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SOUMAIRE aËNËRAL
CriUqn« UtUraii?« du mois. — Romuw. — Hélan^n littéraim. — Foisiefl. — HiatOir«. — B«aiix- Arts. — Orographie. — Bibliographie -Mélange b. — Qaietta blbllographiqu*. — Doonmenta bibliographiques, etc.
ROMANS — CONTES - NOUVELLES — FACÉTIES
Haro Pan», par J.-H. Rosnv. Paris, Librairie moderne, 1888. Un vol. in-i8 fétut. ~ Trli : 3 fr. 3a.
C'est un livre de grande tendresse, un livre de Hgesse raisonnante, d'enteignemeni amusant, de gaieté simple et sincère,- que ce Marc Fane, dans lequel J.-H. Rosny vient de donner le récit exact d'etitlences apitoyantes, curieuses, passionnément obicrvéea et suivies dans le vif de la vie, dan» l'in-
e de l'Am
a citai
Il s
: que Rosny fait un pas de plus dans la voie littéraire, il se montre, chaque fois, plus puissant, plus sur de lui-mfme qu'au début pourtant si remarquable de sa carrière. Pas une de ces défaillances, pas un de ces retours en arrière ou
il creuse un sillon sûr et continu. 11 y a peu de temps, deuï ana i peine, que ce nom a été prononcé pour U première fois dans le monde des lettres, et déjà il tient une place solide, il occupe un poste de combat de première ligne. Ce n'est pas seulement, comme les superâcieta pourraient le croire ou vouloir l'insinuer, par l'originalité des aperfus, par la singularité
■t».. MOb. — Z.
de certaines épithètes, par le voulu de substantifs et d'adjectifs neufs, empruntés aux sciences et devant ainsi, selon l'auteur, participer au progrès le plus réel de nos temps, à la marche en avant encore hésitante sur d'autres points, que Rosny a pu se faire si brillamment connaître et devenir une des tètes en vue de la jeunesse littéraire contemporaine; mai* c'est aussi parla novation des sujets, par leur diversité, par l'envergure de la pensée et par le relief singulièrement saisissant de la phrase. La constante pre'occupation des phénomènes physiques, des lois de la nature, des états variables et intluenfanis de l'atmosphère ambiante, achève de faire, de chacune des œuvres du jeune romancier, un livre remarquable parmi les autres productions, lui insuffle une originalité incontestable, qui séduit ou ne séduit pas, peu importe, mais qui caractérise à la fois une littérature et un écrivain personnels.
Dé\ii dam Nell Horn, en 1886, l'étonnante étude londonienne qui est comme une révélation de Londres intime, plus encore dans le Bilaléral, pais dam l'!m' molation, les Xlpéhuj, on avait lu avec une surprise émue, avec an naissant appétit d'admiratioi
, cette
langue, cette coloration des objets, qui arrachaient le roman à la banalité des moules connus; Marc Fane nous apporte encore un progrès dans le sens créé par l'écrivain. L'œuvre subit une véritable sélection naturelle, les types s'en dégagent plus intuitifs, plus nets, plus pénétrants. C'est un talent qui s'est simplifié, concentré, somme ramassé sur luimême dans des périodes plus nerveuses, plus solides, donnant à )a phrase, aux idées, aux peintures et aux expressions, un élan, une souplesse de ressort : il y a là un évident progrès.
Son héros, Marc Fane, le télégraphiste, est un véritable héros, une âme grande et forte, avec ses moments d'humaine faiblesse, ses tendresses béantes pour les petits, ses extases de poète raisonneur devant la nature, ses abattements, ses relèvements, ses luttes; on sent une vie existante, un portrait, l'autobiographie. Les personnages qui gravitent autour de Marc sont également d'une exquise qualité de vraie humanité : l'oncle Honoré Fane, le mcgalocéphale; les trois enfants, Victor, Marine, Rite; la touchante silhouette de couveuse grave, Gilberte, leur mère; la printanière Adrienne, avec la bouffée chaude qui soulève l'âme et la chair de Marc; enfin les chefs des partis ouvriers, Garoulle, Digues. La délicatesse profonde, l'émotion sentie, soufferte, avec lesquelles sont traités tous les charmants passages relatifs aux enfants, ne sauraient être lus par un père ou une mère, par une femme, môme par un sceptique, sans renuier au fond de leur cœur l'attendrissement. Rien de vivant, de prenant les larmes ou le rire, comme la vue de ces petits êtres s'agitant sous les yeux du lecteur dans les phases de chaque jour, les repas, la narrée des contes pour les amuser, les questions, les sommeils, et puis cette heure terrible où la maladie fait agoniser la pauvre Rite sur les bras du père qui la promène, fou de douleur, essayant de retenir dans le petit corps adoré le souffle s'en allant peu à peu, et les joies de la guérison, du lent retour à l'existence. Ensuite viendront les belles chimères politiques et sociales de Marc Fane, et la partie bien étonnante de ses amours, une étude très spéciale de l'afHux printanier, vue d'une manière toute particulière, dont aucun autre livre ne saurait donner l'idée, le flair de mâle vers les chairs féminines, l'idylle quasi-mystérieuse avec la fille d'usine, les amours adultères avec la femme mariée, cette Adrienne dont le brusque départ laissera dans le cœur de l'amoureux un trou rouge et saignant, comme d'un morceau de sa. chair enlevé. Enfin l'exécution de Marc Fane, à la salle Lévis, est un de ces tableaux de réunion publique où excelle Rosny, un vrai remueur de foules; on croit y percevoir les clameurs de la masse populaire coupant les périodes de l'orateur^ le choc de bataille -roulant les chaises, les cannes, les poings fermés, autour des poitrines défoncées, des têtes fendues, l'arrivée de la police, tout cela rendu avec une extraordinaire vigueur.
C'est là une œuvre vaillante qui achèvera la fortune littéraire d'un rare analyste^ d'un cerveau curieusement doué, et nous sommes heureux de pouvoir |
clouer ce nom de Rosny parmi ceux des écrivains qui auroht apporté une saveur nouvelle à notre littérature, qui auront fourni un arôme personnel dans la poussée de talents jeunes et vigoureux dont elle s'honore.
Les Oiseaux bleuB, par Catulle Mendès. Un vol. in-i8 Jésus. Paris, Victor Havard^ 1888. — Prix: 3 fr. 5o.
Quelles délicieuses et charmantes fantaisies Catulle Mendès enferme dans ce joli écrin qu'il intitule les Oiseaux bleus ! C'est le plus riche assortiment de ces joyaux rares, de ces étincelantes pierreries que le maître écrivain sait ciseler avec un art si extraordinaire et monter avec un goût si exquis. Oiseaux bleus, rêves d'azur, féeries d'une séduction toute spéciale, ce volume contient tout ce que l'imagination d'un poète de talent peut créer de plus délicat, de plus tendre, de plus fait pour toucher le cœur des femmes, pour éveiller la curiosité de leur esprit et faire adorablement battre leur corsage. La langue, d'une inimaginable richesse de couleur, d'un rythme parfait, donne à ces histoires curieuses une valeur littéraire qui les grave dans le cerveau : c'est la caresse frissonnante d'une aile d'oiseau de paradis, le triomphe de l'idéal et de la grâce.
Fils adoptif, par L.-P. de Brinn-Gaubast. Un vol. in-i8 jésus. Paris, Librairie illustrée, 1888. — Prix: 3 fr. 5o.
Malgré le talent incontestable montré en plus d'une page de ce livre par M. L.-P de Brinn-Gaubast, il est impossible de reconnaître à l'auteur l'originalité qu'il se flatte de posséder et qu'il prétend longuement décrire dans une verbeuse préface de dix-huit à vingt pages. Nous regrettons de le dire à M. de Brinn- Gaubast, mais il n'a pas plus inventé le VérismCf qu'il n'a fait une œuvre personnelle en écrivant Fils adoptif. Le Vérisme existait avant qu'il en parlât, et la priorité en revient à l'école décadente; quant à son roman, véritable pastiche de la manière noire de Jules Vallès, il n'est que le décalque affaibli du terrible et inoubliable Jacques Vingtras, avec les mêmes violences voulues, les mêmes malédictions contre sa mère, la même allure générale, la même*coupe de style et de phrases. Fils adoptif, histoire d'un enfant malheureux et tant soit peu martyr, n'apporte donc ni une idée neuve ni une forme nouvelle, et c'est bien inutilement que l'on y chercherait toutes les réformes, toutes les novaiions que l'auteur espère apporter dans le roman. En dehors de ces prétentions, qui sentent un peu trop la grande jeunesse voisine du collège, l'œuvre a des parties intéressantes et prouve chez l'écrivain de sincères ardeurs littéraires.
Gyniq[ues, par Georges Beaumes. Un vol. in- 18 jésus. Paris, A. Piaget, 1888.— Prix: 3 fr. 5o.
M. Georges Beaumes, un jeune, un inconnu, vient de faire un fort intéressant début dans le roman
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
de mœurs champêtres, malgré certains vocables pris à Cladel; on devine immédiatement en lui un fervent de liitdrature, un futur observateur de la vie telle qu^elIe est, dans ses nuances, dans ses intimités, dans son mouvement. Aussi ne peut-on manquer d'ôtre attiré par ce sincère, en dépit de grosses inexpériences, perçant çà et là à travers Pœuvre et montrant qu^il n*est pas encore en possession de ses moyens. Nous lui reprocherons surtout sa facilité, un lâché trop visible dans récriture, qui a besoin d^être soignée davantage, serrée de plus près, travaillée et revue avec plus de persévérance. Mais Tétude est particulière, la vision assez juste, de ces paysans exploitant la virginité de leur fille au profit de leur bien-être, de leur avidité de la terre, et la vendant au richani, au jeune maître que chatouille et excite cette fruste jeunesse campagnarde. Pour nous qui nous attachons surtout à l'arrivée d'un jeune, à ce que son premier livre peut contenir de promesses, plus qu'à ce qu'il donne réellement, nous croyons deviner, à travers les maladresses, les impressions d'auteurs, les influences de lectures qui écrasent Cyniques, un avenir réel; mais il faudra que le romancier ait moins deliâte de se produire, ne gaspille pas trop vite ses ressources intellectuelles et fouille plus àprement, plus longuement, ses sujets. Le talent, en dehors du don denaifsance, est fait de patience et de tenaces études, toujours renouvelées.
Les pauvres g'ens, par Tu. Dostoievsky. Un vol. in-i8 Jésus. Paris, Pion, Nourrit et C'«. — Prix : 3 fr. 5o.
L'excellente traduction de M. Victor Dcrély nous donne aujourd'hui l'œuvre de début de cet étonnant écrivain russe, Th. Dostoïevsky, qui, depuis la publication de Crime et Châtiment, s'est trouvé occuper tout à coup en France une place de premier ordre dans la littérature contemporaine aux côtés de Tolstoï, de Gogol, de TourguénefF. Gomme l'indique le titre, il s'agit de gens de basse condition, peu fortunés, dont l'histoire touchante se déroule au milieu d'événements d'une extrême simplicité. C'est la pénétrante narration d'une vie de dévouement, que rien ne peut lasser, que rien ne peut entraver, d'un pauvre être sublime dans sa misère et qui ne se plaint pas de son sort, n'enviant jamais les autres. Une délicieuse figure de jeune fille, mise en regard du héros, répand sur l'œuvre entière un charme profond et contribue àcn faire un livre de douloureuse et communicative piiié. G. T.
LesLauriers sont ooupés,.par Edouard Dujardin. Avec un portrait de l'auteur gravé à Peau-forte par Jacques-E. Blanche. Un vol. in-i6. Paris, librairie de la Revue indépendante, 1888. Prix : 6 francs.
^c long monologue nous traîne à travers toutes les incohérences, incertitudes et impuissances d'un )eune névropathe qui, se figurant qu'il aime une fille de thcètre, lui donne tout l'argent qu'il a et même un
peu de celui qu'il n'a pas, mais manque absolument du courage nécessaire pour lui dire qu'il entend coucher avec elle. Quand il est bien convaincu de cette vdrité, il fait de rhéro!sme économique en se décidant à ne plus la revoir. « Non, je ne la reverrai plus; je ne la dois plus revoir; à jamais elles ont péri, les possibilités d'aimer à elle et moi; et rien n'est plus que l'infinie tristesse des indéniables inutilités. » Et voilà! Les lauriers sont coupés.
Quant au style de cette œuvre profondément psychologique, il est d'un art raffiné. On vient d'en voir un échantillon. En voici un autre, le début : « Un soir de soleil couchant, d'air lointain, de cieux profonds; et des foules confuses qui vont; des bruits, des ombres, des multitudes, des espaces infiniment en l'oubli d'heures étendus; un vague soir... »
Les points suspensifs ne m'appartiennent pas. Ils sont dans le texte et servent, apparemment, de transition au second alinéa, dont )e transcris la première
période :
« Car sous le chaos des apparences, parmi les durées et les sites, dans l'illusion des choses qui s'engendrent et qui s'enfantent, est en la source éternelle des causes, un avec les autres, un comme avec les autres, distinct des autres, semblable aux autres, apparaissant un le même et un de plus, un de tous donc surgissant, et entrant à ce qui est, et de Plnfini des possibles existences, je surgis. »
Ce petit péristyle donne envie de visiter l'édifice, n'est-il pas vrai?
Une « bibliographie », imprimée avant la table des matières, nous offre dés renseignements, d'une importance excessive, et qui pouA-ont sans doute aux Saumaiscs futurs sauver bien des tortures : « Les Lauriers sont coupés a* été publié dans les numéros 7-10 de la Revue indépendante (mai-août 1887). Le texte présent apporte quelques variantes.
« La date de composition est avril 1886 à avril 1887 »
Eh bien, la perfection dans l'art est chose si difficile à atteindre qu'en un an de travail ardent, l'auteur, dont le talent génial et la science acquise ne peuventfairededoute pour personne, n'est pas parvenu à sarcler toute idée de bon sens et toute expression naturelle de ces i3g pages. Ce n'est pas la bonne volonté qui manque et il y fait tous ses efforts; mais la tâche est trop lourde, et il ne peut s'empêcher de se montrer çà et là, comme par éclairs, ce qu'il est véritablement, un poète et un écrivain.
Le livre est offert « en hommage au suprême romancier d'âmes. Racine ». Où bornerez-vous votre triste et hautaine ironie, jeunes hommes qui ne vous moquez pas que des vivants i
Le Canon, par Jules Perrin. Un vol. in- 18 jésus. Paris, Paul Ollendorff, 1888. — Prix : 3 fr. 5o.
L'étude très spéciale de M. Jules Perrin sur l'artillerie, bien qu'elle ait, dans la donnée, dans l'allure générale, dans cette sorte de respect mystique et d'apothéose du Canon, trop de points de contact avec
ie Cavalier Miserey d*AbcI Hermant, et sa vision du Régiment y ce qui lui enlève de Toriginalité, complète cependant très heureusement la série des romans qui donnent la peinture nette et implacable des mœurs militaires modernes. Sans atteindre à la haute valeur du Nommé Ferreux de Paul Bonnetain, cette étude si remarquable du soldat des colonies, de Phérolque fantassin de marine, sans avoir Tamertume pénétrante des Misères du sabre de Lucien Descaves, le Canon apporte cependant un document nouveau dans l'espèce et vient souligner, sans les égaler, les œuvres similaires. Ce roman servira à augmenter, grâce à sa note particulière, cette observation du monde de l'armée, monde jusqu'alors peu connu, présenté sous des couleurs fausses et trop maquillé de patriotisme échevelé. Cette fois, nous voyons l'armée sous son jour véritable, dans sa dureté nécessaire, dans sa discipline brutale et telle qu'il convient à la férocité de
la Guerre.
