‹ Le livre (volume 5)Chapitre 9 sur 173 · L'ARMÉE · texte numérisé non relu

L'ARMÉE

Par le Commandant DÉRUË Un joli Tolume in-46, de près de 300 pages, avec couverture en couleur. Prix broché 3 fr. 50

Uadminùtrattur-girant : A. Sadph/ui.

SOMMAIRE GENERAL

Critique littéraire du moia. — Romana. — Mélangea littéraires. — Pi-' ,siea. - Histoire. — Beaus- Arts. — Géographie. — Bibliographie-Mélange s. — Gaietto bibliographique. — Dooumenta bibliographiques, eto.

I).\1..\\S - CON l'Es - NOU VKLI.CS - F.\<:Kr[

Le fiancé d'Yvonne, par M inv Si hhkr. Calmannl.cvy; l(S87,Un vol. Iii-i«. — l'riï :

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i;cTicr.il Je ri-Impiri;, édopfé ul rhuniatisaiii. il t k soleil sur un banc îles I uikries. — lU se laissLint sans se le dire, pous.sunl jU5.]u';iii •1 sacriliL-e de riibncpitinn et se cdllientaiii, t l'autre, Je te qu'il y a " de plus doux au ;, aprija le bimheur i>, du souvenir, iiui restu

I,e talent de l'autour du Fiancé •TYvon'ic, cxquiaenient rciiiinin par timres les qualités de pràce, de

partout oii le deiiiopide l'actiini trat;i<iuc Lju'il ratonte.

dcenncs, dans la première partie, et la vie Je.i émigré au milieu de la snciélé londonienne, dans la se coniic, donnent lieu à une série de lableEiuit d'ui.< vérité saisissitnte. M"" Mary Summer est aussi : l'aise quand elle décrit les ma-urs ci les aspects di Londres que lorsqu'elle peint les caNipenienls ven (leens, les sites du Bocage, les chel's et les suidais di parti royaliste et les chefs et les soldats bleu!^. Mui

d'uni: main savante et elpertc, habile à toutes les cnur.

délicatesses comme i toutes les ;iudaces de s<m »rt. I

Quand à l-ceuvre elle-même, il la faut la lire p-lir se , p^^^^, j^^ Enfants, par le cime 1.,

faire une idée du irharme qui s'en Je|;i^e. Le jeune \ ^^^^^^^ i,- 1 lutin. ii iriiiaiie rar

héros, Adhéuiar de Kerbrac, y luùne de Irunt Une i ('"t^ubert" ptiril ^Iherl Mvine ■

double idylle, parmi des aventures hêi'.K|ue3 et saii- I /^ ' j,,.-^'. ■; ,,.'3,,

sinée au moment où elle le sauvair, perd v-iun- ( )n a rcuni dans ce VMlu.no un ■

t Henriette Je Clairevauï, qu'il avait ^juiec, i MJeraL>lc J^ nnuccaus ecnts spea

enfants, ou plus particulièrement à leur portée. La plupart sont empruntés au journal de pédagogie que rédigea longtemps Léon Tolstoï sous le titre de Jasnàia Poliana, nom du domaine du comte, aux environs de Toula. Il en est, comme Une chasse à Vours, qui sont des chefs-d'œuvre de simplicité et de vérité absolue. On le sent, à ne point s'y méprendre, à travers l'insuffisance de la traduction. A ce sujet — et soit dit en passant — les Anglais rendent justice aux traductions françaises des œuvres de Tolstoï en les déclarant supérieures à celles qu'ils ont dans leur langue ; mais nous nous flatterions ridiculement si nous ne reconnaissions pas combien cette supériorité est relative et n'atteint qu'un niveau déplorablement bas. A chaque page, on se heurte à des locutions russes revêtues de mots français, mais aussi impossibles à comprendre pour le lecteur de France que l'eût été l'original. On en pourrait citer des exemples bien nombreux dans ce dernier volume, qui semble pourtant être le produit d'une collaboration où l'un apportait son russe et l'autre son français. Sans insister sur ce point. — capital pourtant, — on reconnaît facilement la griffe de l'auteur de Guerre et Paix dans ces courts récits, anecdotes morales, descriptions d'histoire naturelle, chasses émouvantes, histoires pour les moujiks, etc. Ce n'est pas que leur valeur esthétique et morale soit la même à tous, et j'avoue humblement qu'il y en a quelques-uns où je la cherche et ne la trouve pas. L'histoire intitulée le Moujik et les Concombres, qui rappelle la Laitière et le Pot au laitâQ notre fabuliste, est à la fois assez caractéristique et asse£ brève pour mériter d'être donnée ici à titre de spécimen.

M Un jour, un moujik s'en fut chez un maraîcher pour lui voler des concombres. Il se glissa parmi les concombres, et pensa : •

m Voilà, je vais en emporter un sac et les vendrai. Avec l'argent j'achèterai une petite poule. La poule me pondra des œufs, les couvera et fera éclore des poussins. Je nourrirai les poussins, et les vendrai. Alors j'achèterai un cochon de lait — une petite truie ; la truie me cochonnera des petits cochons. Je vendrai les cochons, et j'achèterai une jument. La jument me poulinera des poulains; je nourrirai les poulains, je les vendrai. J'achèterai une isba et je planterai un potager. Je planterai un potager, j'y sèmerai des concombres. Je ne me les laisserai pas voler, je ferai bonne garde ; je louerai des surveillants que je mettrai dans mes concombres; et moi, m'approchant d'eux, je leur crierai : « Hé ! holà ! ouvrez l'œil ! »

« U criait si fort que les surveillants l'entendirent; ils sortirent et ruèrent de coups le moujik. »

Je n'ai pas le don de m'extasier sur ces sublimitéslà. Un grand morceau esthétique, psychologique et pédagogique sur la question de « si c'est de nous que les enfants des moujiks doivent apprendre à écrire, ou si c'est nous qui devons aller à leur école », et où la question est résolue dans le dernier sens, ne m'enthousiasme pas davantage. Je répugne quelque peu à croire qu'il suffise d'être un petit paysan à l'instruction à peine ébauchée et aux sensations irraisonnées et

incomplètes pour composer et écrire d'admirables œuvres d'imagination. « Enseigner, élever un enfant, dit le comte Tolstoï, comme résumé de son expérience, mais c'est une chimère, une absurdité, pour cette simple raison que l'enfant est bien plus près que moi, que tout adulte, de cet idéal d'harmonie, de vrai, de beau, de bien, auquel je prétends le hausser. La conscience de cet idéal vit en lui plus intense qu'en moi. » Cette dernière assertion me paraît dépasser les plus audacieuses fantaisies d'un cerveau bien portant.

Dans une étude très sympathique que M. Matthews Arnold consacrait l'autre jour au comte Tolstoï dans la Fortnightly Review, le critique anglais, parlant de la mission religieuse et moralisatrice à laquelle l'écrivain russe se croit appelé, déclare qu'il est arrivé à la conclusion que le comte Tolstoï n'a peutêtre pas bien fait d'abandonner son œuvre de poète et d'artiste, et qu'il y aurait avantage pour lui à le reprendre. Je le crois comme lui ; mais le vœu est, je le crains, platonique. Depuis que le comte Léon Tolstoï a trouvé son chemin de Damas, ce qui lui paraissait bon lui paraît mauvais, et ce qui lui paraissait mauvais lui paraît bon. C'est un phénomène cérébral que rien ne saurait détruire, mais qui n'affecte pas tout le monde en même temps que lui.

La Grande Prêtresse, par Charles Chincholle. Roman parisien. Librairie mondaine, 1887. Un vol. in- 18. — Prix: 3 fr. 5o.

C'est à dégoûter de nier le libre arbitre et de proclamer la toute-puissance des motifs. Un homme passionné et faible rencontre par hasard une jeune fille qui tombe, sans préméditation de la part de l'homme, et inconsciemment de sa part, à elle, sous son influence magnétique. Il se sert de cette jeune fille pour accomplir dans l'ombre, et au risque de la compromettre irrémissiblement, une œuvre de vengeance sur des personnages vils et nauséabonds, mais qui, du moins, lorsqu'ils font des bassesses et des crimes, opèrent eux-mêmes. Eva, obéissant aux suggestions de M. de Gilis, assassine, et met le désordre et la ruine dans une famille, en se faisant aimer à la fois du père et du fîls. Tout en lui commandant cette série d'exploits, M. de Gilis abuse d'elle en s'imaginant qu'il presse dans ses bras la grande prêtresse Çakhymouna, fille du brahmane Nhi-Ram, venue à Paris avec son père pour préparer les voies au retour de l'Occident dans le giron de l'antique religion hindoue, et qui aime M. de Gilis en Brahma, Shiva, Vishnou et Màyà, tandis que M. de Gilis l'aime charnellement et frénétiquement. Sans nous arrêter aux miracles et thaumaturgies des deux brahmanes, père et fille, la fin de tout ceci est que, grâce à MâyA, la puissante déesse, et à Çakhymouna, sa grande prêtresse Eva est mise au courant de sa vie inconsciente, et, reconnaissant d'abord qu'elle est enceinte, puis qu'elle est enceinte des œuvres de M. de Gilis, s'assigne une date pour mourir. Par un phénomène d'auto-suggestion bien plus fréquent qu'on ne

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

pense, aa dire de M. Chincholle, elle meurt juste à

l'heure qu'elle s'était fixée. Quant à M. de Gilis, il

s'empoisonne sur le sein de Çakhymouna, en broyant

eotre ses dents une perle creuse pleine d'un poi^n

subtil que la grande prêtresse porte toujours à son

cou. Celle-ci, ayant détruit sa dépouille mortelle

en l'aspergeant de fluor, l'emporte avec elle dans

l'Iode sous la forme d^un bouquet de lotus.

