs intérêts. Heureusement, la majorité des officiers de notre brave armée ne ressemble en rien à ces aveugles « agités « du suffrage universel. La blessure de la défaite saigne toujours dans leurs cœurs; silencieusement, ils se préparent à la lutte suprême. La solitude et le recueillement des garnisons provinciales sont propices à leurs études et à leurs méditations patriotiques. Le livre que nous avons sous les yeux, dû à la plume d'un ancien officier de chasseurs à pied, est le résultat d'études et de méditations semblables.

L'auteur a pris comme sujet : les Vosges en i8yo et dans la prochaine campagne* 11 a divisé son livre en quatre chapitres : dans le premier, il fait du massif vosgien une description rapide, claire et précise, — ^ in* sistant surtout sur les principaux points stratégiques et sur le plus ou moinsd'importance des différentes places militaires. — Le second chapitre, le pjus intéressant de l'ouyrage pour la généralité des lecteurs, est consacré à la relation détaillée de la campagne de 1870 dans les Vosges. Le récit de l'auteur est d'une impartialité absolue. On sent qu'il n'a subi aucune influence, et il n'a pas craint de porter un coup droit à la réputation de ces illustres guerriers : a les francs-tireurs des V^osges ». Les événements et les incidents militaires

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£>.in: 'j<-hcé6 d'un pinceau sobre et vigoureux; je ci- \c^i^ ::»uî particulière ment la description de Nompaic'.^e: cette description est accompagnée d^in croquis eu champ de bataille, qui permet de suivre l'action ca&s ses phases diverses. — Dans son troisième' chapitre, récrivain militaire examine la campagne des Vosges en 1870, au point de vue de la tactique. — Enfin, dans le quatrième, il expose un essai personnel d'organisation défensive du massif vosgien; il le fait avec beaucoup de modestie, et, sans aucun doute, ce quMl dit mérite une sérieuse considération. Mais nous n'avons, nous, aucune compétence pour juger de la valeur du plan quMl préconise; nous nous contentons de nous incliner devant les grands noms de Berwick, de Lecourbe et de Kuhn, que Pauteur, en terminant, cite à Tappui de ses opinions.

En résumé, cette étude est digne de tout éloge; elle est sincère, claire, approfondie, vraiment patriotique; elle n'est pas faite à coups de livres, mais elle nous paraît le fruit d'observations tenaces et personnelles. Nous sommes persuadés que, fidèle à son arme, « l'officier de chasseurs à pied » a fait à pied de longues excursions à travers cet admirable pays des Vosges, où la nature a entassé ses forêts merveilleuses, ses majestueuses montagnes, ses vallées pleines d'ombre, de lumière et de torrents sonores, pour en faire les témoins impassibles des luttes sanglantes de la pauvre Humanitél

Les Vosges en iHjo, imprimé par Alphonse Leroy et édité par Hyacinthe Caillière avec leur soin et leur bon goût habituels, contient des cartes et des croquis disséminés dans l'ouvrage qui en rendent la lecture plus facile et plus attrayante. a. h.

faiTentaire analytique du ministère des affaires étrangères^ Papiers de Barthélémy, ambassadeur de France en Suisse (1792-1797), publiés sous les auspices de la commission des archives diplomatiques, par M. Jean Kauubk. Un vol. in-8". Paris, 1887, Félix Alcan.

Nous nous bornons aujourd'hui à annoncer la publication du premier volume des Papiers de Barthélémy, nous proposant de revenir sur cet intéressant ouvrage, quand paraîtra le second volume annoncé pour une date très prochaine. s. c.

Ahmed le Boucher : la Syrie, et l'Egypte au xviii* siècle, par Edouard Lockkoy. Paris, Paul Ollendorff, 1888. Un vol. in-i8. — Prix : 3 fr. 5o.