Je dis non, par Wilkie Collins. Roman traduit de l'anglais avec ^autorisation de l'auteur, par Camille Valdy. Deux vol. in- 12. Paris, Hachette et C'%
Le nouveau roman de Wilkie Collins — nouveau puisqu'il vient d'être traduit dans la collection Hachette — est d'un genre essentiellement sensational. Il y a là dedans un monsieur qui se tue dans un hôtel avec le rasoir d'un autre voyageur, parce qu'une institutrice, à qui il avait proposé le mariage en secondes noces, lui avait répondu : « Je dis non »; une aubergiste quf vole la bourse de l'assassiné et qui craint d^être convaincue de l'assassinat; le propriétaire du rasoir, qui, naturellement recherché par la police comme le moteur de son instrument et le perpétrateur du crime, devient clergyman, se fait adorer des femmes et voudrait bien épouser la fille de l'assassiné, laquelle préfère pour son mari un homme habile et honnête qui fut son maître de dessin. Tout cela finit, comme il convient, par la justification des innocents, un mariage assorti et la disparition des personnages qui gêneraient à la dernière heure.
La traduction, comme à l'ordinaire, est faite avec ce talent spécial qui donne à un roman, anglais par les mœurs, par les caractères, par le style, par les pensées, l'attrait qu'un fait divers émouvant, délayé en deux volumeS) peut avoir pour le lecteur. b.-ii. g.
Une prinoesse indienne avant la oonquête, roman historique, par Désiré Charnay. Un vol. in-i8, 3ii pages. Librairie Hachette et C'% 1888.
L'auteur de cet ouvrage, un des collaborateurs ordinaires du Tour du Monde, est connu par un livre intitulé : les Anciennes villes du nouveau monde, où il a recueilli le fruit de ses voyages d'explorations au Mexique et dans l'Amérique centrale de 1867 à 1882. C'est donc par des études positives et personnelles qu'il s'est préparé au tableau imaginaire, récemment
offert par lui à notre examen, et qui nous suggère des réflexions de diverse nature. Quel est celui de nous, à tous les degrés de l'échelle sociale,. qui n'a rêvé de remonter l'immémoriale série des êtres dont il est issu, et de contempler à telle date de l'histoire et de la civilisation, la physionomie, les mœurs et l'état de son ancêtre direct ? Cette satisfaction, avec beaucoup d'autres, fut et sera toujours refusée aux enfants des hommes... A peine, les fils des dieux, comme on appelait jadis les héros et les monarques, sont-ils en possession de suivre leur lignée au delà de plusieurs siècles. Pour le commun de nous autres, la nuit et l'insondable commencent à l'arrière grandpère.
Dans cet ordre de souhaits, les collectivités appelées races et peuples sont-elles mieux partagées que les individus? D'innombrables livres semblent ici rompre le sommeil des bibliothèques et répondre affirmativement à cette question. Il n'est pas douteux que les documents abondent et se multiplient à chaque heure, sur la vie matérielle et sur les aspirations des diverses contrées de l'Europe, il y a des centaines d'années... Mais chaque parti les lit et les interprète à sa manière. Ces eaux abondantes ne laissent donc pas d'être troubles. Sans attacher aucune ironie au roman historique, — nous lui avons dû, grâce à la magie de Walter Scott, quelques heures enchantées de notre jeunesse, — cependant, il nous rappelle malgré nous, à cette heure, le mot du peintre : «Ah! vous peignez des anges ! Vous en avez donc vu, des anges ? » Visiblement, fauteur d^Une princesse indienne n'a pas vu davantage Guerrero et Flamme- Pure, que Marmontel, auteur des Incas, n'avait vu Ataliba et Las Casas. £t cependant, Marmontel, tout en écrivant selon le goût de son époque, disait lui* même de son livre : « Il y a trop de vérité pour un roman et pas assez pour une histoire. 0 En reprenant courageusement un genre abandonné, M. D. Charnay ne s'est fait, sans doute, pas l'ombre d'une illusion sur l'intérêt qu'éveillera sa tentative dans le présent monde littéraire, parmi les adeptes du vu et du coudqyé, 11 serait juste pourtant, quand on aura fait les réserves que les inclinations différentes- auront dictées sur la partie romanesque du livre, d'y reconnaître en mainte page de curieux et pittoresques renseignements sur « la civilisation dans l'Amérique du Nord, avant l'arrivée des Espagnols. Cette civilisation, dit M. Charnay, ne se bornait pas au Mexique, comme on le croit généralement; et si le peuple aztèque est à peu près le seul que l'on connaisse, c'est parce que la conquête de Mexico fut la première de ces conquêtes étonnantes... et que les exploits de Cortèssont devenus tout à fait populaires... mais il y en avait d'autres, qui, moins exaltés par l'histoire, nous ont cependant laissé des monuments plus vastes, plus beaux, et des preuves d'une civilisation plus avancée. Parmi ceux-là, nous pourrons citer Texcoco... les provinces de Tabasco et de Chiapas,... le Guatemala et surtout le Yucatan, où des temples superbes et des palais magnifiques, se rencontrent à chaque pas dans les forêts qui couvrent aujourd'hui le sol de la
Péninsule, i ment pari', i'Vnepriaci
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS Les Planches, rom
'est M prestigieux pays, décrit dignC' teur, qui sert de cadre aux é' e indienne avant la conquête.
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Un Lovelaoe, par Henry de Braiine. Paria, Sauvaiirc. Un vol. in-iB. — Prix ; ] fr. 50.
Journal des Gonoourt (1866-1870). Paris, G. Charpentier et C'", 1888. Un vol. in-i8 jësus. — Prix : 3 fr. 5o.
Plus on avance dans ces étonnants Mémoires de la rie littéraire, qui porteront dans l'histoire l'inoubliable notation de Journal dis Goncoiirt et seront la plus civanie image de toute une partie du lu* siècle.
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3, à l'imaginaiion par ci iroit enveioppemcni d
parfum de vérité, qui est c< ce recueil unique en son gi lemeat empoigné aux seni «uvre, ainsi que par l'él monde réel, du monde qui nous entoure, qui vit aulour de nous. Si cette sensation intense est plus sensible encore, plus marquante dans ce troisième cl dernier volume que dans les précédents, c'est que l'action se rapproche davantage, c'est qu'elle touche i des événements dont l'écho bourdonne encore dans nos oreilles, c'est qu'elle nous montre le mouvement littéraire provoqué par les Concourt, A sa période 1>tlpilanie,unic à notre vie actuelle; c'est aussi qu'elle relate la pleine prise de possession de leur talent, I M luîtes de leur maturité d'hommes et de littéra-
teurs, achevant d'établir à coups de volumes, à force de créations de premier ordre, cette œuvre qui leur assure une pl.ace à part dans la littérature contemporaine.
En dehors de la pajyie documeniatn il sera impossible plus lafd de 1
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laquelle la phy.
d'une valeur de quelques
Ihouettes enlevées en meni un tableau, une phytii un caractère d'une précision ftarfaile, tes deux points culminants de ce volume resteront le portrait magistrat de la princesse Maihilde, complété d'année en année, peint dans tous les moments de la vie avec une BiTection qui n'exdul pas ta sincérité, et les derniers instants de Jules de Concourt, racontés par le survivant des deux frères, le cri du cœur le plus pénétrant et le plus éloquent qu'ail poussé ta douleur
George Sand, Gustave Flaubert, Sainte-Beuve,
"théophilc Gautier, Renan, Taine, Berthelot, Dumas fils, Paul de Saint-Victor, Michelet, Zola vont et travers le livre, dans une atmosphère am-
biante qui les complète, les explique et leur donne l'allure même de la vie. Les épisodes se succèdent, tantôt simplement curieux, de pure observation littéraire, tantôt décrivant la genèse d^une de ces maîtresses études, comme Madame Gervaisais, qui a inspiré la plupart des analyses hystérico-religieuses de ces derniers temps, tantôt apportant un document absolument neuf à Thistoire contemporaine, ainsi l'anecdote relative à Guillaume de Prusse après Sadowa : il n'y avait que des romanciers, des observateurs sagaces du cœur humain pour noter cet aveu terrible arraché à Pivresse d'un roi et peignant un caractère d'homme, une nature. Les dîners de Magny fournissent encore quelques-unes de leurs étonnantes conversations, sténographiées au sortir des lèvres de Gautier, de Renan, de Flaubert, de Taine, de Sainte- Beuve. Certains des épisodes narrés ont une couleur qui en fait des bijoux sertis à part dans l'écrin du volume, tel le démaillotement d'une pharaonesque momie de femme, que suit de près cet autre démaillotement, plus sinistre, plus épouvantant, celui de la haute courtisane, la Païva, effroyable momie de la grande prostitution.
Mais les années passent, 1866, 1867, 1868, i8()9, et arrive l'heure terrible, 1870, Tannée de sang pour la France, année de deuil pour les lettres, année où va s'éteindre cette vive et brillante intelligence, Jules de Concourt.
Ne fût-ce que pour la partie consacrée aux souffrances, à l'agonie, à la mort du grand écrivain, ce livre devrait rester, si tant d'autres raisons n'en faisaient pas un monument impérissable. C'est en ca-' ractères lapidaires qu'Edmond de Concourt a gravé pour l'éternité ces pages, admirables de sentiment, d'éloquence tragique, de vérité désespérée, de sincère humanité. On le suit pas à pas dans les angoisses suprêmes de son affection pour celui qui va le quitter, lui laissant l'accablante tâche de continuer seul l'œuvre commencée à deux, lui laissant aussi l'immense crève-cœur de recueillir seul la couronne de gloire méritée par tous deux. Et ce n'est pas là le côté le moins émouvant de c£tte perte que de voir partir, avant la moisson ^es lauriers si durement conquis, celui qui avait eu sa part du labeur énorme, de l'âpre et renaissant souci littéraire, des espoirs et des désespoirs, et qui mourait tué par son amour de l'art, par sa passion des lettres. Edmond de Concourt a versé là toutes ses larmes, tout son cœur, notant jour par jour cette lutte pénible contre la mort jusqu'à la crise finale. C'est là-dessus, sur une dernière page trempée de pleurs, que se ferme le troisième volume, le dernier destiné à paraître du vivant du maître, et qui clôt la série des livres de ce journal, le catéchisme littéraire de notre fin de siècle, g. t.
Paris bienfaisant y par Maxim£ du Camp, de l'Académie française. Un vol. in-i8 de 546 pages. Paris, librairie Hachette et 0% 1888.
Sous quelque aspect qu'on le regarde attentivement, ou bien qu'il s'offre par hasard à nos yeux dis-
traits, Paris occupe le regard et charme la rêverfc. C'est un thème inépuisable d'examens et d'études, un spectacle toujours intéressant où fourmille la vie. C'est un sujet qui se prête aux* aperçus les plus variés, aux jugements les plus contradictoires, mais ' qui échappe aux définitions rigoureuses. Si l'on prétend qu'il s'en dégage l'impression d^unité intellec* tuelle et psychologique, comme on parle à présent, rien n'empêche non plus de répondre à cela qu'il y a plus d'éloignement entre certains quartiers de Paris qu'entre des nations différentes. S'il vous plaît de l'opposer à la province, le moins expert aura vite fait de vous montrer plusieurs provinces dans chaque arrondissement de Paris, à commencer par ce monotone Tout Paris , qui est justement la province de Paris. Il est hors de discussion que Paris consacre l'esprit; mais il estampille et propage aussi la sottise. Il a le cœur desséché, ce Paris, dites-vous, par le scepticisme, la vanité, l'âpre vent des plaisirs; comme tous les voluptueux, Il manque de tendresse... et, cependant, Paris recèle une joie propre, je veux dire le choc quotidien de ces rencontres, de ces M retrouvers », entre gens venus de tous les coins de la France ou des profondeurs de notre passé. Et ces cris de joyeuse surprise dont résonne à chaque minute l'écho des murs de Paris, et qu'on dirait des souffles et des éclairs d'amitié! À Paris, on se perd sans doute; mais à Paris aussi l'on se retrouve. Assurément, nous admettons que Ton n'aime point Paris. L'amour souffle où il veut... où il peut serait mieux dit encore. Cependant, il est une façon de critiquer Paris et de rendre son animosité contre lui, qui trahit soit la bêtise, soit l'ambition impuissante, ou la petitesse jalouse, ou la rancunière obscurité. Le cas est rare, et la plupart d'entre nous rarement s'interrogent eux-mêmes sur les plus vifs plaisirs que leur ait valus .ce monde, sans que la réponse intérieure ne fût, parmi les souvenirs préférés, l'évocation de courses matinales par un clair soleil, sur les quais du fleuve de Paris, de cette Seine, la joie de l'univers. On a souvent parlé — des criminels ou plutôt des fous auraient même voulu le provoquer — d'un antagonisme moral entre provincial ttparisien, A l'heure même où nous sommes, la question n'est pas sans alarmer des observateurs qui ne font pas métier de pessimisme. En vérité, rien n'est Parisien qui n'est pas tout Français,., rien n'est Français sans être un peu Parisien. Les académies, les beaux-arts, les étatsmajors, lex'ommerce, l'industrie, les salons sont peuplés à Paris des originaires de toutes nos provinces. Les accents normand, périgourdin, provençal résonnent sous tous les toits de Paris, et Paris donne à tout ce monde,du membre de l'Institut au gardon de restaurant, de l'écrivain à la bouquetière, sa bonne grâce, son activité, sa belle humeur, son intelligence et sa politesse. « Paris n'est pas une ville, c'est un monde », disait François i*"". Paris est une merveille, disent communément les bonnes gens. Si cette* merveille disparaissait, on ne verrait sans doute jamais revenir, dans le monde assombri e: dépivoté, sa pareille ni sou égale. Depuis Rome, il n'y eut pa« une telle autre
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capitale des pensées, des terreurs et des joies. Paris est un mystère. Un homme que ce mot de mystère ne satisfait pas, et dont Tesprit étudie avec bonheur le mécanisme même des émotions et l'origine et les acteurs des événements qu'on voudrait cacher sous des brouillards et dénaturer avec des mots, c'est M. Maxime du Camp. Jusqu'alors connu par des recueils de poésies, des romans, des souvenirs de voyages et des travaux sur la peinture, M. M. du Camp s'est constitué depuis un quart de siècle -^ avec un grand et légitime succès — l'analyste fidèle, le vigilant témoin de Paris. Il nous l'a rendu dans des ouvrages qui ont puissamment remué l'opinion à la date de leur apparition. Farts, ses organes, ses fonctions^ sa vie, et les Convulsions de Paris ont vu leurs dix volumes nécessiter de nombreuses rééditions, depuis ces années déjà nombreuses elles-mêmes. Plus près de nous, sans quitter son champ d'observation, M. Maxime du Camp s'est attaché principalement à ramener au jour ce qui se cache de pitié agissante, de dévouée tendresse pour le malheur, sous les airs frivoles et sous les menaces terribles que veulent seulement reconnaître dans Paris des esprits ■ plus frivoles encore. Déjà, dans cet ordre, nous devions à M. Maxime du Camp un excellent livre : la Charité privée à Paris, qui eut aussi plusieurs éditions. Le môme accueil favorable est réservé, sans doute, au volume que nous annonçons, et dont la noble inspiration s'exprime dans ces trois lignes de Tavant-propos. « Quand tout ce qui a fait l'attrait de la vie s'est étiolé, une seule chose reste inébranlable, grandissant à mesure qu'on la contemple de plus près, belle, vigoureuse, digne d'émulation : c'est la bonté. » Dans ce Paris bienfaisant, qui dictera, nous respérons, à son auteur d'autres livres dignes de leurs aînés, M. Maxime du Camp aborde successivement, dans cinq chapitres captivants* et substantiels : les libérées de Saint-Lazare, le patronage des libérés, les associations protestantes, la charité d'Israël, et l'assistance par le travail. l. d,
Beaumarchais et ses œuvres. Précis de sa vie et histoire de son esprit, d'après des documents inédits, avec un. portrait et un fac-similé, par E. Lin- TiLHAC, agrégé de l'Université, docteur es lettres. Un vol. in-S* de vi-442 pages. Paris, 1887, librairie Hachette.