Caque j'aime le mieux dans ce livre, c'est l'étude,

très ferme et très étudiée, des mœurs bourgeoises

en ce qu'elles ont de laid, dans la famille du notaire

honoraire Delagrange. Quant au reste, c'est la redite

étemelle de la passion plus forte que la raison, et

portant en elle-même je ne sais quelle légitimité

redoutable, enveloppée et assaisonnée de tout ce que

l'imagination peut permettre d'hypothèses et de

rêves, en partant des phénomènes que l'hypnotisme

offre à l'observation des savants.

Il y a ici, comme dans plusieurs romans parus en ces temps derniers, l'évidente intention de suivre, de devancer et d'exagérer même le mouvement des esprits vers ces expériences et ces mystères. Question de librairie à part, on peut se demander s'il ne vaudrait pas mieux laisser ce domaine aux médecins, avec l'espoir qu'ils n'y marcheraient que d'un pas prudent et bien assuré.;

Eva, par Giovanni Vbrga. Roman traduit de l'italien par A. Mouraux ; avec un portrait de Tautei^r par Théophile Bérengier. Paris, Albert Savihe ; 1887. Un vol. in-i8.— Prix: 3 fr. 5o.

M. Giovanni Verga est un des chefs de l'école <)ui en Italie fait le pendant de notre école naturaliste en France, du vérisme. Un littérateur de valeur peu commune, M. Edouard Rod, l'auteur de la Course à la mortj s'est donné la peine de traduire un des ronaiûs de ce vériste, les Maravoglia, publié aussi chez j'éditeur Savine, et que j'ai eu l'occasion de signaler naguère à nos lecteurs. Celui-ci, sans vouloir établir des comparaisons oiseuses et difficilement justes, sera peut-être plus au goût du grand public dans notre pays. Il appartient à la première manière de l'auteur et est, de fait, sa seconde production. Cette première manière, pour emprunter les expressions du traducteur, M. A. Mouraux, dans sa belle et instructive préface, « a de grandes affinités avec le naturalisme attendri de l'auteur des Lettres de mon mou* lin et des Contes du lundi », tandis que la seconde, celle dont relèvent les Maravogha, « ressemble souvent, à s'y méprendre, au réalisme plus puissant de M. Guy de Maupassant. n « M. Verga, ajoute M. Mouraux, a de ce dernier l'observation froide et profonde, souvent cruelle et toujours sobre. » Trop sobre, peut- ^tre, si j'en crois mon impression, que je suis aise, d'ailleurs, de voir Confirmée par cette remarque restrictive : « Il est bon de dire cependant que l'auteur italien, tout en suivant ou en pressentant les nuances de sentiment les plus subtiles et les plus délicates, se contente trop fréquemment de les effleurer, abandonnant à son lecteur une part de travail

trop grande et le laissant avant de l'avoir profondément ému. »

Conçu et écrit dans une note plus [chaude et plus vibrante, le roman à^Eva est considéré par les critiques italiens comme « un roman passionnel du genre français », C'est l'histoire d'un jeune peintre, Henri Lanti, qui rencontre une étoile de la danse, Eva, laquelle s'éprend de lui et lui impose sa passion. Mais dès qu'elle s'est donnée à lui, il la veut sans partage et l'enlève au théâtre pour la plonger avec lui dans la misère. L'amour ne résiste point à cette dure épreuve; le charme se rompt, la danseuse remonte sur les planches, et le peintre se réfugie dans son art. Il est devenu célèbre — et phtisique — lorsqu'il revoit Eva et se sent repris aux entrailles par le mal d'amour qui ne pardonne pas. Jaloux et d'une passion également incurable, il tue en duel un des amants d'Eva, et s'en va « mourir auprès de ses parents, qu'il retrouve bons comme autrefois malgré a qu'ils ont souffert pour lui »,

Ce drame, si tristement et si prefondément humain, M. Mouraux nous le donne en une version énergique et élégante, digne de l'original, et qui peut consoler de ne pas lire le texte môme de M. Verga.

Lds Indisorets. Types administratifs , par A. de Catalan, ancien chef divisionnaire des contributions indirectes. Poitiers, P. Oudin, 1887. Un vol. in-i8.

Voilà un livre que les employés aimeront, et qui fera aimer les employés. L-auteur, qui les a vus comme il faut voir pour sympathiser et comprendre, en vivant au milieu d'eux et de leur vie, nous donne une galerie dont les types, pour être tous pris dans une même administration, n'en sont pas jnoins variés. Régie, droits réunis, contributions indirectes, de quelque nom qu'on appelle les aides ou l'excise, M. de Catalan n'a rien à y apprendre et peut tout en apprendre aux autres. Il le fait dans un style vif, alerte, imagé, plein d'humour, à la Sterne quand Sterne a l'esprit français, avec des anecdotes que ses souvenirs lui présentent en foule, et qu'il choisit toujours parmi les plus gaies, les plus intéressantes et les plus caractéristiques. Ce n'est pas de la satire; ce n'est pas — encore moins — une étude grave et austère, trahissant une main habituée à rédiger la prose administrative: c'est bien plutôt ce que les gens de lettres d'il y a trente ou quarante ans — des ancêtres! — appelaient des physiologies. Un quatrain que l'auteur a inscrit au fronton de son pimpant édifice donne exactement le ton des pages charmantes que c'est ma bonne fortune de signaler au lecteur.

Effleurer l'épiderme est toute ma devise. Parmi vous, gens du fisc, s'il en est que je vise. Nul ici n'est nommé. Qui se reconnaîtra, Certes ne dira mol, el peut-être en rira.

Si j'avais l'honneur d'être un indiscret et que je m'y reconnusse, il me semble que je ne pourrais guère me tenir de le dire, et que, l'ayant dit, j'en rirais

davantage. La raillerie de M. de Catalan est si fine, et à la fois si douce, si bonne, disons le mot, si paternelle, qu'elle est comme une caresse à celui qu'elle atteint. Je ne parle pas, bien entendu, des méchants et des mauvais, que le moraliste stigmatise chemin faisant, d'autant plus efficacement, je crois, qu'il recherche toujours les circonstances atténuantes et ne demande qu'un prétexte à être indulgent.

Ce livre, illustré de croquis spirituels, sera lu beaucoup et longtemps. Au grand public, il fera mieux connaître une classe d'employés dont les fonctions ont pendant longtemps soulevé l'antipathie; aux employés eux-mêmes il rappellera leurs devoirs et leur fera mieux comprendre qu'il n'est point de position où l'on ne puisse être à la fois un homme de devoir, un homme de goût et un homme bon.

Romola ou Florenoe et Savonarole, par George Eliot, roman traduit de l'anglais, avec l'autorisation de Tauteur, par A.-F. d'Albert-Durade. Paris, Hachette et C**. 2 volumes in- 1 2. — Prix : i fr. 25 le volume.

Il est toujours bon de traduire les grandes œuvres des grands écrivains. On ne saurait donc qu'applaudir à la publication de Romola, un des romans où George Eliot a mis le plus de son savoir historique, de son talent d'écrivain et de sa connaissance du cœur. Intéressant comme tableau vivant et coloré de la vie florentine au moment le plus mouvementé de l'histoire de Florence, il vaut surtout par la peinture des caractères. Savonarole, Romola, et son indigne époux Tito Meléma, qui sont les principaux, attestent la puissance d'analyse et de description psychologique de la romancière anglaise. Ceux qui ne peuvent pas lire ce remarquable ouvrage dans le texte trouveront, dans la traduction que nous en donne aujourd'hui M. A.-F d'Albert-Durade une copie suffisante pour leur faire comprendre la grandeur et la beauté de l'original. Ce sera pour eux un plaisir mêlé d'un regret.

M. d'Albert-Durade met cette publication sous le patronage de M. Schérer, critique illustre et sénateur. Il serait injuste de ne pas lui donner le bénéfice de cette recommandation.

Lalie Spring, par René Maizeroy. Paris, C. Marpon et Flammarion. Un vol. in-i8. — Prix : 3 fr. 5o.

Lalie Spring, une fille à qui un gentilhomme de contrebande pose un énorme lapin et qui se fait épouser par un gentilhomme de bon aloi, est une étude assez drôle et bien fouillée, avec un ou deux types mondains, tels que l'épicier La Frime et la soubrette de Lalie, aussi bien réussis que les trois types principaux. Mais Lalie Spring n'occupe que cinquante-huit pages, dans ce livre qui en contient plus de trois cents. Le reste est fait à l'aide de nouvelles et fantaisies déjà publiées dans la partie littéraire de certains journaux, si j'ai bonne mémoire. Cela fait paraître d'autant plus étrange, non pas le titre unique, puisque c'est désormais passé en cou-

tume, mais l'affirmation du petit papier « à insérer », que c c'est la vie des bains de mer avec toutes ses folies et ses extravagantes aventures qui fait Itfond (5^ pages sur 3oo !) de ce volutne dont le succès s'est aflirmé aussitôt par plusieurs éditions ».