Cette histoire de l'aventurier qui devint maître de la Syrie, tint en échec Bonaparte devant Acre, mourut en 1808, dans la pleine jouissance d'un pouvoir incontesté, dans l'assouvissement journalier de ses sanguinaires fantaisies, et laissa, au milieu des populations dont il avait été le tyran et le bourreau, |a mémoire d'un saint vénéré, est une page étrange entre toutes celles que nous offrent les annales prodigieuses et incohérentes du monde oriental. M. Loc

que la vérité historique et en n'introduisant aucun élément hypothétique ou romanesque dans un sujet où la réalité dépasse toutes les combinaisons de l'ima tion la plus outrée. A côté de ces qualités de narrateur, M. Lockroy, qui a^ dans tout ce qu'il entreprend, tout le talent et l'esprit qu'il l'aut avoir, fait preuve d'une perspicacité d'homme d'État. L'Orient, penset-il, nous réserve encore bien des surprises. La vie s'est, pour ainsi dire, retirée de lui. « Il a vieilli sans se transformer. Il a dit son dernier mot. Mais il a conservé assez de vitalité et d'énergie pour créer à la civilisation bien des embarras et des résistances. > 11 n'est donc pas sans intérêt de connaître ce que fut, il y a un siècle, cet Orient immobile : nous saurons ainsi exactement ce qu'il est aujourd'hui et ce qu'il sera demain. Cette connaissance nous importe. « Tout ce qui touche à la Turquie, à l'Asie Mineure et à l'Afrique préoccupe ceux qui ont souci de l'avenir et de la prospérité de notre pays. La France, depuis la conquête de l'Algérie et l'annexion de la Tunisie, est devenue une puissance mahométane... Elle entretient des relations avec la Syrie où, il y a vingt-sept ans, elle envoyait ses soldats; elle trafique avec l'Egypte, où, il y a six ans,, on massacrait ses colons. Le monde de l'islam est un peu le sien. » Rien ne peut lui être indifférent de ce qui contribue à la faire pénétrer plus avant dans ce monde, à lui en donner l'image nette, l'intelligence raisonnée. A ce titre, le livre de M. Lockroy, remarquable par l'art de la composition et du style, important par les documents inédits et originaux sur lesquels il s*appuie, est précieux par les données qu'il nous fournit sur les aspects physiques et sur le fonds moral des pays et des hommes de l'Orient. b.-h. g.

Histoire d'une grande dame au XVm* sièole : la oomtesse Hélène Potooka, par Lucien Peret. Un vol. in-8*. Paris, Calmann Lévy, 1888. — Prix : 7 fr. 5o.

Dans un premier volume paru l'an dernier, Paimable et savante personne que le public connaît sous le pseudonyme de Lucien Perey avait tracé l'histoire de la jeunesse de cette séduisante Hélène Massalska, nièce du prince Massalski, évêque de Wilna, qu*en 1771 M"** Geoffrin avait, à l'âge de huit ans, placée à l'Abbayè-auxoBois, pour y être élevée au milieu des filles de la plus haute noblesse de Francç, pour lesquelles cette maison religieuse, qui avait alors pour abbesse Marie-Magdeleine de Chabrian, avait remplacé, avec celle de Penthemont, la maison de Saint- Cyr, un peu démodée et réservée d'ailleurs à la noblesse pauvre. Rien n'était plus charmant que le tableau^ tracé par la petite princesse Hélène dans des notes juvéniles, de ce couvent où s'épanouissaient tant de fraîches figures, où se donnaient déjà carrière tant de vifs esprits. M*'* Massalska n'était sortie du couvent que pour devenir, en 1779, ^^ femme du prince Charles de Ligne, fils aîné du prince de Ligne, si célèbre par sa bravoure et son esprit, type merkroy a su en faire un récit saisissant, en n'y mettant I veilleux d'une société qui n'avait plus que quelques

CRITIQUE LITTERAIRE OU MOIS

années à vivre. Ce mariage, qui semblait contracté sous de si heureux auspices, n'avait pas cependant tenu ses promesses, et quand le prince Charles mourut au combat de la Croix-aux-Bois contre les soldats de Dumouriez, la princesse de Ligne demandait son divorce pour épouser le comte Vincent Potockt. C^est sur cet épisode que s*était fermé le volume, laissant le lecteur incertain sur la destinée ultérieure de l'aimable Hélène MassalsRa.