Un illustre écrivain anglais me demandait un jour de lui définir ce que nous entendons, en France, par le mot « esprit », et de lui en citer des exemples. •Usez Chamfort, Beaumarchais, Voltaire», lui répondis-je. Le nom de Beaumarchais s'était présenté * nia pensée avant même celui de Voltaire. Cela ne ni'arriverait pas désormais après avoir lu l'ouvrage de M. Lintilhac, ce livre définitif sur Pierre-Augustin ^8ron f qui se donnera un jour pour second nom de baptême de Beaumarchais ». J'ignorais alors ■ com- "'«n était lent et curieux chez lui le travail de la "ine, combien étaient capricieuses et inégales les allures de sa verve », combien est laborieux Teffort
I de cet esprit qui paraît tout de primesaut. Cependant, comme il est convenu qu'en matière d'art, sinon d'esprit, le temps ne fait rien à l'affaire, l'auteur du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro n'en demeure pas moins l'une des figures les plus représentatives (représentative man) de nos lettres françaises. Cette figure n'avait-elle donc jusqu'ici tenté la curiosité d'aucun de nos modernes historiens littéraires, que M. Lintilhac ait pu en un tel sujet réunir la matière d'un volume si considérable (460 pages compactes in-8°) et une matière neuve? L'hypothèse est bien improbable. En efllet, et pour ne citer que le travail le plus récent, déjà nous possédions Tétude magistrale, et considérable aussi, que M. de Loménie a consacrée au même personnage sous le titre : Beau» marchais et son temps (2 vol, in-8°). Mais on remarquera la nuance qui différencie les deux titres précisément. M. de Loménie dit : « Beauiparchais et son temps » ; M. Lintilhac : « Beaumarchais et ses oeuvres ». La différence n'est pas motivée seulement par la probité littéraire, qui interdit l'usurpation d'un titre antérieurement adopté par un autre écrivain; elle est également justifiée par la double et très différente intention qui a présidé à l'une et à l'autre tAche. De son propre aveu, M. de Loménie a voulu imprimer à son œuvre un caractère spécialement biographique et historique. Il avait donc négligé, de propos délibéré, la plus grande partie des documents littéraires inédits conservés dans les archives de la Bibliothèque nationale, dans celles de la Comédie française et dans les mains de Tun des descendants mêmes de Beaumarchais. De ses patientes investigations dans cette mine, qu'il nomme quelque peu irrévérencieusement les « précieuses paperasses », M. Lintilhac a ramené un fragment du Barbier de Séville, tel que l'auteur l'écrivit d'abord pour la comédie italienne, et découvert, entre un projet de commerce avec l'île d'Oléron et une statistique des forces militaires des Peaux-Rouges, le manuscrit primitif des Mémoires contre Goe^man, glané feuille à feuille dans un ballot de factures; cinq manuscrits (VEugénie; six des Deux amis; le manuscrit du Barbier en cinq actes; deux du Compliment de clôture; un du Mariage, de Fi» garo; des brouillons en prose et en vers de Tarare et de sa préface, « auxquels, dit M. Lintilhac, nous avons pu assigner avec certitude, et non sans surprise, la date de 1775»; un manuscrit de la Mère coupable; deux de Jean^Béte à la foire, une parade, des saynètes, un projet de drame, une comédie en cinq actes d'un auteur anonyme, mais retouchée de sa main même, les manuscrits de tous les mémoires jusqu'aux Six époques, une quantité de lettres, de petits vers, d'airs notés, de brouillons de toute sorte, et enfin une soixantaine de feuilles de pensées et de maximes.
Rapprochant tous ces documents, « ces copeaux épars sur le chantier », comme Beaumarchais luimôme les désigne, et les comparant aux œuvres définitives, M. Lintilhac a su composer le tableau où il nous montre l'éducation tardive, mais opiniâtre, de Beaumarchai-s, les tâtonnements de son génie nais-
sant, ses procédés de composition, les incerùtudes de son goût, toutes les métamorphoses de sa verve humoristique et satirique, depuis les gravelures plaisantes de ses parades jusqu'aux plus comiques saillies de ses mémoires et de ses comédies. C'est donc bien exactement l'histoire de l'esprit de Beaumarchais que l'auteur, avec un sens critique remarquable, a, restituée au moyen de ces documents inédits et présente jnéthodiquement exposég aux admirateurs du grand écrivain.
Ceux-ci seront en outre reconnaissants à l'éditeur d'avoir placé en tête du volume une reproduction — même phototypique— de l'admirable portrait de Beaumarchais par le grand pastelliste Perronneau, l'émule souvent heureux de La Tour, k. g.
La Franoe provinolale. — Vie sociale ; Mœurs administratives. Par René Millet. Paris, Hachette et 0\ 1888. Un vol. in-i8. — Prix : 3 fr. 5o.
Je ne connaissais aucun ouvrage de M. René Millet. Celui-ci me révèle un écrivain de tempérament, qui a l'ambition d'être un penseur. Je n'ai que des éloges à donner au premier : netteté de la forme, pittoresque, chaleur, imprévu, élan, il a les qualités maîtresses d'un prosateur puissant et original. Quant au second, je demande à suspendre mon jugement. Pour être apprécié comme penseur, M. René Millet a besoin, me semble^t-il, de penser davantage. A côté de vues ingénieuses ou profondes, de données justes, de conséquences franchement ou subtilement tirées, d'observations prouvant une rare sagacité à pénétrer les dessous et à démêler les complexités, il a des partis pris, des entraînements irraisonnés, des raisonnements qui sont des arguties, des déductions qui blessent le bon sens, et des associations d'idées contradictoires. La préface est un réquisitoire contre Paris. Son livre est, d'un bout à l'autre, la démonstration que la province, sans Paris comme tête et comme cœur, est impuissante à se conduire, à penser, à avoir conscience d'elle-même. Il soulève, d*une main imprudente et malhabile, les cendres sanglantes et encore chaudes de nos désastres; et il y voit que le réveil du patriotisme dans nos provinces françaises date de l'époque où l'Assemblée de Bordeaux, continuée par celle de Versailles, n'avait plus de forces pour combattre l'étranger, mais en trouvait de nouvelles pour combattre des Parisiens. Il nous révèle que les hommes de sa génération ont appris l'histoire dans le Contrat social, et il ne nous donne point l'époque où sa génération apprenait l'histoire, — ce qui ne laisserait pas d'être curieux, eu égard au manuel insolite dont elle se servait. Enfin, il nous annonce oraculairement que « c'est aux époques de crise qu'il importe le plus d'éprouver la solidité des assises nationales, pour garder son sang-froid au milieu des orages ». Sa conclusion définitive est, d'ailleurs, dans les termes d'une banalité bizarre qu'il choisit pour l'exprimer, aussi consolante qu'on la peut attendre d'un chêne de Dodone ou d'une sibylle à trépied. La foici : « La France est une nation
assez robuste pour soutenir les épreuves que sa destinée lui réserve encore. Elle a franchi les premières phases de cette mue intérieure que l'on s'accorde à considérer comme inévitable chez la plupart des na* lions civilisées. En dépit d'un désarroi passager, notre pays, qui cherche depuis cent ans l'assiette de son gouvernement, renferme les meilleurs éléments de résistance et d'organisation. » C'est aimable et point compromettant.
M. René Millet connaît d'ailleurs par expérience et sympathie la plupart des sujets dont il parle, et sait s'approprier suffisamment le reste par une remarquable faculté d'intuition. b.-h. g.
Au ministère de l'instruotion publique, 1887. —
Discours, allocutions, circulaires. ^ Par E. Spuller. Un vol. in- 12. Paris, 1888. Hachette et C*, éditeurs. — Prix : 3 fr. 5o.
Pour avoir été ministre, on n'en est pas moins homme, et même homme de lettres; et l'on n'échappe pas aux petites faiblesses humaines. De toutes, la plus innocente, celle que l'on se pardonne le plus volontiers, n'est-ce pas l'impression et la réunion en volume des discours qu'on a prononcés, des articles qu'on a publiés, et même de ceux qu'on aurait voulu prononcer ou publier? Que rien ne soit perdu de ce qu'on a pensé, clairement ou non, et exprimé avec ou sans talent... Exegi monumentum !... S'il n'était pas bien indispensable aux contemporains ni aux petits-neveux de M. Spuller de pouvoir retrouver en un même livre les paroles qu'il sema dans le vent en qualité de grand maître de l'Université, au moins découvre-t-on une raison politique au soin qu^il a pris de ne les point laisser éparses, et le talent n'en est pas absent. Il a voulu conserver la trace de son passage au ministère et maintenir le souvenir des efforts qu'il a tentés pour y rendre service à l'instruction publique; on ne saurait l'en blâmer. Il eût seu« lement fallu choisir parmi ces allocutions, trop souvent semblables au fond; M. Spuller perd plus qu'il ne gagne à l'indiscrétion du recueil : il a plus l'air d'un habile rhétoricien, variant le développement d'une matière, que d'un orateur no.urri de pensées et nourrissant son auditoire d'idées neuves ou renouvelées de la racine à la fleur. — On retrouve là les discours prononcés au congrès des sociétés savantes, à la distribution des récompenses au Salon de 1887, à l'inauguration de la statue d'Armand Carrel, à celle deila statue d'Henri Martin, au concours général des lycées de Paris et de Versailles, à l'inauguration de l'Ecole professionnelle nationale d'Armentières, et vingt autres allocutions de moindre importance, dont certaines ne sont autre chose que des lieux communs proprement accommodés à une circonstance banale.
pz.
Portraits de maîtres, par Emmanuel des Essarts. Paris, Perrin et C'% 1888. Un vol. in-i8.
M. Emmanuel des Essarts, poète lui-même, ou je me trompe fort, a une intelligente et large sympa*
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
thie pour les poètes^ même pour ceux qui parlent en prose. Dans ces portraits, qu'il destine surtout à la jeunesse, à qui « il sied d'enseigner que l'on ne t'inscrit au nombre des grands écrivains qu'en s*attachant, comme Théophile Gautier, à l'étude et à l'assimilation de tous les modèles du passé », il nous montre tour à tour Chateaubriand, Lamartine, Alfred de Vigny, George Sand, Béranger, Sainte-Beuve, Michelet, Théophile Gautier, Victor de Laprade, Edgar Quinet, Victor Hugo, et pour tous ces génies, —ou esprits — si différents de nature, de force et d'élévation, il a l'admiration à la fois facile et raisonnée. Il n'est point de ceux qui regardent Victor Hugo comme une bête, et Théophile Gautier comme un ahuri, fou de style. Pour lui, « un seul homme a été tour à tour un second Eschyle, un autre Shakespeare, un nouveau Corneille, et lui-même, c*est-à-dire un enfantement inconnu de la Muse », et cet homme est Victor Hugo. Pour lui, Théophile Gautier est ■ l'homme au front de penseur, aux yeux de lion, le grand artiste et le poète rare », peintre, graveur, ciseleur, « à son heure le plus ému des poètes », dont il faut apprécier et aimer le génie, sous peine de « ne rien comprendre à la tradition gallo-latine dont il fut l'un des représentants les plus authentiques ». Après cela, on peut écouter, sans grand dommage, ses jugements les plus indulgents, et prendre les notes qui plaisent au cours des leçons, .parfois un peu doctrinaires, sentant la chaire et le pensum, qu'il fait au lecteur bénévolement attentif. M. Emmanuel des Essarts a une valeur qui lui est propre, et a déjà imprimé sa marque sur la littérature de ce siècle; mais n'aurait-il que son admiration et son enthousiasme pour les grands écrivains et les beaux écrits, il mériterait bien du public, auquel il s'adresse avec une chaleur communicative. Quand c'est devant le génie que Tencens brûle, il est encore glorieux d'être l'encensoir* b.-h. g.
POÉSIES
Les Soir8| par Emile Verhaerek, Bruxelles. — Edmond Deman, éditeur.
Un poète, celui-ci, et, très imprévu, très soudain, très impressif, sorti des brumes du Nord, avec la clameur, par moment, rauque et discorde des vierges barbares se ruant à la douleur, à ^a gloire, à la mort. — En des perceptions de nature et de rêve, un cœurorageux et torpide, un hautain et froid esprit, les mépris de la vie, du réel, du tangible pour mieux 5 abîmer aux crépuscules pleins de larves et de fantômes qu*évoquc le cruel et volontaire reploiement en
soi. — Et toujours un vacillement de la raison pardessus des mers de nuit, les eaux mortes des songes sans espoir, les croupissantes mares de l'ennui intérieur que ne délivre aucune aile. — Ainsi s'avère en son troublant mirage des soirs — le nostalgique et téméraire poète, — téméraire jusqu'à faire de son livre parfois un lit d'hôpital ou il découpe sa chair spirituelle, anxieux deia folie qu'il suspecte au fond»
L'inconscience gaie et le tic-tac débile
De la tranquille mort des fous, je l'entends bien*
C'est, ailleurs — et peut-être l'impression en persistet-elle le plus nettement — comme la funèbre veillée où quelqu'un se regarde se décomposer vivant, cherchant en ses plaies le ver destructif et final, — et se pleure mort sous les mensonges et les effrois de la vie. Effrois, mensonges sont les glas qui, par les visions de jour et de nuit, tintent, ramenant tout au dédain de la réalité illusoire et mauvaise. Et toutefois nul pleur puéril sur soi, nulle pente à la sentimentalité maniaque. Les poumons de fer, beuglant ici le désespoir terminal, n'ont rien à voir avec les grelottements de l'élégie. Mais bien plutôt, c'est la lutte et le cri sauvage au bord du trou, les mains et les dents qui mordent la paroi croulante, la volonté de regarder sans y rouler les ténèbres en soi, sous soi, hors de soi — les ténèbres d'où ces Soirs sont sortis et qui brament avec des voix humaines. Un état exceptionnel de l'esprit, en ces vers durs, âpres, — inharmoniques? non, mais d'une musique de fer et de cailloux choqués — fait lever dans l'esprit des images de chaos, la peur des créations monstrueuses et cette chimaera bombynans in vacuo — cette chimère bourdonnant et tissant dans le vide — qui seule, les temps évolus, s'entendra encore par les étendues.
Les aspects, pour le visionnaire poète, se chimérisent de sa propre souffrance sans cause et. qui n'est pas le pessimisme, mais plus encore l'épouvante de se sentir emporté vers ses bourbeux Léthés. Arbres, horizons, ciels, mares, — tout ce qui s'évoque de sa rencontre avec les Soirs a l'air de surgir en des espaces saturniens et glaciaires, en des veilles de cataclysme, avec un geste de bataille qu'ensuite endort l'horreur de l'accompli. Et c'est cette sensation toujours de n'être plus et de lutter pour être encore qui donne au morbide livre son originalité, plus forte qu'aucune autre. Concerté, retors, çà et là sibyllin, un volontaire artiste ~ d'étude plus que de jet — y apparaît, musicien d'effets rares, peintre impressionniste de lumières consternantes et subtiles, mime mimant avec ses mots la douleur, démenti souvent par sa visée, mais toujours hardi, étincelant encore en ses obscurités, — artiste inégal, maladroit, raboteux, comme les soirs septentrionaux — ses Soirs — alourdi de nuées, mais de qui toujours, par quelque trou du vers, flambe le Verbe comme une épée.
Un soir.