On trouve, du reste, dans tous ces récits le talent habituel de styliste maniéré, affété et violent à la fois qui caractérise les écrits de M. Maizeroy. Je comparerais volontiers le style et la pensée de cet écrivain à une euphorbiacée qui ne manque ni de vigueur ni d'éclat, mais qui distille un suc vénéneux.

Karita, par Charles Diguet. Mention honorable de l'Académie française. Nouvelle édition. Paris, Perrin et C'% 1888. Un vol. in- 18.

Un artiste est à la recherche de la beauté idéale incarnée dans une femme pour pouvoir la matérialiser artistement dans un bloc de marbre; l'ayant trouvée, il parvient, en dépit de sa condition de femme riche, pieuse et amoureuse de son mari, i l'amener à poser pour lui Vensemble. La statue faite, le mari, venant à l'improviste visiter, l'atelier, la voit et la reconnaît. .Indignation, fureur froide d'époux jaloux et de grand seigneur humilié. L'artiste, plus repentant que s'il avait pris au duc sa duchesse au lieu d'en faire un double marmoréen, lui livre la statue, qu'il envoie secrètement à son chftteau d'Angeville. Le jour de la fête du village, le duc, qui a convié le sculpteur, le fait avec lui monter en un ballon, qui a pour lest la caisse contenant la statue « d'où leur vint tout le mal ». En l'air, le duc déclare que puisque sa femme a été vue par deux hommes, ces deux hommes ne verront plus rien ni l'un ni l'autre, et il fait jouer une soupape par laquelle la statue tombe en se brisant en éclats; le ballon, délesté, s'enlève à des hauteurs fantastiques, le duc succombe à l'asphyxie, et le peintre a juste assez de force pour trouver le moyen de faire un trou à l'aérostat, qui, dégonflé, tombe en mer, où une barque de Honfleur recueille les aéronautes, l'un cadavre, l'autre encore vivant. Après une suprême entrevue, la duchesse reste veuve inconsolable et en proie aux éternels remords. Quant à Rodolphe, l'artiste, il part pour le Mexique, « emportant au fond de son cœur un amour inassouvi ».

La subtile description de ces états maladifs et insolites de l'âme est, paraît-il — c'est l'Académie qui le proclame — œuvre édifiante et morale. Je me garderai d'aller là contre, tout en m'éionnant à part moi. Le talent de l'écrivain est hors de contestation, et j'avoue que j'ai pris un plaisir, que ne nous ménagent guère nos auteurs de roman, à lire ce drame psychologique, écrit dans une langue ferme, saine et franche beaucoup plus que les situations et les scènes qu'elle dépeint. J'en suis d'autant plus à mon aise pour regretter d'y avoir rencontré des phrases comme celle-ci : « Le nu, blanche lumière, pose son pied timide sur l'étroite margelle qui sépare deux précipices : d'un côté le genre grotesque, de l'autre le libertinage. » N'est-ce pas à supposer que l'auteur a

CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS

dehors di! U margelle, du premie

La( RoU en exH, par Au-hdhsg Daudet. Un vol. iii-i(j elîevir. Paris, Alphonse Lemerre, 1887. —

Li Peiiie Biblioihèqite contemporaine de l'édireur Alphonse Lemerre s'est enrichie du roman ai CDricui et si amusant d'Alphonse Daudet, les Rois n txil. C'est pcui-cire celui de ses ouvrages où iQUles ses qualités d'observateur et d'écrivain, de peinire ei de poêle s'épanouissent le plus librement. Le dessous du roman, c'est un drame navrant qui ne remonie jamais tout entier à la surface; Daudet r.'a pas voulu assombrir son récit; il s'est contenté Je poser en pied cette elégiaque et sympathique Ëgure de la reine Frédérique, courageuae, ferme,

Lu misérables fredaines de ce roi d'illyrie, c'est pont l'ironie répandue dans tout le livre, qu'il les châtie. L'on ne trouverait ^oère dans toute la liltéra- [ur: contemporaine un type mieux étudié, mieux présenié, plus réel, que ce Tom Lévia, l'homme de l'agence de la rue Caaliglione qui loue et vend tout ce que l'on veut. Au point de vue du style, on fait Je bien curieuses decouvertea, en relisant à quelques années rïe dislance les Rois en exil. On y relève de CCI audaces réussies, de ces négligences heureuses. Je ces expansions laconiques, imagées et fortes, ireniponées de la rue ou du club dans t'écrit littéraire; ce serait une introduction blâmable de l'argot, ii l'emploi n'en était si discret, si sûr, si topique. Voilà de la réalité' frappante et convaiocanie, et l'ouvre est bonne et haute et saine, si triste qu'en ioiiie fond, si risque qu'en soit le deuil, parce que u tendance est de toucher les facultés élevées, de iJonnerle branle à la aensibililé délicate, à l'inverse île CCI représentations grossières de la plus grossière iinire deni se fait un mériie M. Zola. Autre chose "' Je pénétrer dans le fond des Ames nu moyen ^cs indices du langage et des alliiudes propres des iD<lÎTidusQU des classes, autre chose de recueillir ei cunsigner servilement les plus communs phéi lui s'échappent du corps, pour l'affliction der

BT. Un

LeBŒSUetBde Kerlaz, par Andr 'ol. in.[8 Jésus. Paris, 1887, Alphonse Lemerre, idiienr. — Prii : 3 fr. 5o.

Encore un volume de nouvelles! oui, mais qui ■oériie d'ttre lu, celui-là; il est fait pour réhabiliter dans l'opinion du public ce |;enre de livres, à l'égard '^"^ael 1, maladroite profusion de certains éditeurs a >™l«vé la défiance. Par une réaction assez naturelle, '°^ éditeurs répugnent maintenant à accueillir les '"lutnei de nouvelles. Ils en ont publié en masse "nsdiKernemeni; ils voudraient ne plus en publier ''" Wui! Double erreur. Il y a quantité de lecteurs lui aimcni les récits courts, à condition qu'ils soient tiiCD iDurncG, écrits avec soin, gais ou émus, gaulois eu Italiques,

Ceux que M. André Theuriet a réunis ici sont plutôt imprégnés d'une émotion mélancolique. Le plus gai, c'est le Vin de mai, qui rappelle un peu la Chambre d'ami d'Edmond About, Les Œillets de Kerlaj, c'est l'histoire touchante d'un brave et simple cceur de jeune tîlle bretonne, qui a mis toute la puissance de son âme dans son premier et son seul amour; un amour déçu. Méline est tout le contraire d'Anne de Ploudaniel, l'héroine de Kerlaz : cette paysanne coquette, ardente au plaisir, réussit à devenir une horizontale haut cotée dans le monde galant; elle aussi capture un prince russe : la scène où le père Dondon vient pour lui faire honte e[ finit par l'admirer et lui demander de l'argent est bien posée; elle a le tort, toute vraie qu'elle soit, de manquer de nouveauté. Le Fossoyeur, Fleurs de cyclamen , Physiologie du mariage et le Fragment du journal d'une pensionnaire naïve, autant de pa^ es charmantes : épisodes vivement contés par un homme d'esprit qui se sert de la bonne langue française avec autant de respect que d'ingéniosité. pi.

Sttr la piste, par lady M. Maiendie, traduit de l'anglais par B,-H. Gausseron et illustré de nombreux dessins. Un vol. in-16. Broché, î fr. — Paris, maison Quantin, 7, rue Saint-Benoît.

La maison Quantin vient d'inaugurer la publication d'une collection de romans anglais contemporaine. Sur lapiste, par lady M. Majendie, une des author«m les plus aimées du public dans tous les pays

écrire de l'autre côté du détroit, où l'étude des caractères et l'intérêt tragique de l'action s'allient à une honnêteté de morale et à une pureté de sentiments qui en font des livres de tous les ftges et de toutes les conditions. Le lecteur français trouvera dans Sur la piste, non seulement une peinture des mceurs anglaises prises sur le vif dans une famille de la bonne bourgeoisie, mais encore — et ce ne sera pas là le moins piquant — une peinture des mo:urs françaises vues par un Anglais; car une grande partie de l'action se déroule en France, dans une petite ville de Bretagne et à Bordeaux. A propos de la fameuse baguette divinatoire, les redoutables questions de l'hypnotisme et de la suggestion, qui, de nos jours, passionnent et épouvantent les esprits, sont traitées avec audace et certitude dans ce récit, où l'héroïne, délicieuse jeune (ille, sincère, aimante et pure, est, vis-à-vis du meurtrier de son père, l'instrument inconscient et irrésistiblement conduit, de la justice et de l'expiation.

Le volume, joliment illustré de dessins curieusement empreints de couleur locale, et édité avec le soin et le goût qui caractérisent toutes les publications de la maison Quantin, est en vente au prix de

Quant  l'etégance et à l'exactitude parfaite de la traduction, le nom du traducteur, M. B.-H. Gausseron, en est le sûr garant.