Un livre si agréable et si bien accueilli du public ne pouvait en rester là. De nouveaux documents sont arrivés en foule entre les mains de l'auteur, qui est habitué du reste à ces bonnes fortunes et en a aussi lui-même découvert d'autres en grand nombre. Il a fait du tout l'usage très habile qu'il en sait faire, et voilà comme il nous donne aujourd'hui la suite de Fhistoire d'Hélène Massalska, qui n^est plus la princesse de Ligne, mais la comtesse Potocka. La pauvre femme, d^ailleurs, ne gagna pas au change. Il serait même plus exact de dire qu'elle y perdit. Le prince de Ligne, dont la tendresse n'avait qu'un tort, celui d*£tre un peu trop paternelle pour une jeune femme aussi vive, aussi passionnée que la princesse Hélène, était en somme un mari très attentif, et un homme doué de grandes qualités du cœur et de l'esprit. Le comte Potocki ne fut qu'un bel homme, qui fit éprouver à sa malheureuse femme tous les tourments de la jalousie, et non sans cause. Rien n'est intéressant comme de suivre tous les mouvements de l'âme de la comtesse Potocka, toutes les tempêtes qui s'élèvent dans son sein. Nous y assistons au drame intime le plus émouvant : c'est la nature prise sur le fait dans des lettres où, sans calcul, souvent sans mesure, la pauvre femme, qui ne vit que pour son mari, ne laisse parler que son cœur. Il est impossible de ne pas être touché, remué, et de ne pas se sentir pris de sympathie pour la comtesse Potocka. Et cependant ne /iit-elle pas elle-même l'auteur de ses maux ? Elle qui souflre tant, parce qu'elle aime, avait-elle hésité à faire souffrir les autres, quand elle forçait le comte Potocki à divorcer, et qu'elle prenait la place de cette comtesse Anna Potocki qui, elle aussi, aimait son mari, et dont elle brisait sans pitié la vie, pour assurer ce qu'elle croyait son bonheur?

Mais l'on ne songe guère à cela quand on lit le livre de Lucien Perey. On reste toujours sous le charme de ce style rapide, prenant avec une facilité merveilleuse le ton exact qui convient à chacun de ces épisodes, où apparaissent tour à tour la luxueuse existence des grands seigneurs polonais, les plaines sauvages de l'Ukraine, les dernières convulsions de la Pologne expirante, l'élégance raffinée de la cour de Saint- Pétersbourg à la fin du règne de Catherine, l'invasion des armées républicaines en Belgique et en Hollande, la société du Belvédère à Vienne; puis la cour de Napoléon, l'entrée des alliés à Paris, enfin le Congrès de Vienne. Ces scènes si diverses disent assez la vie voyageuse que mena la comtesse Potocka. C'est à Paris qu'elle mourut presque subitement, en i8i5, »«ule, n'ayant auprès d'elle que la fille unique qu'elle *'«it eue de son premier mari, Sidonie de Ligne, et

qui, par une combinaison de famille bien étrange, avait épousé le fils que le comte Potocki avait eu de son mariage avec la comtesse Anna. e. a.

Le Commandant Gozman, par le lieutenant-colonel F. Dumas, officier de la Légion d'honneur, ingénieur civil, licencié en droit. Deuxième édition. Paris, E. Pion, Nourrit et C'% 1887. Un vol. in-8«.

Dans le désastre de Sedan, le capitaine d'artillerie Guzman, qui faisait partie de l'état-major impérial, fut fait prisonnier par la Prusse, et ayant, comme tous les membres de l'état-major, signé l'engagement de ne pas porter les armes contre l'ennemi pendant la durée de la guerre, put rentrer en France. Le gouvernement de la Défense nationale l'envoya à New- York, avec mission de surveiller l'exécution de marchés considérables passés en Amérique pour la fourniture de fusils et de canons. Il s'y conduisit non seulement avec intégrité, — je ne songerais pas, même en face des défaillances de toute sorte qui marquèrent ces temps déplorables, à en faire un sujet d'éloges pour un officier français, — mais avec une intelligence et une fermeté hautement reconnues plus tard par la Commission d'enquête. Passé chef d'esca-» dron à Tancienneté en 1875, il eut à subir coup sur coup des déceptions amères et finit par demander sa retraite, qui lui fut accordée en 1882. Il mourut quatre ans après, presque jour pour jour. Le commandant Guzman, qui fut un officier de haute valeur et de dévouement mal récompensé, a laissé chez ceux qui l'ont connu de près le souvenir d'un cœur excellent et d'une intelligence d'élite; il fut, en outre, un savant remarquable : il a attaché son nom à une invention, le dynamoteur, qui porte probablement en germe des applications à l'utilisation de la force motrice des vagues et à la direction des ballons dont personne ne peut déterminer la portée. M. le lieutenant-colonel F. Dumas a donc fait œuvre utile en élevant à la mémoire de son ami ce monument pieux, qui est, de plus, une contribution utile à l'histoire de nos luttes contemporaines et des progrès de la science pendant ces dernières années. Il a trouvé le moyen d'y faire entrer par surcroît un plaidoyer en faveur des doctrines spiritualistes et une profession de sa foi en l'immortalité de l'âme. Je ne songe pas à lui en faire un reproche, mais je ne puis m'empêcher de croire que les lecteurs eussent été contents à moins.