Pourrit par au delà les plaines diminuées Et fortement, avec les poings de ses nuées, Sur ^horizon verdâtre écrase les soleils.
Ailleurs ;
Une lune soufTranie et p3le s'entrevoit
Et se mire aux égouts où des clartés pourrissent,
Et c'est le peintre.
... Le cœur des hommes d'ombre, Non des banals victorieux ' Dont l'orgueil fait, soudafn, les yeux.
Et c'est le mime.
Les soirs crucifiés sur Tborizon^ les soirs
Saignent dans les marais leurs douleurs et leurs p'aics,
Dans les marais, ainsi que de rouges miroirs
Placés pour refléter le martyre des soirs,
Des soirs crucifiés sur l'horizon^ les soirs !
Et c'est le musicien.
Puis le poète continue :
Vous les Jésus, pasteurs qui venez par les plaines Chercher les troupeaux clairs pour les clairs abreuvoirs. Voici monter la mort dans les adieux des soirs, Jésus, voici saigner les toisons et les laines. Et voici Golgotha surgir sous les cieux noirs.
Les soirs, crucifiés sur les Golgoihas noirs. Portons-y nos douleurs et nos cris et nos plaies ; Voici que passe au loin Jésus pasteur d'espoirs, Qui s'en revient, tout seul, des lointains abreuvoirs. Les soirs crucifiés sur l'horizon, les soirs !
Premières Amours, par Emile Pierret. Un vol. in-i8. Paris, Alphonse Lemerre ; 1888. — Prix : 3 fr. 5o.
En ouvrant ce volume de chez Lcmerre, je croyais à un recueil de poésies.. C'est un roman. Roman de la vingtième année, et poésie encore^ par conséquent. Mais il n'est pas donné à tout le monde d'avoir eu ces vingt ans-Ià. Un jeune homme sort du collège, sans regret, et s'éprend de sa voisine de campagne^ M"'' de Barsac, âgée de vingt-huit ans déjà, et que sa mère, veuve et Américaine de naissance, a élevée dans une liberté qui lui a permis de juger de bonne'heure les hommes et le mariage dé manière à peu estimer les uns et avoir horreur de l'autre. Mais ce n'est pas un caprice de sentiment qui sollicite Gaston : il est pénétré de ce véritable amour, d'autant plus fort qu'il est plus jeune, et qui^ lorsqu'il naît et croît en un cœur vierge, ne s'en peut plus déraciner. Aussi fînit-il par être vainqueur. Victoire à la Pyrrhus, hélas! et dont il ne faut qu'une pour anéantir le conquérant. M"*^ de Barsac, sa mère morte, sa fortune perdue par les spéculations d'un oncle, sa santé ébranlée, ne peut, au milieu des ruines croulantes qui l'entourent, garder plus longtemps son masque d'insensibilité devant celui qui n'a cessé de Tadorer. Mais le lendemain, elle se ressaisit, et, plutôt que d'accepter, déjà vieille et ruinée, le sacrifice de cette jeune et généreuse vie qu'ellesait àelie, elle entre au couvent. Le livre se clôt sur la lettre où elle annonce au bien-aimé cette suprême décision*
Tout cela est plein de sève, non point sans longueurs, sans inexpérience, ni sans une pointe de déclamation. La littérature y est en excès, mal commun de notre temps, où, débordant du cerveau, elle envahit si souvent le cœur. Mais cela est jeune, ardent, écrit dans une bonne langue, et, somme toute, même sous l'expression conventionnelle ou d'apparat, naïvement et véritablement senti. C'est ce qui ne se rencontre pas tous les jours. b.-h. g*
Hors du slèole, par Albert Guiraud. Un vol. in-S*. Paris, Léon Vanier, 1888. Prix : 3 fr. 5o.
Il n'y a pas longtemps que j'ai eu à caractériser rapidement ce poète au milieu des autres poètes, ses compatriotes et amis, qui forment le Parnasse de la jeune Belgique. Le volume qu'il vient de publier chez Vanier n'est point de nature à me faire changer de sentiment. Le talent très rcel, à la fois héroïque et mystique, de M. Albert Guiraud est gâté par la pose, par le parti pris, par le procédé, et je le préférerais moins laborieusement parfait et plus sincère. Je reste dans le domaine de fart pur, sans m'inqutétcr de savoir ce qu'il y a de vain orgueil dans le cerveau d'un artisan de vers lorsque, s'adressant aux « petits rimeurs », ses confrères, il s'écrie :
Je vous présenterai de ma main despotique, Une liqueur si fiàre en sa pDurpre mystique. Que vous semblerez boire un coucher de soleil !
Ou encore :
Je siffs un des derniers de la race divine,
Et, mieux que les grands Sphinx dans l'énigme allongé,
Mon âme engloutira celui qui la devine !
Si elle n'avait pour se nourrir que ses victimes, elle risquerait fort, j'imagine, de mourir d'inanition; car, pour être deviné, encore faut-il cacher un sens.
Le motif de l'ouverture est, du reste, un Odi profa^ num vulgus, et arceo qui eût effarouché Tépicu-. risme aristocratique d'Horace :
La multitude abjecte est par moi détestée, % Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil ; Et pour m'ensevelir loin de la foule athée, Je saurai me construire un monument d'orgueil.
Exegi mouumentum.,, 11 n'y aurait vraiment qu'à dire : Requiescat inpace, et à le laisser sous sa dalle. Mais il ne faut pas prendre les poètes au mot. Celuici chante l'amour, — impossible ou non, — l'enfance l'océan, l'art, et jusqu'aux chemins de fer :
A travers le fracas, les feux et les fumées,
Je regarde passer, les vitres allumées.
Un train vertigineux, comme un vaste éclair noir.
11 me paraît que plus d'un cri de ce temps a su franchir son seuil.
Il est plus moderne encore, je veux dire plus dans le courant des actualités que, dans sa superbe, il
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
affccie d'ignorer, lorsqu'il nous prédit un annonciateur,
Clier annonciateur' des soldats qui naîtront ^u seuil déshonoré de ces temps impassibles, ^kt\ Je sens flotter et chanter sur ion front Des drapeaux invincibles !
lequel n'est, comme il appert, qu'une sorte de général Boulanger idéal,
Ignorant comme un Dieu, bénin comme un animal, O fier enfant de proie!...
Je ne me serais pas arrêté si longtemps sur cette œuvre et sur ce poète, si M. Albert Guiraud n'avait à un degré très élevé tous les dons qui font le poète. Pour être un grand poète, il ne lui manque que de sentir simplement — même les choses les plus complexes, — et de les exprimer directement, sans s'être fait d'avance une tête, des gestes et une voix qui outrent la nature.
Il a sûrement des choses intéressantes à dire à ses contemporains; plus sûrement encore il a le besbin de les leur dire. De qui se moque-t-il donc quand il prétend être « hors du siècle » ? S'il n'était pas de ce temps, il n'y ferait pas le bruit qu'il y fait.
Nos poètes, un vol., par Jules Tellier (Dupret); Poésies de Sully Prudhomme, 1879-1888, un vol. (Lemerre) ; Fleurs des ruines, un vol., par M. André Lemoyne (Lemerre) ; les Extases, un vol., par M. Jean Berge (le même) ; Du silenoe, un vol., par M. Rodenbach (Lemerre); les Révoltes, un vol., par M. Chevalier (Lemerre); la Vie sombre, dizains, un vol., par M. J. R. G. (Lemerre); les Brunes d'or, un vol., par M. Bal (Lemerre) ; Poésies familières, un vol., par M. E. Lefeuve (Alcan-Lévy) ; Des sonnets, un vol., par M. Paul Manivet (Lemerre); Strophes artificielles, un 'ol-, par M. Darrens (Lemerre).
Je ne connais pas M. Tellier qui vient de faire, iurl^os poètes, un livre bien agréable. Mais j'ima- ^/ne volontiers, d'après ce livre, que M. Tellier est élève en quelque collège, et qu'il y a M. Jules Lemaître pour professeur d'humanités. Il est aisé de retrouver dans Nos poètes l'application de toutes les règles qui caractérisent le genre, éminemment sympathique, de la dissertation de collège. C'est d'abord le remplacement de toute critique approfondie par de minutieuses classifications. M. Tellier juge nos poètes par d'incessantes accolades : il distingue les maîtres, les çiinéSf les rustiques, les lyriques, les habiles, les baudelairiens, les philosophes, les symboliitestths décadents. Lorsqu'il se voit contraint à apprécier un poète, il y emploie le second des procédés du genre : la comparaison. Il dit de M. X. qu'il est au-dessus de M. Z. pour l'invention, à son niveau pour les images, et sensiblement au-desscus pour le souffle ou la correction. Troisième caractère : I érudition facile des noms, titres et dates de la littérature ancienne. Mé Telfier demande qu'on fasse chez
nous une Anthologia Paîatina: il appelle M. Theuriet Théocriie, à propos de M'"* Ackermann, il compare les vers de Lucrèce et ceux de Peniadius. Le genre de la dissertation de collège comporte des règles de luxe, réservée aux élèves brillants. M. Tellier ne les néglige point. Il sait, par exemple, que rien n'est gracieuxcomme l'emploi de certaines fictions: un dialogue entre deux âmes d*opinion contraire, une lettre d'un sceptique avec la réponse qu'on y fait, etc. Et, dans son collège, M. Tellier a M. Lemaître pour professeur d'humanités. Jamais il ne mentionne un poète sans nous faire connaître sur lui le jugement de M. Lemaître : aimable et délicate flatterie que son professeur lui revaudra, n'en doutons pas, au jour de la distribution des prix. Mais il fait mieux : il imite la manière de M. Lemaître. Il dandine ses admirations au-dessus des poètes avec un scepticisme de bon aloi. A)raht à juger M. Soulary, qui a fait des sonnets en grand nombre, et M. de Hérédia, qui est aujourd'hui le plus parfait honneur de notre poésie, il se demande si le moment ne serait pas venu de rendre à M. Soulary Te sceptre du sonnet, histoire de donner à M. de Hérédia l'occasion de se reposer la main. Le paradoxe même, à la condition d'être tempéré, n'épouvante pas M. Tellier. Il soutient (après Lemaître, il est vrai) que M. Coppée est un ironiste; il exalte le génie de M. Moréas; il traite M. Dierx de méchant poète, M. Bourget d'aristocrate, et M. Mallarmé de farceur. M. Mallarmé, qui est, comme on sait, professeur de l'Université, ne se serait-il pas attiré la sévérité de M. Tellier en lui octroyant quelque pensum ? — Et M. Tellier^ comme il est un bon élève, est encore un bon camarade. Il cite quelque part, comme étant les plus beaux vers du siècle, des vers de M. de la Tailhède qui, par leur naïve gaucherie, nous montrent bien leur auteur comme le confrère de M. Tellier aux récréations du collège.
Par quel hasard M. Tellier, après avoir consciencieusement classé une centaine de poètes, a-t-il trouvé, dans les dernières pages de son livre, quelques réflexions vraiment belles et profondes sur la situation présente de la poésie ? Il a constaté plus de vingt poètes jeunes et géniaux, auxquels il a, d'avance, distribué l'avenir : M. Le Goffic, M. Moréas, M. de la Villehervé, M. de la Tailhède, M. Guigou : et voici qu'il s'aperçoit, en terminant, que la poésie française agonise, sans espoir de se relever. « Lçs décadents, dit-il, ont fait un dernier efifort pour ramener l'attention sur la poésie : ils ont échoué : et ils ont fait seulement qu'on a perdu Thabitude de soigner la forme du vers. Les aînés se sont découragés, et les nouveaux venus se découragent de même; et il n'y aura bientôt plus personne à se fatiguer pour • un art qui n'intéresse personne. » On ne peut nier que cette conclusion soit la vérité même. Et la lecture des derniers ouvrages de nos poètes ne paraît pas faite pour en atténuer la tristesse.
Voici un maître, cependant, M. Sully Prudhomme. Mais so^ cas est bien singulier. Il a choisi, d'une façon de plus en plus exclusive, le genre qui convient le moins à notre conception moderne de la poésie,
le genre de la poésie philosophique. Tandis que la philosophie tend à se spécialiser, à exprimer un ordre dé6ni de sentiments, et que la poésie, au risque de périr, doit devenir sans cesse plus nette, jetant par-dessus bord les formules lyriques qui l'ont si longtemps entravée, M. Sully Prudhomme essaye de concilier la poésie la plus correcte et la philosophie la plus positive. Son poème de la Justice, plusieurs chapitres du Bonheur, issus de ce chimérique désir, sont vraiment à peine comparables au Jardin des racines grecques, ou à la célèbre Géométrie en vers alexandrins. Et cependant, à mesure que M. Sully Prudhomme semble s^éloigner davantage de la poésie véritable, qui doit être une expression musicale de sentiments passionnés, il lui arrive plus souvent d^exprimer, malgré lui, des sentiments de ce genre et d'insérer, parmi ses inutiles dissertations, des poèmes adorables.
L*élégant volume qu'il vient de publier dans la petite collection Lemerre, et qui contient le Prisme et le Bonheur, se trouve être ainsi tout ensemble le plus ennuyeux et le plus charmant de ses ouvrages. Il y a surtout dans le Bonheur des dialogues en strophes de rythmes divers, où la philosophie joue fort peu de rôle, et dont la musique un peu lente et un peu voilée, sous la richesse des rimes, traduit excellemment quelque vague plaisir, tendre, délicat et hautain.
M. André Lemoyne (embranchement des rustiques) apparaît à M. Tellier comme : i* dépourvu d'invention ; 2<> dépourvu de souffle ; 3^ ayant le sens de la perfection; 4<» digne de recevoir la visite de Virgile, qui reconnaîtrait en lui son petit-fils. Le dernier recueil de ce rustique, Fleurs des ruines, débute par des poèmes anticésariens qui vont le brouiller avec le général Boulanger : mais Virgile et le général Boulanger lui-même pardonneraient tout à M. Lemoyne 8*ils pouvaient lire le petit poème de Léda où ne manque point l'invention, ni le souffle, ni un sens très pur de la perfection.
Si M. Tellier avait connu les vers de M. Berge, il aurait certainement créé pour lui la catégorie des extatiques. M. Berge chante successivement les Ex* tases de Vespnt, les Extases des sens, les Extases du cœur. Mais ces extases apparaissent plutôt comme les brillants exercices d'un jeune homme s'entraînant à'déployer, sur tous les sujets, une heureuse et aimable facilité. Il y a cependant de fort jolis vers dans les Extases des sens.
Il est dommage qu'on ne sente point, dans les vers de M. Rodenbach, une façon entièrement personnelle de penser ou de dire. Un effacement de toutes les couleurs trop vives, une délicatesse subtile de contours, témoignent l'influence des premiers vers de * M. Coppée; et il y a une recherche d'harmonies alanguies, d'un rythme de mélopée traînant et continu qui semble une imitation de M. Verlaine. Et c'est dommage : car les poèmes nouveaux de M. Rodenbach, infiniment supérieurs à ses poèmes précédents, sont, d'un bout à l'autre du petit volume, infiniment agréables; il est rare même de trouver aujourd'hui
un recueil d'une forme plus élégante et d'une grâce plus égale.
Dans les Révoltes, poème politique et socialiste à la façon du Pape, de Victor Hugo, on voit paraître déjà les symptômes de ce relâchement de la disci* pline poétique que signalait M. Telljer. La forme est correcte, mais évidemment la part d'improvisation est grande dans ces vers d'un emportement un peu monotone et un peu facile. Quelques chansons brutales, cependant, ont des sonorités assez éclatantes : puis il faut savoir gré à M. Chevalier de la perspec* tive des États-Unis d'Europe quMi ouvre devant nous, dans son épilogue.