Dans cette nouvelle et intéressante bibliothèque

seront publiés successivement les ouvrages de Walter Besant, miss Braddon, Ella J. Curtis, James Grant, Joseph Hatton, Dora Russe!, Wm. Wesiall, Bret Harte, Adeline Sergeant, Wiikie Collins, John S. Winter, G.-M. Fenn, W. Clark Russell, Dora Russel, H. Rider Haggard, George R. Sims, Ouida, Annie S. Irvan, Kath S. Macquoid, etc., etc. Sous presse : Sabina Zembra et les Deux Jumeaux,

Tous ces ouvrages, absolument inédits, paraîtront en France au fur et à mesure de leur publication en Angleterre.

Nous souhaitons à la maison Quantin tout le succès que mérite une innovation aussi heureuse autant pour son intérêt que pour son bon marché. Nous devons dès aujourd'hui la féliciter pour la forme élégante qu'elle a su donner à cette nouvelle collection.

La Tôte-Noire, par Gustave Toudouze.

Paris, Victor Havard, 1888, Un voL in- 18.

Trois nouvelles différentes de ton et d'époque, mais égales par le talent, composent ce nouveau volume des œuvres, toujours en progrès, de M. Gustave Toudouze. La première, celle qui donne son nom au volume, nous apporte l'Orient à Paris dans les amours prodigieuses et charmantes du fils de la bayadère Balaja, amenée et perdue en France par des bohémiens de l'Inde, et du pêcheur Galuchot^ avec la bayadère Rati, compagne d'un vieux brahme en mission dans les paysd'Occident et habitant, rue de La Rochefoucauld, une sorte d'Inde en miniature. C'est un vrai coup de fortune que la trouvaille de ce type extraordinaire répondant au nom de Galuchot, tour à tour pêcheur, avec son père, d'éperlans dans la Marne, zouave en Afrique, pompier à Paris, mort, enterré, ressuscité» parlant et lisant à vingt ans passes le tamoul que sa

mère lui avait parlé jusqu'à sa mort, arrivée lorsqu'il n'avait que six ans, et finalement, après avoir rôti ses moelles à la passion de flamme et d'épices de Rati, épousant la fille du premier restaurateur de JoinvilIe-le-Pont, à qui son père fournissait le poisson pour les fritures. Ce qu'il y a de couleur extra-locale — y compris des cormorans à goitre, qui m'ont l'air de pélicans — dans cette maison et ce jardin mystérieux de la rue de La Rochefoucauld, et ce qu'il y a de recherches dans le tissu de ce récit qui se déroule si facilement et semble couler de source, la richesse et le chatoiement du style, l'ardeur et l'ingéniosité de l'inspiration, les touches rapides dont le peintre éclaire, comme en se jouant, les replis obscurs du cœur humain, ce sont là choses dont la lecture de ces remarquables pages peut seule donner une adéquate idée.

La seconde nouvelle, la Chouette, nous reporte, sans nous sortir du temps présent, aux haines et aux passions des luttes de la chouannerie. Le vieux Blanc, Mathieu Croisille, qui vit avec la vision de son père, massacré devant lui par les Bleus, et que le désir fixe de la vengeance rend fou d'une folie terriblement tragique, est une figure qui, lorsqu'on l'a vue, hante à jamais la mémoire.

Enfin, dans Vlcone, M. G. Toudouze se montre familier avec une des époques les plus troublées et les moins connues de Thistoire. Il raconte, avec un charme pénétrant et une abondance de détails qui lui donnent la vie, une légende byzantine du temps des empereurs iconoclastes. Cette succession de récits si divers et si frappants fait preuve chez le jeune écrivain d'une souplesse, d'une versatility, comme disent les Anglais, qui est un des plus précieux privilèges du talent. b.-h. g.

MÉLANGES LITTÉRAIRES

— Critique. — Philologie, — Linguistique. —

La Verta en France, par Maxime du Camp, de l'Académie française. Ouvrage illustré de 46 gravures dessinées sur bois par Myrbach, Tofani et Ed. Zier. — Paris, Hachette et C'*, 1887. Un vol. gr. in-8».

M.Maxime du Camp, après avoir étudié, disséqué, dénoncé et montré comme derrière un verre grossissant les verrues de Paris et les vices de ceux qui l'habitent, fait trêve un instant à un labeur si général pour nous donner une monographie de la vertu en

France. Le changement lui doit être agréable et rafraîchissant. Je n'oserais pas dire que son talent y soit aussi à l'aise. Cette monographie se compose, d'ailleurs, d'une série de biographies, choisies parmi les prix Montyon qui ont semblé à l'auteur les plus caractéristiques et qui « représentent les dévouements dans ses diverses manifestations ». On y trouve la parenté filiale, les servantes, le brocanteur, le marin, le soldat, le nègre et la négresse, le comédien, l'ambulancière, rinsti tutrice, le prêtre, le collégien, le cocher, et, couronnement nécessaire, la raur de cha-

CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS

rite. On y trouve bien d'autres choses encore, y compris un loup-garou, une Alsacienne et une fusillée 7ivante. Lâ-dessus, M. Maxime du Camp nous déclare quMI lui est prouvé « qu'aucune forme de la Tertu n'est négligée en France »; ce dont nous sommes enchanté, si, comme il semble, il en doutait

Le livre est édité avec un certain luxe banal, que

connaissent ceux qui fréquentent les publications de

la maison Hachette; il est illustré de grands bois qui

ne manquent pas d'allure, même quand ils sont,

comme il arrive deux ou trois fois, d'une laideur

qui touche à Tabsurde; enfin il est gros et ne coûte

pas cher. Voilà bien des conditions pour qu'il se vende

beaucoup et longtemps. Ainsi soit-il.

Comédies en un aote, par Ermbst Legouvé, de l'Académie française, avec préface (théâtre complet). — Paris, Paul Ollendorff, 1887; un vol. in- 18.

L'aimable et sympathique fils du Mérite des femmes, M. Ernest Legouvé, a réuni en un volume les productions de sa carrière dramatique, en ajoutant quelques mots de préface en tête de celles qui lui semblent mériter d'être plus particulièrement présentées au public. C'est ainsi qu'il nous apprend que la Fleur de Tlentcen est en partie due à Mérimée, que la Cigale che^ les Fourmis était à l'origine une comédie de Labiche intitulée les Fourmis, qu'à propos de A deux de jeu, Napoléon III, avant la guerre de 1870, dévoila à M. Febvre, de la Comédie française, sa secrète pensée d'aller à Berlin; que Ma Fille et mon bien n'a été jouée que deux fois chez l'auteur, qui n'a pas « osé l'aventurer sur le Théâtre-Français parce qu'elle a trop peu d'action », mais qui la trouve < agréable à la lecture » ; que l'idée d'Anne de Kerviler, uù un homme est tourmenté du besoin de se confesser, pour parler comme M. Jules Simon, lui « semblait nouvelle et forte » ; que P Agrément d'être laide forme, en prose, le pendant de là pièce en vers de M"» de Girardin : le Bonheur d'être belle, et que ce dialogue a « l'avantage d'être un fragment qui forme un tout »; que le Pamphlet, pour avoir « çà et là un ton un peu trop effervescent, un peu déclamatoire B, n'en est pas moins une étude de caractère contemporain, ayant pour modèle et pour type Emile de Girardin, a créature tourmentée, dont toute la vie ne fut qu'une lutte entre ses bons et ses mauvais instincts 9; que Autour d'un berceau est une bien petite pièce remplie par un beau rôle, un rôle de femme, qai est une a mère ingénue, une épouse ingénue, une femme jalouse ingénue », a rôle qui a vingt ans », mais qu'il faut jouer ou lire « comme s'il en avait seize » ; que le vrai titre d^Un jeune homme qui ne fait rien pourrait être V Ecole des oisifs et que M. Bressanty a mieux joué le rôle de Maurice que M. Ernest Legouvé ne le lisait — et bien d'autres choses encore qu'il faut laisser aux amateurs le soin et le plaisir de chercher dans ce volume.

< Toutes ces comédies peuvent se jouer dans les

salons et les châteaux », affirme l'éditeur. Elles n'ont pas besoin, avec le nom de leur auteur, d'autre re* cçmmandation. b.-h. g.

Histoire des œavres de Théophile Gautier, par

M. le vicomte de Spoelberch db Lovbnjoul (Charles de Lovenjoul). Deux beaux volumes de cinq à six cents pages chacun. Paris, librairie Charpentier, 1887.

C'est une fière époque littéraire — quoi que l'on puisse dire et qu'il advienne, — celle où le premier rang n'est point offert (étant déjà occupé par des Lamartine, des Victor Hugo, des Alfred de Musset, des Balzac) à de tels hommes .que l'auteur d'Eloa et de Grandeur et servitude militaires, que l'auteur des ïambes et d'// Pianto, que l'auteur d'Émaux et Camées et d^Italia. Je sais bien que ces classements, à physionomie de loi générale, ont surtout un intérêt historique, une vertu de constitution, si l'on peut dire, et ne vont pas toujours avec les préférences secrètes des individus. Je sais bien aussi que l'avenir se prive de partager nos amours, oublie nos choix et n'enregistre pas tous nos arrêts. Au reste, cet avenir dont on nous rebat les oreilles n'est destiné luimême à vivre un jour et signifier quelque chose, que lorsqu'il sera présent.,, et, à ce titre, il ne s'occupe volontiers que de lui-même. On ne lui voit jamais alors le goût ni le loisir de bâtir des gloires avec des cendres; s'il en allume, c'est avec les foyers qui flambent sous ses yeux, et il reçoit toutes faites les renommées des âges antérieurs à lui, sauf à s'y intéresser plus ou moins... souvent, il faudrait dire : moins. En résumé, ce sont les contemporains, et cela malgré les phrasiers qui dressent les listes pour la postérité; seulement, de ces listes les unes s'envolent et les autres demeurent. Quelle illusion ou quelle astuce de prétendre que l'homme ignoré de son temps puisse être glorieux chez les autres!