Srasme en Italie. Etude sur un épisode de la Renaissance, accompagnée de dou\e lettres inédites d^Érasme, par Pierre db Nolhac, maître de conférences à l'École des hautes études. Un vol. in-i6. Paris, C. Klincksieck, 1888.

L'opuscule, qui est d'un érudit, est aussi surtout pour les érudits. Point de jugements critiques sur les travaux qu'Érasme fit publier en Italie, ni sur son Éloge de la folie qu'il semble bien avoir conçu et préparé dans les derniers temps de son séjour dans le nord de la péninsule, mais seulement des rensei-

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gnements puisés aux sources les plus sûres, après combien de recherches, on le peut deviner, quant à la date de Tarrivée de Pillustre latiniste à Turin, à Bologne, à Venise, à Padoue, à Ferrare, à Sienne, quant à la durée de ses voyages à Florence, à Rome, à Naples, quant à l'emploi de son temps à Bologne, puis dans la maison même d'Aide Manuce, à Venise, et encore à Sienne, quant au commerce, enfin, qu'il eut rheur d'avoir avec tant de personnages de marque, tant de savants professeurs, qui, dans leurs leçons et par leurs traductions, t&chaient à faire revivre l'antiquité. Les renseignements sont très précis; ils sont donnés sans nulle sécheresse pourtant, et à travers les pages de l'étude de M. de Nolhac, la figure d'Érasme apparaît toute vivante.

C'est aussi une heureuse trouvaille que celle de nouvelles lettres de l'auteur des Adages. Avec quelle curiosité ne les lira-t-on pas! f. g.

Mémoires et souvenirs, de Sébastien Commissaire, ancien représentant du peuple. Deux vol. in-i6. Paris, Garcet et Nisius, éditeurs, et Lyon, Meton, libraire-éditeur, 1888. — Prix : 6 francs.

Les deux volumes de M. Sébastien Commissaire ne nous apprennent rien de bien neuf, si ce n'est ce qui le concerne personnellement. Ils n'ont pas l'intérêt des mémoires qui révèlent des particularités curieuses et cachées d'une époque, les dessous de Phistoire, qu'ils expliquent et parfois modifient; ils n'ont pas non plus l'importancQ que de tels écrits peuvent tirer du grand rôle foué par l'auteur ou de l'originalité de son talent et de la nouveauté de ses idées. — Le seul côté intéressant de ces deux volumes, beaucoup trop longs, c'est de montrer l'évolution sociale d'un homme d'humble origine, qui s'instruit et s*éduque lui-même, tout en maniant l'outil, en travaillant au métier de tissage, et accomplissant même son service militaire; la politique le prend, à. la fin du règne de Louis-Philippe; les Lyonnais trouvent malin un jour de faire député un ouvrier, et Sébastien Commissaire est envoyé à l'Assemblée de 1848. Compromis dans les échauffourées de juin 1849, ^^ ^^^ arrêté à Saverne et subit successivement dans les prisons de Doullens, de Belle- Isle-en-Mer, et de Corti en Corse, une détention d'une dizaine d'années. Gracié en 1859, il revint à Lyon, portant au front l'auréole du martyr. I^ révolution du 4 Septembre amena pour M. Commissaire des compensations honorables. 11 Tut nommé gou* verneur des châteaux de Saint-Cloud et de Meudon, et plus tard il reçut la lucrative sinécure d'entreposeur des tabacs de Lyon. C'est ainsi que finissent les farouches adversaires des abus et du favoritisme! — M. Commissaire apparaît dans ses Mémoires comme un de ces braves gens^ au cœur droit, à l'intelligence simple, beaucoup plus fiers du savoir qu'ils ont eu le mérite d'apprendre que gênés de ce qu'ils ignorent; un de ces comparses politiques, en somme, que le flot des aspirations démocratiques, les concessions pseudo-machiavéliques des bourgeois timorés et les