Des pensées fixes ou émues dans la Vie sombre, de M. J. R. G., des sonnets souvent gracieux dans les Brumes d'or, de M. Bal, des pièces d'un sentiment élevé dans les Poésies familières, de M. Lefeuve, n'empêchent point ces trois volumes de confirmer encore la sombre constatation de M. Tellier. Le souci de la forme parfaite et impeccable décroît chez les poètes nouveaux : et nos goûts se sont tellement habitués à cette perfection que nous souffrons de ne la point trouver dans un volume, pour méritoires que soient les choses qui l'y ont remplacée.
M. Manivet publie une vingtaine de sonnets dans un fastueux volume in-quarto. Ce sont les sonnets d'un jeune homme, fringants, alertes, et d'une correction suffisante. Mais pourquoi M. Manivet, dans son sonnet-préface à M. Soulary, se plaint-il d'être « cloué sur le Golgotha », de « gravir le calvaire », de « souffrir des souffrances divines » ; et pourquoi s^adresse-t-il à lui-même ces vers résignés :
Car il n'est pas de dieu sans couronne d'épines : L'immortalité germe à l'ombre de la croix.
Quelle est donc cette croix que porte M. Manivet, en vue de l'immortalité qui ne peut lui manquer ? Ne serait-ce point, simplement, l'ennui d'avoir reçu et dû publier dans son livre un sonnet de M. de Pontmartin, à lui adressé, et débutant par ces vers :
Ciel ! que viens-je d'apprendre ! On veut faire de vous Un avoué, nourri de chiffres, de grimoires !
M. Darrens écrit en prose ses poèmes. C'est, dit* il, que leurs sujets ne lui paraissent pas assez beaux pour mériter l'honneur d'être par lui mis en vers. Il serait effectivement malaisé de trouver dans ces strophes artificielles une idée un peu neuve, ou un tour de phrase un peu personnel. Mais ne semblet-il pas que le poème en prose, au lieu d'être un simple asile des sujets de poème abandonnés, devrait être un genre particulier, exigeant des soins spéciaux. Ainsi l'ont entendu Baudelaire et M. Mallarmé, et M. Morice, qui ont fait en prose de véritables poèmes rythmés et musicaux. Les strophes de M. Darrens ressemblent exclusivement à ces matières de vers latins (M. Tellier me comprendra) que dictent les professeurs des collèges à ceux de leurs élèves qui ont de hautes ambitions.
Et l'on se console en songeant que. si nos jeunes poètes faisaient de meilleurs poèmes, il n'y aurait
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
cependant personne pour les lire. Mais pousquoî les résignations les plus philosophiques ne vont-elles point sans un peu de tristesse ! r. l.
Pantooms, par Christian Cherfils. Un vol. in-iS^ Paris, Alphonse Lemen^e, 1888. — Prix : 3 fr. 5o.
Tai parcouru ces i5o pages, — ou à peu près, — de quatrains redoublés, sur des thèmes le plus souvent descriptifs, dans lesquels le second et le quatrième vers du premier deviennent le premier et le troisième du second, et, au bout de cette cantilène, je suis revenu au premier poème du volume, intitulé Fugue et
pantoum, que je donne comme échantillon du reste»
Les musicient possèdent la fague :
On dirait les deux ailes de Toiseau! — Pour le rêve ingrat, qu'il dompte et subjugue, Le Pantoum est comme un double réseau :
On dirait les doux ailes de l'oiseau ; C'est le verbe aimer, qu'un duo conjugue ; Le Pantoum est comme un double réseau : Les musiciens possèdent la fugue !
Ah! qu'ils la gardent, et ce poète ses Pantoums, pourvu que nous puissions, nous, prendre la fuite!
cr\
HISTOIRE — Chronologie — Documents — Mémoires —
1814, par Henrt Houssaye. Un vol. in- 18 de 647 pages, accompagné d'une carte dressée par Tauteur. Paris, librairie académique Didier, Perrin et C'% éditeurs,
Mil huit cent oii^e, 6 temps où des peuples sans nombre!...
i8ii.„ Ainsi débute un des plus admirables poèmes de Victor Hugo sur le fils nouveau-né de Napoléon I*', à l'apogée d'une mortelle puissance et dans réblouissement d'un prestige de gloire, unique lux yeux du monde. Vraiment, si, dans le siècle le plus épique de notre France, qui est peut-être le dix-neuvième, — et cela sans même y comprendre les dix années antérieures à son état civil, — on affecte de chercher en vain une épopée (j'entends l'épopée en vers et imprimée), c'est que, prévenus ou aveugles, nos yeux sont fermés à la lumière. Que l'on rassemble, en les coordonnant en un seul volume, tous les vers consacrés par Victor Hugo, qui fut luimême un empereur de poésie, à l'empereur Napoléon, ""le seul amour de son cœur, j'imagine... tout au moins Téternelle obsession de son génie, depuis les Chants du crépuscule jusqu'aux Châtiments et même ^^^ Quatre vents de Vesprit^ — et vous aurez le poème épique faussement regretté, tout à fait en rapport >vec nos modernes cerveaux et conforme à ce que nous pouvons admettre du genre. Mille journées à peine séparent ce fulgurant 18 1 1, terme extrême de fortune, du 1814, de M. Henry Houssaye, qui vit la chute du soleil. Ces trois .années cependant enrichirent de chants merveilleux la récente épopée, surtout la troisième, qui est par elle-même celte Iliade qu'Homère n'inventerait pas. Jamais l'empereur ne livra de PÏus grands actes à l'imagination de l'avenir. Celte
année tragique et sublime, où la fatalité en personne combat Napoléon, vient de trouver un digne et définitif historien dans un auteur qui, jeune encore, a sa place parmi nos talents les plus estimés. A la liste déjà longue des louables travaux de M. Henry Hous« saye, ce livre ajoute un titre éclatant, il consacre une phase d'existence vouée aux belles-lettres et à l'étude de l'histoire et des beaux-arts. 18x4 obtient un suc* ces incontesté. Des ouvrages du môme ordre parus dernièrement, il est le seul qui ait aussi bien satisfait l'attente du public, en intéressant les amis de la justice et de la vérité.
Ce succès est sans doute des plus honorables pour l'écrivain, dont il couronne à la fois le talent reconnu et l'honnête caractère, inattaquable aux sophismes et aux tentations d'alentour; mais il honore aussi ce divin bon sens, qui est comme le sel de la terre en France, et qui finit toujours par triompher des sottises de la mauvaise foi politique. Certes, chacun rend hommage au soufHe entraînant de généreux pa* triotisme qui ferait, à lui seul, du livre de M. Henfy Houssaye l'un des meilleurs d'à présent; pareillement, les connaisseurs apprécient l'étonnant assemblage et la mise en œuvre des pièces innombrables dont chacune a défilé sous les yeux du docte historien; mais on salue d'abord dans ce livre une protestation venue à son heure, de l'exactitude, cette raison cTunjour, et de la poésie, cette raison de toujours^ contre les vues et les dires à côté, et contre la doctrine de platitude qui paraissent prétendre à tenir nos esprits.
Devant les travaux de ces militaires singuliers et encore plus curieux historiens, les Charras, les Jung et autres seigneurs de même intérêt, une réaction se sentait dans l'air, non pas en faveur de Napoléon qui
efet mort, mais des droits de notre intelligence qui entend vivre... et librement. Nul n'ignorait au reste que de pareils écrits secondaient seulement des vani' tés, des rancunes ou des arrangements politiques quelconques. Il est une façon de parler de Napoléon qui donne la mesure et la qualité d'un cerveau. Qu'on le traite de catastrophe, de fléau, d'oppresseur, de monstre dont la terre était lasse..., nous concevrons cela (moins volontiers sans doute que la passion enthousiaste soulevée encore par son nom); mais il nous est donné de l'admettre encore. Qu'on le traite de niais, d'incapable à la guerre, comme Pont fait certains messieurs, alors nous pensons tout de suite à ce cocasse bohème de la rive gauche, ce Cabaner, qui disait : « Mon père était un homme petit, rageur, dans le genre de Napoléon I**", mais pas aussi crétin. » Les lung et autres sont précisément des historiens dans le genre de Cabaner. On se rappelle, parmi les traits inouïs dont, fourmille l'œuvre ennuyeuse et maintenant dédaignée d'un de ces messieurs, les spirituelles ironies sur le français incorrect d'un petit Corse de douze ans, les doutes sur le courage de l'homme d'Arcole, et ce qui, dans l'espèce, était un joli comble, les diatribes contre les misères de famille et d'intérieur de Napoléon. Cependant, personne, pas même le génie, ne doit être incriminé pour ces choses qui arrivent à tout le monde.
Il nous souvient qu'après la déchéance du second empire, et devant le peu de probabilité d'une restauration bonapartiste, un dévot de l'homme nous dit : « On y gagnera peut-ôtre ceci, que nous pourrons désormais parler de Napoléon l*"" avec amour et transport, sans faire acte de politique, — ces actes-là sont toujours ténébreux, — mais seulement pour la splendeur de parler comme on aime... pour rien... pour le plaisir. »
La grande ombre des Invalides qui avait de quoi se consoler de tous les outrages, avec Victor Hugo, Lamartine, Chateaubriand, Balzac, Goethe et Byron, accueillera d'un geste auguste le 1814 de M. Henry Houssaye, qui, sans un soupçon d'arriére-pensée politique, — mais, bien sûr, avec l'amour incorruptible au cœur de ce qui est noble et beau, et nous enlève aux tristes, vilenies de notre condition, — vient d'élever un monument digne de cette mémoire... et cela, au risque de déplaire à des groupes utiles, à toute une belle société, qui, pour souiller un nom de gloire, s'est unie à la tourbe des imbéciles et des universels destructeurs. Cependant, il ne faudrait pas croire que tout soit illusion et prestige dans le culte jadis voué à Napoléon I" par tant de petit monde mort pour lui et par ces incorrigibles poètes qui seront toujours reconnaissants, même aux fléaux, d'avoir re'généré, d'un peu de délire, l'humanité qui ne vit pas seulement de pain. La nation sentit que son grand amour allait à qui l'aimait pareillement; aussi, devant l'attitude des royalistes pendant la durée de l'empire, et la bassesse à jamais flétrie de la plupart d'entre eux, à l'entrée des alliés sur notre sol, on devine que les merveilles de résistance opérées par Napoléon, dans la campagne de France, prodige le plus grand
d'une carrière incroyable, lui aient fait en l'àme populaire une auréole qu'on a bien vu resplendir au retour des cendres... et quelques années plus tard.
Le thème de ces considérations, de nature philosophique et générale, fait Tobjet d'une étude rigoureuse, détaillée jusqu'à la minutil:, irréfutable, dans le travail de M. Henry Houssaye. Ce n'est qu'indirectement l'apologie d'un homme; mais c'est, de la plus franche manière, celle d'un peuple généreux, qui fut très beau dans ce malheur extrême; peuple soldat, ouvrier et paysan qui vient de trouver son type, assuré de l'avenir, dans ce capitaine Coignet, dont les Cahiers nous furent une révélation. Coignet, de l'Elysée des braves, applaudit au 1814 d'Henry Houssaye, œuvre nationale et fortifiante; mais il laisse à d'autres le soin d'admirer et d'établir qu'aucune des affirmations de l'auteur ne s'offre à nous sans sa documentation précise et comme notariée.
C'est proprement un récit de faits de guerre par un homme qui s'entend à ces choses et passionnément les observe. On sait ce qu'une telle entreprise, en dehors de la puissance de travail, des dons de mémoire et des qualités de composition, exige de lucidité dans l'esprit. M. Thiers déclarait l'intelligence la qualité maîtresse de l'historien; il a raison, s'il voulait dire la double intelligence : celle qui comprend et celle qui fait comprendre. II nous semble que l'auteur de 18 14 possède les deux. On le félicitera justement aussi d'avoir eu la force de se limiter, ^- malgré les appels séduisants et divers du çujet, — dans le récit exclusif des événements de 1814, qu'il sait on ne peut mieux, — il en a dressé lui-même la carte,— et excelle à nous faire connaître. Les travaux antérieurs de M. Henry Houssaye, d'abord son remarquable livre de début sur Alcibiade, et ses ouvrages successifs silr Athènes j Rome et Paris, le Premier siège de Paris, Apelle, la Loi agraire à Sparte, ses études sur les écrivains et les artistes contemporains, nous avaient démontré, chez leur auteur, avec l'étendue des connaissances, la richesse des aptitudes; cependant, le formidable amas de pièces, de témoignages, de correspondances rassemblées dans 1814, la fermeté de la discussion et la mise en œuvre des preuves, nous ont presque surpris, comme si nous n'avions pas dû y être préparés.
Nous aimons à reproduire partiellement le texte même de l'auteur, établissant aux premières lignes de son livre les trois époques distinctes de la campagne de France. « La première, qui s'étend du 23 janvier au 8 février, est marquée par les progrès menaçants des alliés. La situation paraît désespérée. Napoléon ne compte plus sur ses troupes; à peine s'il compte encore sur lui-même. Son seul, son suprême espoir, c'est une faute de l'ennemi... » — « La seconde période, signalée par tant de victoires, pleine de tant d'espérances, s'ouvre le 9 février et se ferme le 26 février. Tout change; la faute stratégique attendue par Napoléon, les alliés l'ont commise. Napoléon bat dans chaque rencontre Blûcher et Schwarzenberg... Vainqueur dans dix combats en vingt jours, Napoléon a rétabli l'équilibre, il a Tof-
fensive, il espère la victoire... ■ — « La troisième période commence le 27 février par le combat de Barsur-Àube, et se termine le 3o mars par la bataille de Paris. Le sort journalier des armes tourne contre l'empereur, les événements le trahissent, ses admirables manœuvres^ les sublimes efforts de ses soldats n'aboutissent qu*à des victoires blessées à mort. Durant cette troisième phase de la guerre, cependant, il y a encore bien des alternatives, il y reste encore bien des espérances. Trois fois le génie indomptable de Napoléon est au moment de rappeler la fortune, trois fois les alliés sont menacés, perdus peut-être; mais le hasard se fait leur complice, il les sert, et il les sauve. C'est principalement cette dernfère époque de la campagne, la moins bien connue et la plus dramatique, que nous avons racontée en prolongeant le récit jusqu'à l'abdication, et en mêlant aux détails de l'histoire «nilitaire les développements de Thistoire générale. Nous n'avons point, d'ailleurs, négligé de montrer les^comhiencements de l'invasion. Dans les premiers chapitres, on suivra les armées alliées depuis le Rhin jusqu'à l'Aube, Napoléon en s&s retraites savantes et en ses foudroyants retours, les diplomates de Chàtillon au milieu de leurs laborieuses négociations. On verra la France ruinée et abattue, travaillée par les mécontents et les conspirateurs, saccagée par les Cosaques et les Prussiens, d'abord surprise et patiente, puis révoltée et vengeresse... » — « Pour ce livre, nous nous sommes servi exclusivement de documents originaux. A dix pages près, nous avons réussi à faire ce récit sans recourir au texte des historiens... les Allemands et les Russes nous ont fourni aussi beaucoup de pièces originales... Le Krieg in Frankreich, par exemple, n'est, à proprement parler, qu'un recueil de dispositions et d'ordres de marche... »
L'espace nous manque, à notre sincère regret, pour fournir ici la preuve du scrupule extraordinaire que M. Houssaye apporte à l'emploi des documents originaux qui, « bien qu'également authentiques, ne méritent pas la même crédibilité... un ordre écrit le matin d'une bataille, par exemple, ou un rapport rédigé le lendemain ». On le voit, l'intelligence justement préconisée — et pour cause — par M. Thiers égale, chez M. Houssaye, le souci de l'exactitude qui manquait, dit-on, parfois à V Histoire de V Empire,
L'ouvrage que nous signalons est partagé eii huit livres qui traitent successivement de : I. La France en 1814, tableau d'une main sûre et fertile en traits dont la jystesse donne mieux le sentiment de la vie que l'exagération de couleurs, à l'usage des fantaisistes et des somnambules de certaine école historique. — IL Le combat de Bar-sur-Aube, la marche de Blûcher sur Paris, et la capitulation de Soissons. Ce funeste événement, qui eut des conséquences irréparables sur la marche ultérieure de la campagne, occupe un des chapitres les plus importants du grand ouvrage de M. Henry Houssaye. — III. Les batailles de Craonne et de Laon, et le Hurrah d'Alhis. — IV. La révolution de Bordeaux, les esprits à Paris, la cinquième séance du congrès de Chàtillon, la vic-
toire de Reims, inquiétude des alliés et ralentissement de leurs opérations. — V. Retour offensif de Napoléon sur TAube, les deux journées de la bataille d'Arcis-sur-Aube, les opérations de Blûcher et de Marmont. — VI. La marche de Napoléon sur les communications de l'ennemi, les deux combats de Fère- Champenoise, la marche des alliés sur Paris, Napoléon à Saint-Dizier, la dernière victoire, retour de Tarmée vers Paris. — VII. La régence et la défense de Paris, les alliés devant Paris, la bataille de Paris, la capitulation de Paris, la cour de France. — VIII. L'entrée des alliés à Paris, Je gouvernement provisoire à Paris, la régence à Blois, Napoléon à Foiïtainebleau, la défection de Marmont, l'abdication.