Donc ce n'est pas une figure du premier plan que notre siècle va léguer aux siècles qui suivront avec le nom de Théophile Gautier; mais cette figure n'en a pas eu moins son éclat propre, et même elle a brillé parmi celle des maîtres légendaires. Théophile Gautier comptait de son vivant tout un peuple d'admirateurs, une légion de disciples passionnés; enfin il eut une clientèle sincère d'amis lecteurs, dans la vérité même du mot, cette fois, et non selon la formule professionnelle. Entre ces disciples, on en trouve un, par exemple, pour ne citer que celui-là, devenu à son tour le chef et l'oracle d'une école nombreuse, et qui traita publiquement Théophile Gautier de o poète impeccable », de « parfait magicien es lettres français ».

Cet écrivain délicieux fut à la tête de ceux qui ^nous ont le plus charmé. Au sortir du collège, ses vers, ses contes, ses récits de voyage : la Comédie de la mort, Jettatura, Tra los Montes, etc., devinrent aussitôt de nos livres préférés; il est tel aussi de ses ouvrages ultérieurs que nous retrouvons dans nos souvenirs, évoquant une peine endormie, une sus-

pension dMnquiétude : Spirite, entre autres, au style reposant et d^un si doux fantastique! Enfin, nous croyons être d'entre les gens reconnaissants et respectueux envers la mémoire de Gautier et pouvoir dire que nous Taimons. Cependant, qui oserait parler de son attachement à cette mémoire, à la vue du livre annoncé plus haut, et devant le témoignage de prédilection et de zèle que nous devons à M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul? Ce nom est loin d'être inconnu dans le monde littéraire français; tous ceux qui lisent savent que M. de Spoelberch, membre de la plus haute aristocratie belge^ a publié sur Balzac un livre très curieux, et désormais inséparable de Fœuvre complète du grand romancier. Il est aussi Fauteur d'un joli volume de vers. Il y aurait jau surplus un très intéressant portrait à crayonner de cet ardent lettré dont la collection unique et incomparable de journaux et de livres^ installée dans une belle maison de Bruxelles, mérite d'être classée parmi les raretés de cette grande et charmante ville. Si quelque cataclysme devait engloutir tous les imprimés français de ce siècle, le désastre serait réparable, grâce à M. de Spoelberch de Lovenjoul. La partie la moins intéressante de cette étude ne sera point le travail consacré par M. de Spoelberch à Balzac, dont les admirateurs traitent justement « le vicomte » en arbitre suprême dans toute question balzacienne. Le récit des démarches et des anxiétés du « vicomte m à la mise à sac de la maison de Balzac, aussitôt après la mort d'une pauvre octogénaire en pleine ruine, le rachat des papiers et correspondances pillés ou jetés au vent... tout cela formerait un chapitre saisissant de notre vie littéraire au terme de ce siècle. M. de Spoelberch a montré plus de passion amicale, si c'est possible, envers Théophile Gautier. On peut dire, après avoir lu les deux volumes occasion de cette notice, que pas une ligne de ses quarantes années employées à écrire n'a dû échapper au regard attentif et aux minutieuses recherches du « scoliaste » de Gautier, ainsi que l'appelle le gendre même du poète, dans une éloquente fantaisie. Le premier de ces deux volumes, exactement de quatre cent quatre-vingt-quinze pages, contient deux portraits de Gautier, à vingt ans d'intervalle, je suppose, et un autographe. Il s'ouvre sur une introduction amusante et substantielle, où M. de Spoelberch a inséré quatre lettres inédites de T. Gautier, qui nous en disent long sur cette intime sensibilité et ce fond de tendresse, soigneusement cachés au regard du vulgaire sous un air d'indolence fataliste et de paradoxal scepticisme, qui donnaient une note si personnelle à l'esprit de Gautier. Gautier, justement célèbre comme poète, critique et conteur, fut avant tout un des hommes d'esprit du siècle, et cela lui constitue une place à part (et presque isolée) dans le monde du romantisme. Ces quatre lettres sont adressées, l'une — et celle-ci est tout à fait na-^ vrante — à ses sœurs; la suivante à sa fille Judith; les autres à Sainte-Beuve et à M. Armand Baschet. Ce dernier document est d'un grand prix; c'est un récit fait par Gautier lui-même, en réponse à la

prière d'un érudit, de sa carrière et de ses travaux, à la date de i85i. Ensuite, nous voyons défiler sous nos yeux, année par année, de i83o à i85i, tous les ouvrages de Gautier, au fur et à mesure de leur publication, avec toutes leurs variantes, sans oublier quantité de morceaux inédits ou introuvables, tels que les pages sur Hoffmann, Henri Heine, etc. Le tome second nous offre d'abord un troisième portrait de Théophile Gautier, tout emmitouflé de fourrures à la russe, d'après une photographie exécutée à Saint- Pétersbourg au commencement de 1859, durant le voyage qui nous a valu deux volumes exquis. Vers le milieu du tome second se trouve un quatrième portrait — rapporté à i865 ou 1866, — de Gautier tel qu'il est resté devant notre souvenir, tel que nous l'avons entretenu, tel que chacun l'a pu voir, dans quelque théâtre, un soir de première. On y trouve encore l'autographe d'une page des Tableaux du siège, recueil de morceaux admirables que l'histoire cette fois — et quelle histoire! — réclame au même titre que l'art. Le poète a chèrement payé ce chefd'œuvre de pittoresque angoisse et de désespoir contenu. La douleur et les privations de Pannée terrible ont, sans doute, porté le coup fatal à l'âme très désolée du grand écrivain. Ce faux impassible est mort d'une maladie de cœur. Le tome second embrasse, comme le premier, un cycle de vingt années : celles qui vont de i852 à 1872. Il comprend le relevé de tous les feuilletons de théâtre, de tous les Salons et articles séparés, sur les sculpteurs et les peintres, quantité de morceaux inédits, — entre autres la charmante épître monorime à M. Charles Garnier, en réponse à une invitation à dîner. Ce volume est précieux encore comme répertoire de variantes vraiment curieuses et instructives, sans parler d'un grand nombre de billets et de lettres qu'on est charmé de ne pas avoir perdus.

The Story of same famous Books, by Frederick Saundkrs. London, EUiot Stock, 1887. Un vol. pet. in-8».

Les volumes dont M. Eiliot Stock compose sa Bibliothèque de V amoureux des livres {The Book' Loveras Library) sont tous édités avec la même élégance et le même soin; mais ils ne sont pas tous de la même valeur. M. F. Saunders, au début de sa préface, cite cette phrase de Thackeray : « Si l'on pouvait écrire une histoire secrète des livres, et si les pensées et les intentions intimes de l'auteur pouvaient être notées en marge de cette histoire, combien de volumes insipides deviendraient intéressants, et combien d'ennuyeux récits éveilleraient l'attention du lecteur! » C'est indiquer nettement le but poursuivi et c'est en même temps marquer d'un trait sûr ce qui manque au livre de M. Saunders. C'est une compilation assez indigeste de faits traînant partout et de citations prises, à des sources accessibles au gène* rai reader, comme on dit de l'autre côté du détroit. Un passage de Thomas Hood est confirmé par un mot de M"» de Genlis, ce qui dénote un tempérament cri-

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

tique tout particulier chez Tauteur. Mais à quoi bqn insister r Le livre a du moins une utilité, et par cela même un mérite : il réunit en quelques pages une certaine quantité d'anecdotes, de renseignements et de racontars littéraires épars dans les notices biographiques et bibliographiques de cent à deux cents volumes dus à des écrivains plus ou moins fameux.

A Gentory of Ballads, collected, edited, and illustraied in fac-similé of the originals, by John Ashton. London, Elliot Stock, 1887. Un vol. in-4°.

M. John Ashton a recueilli un nombre considérable de poésies populaires, chansons ou complaintes, publiées au xvii" siècle, et il en fait un magnifique volume édité avec un luxe intelligent par M. Elliot Stock, bien connu des lecteurs du Livre et de tous les bibliophiles que les productions de la presse anglaise ne laissent pas indifférents. Ces poésies, qui tiennent à toutes ies époques une place considérable dans l'histoire intellectuelle et littéraire de l'Angleterre, sont comprises sous le terme général de ballades. Elles se distinguent de la chanson proprement dite, ou sottf^^ en ce que celle-ci est « courte, légère, vive, sans grande portée, fondée le plus souvent sur un rien, ou traitant l'inépuisable thème de l'amour •; tandis que la ballade est «r beaucoup plus longue et consiste, soit en un simple récit en vers sans prétentions, soit d^ns le développement de quelque maxime morale ou de toute une série de préceptes. « C'était, dès le temps de Shakespeare (voyez Winter^s Taie, acte IV, scène m), la forme naturelle de la littérature populaire; les colporteurs les offraient dans tous les pays, les chantant par les rues dans les villes et villages; et ce que proclamait une ballade, nul ne doutait que ce ne fût vrai.