hasards des révolutions arrachent à leur sphère naturelle, sans aucune utilité pour les intérêts généraux et sans profit réel peut-être pour leur propre bonheur, à moins qu'ils ne trouvent comme fin de carrière une bonne perception ou un entrepôt de tabacs, conclusion qui n'avance en rien la fortune de la France ni la réforme démocratique. fz.

Histoire de la Société des gens de lettres, par

Edouard Montagne. Préface de Jules Claretie. Paris, Librairie mondaine. Un vol. in-8*; fig.

Depuis décembre iSSy, jour où Louis Desnoyers, alors directeur du Siècle, fonda la Société des gens de lettres, cette institution a rendu assez de services aux écrivains individuellement et, par suite, à la littérature en général, pour que to.ut ce qui se rapporte à son histoire soit utile à connaître, lorsqu'on s'intéresse au mouvement intellectuel contemporain. François (de Neufchâteau) avait bien, dès 1802, essayé de centraliser et de solidariser les efforts et les intérêts de la République des lettres, comme on disait encore, en fondant une Société en faveur des savants et des hommes de lettres, ouverte au public tout entier. Mais cette Société, institution de protection bien plus que de confraternité et d'appui mutuel, dura peu. De nouveau, comme le disait Balzac, « notre famille littéraire s'en allait éparse dans les mille sentiers de la publicité; on a voulu la grouper, la constituer fortement, sagement, dans des conditions d'unité imposante. On a entendu créer un centre où les forts tendissent la main aux faibles, où les ressources de l'association vinssent en aide aui( misères de l'isolement. > Et l'on y a réussi. Sans être aussi convaincu que l'éminent auteur de la préface, M. Jules Claretie, que tout ce qui s'est fait dans la Société a été bien fait, et que les passions peu avouables, disons le mot, les vilenies de la nature humaine ne s'y soient de temps en temps fait jour, je reconnais hautement et avec tous qu'à ces réserves près, auxquelles n'échappe aucune institution humaine, l'œuvre de la Société des gens de lettres est bonne et qu'il n'y a point d'exagération à dire qu'elle mérite bien de la patrie.

Il y a plusieurs années déjà qu'une commission spéciale avait été nommée, au sein même de la Société, pour faire l'histoire de sa formation, de ses développements et de ses travaux. Mais des causes diverses, dans lesquelles la mort a été le grand facteur, avaient empêché cette commission de remplir sa tâche» Seuls, MM. Élie Berthet et Charles Joliet avaient individuellement taillé quelques pierres, amené à pied d'œuvre quelques matériaux pour l'édifice projeté. La Société a donc choisi un délégué spécial, M. Montagne, pour compulser ses archives et rédiger, du moins, sa chronique. « C'est moins une histoire sans doute que des mémoires familiers que nous donne aujourd'hui M. Montagne, dit fort justement M. Claretie; mais combien de faits intéressants, combien de noms illustres ne rencontre-t-on point dans ces pages, échos des séances de nos comités! Ce livre va* lait la peine d'être public : il ajoute un chapitre à

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

l'histoire littéraire de ce temps. Chapitre documentaire, où les faits sont classés à leur date et sans phrases par un annaliste scrupuleux. Ce livre est, on peut le dire, la collection des bulletins de notre grande armée littéraire. Avec un profond scrupule et une conscience rare, M. Montagne les a réunis depuis longtemps et les publie aujourd'hui. C'est le don

d'avènement quMl offre, pour le cinquantenaire, à la Société maintenant solide et respectée.

Ajoutons que de nombreuses gravures, suffisamment exécutées et bien venues, donnent les portraits ressemblants des membres les plus célèbres de la Société.

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