Ce sec résumé, pour mieux dire, ce relevé* de chapitres dénonce l'intérêt puissant du nouveau livre de M. Henry Houssaye; mais il ne saurait donner l'idée des mérites de gravité, de chaleur et d'esprit tour à tour, dont l'a décoré l'écrivain. Notre embarras serait grand si nous devions choisir entre les pages où l'artiste, l'observateur et le vrai patriote, qui sont dans notre historien, s'affirment au milieu de sévères récits, hérissés de chiffres et de notes justificatives. Nous aurions voulu citer la page charmante de jeunesse et d'ardeur, con.sacrée à l'héroïsme des jeunes soldats qu'on appelait les Maries-Louises, et celle où l'inqualifiable' auxiliaire prêté à l'ennemi par des royalistes, tels que les chevaliers de Rougeville et Brunel, nous fait bondir le cœur d'indignation et de dégoût, trois quarts de siècle après. Nous regrettons aussi de ne pouvoir emprunter, à l'histoire de la capitulation de Soissons, le triste rôle du général Mo* reau, dont l'inexcusable faiblesse, si elle ne méritait pas tout à fait le nom de trahison, méritait les der* nières rigueurs du conseil de guerre. Plus tard, sous la Restauration, ce général Moreau fut glorifié par son digne collègue, le général Dupont, le capitulateur de Baylen. On revoit comme ce gouvernement devait être, dès ses premier^ actes, sympathique au pays et flatteur pour l'orgueil national outragé. Nous aimons mieux finir sur un mot précieux, auquel devait répondre, cinquante-six ans plus tard, le fameux Oh! les braves gens! du vieux Guillaume devant les charges de notre cavalerie à Sedan.
Dans un des combats de Bar-le-Duc, « le roi de Prusse, impassible au milieu du feu et répondant à Schwarzenberg qui le conjurait de s'éloigner : « Où « est votre place, mon cher général, là est aussi la « mienne», ne pouvait s'empêcher d'admirer les élans héroïques des soldats de Levai. « Ces charges, disaitil, sont parmi les plus beaux faits d'armes dont j'ai été témoin. »
Cela console un peu de tant de lugubres souvenirs, des temporisations, peut-être voulues, d'un Augereau, et surtout de la honte criminelle d'un Bernadette, général français commandant le feu contre ses anciens frères d'armes. Par ce trait et par tant d'autres qui échauffent le livre, on devinerait qu'il n'est pas seulement l'œuvre d'un auteur justement accrédité, mais aussi d'un brave défenseur de notre chère patrie. l. d.
Mémoires d'an royaliste, par le comte de Falloux , de rAcadémie française. Deux vol. in-8<>. Paris, 1888. Librairie académique Didier. Paul Ferrin et C'% édit-
Avant même qu'il fût sorti de la maison de Péditeur, cet ouvrage posthume de M. de Falloux a provoqué, parmi les monarchistes, les plus ardentes discussions« Cest que la situation de cet homme politique dans son parti ne fut pas moins singulière que ne fut grand son talent d'écrivain et d'orateur, et chaleureuse sa conviction d'apôtre. 11 dit lui-mâme dans ces mémoires qu'il a vécu, légitimiste dans la disgrâce du roi, et catholique ultramontain dans la disgrâce du pape.
« A ces deux singularités^ dit M. Jules Simon dans un remarquable article consacré à l'homme politique autant qu'à l'académicien, j'en ajoute une autre. C'est qu'ayant dès l'âge de quarante ans, malgré une carrière éclatante et un talent d'homme d'État universellement reconnu, pris la résolution de vivre à la campagne en dehors du pouvoir et des assemblées, et l'ayant fidèlement tenue, il n'en a pas moins été considéré toute sa vie comme un militant. A la vivacité des polémiques soulevées par son nom, on croirait qu'il vient de quitter la scène; et il y a trentecinq ans qu'il en est sorti... » *
Et résumant son appréciation du caractère et du talent de l'apôtre intéressé de la liberté de l'enseignement, M. Jules Simon, mieux pincé que personne pour en saisir et en comprendre la force et les vicissitudes, dit ceci : « Je comprends, après l'avoir lu, l'amitié passionnée qu'il a inspirée à des esprits d'élite. ... Son talent est certainement hors de pair. II n'a rien créé, ni rien laissé; mais il a été, de tout ce que nous avons vu, l'un des témoins les plus clairvoyants et l'un des plus habiles, sinon des plus influents conseillers... Il n'avait renoncé qu'à tenir le gouvernail, et il conservait dans sa retraite tous les goûts et toutes les habitudes d'un homme du monde éclairé, qui s'est détaché de tout et ne se désintéresse de rien. »
Les deux gros volumes des mémoires embrassent une période de plus de soixante ans. M. de Falloux est né en 1811 : la première partie du tome I*' raconte avec beaucoup d'agrément l'enfance et la jeunesse du jeune Angevin. Il retrace là des portraits bien curieux ; il a le trait rapide^ précis, caractéristique. Cest avec bonne grâce, sans vanité et sans fausse honte, qu'il avoue ses succès de collégien en province et ses petites déconvenues à Paris, et la pauvreté noblement slipporiée et la fortune accueillie et employée aussi noblement. Les études littéraires et les œuvres de charité se partagent la première jeunesse de cette âme toujours en mouvement qui de toutes les occupations de la pensée préfère celle qui ressemble le plus à l'action et qui s'y mêle, l'éloquence. Il avait tout d'un apôtre : la foi, l'accent et la lumière; la charité ne lui manquait pas non plus.
Introduit de bonne heure et d'emblée, grâce à ses
relations de famille, auprès des personnages les plus considérables dans la politique, il fut remarqué et désigné pour un rôle important : le régime parlementaire favorisait mieux que tout autre lej aptitudes de M. de Falloux.
Les élections générales de 1842 l'envoyèrent à la Chambre des députés, et bientôt il y prit position avec tant d'éclat qu'il dut être compté comme un des plus importants du parti légitilhiste.
Nous n'avons pas à refaire ici la biographie de M. de Falloux. Notre objet est borné à l'analyse succincte de ses mémoires. Après avoir noté comment il indique son entrée dans la politique militante, il nous faut dire qu'il passe rapidement sur les premières années de sa vie parlementaire, semble avoir hâte de se souvenir de la révolution de 1848, et qu'il se plaît à reprendre les péripéties de cette crise de république aboutissant à la présidence du prince Louis comme au prologue fatal de l'empire. C'est sous le gouvernement républicain- quo^la question de la liberté de l'enseignement fut de nouveau portée à la tribune : et c'est le sort de cette question d'être toujours ressuscitée sous le régime républicain par les ennemis de la République, c'est la destinée de cette liberté d'être toujours conquise par ceux qui n'ont pas de plus grand désir que de restreindre ou supprimer toutes les autres, et même celle-là, dès le jour qu'ils sont maîtres du pouvoir.
La question romaine est, avec la liberté de l'enseignement, ce qui passionne le plus M. de Falloux. II l'expose et en retrace les diverses phases avec une clarté parfaite et un si grand art d'avocat convaincu que si l'on ne se mettait en garde on finirait par être persuadé qu'il a raison.
Le second tome s'ouvre sur la revision de la Constitution en i85i. L'histoire se recommence : ce chapitre et cefui qui le suit, intitulé le deux décembre^ reçoivent des événements une couleur d'actualité surprenante et instructive. Un passage de ce chapitre (le XIX") mérite tout à fait d'être cité : il est trop typique pour être laissé de côté : c'est de M. de Maupas qu'il s'agit : étant préfet à Toulouse, M. de Maupas avait demandé à l'avocat général, en l'absence du procureur général à la cour de Toulouse, des mandats d'amener contre plusieurs membres du Conseil général. Le magistrat du parquet sollicita d'abord communication des indices accusateurs et des commencements de preuves. — Des preuves ! répliqua le préfet, des preuves ! Voilà bien les fins de non-recevoir des magistrats tièdes ou hostiles! Les preuves sont inutiles contre des ennemis notoires. Les sentiments suffisent ! » Cette théorie étant péremptoirement repoussée par Tavocat général, M. de Maupas attendit le retour du procureur général qui soutint son subordonné : — On ne peut signer, ditil, de tels mandats sans connaître au moins quelquesunes des pièces qui les autorisent. — Les pièces ne vous manqueront pas, répondit M. de Maupas, poussé à bout ; mes agents les introduiront eux-mêmes au domicile des accusés ! 9
C'est pendant que cet incident était porté à l'Ély-
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CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
sée que M. de Maupas était nommé préfet de police. Ce choix annonçait la résolution de recourir à tous les genres d'expédients et à tous les exploits de la orce. Il annonçait en même temps aux fonctionnaires qu^ils ne devaient pas craindre de se compromettre, quMIs seraient soutenus et récompensés à tout prix.
Antre incident curieux à rappeler, celui de Tamendement Thouret qui rendait inéligibles les membres des familles ayant régné sur la France. M. de Falloux le conte avec un humour mêlé de malice et de regret. Thouret retira son amendement après que les termes maladroits et Paccent étranger du prince Louis Bonaparte qui le combattait, eurent provoqué le rire de toute la Constituante. Il crut une épigramme suffisante et son amendement inutile. Le deux décembre fut la riposte du prince Louis.
Le rôle de M. de Falloux prit d'autant plus d'importance que son parti paraissait plus complètement vaincu, et qui pis est plus divisé dans sa défaite. Les dix-huit années de l'empire, et tout aussi bien les premières années de la troisième république contribuèrent à fonder, à agrandir le renom d'honnête homme et de roi impossible du comte JeChambord : la question de la fusion ne cessa d'occuper et d'affaiblir les royalistes ; l'empire dut une partie de sa vitalité à cette divergence des forces monarchistes, ceux dont la foi avait besoin d'être soutenue par des œuvres, préférant finalement se rallier au régime existant plutôt que se morfondre en une stérile inaction. Sur le terrain politique et sur le terrain religieux, M. de Falloux demeura fidèle à ses idées, qui n'étaient pas chez lui des idées de rencontre.
Une scène bien curieuse à relever dans la seconde moitié du tome II, c'est l'audience impériale où M. de Falloux vint présenter à la sanction de l'empereur l'élection du Père Lacordaire à l'Académie française, en remplacement de M. de Tocqueville. On ne peut manquer d'y distinguer cette phrase dite par M*, de Falloux à Napoléon IH s'étonnant de l'hostilité du clergé : « Le clergé a non seulement donné des preuves de déférence à l'empire, mais je suis convaincu qu'il a souvent étonné et peut-être scandalisé l'empereur par des empressements qui ressemblaient à de l'adulation. »
Pour les monarchistes à leur point de vue spécial, et pour les simples lecteurs au point de vue historique, la correspondance de M. de Falloux avec M. le comte de Chajnbord offre un égal intérêt. Il ne s'agit pas ici de l'analyser, mais d'en marquer la place dans l'ouvrage examiné. Les appréciations de M. de Falloux sur M. Thiers, chef du gouvernement, en sont le corollaire, et l'historique des négociations monarchiques en 1873, closes par la lettre de Salzbourg, l'épilogue définitif. La mort de M. le comte de Chambord termina quelques années après toutes les illusions et confondit toutes les espérances.
Est-il besoin de dire que pas une page de ces volumineux mémoires n'est fatigante à lire, qu'aucun «détail ne paraît superflu, et que, toute opinion à part, on sent la joie précieuse d'être en commerce avec un
esprit d'élite, une conscience inflexible, et avec un maître écrivain aussi sûr de sa langue que de sa pensee. pz.
Saint Maurioe et la légion thébèanna, par J. Bernard DE MoNTMÉLiAN, chanoine honoraire de Saint- Maurice, avocat de Saint-Pierre de Rome, membre agrégé de l'Académie de Savoie. Deux vol. in-i8, formant 836 pages. Paris, librairie Pion et G*%
La liste de précédents ouvrages du même auteur, plus longue encore que celle de ses titres, publiée en tête de celui-ci, atteste que l'honorable chanoine est tourmenté par le démon du gendelettre et n'est pas insensible aux honneurs de cette profession. Ne le voyons-nous pas, en effet, lauréat de l'Académie des muses santones, aussi bien que de l'Académie -de Savoie ? Avant tout, il est juste d'établir que M. Bernard de Montmélian ne vouant ses loisirs et n'employant ses talents qu'à des travaux de piété et d'édification, aucun reproche ne saurait l'atteindre, excepté sous la forme de critique littéraire, s'il y avait lieu. Il ne peut donc être question de lui, que très faiblement, dans la physionomie vraiment curieuse que nous entrevoyons de l'homme d'église doublé d'un homme de lettres ordinaire, c'est-à-dire traitant de toute matière, comme les autres. Il nous a été donné plusieurs fois, et tout récemment, de rencontrer ce type, exceptionnellement digne du portraitiste à la plume. Croyez bien que nous ne mêlons aucune envie de satire à cette suggestion ; nous nous sommes toujours abstenu d'une ligne qui pût blesser le prêtre, figure d'idéal et d'abnégation. Il n'est permis qu'aux journalistes ultras, plus catholiques que Pie IX et Léon XIII, de bafouer ou de flétrir tel évêque ou tel curé. Mais le prêtre, édité chez Lemerre et Dentu, courant l'article, et devenu notre confrère de la Chaussée-d'Antin, appartient sans réserve à notre examen; et vaut, je le répète, une étude à part. S'il est convenu d'une part que la passion littéraire est la plus forte et la plus tenace, que la vanité de l'écrivain dépasse peut-être toutes les autres, que l'âge lui-même et la maladie n'entament pas le despotisme de la plume,... alors jugez des effets moraux de cette folie, combinée avec le sentiment de domination et d'impeccabilité d'une âme vraiment sacerdotale... sans oublier la candeur qui lui fera prendre au sérieux et au tragique tout compliment et tout reproche. M. de Montmélian, avec son Poème de Job^ son Poème de la Vierge, son Histoire de sainte Solange, échappe tout à fait à cet ordre de considérations. Il y échappe davantage encore, si c'est possible, avec ce saint Maurice, que nous annonçons, où éclate ia fougue d'une conviction intraitable. Nous aimons mieux ce genre, nous l'avouons. Comme il est interdit à tout militaire de rien publier sans l'aveu de son ministre, aucun prêtre ne devrait écrire, avec l'approbation de ses supérieurs, que des ouvrages tels que celui-ci. Ayant constaté son langage d'apologétique enflammée et militante, comme il convient au sujet, nous nous bornerons à relater
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sommairement le contenu de ces deux volumes, auxquels ne fera point défaut une clientèle recueillie.