La collection donnée ici, toute restreinte qu'elle soit, suffira cependant pour montrer quelle énorme puissance elles avaient à former l'opinion publique, dans une nation ignorante. Aussi Fletcher, dont M. Ashton rapporte le mot, avait-il raison de dire : • Que je fasse la ballade d'une nation, et peu m'importera qui fait ses lois. * On ne saurait mesurer l'influence que les ballades de la période du Commonwealth ont eue sur l'une et sur l'autre partie. Elle a dû être immense. L'invective, les grossièretés, les personnalités s'échangeaient sans retenue des deux côtés, ei l'on en pourrait faire un volume qu'il serait curieux de mettre en regard de nos mazarinades. Ici, l'auteur les a négligées, à une exception près {The king enjoyes his own again)y parce qu'il avait pour but, non pas de retrouver le contre-coup des événements politiques sur l'esprit populaire, mais de donner des spécimens de la ballade au xvii* siècle, entant qu'elle reflète la vie normale et les mœurs du temps.

< Malheureusement, ajoute-t-il, — et je partage vivement ses regrets — un très grand nombre de ces ballades ne conviendraient pas à la délicatesse outrée au goût contemporain, et il en est beaucoup qui ne peuvent en aucune façon se publier. Pourtant, bien

que nous soyons trop rafHnés pour admettre le franc parler de nos ancêtres, rien ne prouve qu'ils fussent pires que les hommes et les femmes d'aujourd'hui, où nos journaux sont pleins de tous les crimes sociaux les plus horribles et les plus révoltants qu'il soit possible de concevoir; — le meurtre, le vol à main armée, l'incendie, l'escroquerie, etc., sont devenus des beaux-arts, tandis qu'ils étaient alors exécutés gauchement et faciles à découvrir. Il serait donc peu juste de condamner un siècle passé comme grossier et brutal parce que les gens y écrivaient et y imprimaient comme ils parlaient, et cela sur des sujets scabreux, avec une franchise naïve qui fait penser à la primitive innocence. » Nous y perdons le plus piquant — je veux dire le plus épicé. Mais la pudeur de nos contemporains, de nos contemporains anglais surtout, est d'une telle susceptibilité que c'est à faire douter de leur vertu.

M. F. Ashton a divisé ce recueil en neuf sections : ballades de mœurs, ou sociales; ballades superstitieuses, ou surnaturelles; ballades historiques; ballades d'amour; ballades à boire; ballades marines; ballades navales et militaires; ballades des ports; ballades locales et diverses. Il est clair que toutes ces divisions rentrent dans la première et que, depuis le premier jusqu'au dernier, ces morceaux de poésie populaire sont riches en traits de mœurs, comme en renseignements sur les coutumes, les goûts, les costumes, la manière de vivre, en un mot, de l'époque dont elles sont comme un produit spontané.

Les bois de ces vieilles chansons, dont l'aspect est toujours si original et souvent si amusant dans leur art enfantin, ont été reproduits avec un scrupule d'exactitude qui est ici une véritable preuve de goût. Les autres ornements typographiques, dont M. Elliot Stock est prodigue dans ses publications, ne manquent pas à ce beau volume, aussi intéressant pour le bibliophile pur que pour l'ami des littératures primitives.

Souvenirs sur Tourguéneff, par Isaac Pawlovski. Paris, Albert Savine, 1887. Un vol. in-i8. — Prix : 3 fr. 5o.

Ce volume vient à son heure, au moment où le flot de livres, de brochures et d'articles soulevé par la mort du grand littérateur russe s'étant retiré, Ton se demande naturellement, en entendant de nouveau son nom î « Au fait, pourquoi n'en parle-t-on plus? » Et l'on écoute, avec un attrait fait de souvenirs et aussi du sentiment intime que l'on contribue à réparer l'injustice de Tindifférence et du rapide oubli, ce que M. Isaac Pawlovski a encore à nous en dire. J'y rencontre des choses déjà lues en plus d'un livre, comme les anecdotes à propos de Schiller et de Gœthe appréciés par Victor Hugo. Mais qui donc ne raconte pas plusieurs fois la même chose .^ La figure de Tourguéneff apparaît dans ces pages telle que nous nous la représentions; celle d'un Slave artiste et bon, avec toutes les inégalités d'une nature raffinée et naïve, et d'un tempérament où la passion, même violemment

déchaînée, n'exclut pas un certain calme. La lecture du livre offre un véritable intérêt, et l'on y trouvera certains détails jetant du jour sur les dessous de la littérature internationale depuis vingt-cinq à trente ans. L'histoire des relations entre Tourguénefif et Léon Tolstoï est particulièrement instructive et piquante.

Rabelais légiste : Testament de Cuspidius et Con^ trat de vente de Ctdita, traduits avec des éclaircissements et des notes, et publiés pour la première fois d'après l'édition de Rabelais, par Arthur Heulhard, avec deux fac-similés. Paris, A. Dupret; 1887, in-i6. — Prix : 2 fr. 5o.

Rabelais avait étudié le droit avant d'étudier la médecine, probablement à Bourges, sous Alciat, et très certainement avec J. de Boysson, fameux profes seur de Toulouse, qui était son ami. Ces points établis, M. Arthur Heulhard montre que Rabelais a accepté comme authentiques deux pièces fausses : le Testament de Cupidius et le Contrat de vente de P. Culita, qu'il fit imprimer chez E. Gryphe, avec épître dédicatoire à Aimery Bouchard, sans se douter que le Testament avait été fabriqué par Pomponius Laetus et le Contrat par Jean Jovian Pontanus, une soixantaine d'années auparavant. Ces deux pièces sont pourtant curieuses à plus d'un titre, comme pastiche et comme exercice de style; elles le seraient même par cela seul qu'elle ont excité la curiosité de Rabelais. M. A. Heulhard nous en donne la traduction fidèle dans le courant de l'étude qu^il leur consacre, et en réimprime le texte latin à la fin de son intéressant opuscule, donnant, comme il le dit lui-même, une véritable « seconde édition 1» d'un ouvrage dont Toriginal est introuvable, en dehors de l'exemplaire sans doute unique que la Bibliothèque nationale possède et qui est resté ignoré de M. Rathery, jadis conservateur de la bibliothèque et éditeur de Rabelais.

Keats, by Sidney Golvim. London, Macmillan and C% 1887. Un vol. pet. in-8®. ~ Prix : i sh. 6 s.

Ce nouveau volume de la série des English men of letters, éditéQ sous la direction de M. John Morley, a fait, dans VAthenceum du 20 août dernier, le sujet d'un article remarquable que je demande la permission de traduire en français pour le^ lecteurs du Livre. II me semble qu'ils ne verront pas sans intérêt ce spécimen de la critique que nos voisins exercent sur les œuvres de leurs poètes nationaux; et, en tout cas, ils auront sur Keats, si peu connu chez nous, une étude beaucoup plus approfondie et plus complète que si je donnais en courant mes impressions et mon sentiment. Cet avantage empêchera peut-être qu'on ne trouve l'article trop long. Je l'ai, du reste, abrégé, en en retranchant tout ce qui est particulier pour intéresser l'étranger peu au courant de la littérature du pays.

« Sans doute, dit le critique anonyme anglais, le temps présent est particulièrement riche en hommes dont les talents et les connaissances sont si variés

qu'ils peuvent allier le pouvoir de produire des œuvres solides et durables avec la faculté de satisfaire le goût du public d'aujourd'hui pour les œuvres qui ne sont ni solides ni durables, et n'ont pas besoin de l'être. Ce n'est point parmi ceux-ci, capables d'écrire d^une manière intéressante et brillante pour les revues et journaux, et capables également de produire de la haute critique littéraire, ou d'importants ouvrages scientifiques originaux, qu'il faut compter M. Sidney Golvin. Il appartient à une catégorie d'écrivains entièrement différente, hommes moins prêts à toutes les besognes, et qui, positivement incapables de produire une œuvre négligée, doivent toujours donner tout ce qu'ils peuvent, ou cesser de donner rien. Bien que, dans le volume que nous avons sous les yeux, l'auteur exprime le regret que « le manque de santé et de loisir ait si longtemps retardé l'exécution de la tâche à lui confiée », nous soupçonnons que le même besoin passionné dMtre complet qui caractérisait son étude sur les beaux-arts dans TJ^ncyclopedia britannica, et sa monographie de Lander, dans la série qui nous occupe, doit, en une certaine mesure, être responsable du retard. On ne peut guère s'attendre à ce qu'un écrivain déploie la rapidité d'un journaliste si, en préparant une monographie pour une des nombreuses et éphémères collections qui se chassent les unes les autres de la vitrine

des libraires, il est aussi soigneux dans le choix et la

coordination de ses preuves et aussi défiant de tout témoignage humain et de la noire traîtrise des faits que s'il écrivait pour l'immortalité. Un écrivain qui, pour faire une place à un fait nouvellement découvert ou à une nouvelle interprétation d'un fait connu, serait, suivant toute apparence, parfaitement capable d'arrêter l'impression au dernier moment ou d'effacer un chapitre entier, doit se voir quelque peu distancé de nos jours de rapidité littéraire. Mais si c'est là une infirmité, c'en est une pour laquelle nous avouons ressentir une profonde sympathie. En effet, une biographie, n'est-ce pas une chose solennelle, et n'est-ce pas là la disposition d'esprit dans laquelle toute biographie devrait être écrite i Et surtout n'est-ce pas là la disposition d'esprit dans laquelle devrait être écrite la biographie d'un poète comme Keats? Keats mourut jeune (à l'âge où la plupart des poètes ne font que de commencer à produire de bonnes choses). L'abîme entre ses dernières et ses premières poésies est, en ce qui concerne le jugement artistique, si vaste, que la chronologie exacte de chacun de ses vers est de la dernière importance pour le critique qui veut suivre le développement de ce génie unique. Si nous considérons les plus grands miracles de Fart, nous verrons que dans nul champ de l'activité humaine il ne faut autant de ce don rare que nous appelons sens commun que dans les antilibéraux. La poésie, comme nous le disons lorsque nous opposons la méthode d'Homère à ces méthodes moins fidèles que les complexités de la vie moderne imnosent, en une certaine mesure, aux écrivains postérieurs, doit «toujours refléter la viié de la Nature ou la vie de l'Homme ; autrement ell* est

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sans valeur ». Or c^est en accomplissant la tâche qu'Homère trouvait si aisée et que les poètes ont depuis trouvée si difiBcile, de garder le miroir artistique pur, que le jugement artistique, cette faculté que dans la vie commune nous appelons bon sens, entre en fonctions ; et c'est cette faculté qui devint si forte . chezKeats, après avoir été si faible. Nous nous expliquons: on peut dire des compositions de la Nature, et aussi des compositions de ce mystérieux tisserand, qu'on l'appelle Hasard ou Circonstances, dont la tapisserie reproduit la prodigieuse légende humaine, ce qu'on disait autrefois des tableaux de Timanthes, < qu'il y a toujours dans ses compositions plus de sens qu'elles n'en expriment matériellement ». £t de fait, la vie de la Nature est si riche en symboles, la vie de l'homme suggère une telle complexité, un tel enchevêtrement d'émotions, chaque objet, dans l'univers, en un mot, est une source si éloquente, non seulement de milliers de vérités, mais de milliers de fantaisies et de rêves, que choisir sagement et bien est une des premières qualités indispensables à l'artiste ; et même, d'après la théorie de Shakespeare (à s'en rapporter à une strophe bien connue de the Râpe of Lucrèce), choisir est l'essence et la fin de l'art. Sans, toutefois, aller jusqu'à dire avec Shakespeare^ qu'en art, Achille peut être figuré par sa lance, nous affirmons du moins que la difficulté du choix artistique, la difficulté de tenir l'œil constamment fixé sur la facette de la Nature qui seule est essentielle à l'objet qu'on se propose, n'est vaincue par Tartiste, que son instrument soit le marbre, la couleur ou les mots, qu'après ce travail de la chair et de l'esprit que nous appelons le développement artis tique ; et aussi que cette difficulté varie selon la nature de l'art. Dans la sculpture elle est moindre que dans la peinture ; elle est moindre dans la peinture que dans la poésie.

Mais, dans la poésie même, cette difficulté varie grandement selon la forme métrique ; elle n'atteint son apogée que dans les vers rimes. Nous avons, il est vrai, émis ailleurs l'idée que le principe de la rime en vigueur dans l'Europe moderne peut être fait responsable, en une grande mesure, pour cette exubérance romantique et cette absence- apparente de règles dans les méthodes qu'on oppose si souvent à la pureté du style classique. Dans la chaleur de la composition, la recherche d'une rime évoque soudain une inspiration, une pensée, une émotion depuis longtemps oubliée, qui, si elle s'accorde avec la situation, ne s'y accorde peut-être qu'en partie ; et alors bien forte est la tentation du rimeur de s'égarer. Bien qu'au début le jugement du rimeur puisse discerner assez bien la faiblesse du rapport de rimage qu'a suggérée la rime, il faut qu'il l'écarté résolument et tout de suite, ou des désastres s'ensuivront : en effet, dans l'art aussi bien que dans la vie ordinaire, il est étonnant combien vite le jugement cède à l'une quelconque des autres facultés. Le rimeur qui hésite à rejeter les imaginations qui n'ont point de convenance au sujet, ou qui n'en ont qu'une partielle, est perdu. S'y arrêter, c'est se fami-

liariser, et se familiariser c'est, dans la plupart des cas, commencer à les aimer ; et dès lors les rejeter devient impossible. Plus l'esprit du poète est riche, et plus nombreuse, plus bruyante est la foule des imaginations que suggère à l'âme du poète tout contact avec le monde extérieur. La difficulté de concentrer sa vision sur le seul objet qui doit être vu est en proportion de l'activité des yeux qui voient. Ce n'est pas, d'ailleurs, dans la littérature moderne seulement que ceci se montre ; on le voit même chez les poètes grecs dont l'instrument — purement quantitatif et non rimé — était si flexible que la vision poétique ne devait être troublée qu'à un léger degré par les exigences de la forme (ceux qui parlent tant de la sévérité du moule poétique chez les Grecs sont portés à penser trop à Sophocle et point assez à Eschyle et à Pindare). Mais en ce qui regarde la poésie moderne, c'est sans doute la raison pour laquelle il est arrivé que deux récits surchargés comme Ve^ nus and Adonis Qt Endymion (où les exigences de l'art narratif sont complètement ignorées) ont été écrits par deux poètes dont l'un (Shakespeare) est en fait, et dont l'autre (à ce que M. Colvin pense) a le droit d'être parmi les plus grands qui aient paru en Angleterre. Pour Keats, la manière dont il commença à sacrifier la sincérité de l'expression aux exigences de la forme, et comment, en une année ou deux, il domina ces exigences, montre la plus grande de toutes les qualités du génie, le don du développement et du progrès : et c'est pourquoi la chronologie exacte de ses poèmes est d'une telle importance. En effet, cela pose jusqu'à un certain point les questions de savoir si Keats, dans le cas où il eût vécu, aurait continué de progresser dans la même proportion, et, ceci admis, dans quelle direction son génie aurait marché. Nous nous sommes naguère risqué à affirmer que c'eût été dans la ligne romantique, et non plus dans la ligne classique, lorsque nous avons examiné sa Poetry of Wander dans ces colonnes. Nous disions alors :

« Toute brève que fut sa vie, Keats, qui avait déjà traversé si rapidement tant d'écoles et de modes poétiques, entrait à ce moment dans une nouvelle direction. Le poème the Eve of SUMark commence, et celui de la Belle dame sans merci fixe et établit ce qui aurait pu être une nouvelle période et un nouveau départ dans la vie poétique de ce merveilleux artiste. A ce moment, moment tardif dans sa vie, sa barque courait à pleines voiles vers l'île enchantée où les vieux auteurs de ballades avaient écrit leurs chants, et où le magicien Coleridge siégeait seul alors. »

11 ne faut pas oublier que, différent en cela de tous ses grands contemporains, Keats était l'artiste dans son type pur et simple, et qu'il expérimenta successivement tous les styles avec une assiduité que lord Tennyson seul a surpassée. Tandis que non seulement Wordsworth, Byron et Shelley, mais même Coleridge au milieu de ses rêves, se tourmentaient de questions politiques et sociales, Keats poursuivait son chemin dans les sentiers de l'art seul, étudiant

les « styles • pendant qu'ils étudiaient les dynasties...

Dans la réalité et la vérité, et en dépit de ses crises de nerfs au sujet de Fanny Brawne dont on a fait tant de bruit, Keats n'eut qu'une seule grande passion

— l'amour de l'art... Parmi les cinq grands poètes de ce qu'on appelle la Renaissance romantique, Wordsworth, Scott, Coleridge, Shelley et Keats, ce n'est que dans les trois derniers que nous voyons la subtilité àcVesprit romantique. Tandis que Scott toujours et Wordsworth souvent, adoptèrent une diction commune à la prose et à la poésie terre à terre, Coleridge, Schelley et Keats mirent en œuvre toutes les subtiles couleurs du romantisme. Tandis que le but de Scott et de Wordsworth était de mettre le poète en rapport avec le lecteur au moyen d'un style aussi transparent et direct que possible, enlever le lecteur à cette terre vulgaire, au delà a des lueurs de la lune », et lui parler dans la langue du pays des fées était celui que Shelley et Coleridge, avec toute leur politique, désiraient atteindre tout autant que Keats.

Mais quant au rang que doit occuper Keats vis-àvis des autres grands poètes de son temps, c'est là un point qui ne pourra jamais être établi. Tout ce qu'un critique, quel qu'il soit, peut dire d'un quelconque de ces poètes, c'est : « Celui-ci me plaît davantage. » Encore est-il indubitable qu'il y a une partie très importante de la fonction du poète dans laquelle Keats doit être mis au-dessous de Coleridge et de Shelley,

— je veux dire la faculté d'inventer des mètres. On ne peut guère savoir s'il la possédait à aucun degré, car ce n'est que dans les odes qu'il s'y essaya ; et ici ce n'est pas la structure de la strophe qui est admirable, mais bien la merveilleuse façon dont elle est traitée. Mais par la perfection absolue du style, par le mélange de force aisée et de grâce facile, il ne serait pas difficile de montrer que les odes de Keats n'ont point été surpassées dans la littérature d'aucune nation. Comment a-t-il pu se faire qu'elles aient été écrites par un si jeune homme, avec une telle éducation et dans un tel milieu ? Cette question embarrassera toujours ceux qui étudient Keats, autant qu'elle les attirera.