Le tome !•' comprend : l'État de TÉglise et de TEmpire romain aux m' et iv' siècles; la Dernière grande perséoution; PÉpoque du martyre de la légion thébéenne; Coup d'œil sur la Thébaïde et le Vallais ; la Légion thébéenne et son primicier Maurice ; le Récit du martyre ; les Deux légendes ou les actes des martyrs d'Agaune; 1% Massacre d'autres soldats apôtres et martyrs présumés thébéens ; l'Authenticité du martyre de la légion thébéenne ; l'Histoire du culte de saint Maurice et de ses compagnons dans le passé et dans le présent ; les Corps des martyrs, reliques diverses de saint Maurice, leur odyssée; les Eglises et les monastères dédiés à saint Maurice et à ses compagnons. La liste de ces édifices embrasse presque toutes les villes du territoire français, un grand nombre de celles d'Italie^ d'Espagne et du reste de l'Europe^ sans omettre l'Amérique. Saint Maurice et ses compagnons sont aussi les patrons d'ordres chevaleresques et militaires. L'appendice présente des pièces et documents d'un intérêt particulier. l. d.
La Légende de Metz, par le comte d'Hérisson. Un vol. in-i8. Paris, Paul OllendorflF, 1888. — Prix: 3 fr. 5o.
L'auteur est un des faiseurs de livres bruyants les plus sonores — je veux dire les plus creux — de ce temps fertile en tapages. On se rappelle le Cabinet noir. Les révélations n'y révélaient que ce qui n'était pas caché, et le scandale annoncé fit long feu. Dans un autre ordre d'idées l'effet est ici sensiblement le même. Le comte d'Hérisson prétend, sinon réhabiliter Bazaine, du moins « établir le bilan exact des responsabilités ». On lit le livre; on y trouve accumulés des « documents », c'est-à-dire des citations de mémoires et plaidoyers publiés depuis longtemps et connus de tous ceux qui ont voulu les connaître; on y rencontre des accusations, justifiées pour la plupart, contre un certain nombre de chefs militaires et politiques du temps; on y voit l'opinion du prince de Bismarck sur la défense du maréchal à Metz; le procès y est exposé, commenté, discuté, condamné. Tout ceci avec la plus entière bonne foi et avec la plus honnête conviction, nul ne saurait en douter. Mais je crois qu'ils seront rares, ceux qui, connaissant déjà l'histoire de la dernière campagne de Bazaine, y substitueront dans leur esprit cette Légende de Met^. B.-H. 0.
Hoohe en Irlande, 1795-17^8, d'après des documents inédits : lettres de Hoche, délibérations se* crêtes du Directoire, mémoires secrets de Wolf l^one, par G. Escande, député. Un vol. in-i8 de la collection elzévirienne. Paris, Félix Alcan, 1888. — Prix : 3 fr. 5o.
L'auteur a pris parti, il le confesse, pour la Révolution contre le prétendu loyalisme des monarchistes, pour le Directoire contre les Cinq-Cents^ contre une
administration « aussi funeste à la France qu'une invasion ennemie », et, puisque, sous le Consulat et sous l'Empire, on s'est gardé, à dessein, de mettre à sa place, dans l'histoire de la veille, le pacificateur de la Vendée, qu'on a laissé, au contraice, planer sur la mémoire du jeune héros, du grand citoyen, d'étranges soupçons, il a pris parti encore pour Hoche, qui n'a jamais voulu que la grandeur de son pays, contre Bonaparte qui n'a jamais songé qu'à sa propre fortune. On ne se fait pas l'avocat d'une cause parce que, relatant les projets conçus et les faits accomplis, on ne se défend point de juger, ni de condamner la perfidie d'un Villaret-Joyeuse, ni d'applaudir à la générosité de caractère, à l'énergie de l'un de nos plus grands généraux. M. Escande a fait œuvre d'historien.
Dans les six premiers chapitres, il nous dit la politique extérieure de l'Angleterre : l'Angleterre ne prête pas aux puissances alliées contre nous un concours désintéressé ; s'emparer de nos ports, conquérir nos colonies, c'est le but qu'elle poursuit. Il nous dit la politique du parlement à l'égard de la malheureuse Irlande, les rigueurs qu'il entend qu'on exerce, les concessions qu'il fait, puis annule : l'Irlande est prête à se soulever; des proscrits et des exilés viennent demander notre appui; que dix mille hommes opèrent une descente sur les côtes et l'indépendance de la verte Erin est proclamée.
Tous ces faits s'ont connus, aussi bien n'est-ce pas en ces premiers chapitres que réside le grand intérêt du livre. Mais M. Escande nous fait connaître l'esprit des bureaux du Trésor, de la guerre^ de la marine, en l'an V (ch. viii), il nous montre par quels moyens criminels on ne réussissait que trop bien à contrarier les préparatifs de l'expédition projetée: les Conseils récriminent, la presse calomnie, et des agents, secondant les résistances dissimulées de quelques commandants supérieurs de la marine, prêchent la révolte aux soldats, ils les poussent à la désertion. Les vaisseaux mettent voiles au vent, plusieurs abordent; mais Hoche n'est pas là, on méprise ses ordres, on se retire (ch. ix à xii).
Le récit de cette malheureuse expédition est émouvant : ce sont des Français qui ont fait échouer le projet de descentel
Signalons un autre chapitre, celui dans lequel Tauteur, qui a travaillé d'après des documents dignes de créance, prouve l'insanité de l'accusation odieusement lancée contre Hoche; non. Hoche n'a pas prémédité, de concert avec Barras, un coup d'Etat; non lès soldats de Sambre-et-Meuse n'étaient pas venus à quelques lieues de Paris pour dissoudre par la force les assemblées.
M. Escande fait discrètement quelques rapprochements entre celte époque et la nôtre. Ces rapprochements s'imposaient. N'avons-nous pas vu des journalistes français favoriser les mauvais vouloirs d'un ambassadeur chinois et préparer une ovation au vaincu de Lang-Son? N'avons-nous pas vu une Chambre faire tomber un cabinet dont le chef venait de nous donner une colonie nouvelle?
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
Les partis ont toujours les mêmes passions, toujours ils injurient aux meilleurs serviteurs, f. g.
Souvenir d'un savant français. — A travers un siècle. — 1780-1865. Science et histoire, par Léon DuFOUR, membre correspondant de Tlnstltut. Avec portraits et vignettes. Un vol. in-8<>. — Paris. J.Rothschild, 1888.
' Les fils d^un savant botaniste et entomologiste, mort en i863, ont accompli un devoir de piété filiale en publiant les notes et souvenirs rédigés par leur père durant sa longue et laborieuse vie. Ces souvenirs en effet, en fixant les traits moraux de l'homme, le font aimer davantage et donnent à ceux qui ne le connaissaient pas le spectacle d^une existence où rhonneur, le travail, la science et la bonté nMnt point laissé de place aux éléments mauvais ou inférieurs de la nature humaine.
L'œuvre de Dufour n'est point éclatante. Elle est solide. Elle ne dépasse guère, en son retentissement, Tenceinte des sociétés savantes dont il faisait partie, et le petit monde de chercheurs et de savants intéressés aux mêmes sciences, aux mômes recherches que lui. Elle n'en reste pas moins comme une pierre, ou plutôt une assise, dans l'édifice de tout un quartier des connaissances de notre époque. Il n'est que juiteque la physionomie vraie dece vaillant et intelligent ouvrier soit offerte à la vue, à la vénération de tous.
On y trouvera autre chose. Sans cesser d'être personnels, si personnels, par endroits, qu'on se prend à sourire de la bonne naïveté de Tauteur, ils donnent une foule de renseignements, de croquis, d'esquisses et de jugements à la volée, à propos de presque tous les personnages qui ont marqué, non seulement dans les sciences, mais dans les lettres et la politique, depuis quatre-vingts ans. Je recommande Pentrevue avec Louis-Philippe, à qui M. Dufour fut présenté par son ami Bugeaud; ei je ne peux résister au plaisir de citer ces deux silhouettes qui se font dos à dos dans une même page :
« Le ministre se leva en sursaut pour nous rece* voir. — Homme de petite taille, quarante ans, maigre, pâle, visage plat, allure vulgaire, sans dignité, vif, spirituel, tête très petite ; il s'empressa de nous faire voir une caricature qui venait de paraître à son sujet sous le nom de Baptême d'un nouveau doctrinaire ; on s'en égaya beaucoup.
« Le 5 mai, je fus présenté au célèbre orateur par* lementaire Guizot, par Bugeaud... Cinquante ans^ taille moyenne, cheveux châtains peu fournis, figura régulière, physionomie grave, digne, très expansive^ parole des plus faciles. Je lui parlai du collège de Saint-Sever, qui lui avait été signalé comme un des bons collèges communaux;... il me dit que notre collège serait pourvu d'une chaire d'histoire naturelle, ce qui n'a jamais eu lieu. » — Tout naïf savant qu'il soit, il n'a pas l'air de s'en étonner!
Dictionnaire de l'Ameublement et de la Décoration depuis le XIII* siède jusqu'à nos jours,
par M. Hedry Havard, deuxième volume, D-II, in- 4** de 626 p^ges à deux colonnes, illustré de 64 planches hors texte en chromotypographie et de q36 vignettes dans le texte. Paris, 1888. Maison • Quantin.
Prudemment l'auteur et les éditeurs du Diction^ naire de V Ameublement et de la Décoration ne s'étaient pas engagés à livrer aux souscripteurs ^acun. des volumes à venir avant un délai de dix mois tour à tour, espace de semaines qu'ils estimaient nécessaire pour en assurer la bonne fabrication. Mais ils avaient compté sans la grande expérience acquise au cours de l'exécution du premier et qui devait se traduire par une notable économie de tâtonnements, d'essais, d'efforts renouvelés, donc par une sérieuse épargne de temps \ — ils avaient compté aussi sans le zèle de l'auteur à presser l'accomplissement de son œuvre } sans la propre ardeur des éditeurs à activer la production d'un des plus beaux livres qui
soient encore sortis de leurs presses; sans la hâte manifeste du public à être mis en possession de la suite de l'ouvrage magnifique, à la fois savant et charmant, intéressant, amusant même, dont la pre« mière partie, en son infinie variété, avait si vivement séduit l'intelligence et les yeux des lecteurs de tout âge, alimenté la conversation le soir, cet hiver, autour de la table, sous la lampe de famille. Et surtout, quelque légitimes que fussent leurs espérances, fondées comme elles l'étaient sur la conscience de n'avoir rien négligé, d'avoir tout fait pour approcher autant que possible de la perfection, chacun en ce qui le concernait, en leur tâche commune, — M. Henry Havard et la maison Quantin, lorsqu'ils réclamaient ce délai de dix mois, avaient calculé sans tenir compte du succès et de l'énergie^de la puissante activité, de la fièvre généreuse qu'il communique à ceux qui l'ont su mériter. Et voilà comment, grâce à cette erreur de calcul, /e//jc culpa, grâce à cette force nouvelle, le succès, dompteur d'obstacles, inspirateur de tous les sacrifices — nous avons eu en mai au lieu de septembre, c'est-à-dire quatre mois plus tôt que
nous n'avions le droit de l'attendre^ le tome second du Dictionnaire de VAmeubleme^it et de la Décoration,
Il faut bien se garder de supposer que cette économie de temps ait été obtenue au détriment de quelque détail de fabrication en tout ou partie du livre, et que le deuxième volume puisse être en quoi que ce soit inférieur au premier; ce serait méconnaître étrangement le caractère de Técrivainen môme temps érudit et lettré, passionnément attaché à cette œuvre à laquelle il a voué déjà quinze années de sa vie, et le caractère aussi de la maison qui porte fièrement sa devise Liber libro. Et en efiet, comparons-nous les deux tomes, nous sommes bien forcé de constater que s'il y a entre eux quelque inégalité, elle est toute au bénéfice du dernier paru. La preuve en est facile à donner; c'est une simple question d'arithmétique. Le premier contenait 5 12 pages, l'autre en contient 626, soit, à deux colonnes : 228 colonnes de plus; voilà pour l'abondance des matières. Quant à la richesse de l'illustration, si les deux volumes présentent un nombre égal de planches hors texte en couleur, celui des vignettes encadrées dans le texte est presque le double du chiffre promis au début : gbô au lieu de 5oo.
L'accueil fait au Dictionnaire par le public, la quantité des souscriptions dont il a été l'objet dès l'origine et qui — selon la coutume en matière de publications morcelées — augmenteront naturellement à chaque volume nouveau, en raison du progrès accompli vers le monosyllabe Fin; la faveur, si grande déjà, dont témoigne le chiffre vraiment considérable de trois mille exemplaires vendus, en moins de six mois, d'un ouvrage de 200 francs, — prix minimum, non point cher, mais élevé, — ce succès ira grandissant d^autant plus que M. Henry Havard et la maison Quantin ont pris à cœur, non pas de justifier seulement, mais de dépasser de beaucoup ce que l'on attendait de leur collaboration. Je ne sais... ces heureux collaborateurs ne m'ont pas fait leurs confîdencesy mais je ne serais pas surpris à l'extrême si» du train dont vont les choses, les quatre volumes annoncés du Dictionnaire de P Ameublement ûgarsiicnt bien et dûment achevés, sur la table du salon de la maison Quantin, au palais du Champ de Mars, avant la clôture de l'Exposition du centenaire de 89.
Ce second volume, pourtant, commençant avec la lettre D, ne franchit pas la lettre H qu'il comprend tout entière : total, cinq lettres. Le précédent s'arrêtait à la fin du C. Par conséquent, en deux tomes, nous ne possédons encore que huit lettres, le tiers de l'alphabet. Ce premier tiers, à la vérité, est le plus riche de mots. Néanmoins, il semble difficile que deux autres tomes seulement puissent suffire et contenir le reste de la matière, ou l'on augmentera notablement le nombre des pages en chacun d'eux, ou Ton ajoutera un cinquième volume^ pour le plus grand bénéfice des souscripteurs actuels et au grand dam des retardataires qui payeront pour leur négligence.
Dans un premier article (numéro de novembre 1887) sur le Dictionnaire de l'Ameublement et de la
Décoration, nous avons dit, pensons-nous, tout ce que le lecteur avait intérêt à connaître de la partie matérielle, du format, de la disposition typographique, des divers modes d'illustration en noir et en couleurs, de la qualité du papier, du tirage, etc., nous n'avons plus à y revenir, nous ne pourrions que nous répéter; arrêtons-nous donc de préférence à la partie littéraire.
M. Henry Havard reste naturellement fidèle, en celte suite, au plan d'ailleurs excellent, très large, très complet qu'il s'était tracé. On peut classer sous trois rubriques les mots de la langue de l'art : les mots abstraits, les mots concrets et les mots mixtes ; les premiers représentant une idée, tels les mots art, beau, goût; les seconds, un objet ou un groupe d'objets concourant au même ensemble, comme chaise, dais, écurie; les derniers enfin, ayant des acceptions diverses qui renvoient ces mots tantôt à l'une, tantôt à l'autre des deux premières classes, par exemple, décor et ses dérivés, forme, etc. Je cite ce dernier mot parce qu'il a fourni à M. Havard l'occasion de rectifier une erreur commise par Viollet-le-Duc, et par tous les archéologues après lui, dans la description d'une espèce de banc portant le nom de forme au moyen âge. Le premier soin de l'auteur est de donner une très claire définition du mot; puis s'il s'agit d'un mot concret, il étudie l'objet au point de vue technique et le suit dans ses transfor.m allons à travers le temps; s'il s'agit d*un mot ou d'un sens abstrait, ou bien encore d'une branche d'art, il en fait l'histoire avec un luxe de détails véritablement méritoire, dressant même la liste des artistes qui s*y sont fait un nom jusqu'au xix* siècle. On trouvera des exemples de tels tableaux chronologiques aux mots ébénisterie, émail.
L'un des mots nécessairement les plus importants du Dictionnaire de l'Ameublement et de la Décoration est, à la lettre D, le mot Décoration précisément. 11 est traité d'une façon tout à fait remarquable au double point de vue technique et historique. Mais il nous semble — nous demandons bien pardon à l'auteur si nous nous trompons — nous croyons comprendre, aux termes de la définition donnée par lui, que M. Henry Havard n'établit aucune distinction de sens entre les mots arts décoratifs et arts industriels; l'un se serait tout bonnement substitué à l'autre, il, y a peu d'années, dans notre vocabulaire artistique, et sans motif bien sérieux, puisque ce motif ne nous est pas présenté. Or la lutte pour rayer de la langue l'exprg^sion arts industriels date de loin déjà et fut très passionnée. Il faut remonter à l'année 1848 pour en retrouver la première manifestation, en un rapport adressé au prince président de la République. C'est ce mouvement qui fit adopter quinze ans plus lard, au moment de la fondation de V Union centrale, la périphrase mal venue des beaux-arts appliqués à Tihdustrie, remplacée après 1870, par la locution Arts décoratifs. Assurément, de grands artistes, tels que IJarye, Klagmann, avaient le droit de protester contre la qualification d'artistes industriels comme créateurs de modèles et de proclamer « l'unité de l'art ». Mais
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
si, effectivement, le nom à!' artiste industriel est absurde, il n^en est pas du tout de même du mot arc industriel qui doit être conservé parallèlement au mot art décoratif. Les deux expressions ont leur raison d'être, ayant un sens parfaitement distinct. Nous entendons par arts décoratifs tous les arts qui ont pour effet de décorer, d'orner, de rendre agréable aux yeux par un procédé quelconque Tapparence^première d'un objet ou d'un groupe d'objets dont la destination, fixée d'avance, répond à quelque utilité de la vie sociale. Nous entendons très spécialement, au contraire, par arts industriels ceux des arts décoratifs <\M\jpar des moyens mécaniques industriels, multiplient un modèle donné à un nombre voulu d'exemplaires. — Tous les arts industriels appartiennent donc à la généralité des arts décoratifs, mais certains arts décoratifs seulement appartiennent à la classe des arts industriels. — Peut-être M. Henri Havard se réservait-il d'établir cette distinction à la lettre I, au mot industriel, peut-être au contraire, ne Padmet-il pas. Dans le doute, nous devions lui soumettre notre opinion très réfléchie, très arrêtée sur ce point.
Avec tout le public artiste, nous avons hâte de voir le tome troisième, puis la fin du Dictionnaire de V Ameublement et de la Décoration, de cette œuvre vraiment unique qui propose et résout tant de questions d'esthétique, en même temps qu'elle nous ouvre l'intimité de notre vie nationale surprise dans l'abandon de ses usages domestiques pendant cinq cents ans. e. g.
Lea maîtres de la Garioature française au XIX* sièole. Magnifique album grand in-8° imprimé sur vélin et contenant zi5 fac-similés de grandes caricatures en noir et 5 fac-similés de lithographies en couleur, avec une notice de M. Armand Dayot, illustrée de nombreuses vignettes originales. Couverture fantaisiste en deux tons, ornée d'un dessin de Villettc. Paris, maison Quantin, 7, rue Saint-Benoît. (Edition du Figaro.) — Prix, broché : 6 francs; 5o exemplaires sur Japon ù 20 francs.
Sous ce titre, la maison Quantin vient de faire paraître un album d'une curieuse originalité, qui est comme la synthèse de Part de la caricature au xix« siècle.
Une brillante notice de M. Armand Dayot, inspecteur des beaux-arts, où se trouve résumée toute l'histoire de la caricature de ce siècle et qui est semée d'amusantes vignettes originales, ouvre ce recueil où l'art et la gaieté s'unissent de la façon la plus heureuse. Il suffit, pour s'en convaincre, de relever les noms des artistes qui le composent.
L'Album des maîtres de la Caricature comprend : une trentaine des plus curieuses lithographies de Daumier, avec les célèbres blanchisseurs, en couleur; des dessins inédits de Gustave Doré; de très beaux Gavarni; des Gill qu'avait interdits la censure; le portrait, si rare, de G. Flaubert et celui de Sainte- Beuve par Giraud ; les meilleurs Grandville; le superbe Goulatromba de Victor Hugo; des Isabey en
couleur; des Henri Monnier inconnus; des Mayeux enluminés. Puis viennent Benjamin, Beaumont, Boilly, Oham, Charlet, Decamps, Durandeau, Hadol, Léonce Petit, Philippon, Pigal, Raffet, Traviès, Vernet, etc., etc. En tout ii5 compositions reproduites en noir et 5 en couleur.
Toutes ces planches, originales, ont été choisies parmi les œuvres les plus caractéristiques et les plus rares de chacun des artistes.
Cet album destiné, dans la pensée des auteurs, à prolonger le souvenir de l'Exposition de la caricature qui vient de s'ouvrir si triomphalement à l'École des beaux-arts, ne peut manquer d'obtenir un très grand succès, si nous ajoutons que les reproductions, d'une exactitude absolue, ont été exécutées avec le soin qu'apporte la maison Quantin à tout ce qui passe sous ses presses.
Peintres français oontemporains, par Cu. Bigot. Un vol. in-i8. Paris, 1868. Librairie Hachette.
Nous n'en sommes plus à compter, tant ils se multiplient, les volumes qui, sous des titres peu différents de celui-ci, se succèdent en librairie en ramenant sous nos yeux, sinon tout à fait le môme défilé, au moins un chapelet très peu varié de noms de peintres. Comment se fait-il que les auteurs, qui certes ne se sont point donné le mot, aient choisi pour objet d'étude, au même moment, précisément les mômes artistes qui, n'étant point tous de premier ordre, ne s'imposaient pas nécessairement à leur attention ? Le mystère est facile à percer. Cette conformité dans le choix des sujets tient à ce que ces livres sont, non point l'œuvre d'une conception réfléchie de l'écrivain, mais simplement des composés d'articles nécrologiques dont la succession fut déterminée par les fatalités de la mort. On est donc plutôt porté à s'étonner de ne point rencontrer dans les uns certains noms de peintres décédés qui se trouvent dans les autres; mais ces lacunes confirment ce que nous venons de dire de leur composition tout accidentelle; elles sont la conséquence naturelle des hasards de la collaboration des écrivains aux journaux ou aux revues.
C'est ainsi que le livre de M. Ch. Bigot nous entretient de neuf peintres fort inégaux en mérite et dont le rapprochement n'est motivé par rien. Je lis successivement les pages que le critique a consacrées à notre grand peintre héroïque Eugène Delacroix, à Corot, le tendre paysagiste virgilien, à Eugène Fromentin, le peintre de la lumière et de la couleur, mort glorieusement si jeune qu'il n'a laissé que la préface de son œuvre, à Isidore Pils, le peintre de notre armée ignorante de la défaite, à Bastien Lepage mort trop jeune, lui aussi, avant d'avoir atteint à l'équilibre de son talent en ses recherches de sincérité, à M. Meissonier, le seul artiste vivant parmi ceux qu'étudie M. Ch. Bigot,
Meissonier dont la touche, au travers de la loupe^ Semble $tre le produit d'un pinceau de géant.
■ dit Claudius Popelin; à Paul Baudry qui sut raieunir les formes et les sujets classiques par l'élégance du dessin et la distinction de • la couleur dans la peinture décorative, à F, Millet, enlin, le peintre trajjique de la bfte de somme hu- ^naine ècnsce bous le fardeau du péché originel :
■ Tu mangaras ton pain k la sueur de ton front.» Cerfe« d'un auteur tel que M. Ch. Bigot, qui esc en :^i3ie temps qu'ut) écrivain de race un critique très ie:-ê, très pénétrant, jugeant dans l'indépendance -'ii-ae pensée très élevée, la lecture de ces chapitres :sc:és est extricnement intéressanto et suggestive. Mm:* DOire regret est d'autant plus grand de ne point ToîT de tels doDS appliqués à une ceuvre préconçue. Noui nous demandons pourquoi Delacroix figurant ici, logret n'y ligure pas; pourquoi Corot, Millet et soo Théodore Rousseau ; car en dépit de ses mérites irêi réels, te livre fermé, il nous est très ditiicile d'en former le souvenir de quelque grande vue d'ensemble soit historique, soit esthétique. e. c.
La Peintura à l'Eau, Aquarelle, Lavis, Gouache, Miniature, par Jules Adeline, avec 5 planches en couleur et 14^ figures dans le texte. Paris, maison Quantin, Compagnie générale d'impression et d'édition, 7, rue Saint-Benoît. Un vol. in-«'. — Prix : 0 francs.
Le nouveau volume de M. JuIes'Adellne comporte quatre grandes divisions ; Aquarelle, Lavis,
Gouache, Miniature, et contient une description très complète de l'outillnue et des procédés d'exécution particuliers à chacun de ces genres. C'est surtout un traité pratique qu'une table détaillée permet de con-
ulter rapidement.
A l'appui des renseignements pr enl utiles, le livre contient plusi JUleur qui indiquent à l'artiste, en marche a suivre pour arriver à u me de coloration des effets. C'est
cis et véritableurs planches en même temps que résultat, le sysune sorte de dé-
s de l'aquarelle qui permettent s avantages et les inconvénients des
composition des i
de bien
divers procédés.
Une planche d'ensemble indique les principaux effets obtenus à l'aide des colorations superposées. D'autres, la différence d'intensité qui peut être obtenue avec certaines teintes, suivant que cette même teinte est passée à plein pinceau ou à pinceau presque sec. C'est ainsi que la manière d'ébaucher une Heur à l'aquarelle , à l'aide de couleurs transparentes ou i la gouache, c'est-à-dire à l'aide de couleurs opaques, est présentée d'une façon très claire. Le volume traite aussi du Lavis et de la Miniature, et les cinq planches en couleur renferment près lie cinquante exemptes, tandis que les cent quarante-cinq figures dans le texte précisent encore les détails donnés dans chaque cha-
C'est un ouvrage utile et pratique au plus haut point, qui donne les plus précieux renseignements aux aquarellistes.
Sommaire. — Institut. Sociétés
VI^ES, FIAHÇATSES ET ÉTB*NCi*ES. —
it rêlranger). — PuaLiCATiOMa anko LITTÉRAIRES DIVERSES : MUceUanéti.
— Documents biblidobaphiques du
-Nil
raires parus dans la presse quotidienne de Paris et de la province. — ht, i. de presse et dt librairie.
Nouvelles académiques. — Bibliothèques ruBLiQUEs et miouvMLLEs {Bibliographie du mois. — Ouvrages signalés
des hommes de lettres et de science récemment décidés. : Sommaire des périodiques français. — Principaux articles Ulti-
: Procès
INSTITUT^- SOCIÊTBS SATAUTES
Les délégués de l'Institut au Conseil supérieur de rinstruction publique. — L'Académie des inscriptions envoie pour délégué au Conseil supérieur M. Jules Girard, et l'Académie des beaui-srts, M. le vicomte H. de Laliorde. Nous avons déjà annoncé que M, Jules Simon y représenterait l'Académie française, M. Paye, l'Académie des sciences, et M. Beaussire, l'Académie des sciences morales et politiques.
ACAOÉHIE FRANÇAISE.
M. Meilhac, académicien. — L'Académie française a élu, le iG avril, un successeur à M. Labiche.
Trois candidats étaient en présence, l'historien Thureau-Dangin, le romancier Andri Theuriel et le vaudevilliste Meilhac, un des plus tidélcs et des meilleurs collaborateurs de feu Labiche. C'est lui
quii
eilli 1
Le fauteuil, tout en
changeant d'occupant, ne
hange pas de desiinatio
n } on y verra seulement
omme disent les Angla
s, an oldfriend wiih a netv
Ce fauteuil, qui est le trente-deuxième de la docte compagnie, a été successivement occupé par treize immortels dont voici les noms: i634,Racan;— 1670, P.-C. de la Chambre ; — iTmjï, La Bruyère; — i6(ifj, abbé Fleur)' ; — i726,J. Adam; — 1736, Seguy; — 1761, Rohan-Guémenée; — 1795, Target; — iSoO, cardinal Maury;.— i8i5, F.-X. Montesquieu; — i83î, Jay ; — i854, S. de Sacy ; — 1 880, Labiche.
Les prix de l'Académie française. — L'Académie
française continue sa grande distribution annuelle
de récompenses. Voici ta suite du palmarès [Pour le commencement Toir notre dernier numéro) :
Prix Botta r consacré particulièrement à récompenser des ouvrages littéraires composés par des femmes ;
Une médaille d'honneur aui Pensées d'une reine, par Carmen Sylva. Sur les 5,oao francs restant disponibles, z,5oo francs à M"" Arvède Barine pour ses Portraits de femmes; et 3,5oo francs i M"' Anals Ségalas, pour ses Poésies pour tous.
Prix Thérouanne ; i,5oo francs à Paris et la Ligue sous le règne de Henri lll, par M. Robiquet,
à lac<
rde
i,5oo francs à M. de Lani
de Laborde, pour son ouvrage sur Jean-Joseph Mounier, et 1,000 francs à M. Félix Faure pour les Assemblées de Vieille et de Romans.
Prix Bordin : 3, 000 francs partagés par portions égales entre ; Au Mexique. — Combats et retraite des six mille, par te prince Georges Bibesco ; la France provinciale, par M. René Millet, et la Côte d'a^fur, par M. Stephen Liégeard.
Prix Gobert : le grand prix est décerné de nouveau à M. Albert Sorel, pour son ouvrage sur l'Europe et la Révolution française. — Second prix : M. François Delaborde, pour une étude sur PExpédi- (toi de Charles III en Italie.
Prix Marcelin Guérin : i,5oo (Vancs à M.Henri Lemojinier, pour une Elude historique sur la condition privée des affranchis aux trois premiers siècles de l'Empire romain. 1,000 francs à M. A. Jacquet, pour ta Vie littéraire dans une ville de province sous Louis XIV. Pareille somme à M. Paul Laffitte, pour le Paradoxe de l'égalité. Les i,5oo francs restant loni partagé* par moitié entre Un pèlerinage au pays d'Évangeline, par M, l'abbé Casgrain, et l'Histoire des
œuvres de Bal:{ac ei Un dernier chapitre des œuvres de Bal3[ac, par M. le vicomte de Lovenjoul.
Cette récompense obtenue par un écrivain belge est très flatteuse.
Nous ajouterons qu'elle est méritée. Nous avons été des premiers à signaler dans différentes chroniques les mérites des travaux de M. le vicomte de Spoelberch et les services inestimables qu'il a rendus aux lettres.
L'Académie française a rendu justice au labeur intelligent de réminent historiographe littéraire.
Prix Vitet : 5,ooo francs à M. Ferdinand Fabre; les i,5oo francs de surplus à M. Louis Gallet, auteur de plusieurs poèmes d'opéras et d'un volume de vers intitulé Patria.
Prix Maillé de Latour-Landry : M. Léon Séché, pour son volume de vers la Chanson de la vie.
Le prix Lambert est partagé entre deux hommes de lettres, M. Jules Penaud et M. Léon Ricquier.