Non que nous soyons porté à attacher trop d'importance au fait qu'il n'avait pas reçu d'éducation et qu'il n'avait aucune ou presque aucune connaissance des langues ; car si nous considérons son cas en le rapprochant des cas de Shakespeare, de Burns et de Villon, nous trouverons que ne connaître que sa langue maternelle, mais la connaître bien, — sentir, comme le sentait tout poète grec, que sa langue maternelle est le seul et inévitable instrument d'expression, — peut être pour un poète un avantage dans la production de ces phrases trouvées, de ces merveilleux exemples de la magie des mots, qui, dans le monde moderne^ distinguent le troubadour du trouvère. Mais que, dans un milieu où il avait d'un côté les familiarités insolentes dé l'école cockney et de l'autre les vulgarités byroniennes du goût populaire, il ait réussi à désapprendre suffisamment pour être capable d'écrire si jeune VOde on a grecian Urn et

VOde to a Nightingale, c'est là une énigme dont le pendant serait difficile à trouver dans l'histoire de la poésie.

Franoe et Allemagne. Les deux races, par Matyas Vallady. PariS; Paul OUendorfF^ 1887. Un vol. in- 18. — Prix : 3 fr. 5o.

Je ne sais dans quelle province française est né M. Matyas Vallady, mais son livre est bien français, et de toute la France. Non pas qu'il ait systématiquement cherché les sujets de blâme en Allemagne et les sujets d'éloge chez nous. Sa main est dure quelquefois pour ses compatriotes, si son cœur leur est toujours tendre ; et son esprit a partout pour règle d'être impartial. Ce livre est une étude de psychologie nationale, — et, dans les circonstances, d'histoire politique, — de haute valeur. Le sujet est traité avec une évidence indéniable. Les tableaux des mœurs sont peints sur le vif, et la perspicacité de l'auteur a profondément, sub cute, pénétré le cuir allemand. Quant à la France^ il lui adresse de fortes et saines paroles que j'ai grand plaisir à redire : « Nous ne comptons plus assez sur cette fougue ei cette bravoure, forcément endormies pour l'instant dans nos cœurs. Qu'en temps ordinaire nous les laissions sommeiller, rien de mieux. Que nous tâchions d'acquérir à côté d'elles les qualités modernes de la patience, de la discipline et du sang-froid, c'est parfait ; que nous nous félicitions de la possession de soi, du calme que déploie notre peuple si nerveux, si facile à excicer, nous avons cent fois raison. Mais à l'heure des luttes suprêmes, ne retardons pas le réveil, n'empêchons pas le rebondissement superbe de la vaillance enthousiaste, du vieux toupet gaulois qui, depuis seize ans, n'ose plus lever sa tête fière comme un jeune coq^ son symbole chez nos aïeux... » Et il conclut, avec une spirituelle crânerie : « La France en a vu bien d'autres. Un coup de tête la fait choir ; un coup de collier la relève. »

M. Matyas Vallady nous donne ce livre comme le précurseur d'un long ouvrage plus étudié, plus cornpréhensif, plus complet. Il a cru qu'il pouvait être utile, dit-il, de « jeter en avant d'une longue œuvre de recherches scientifiques, comme un peloton de cavalerie légère en avant d'une armce en marche, celles de ses conclusions qui déjà lui apparaissent clairement *. Il a bien fait, et ses éclaireurs font bien augurer des grosses troupes qui suivront. b.-g. h.

La Vie rustique, par André Theuriet; illustrations de Léon Lhermitte. Paris, Launetie et C**, 1888. Un vol. in-8* jésus. — Prix : 20 francs.

Ce n'est pas seulement un livre d'étrennes et un livre de bibliophile que le superbe volume si artislement illustré par Léon Lhermitte, ce maître du fusain et l'un des meilleurs peintres de la vie des champs; c'est aussi, c'est surtout, grâce au talent d'André Theuriet, un livre de lettré, un régal pour les appréciateurs du beau style. et de la poésie. C'est

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à ce point de vue tout spécial que nous venons parler ici de celte œuvre, où l'écrivain a su réunir avec un rare bonheur sous une forme pittoresque tout ce qui touche à la vie rustique.

Six grandes divisions principales donnent immédiatement une large vision de l'existence champêtre, dans le plein air de la Nature ; ce sont : la Ferme, le Blé, la Vigne, le Chanvre, En forêt, le Village. iNous assistons successivement à tous les travaux des champs, à toutes les récoltes dans leur curieuse genèse, à la naissance du pain, aux diverses transformations de la vigne avant d'arriver au tonneau, à la vie si particulière de la forêt, que le poète connaît intimement dans ses productions, dans ses ressources, dans son âme et dans ses industries. Une saveur délicieuse émane de ces pages où flotte l'arôme des dessous de bois. Enfin, après avoir débuté par l'intéressante peinture d'une ferme en pleine activité, André Theuriet nous conduisant, pour terminer, au village nous mêle aux tableaux les plus mouvementés, qui sont une fête des yeux ei une jouissance de l'esprit; l'enfance, les fiançailles, les noces, même la vieillesse et la mort, tout y est conté, tout y est analysé, mais aucune tristesse ne se joint à cette fin inévitable, que le paysan accueille stoïquement, sans peur et sans regrets, comme un homme qui ne s'est jamais épouvanté de voir le cimetière planté au cœur même du village, autour de l'église.

Une grande sérénité règne dans ce beau livre, qui nous semble l'étude la plus délicate et la plus complète que la littérature nous ait encore donnée sur la vie rustique ; il est vrai qu'elle est due à un poète exquis doublé d'un émouvant romancier. g. t.

Victor Hugo, par E. Dupuy, ancien élève de l'École normale supérieure, professeur au lycée Henri IV. Un vol. in-S** de la collection des Classiques populaires, édités par H. Lecène et H. Oudin. Paris, 1887.

Ayant accepté la tâche de présenter Victor Hugo à la jeunesse, M. Dupuy s'est défendu de porter quelque jugement que ce fût sur l'œuvre du maître. Nous n'osons l'en blâmer tout à fait, ni l'en louer complètement.

11 ne convient pas, a-t-il pensé, de parler à des enfants comme on parle à des hommes. Dans un journal, dans une revue, un auteur a le droit, il a le devoir de faire, d'une œuvre quelconque, telles critiques qui lui semblent^ à lui, méritées ; il a un tour d'esprit original, il a une personnalité, il est, de plus, un caractère, et c'est tant mieux pour les lecteurs qui ont — la supposition, du moins, n'a rien d'otfensant — la liberté de souscrire ou non aux jugements formulés. Il n'en va pas de môme si l'on s'adresse à l'enfance; pour les enfants, les jugements littéraires ou autres sont des arrêts; et leur intelligence les retient, elle les emmagasine.

Nous entendons ces raisons, et pourtant, une question : N'est-il pas possible, en procédant, bien entendu, d'une autre façon que le professeur de bo-

tanique, par exemple — car il ne s'agit pas de leçons de choses, comme on dit, — n'est-il pas possible d'amener les jeune sintelligences à juger par elles-mêmes ? bien ou mal, peu importe. Il nous semble, à nous, que l'éducation intellectuelle consiste précisément en ceci : l'exercice de l'intelligence. On peut objecter que ces jeunes intelligences sont portées à se croire infaillibles; que leurs jugements, à demi suggérés, à demi personnels, ils les tiendront aussitôt pour définitifs, et qu'en fait ils le seront. Mais apprendre à un enfant à juger, c'est lui apprendre à douter : robjection ne nous paraît pas fondée.

M. Dupuy a éprouvé trop de scrupules. Il lui fallait se garder de montrer autant de hardiesse que M. Dumas fils, ou autant de subtilité que M. Stapfer

— ce lui était facile, — et — ce qui était moins aisé

— il devait se défendre de se répéter lui-même. Mais, dans son livre, rien que les arguments des pièces les plus connues des Orientales y des Contemplations, des Voix intérieures, des Châtiments; les « arguments » des drames et romans, et avec les exposés des « sujets 1» des poèmes des dissertations sur l'amour des enfants, sur la pitié, sur le dévouement.

Il en vient, à une page, à la Tristesse d'Olympio et il écrit : < Qui n'a lu cette sonate pathétique où gémit le souvenir douloureux de l'amour passé, tandis que le bois, la fontaine, 'les chambres de feuillage, jadis témoins et complices de ces tendresses, poursuivent, dans l'oubli de tout, leur rythme régulier, fatal, inconscient, et enchantent d'autres amoureux de leurs sereines harmonies ? Qui n'a comparé cette élégie inoubliable au Lac de Lamartine, au Souvenir d'Alfred de Musset ? Qui n'a cru, à vingt ans, que des trois poètes traitant le même sujet, Hugo fût le moins inspiré? Qui peut le croire après avoir vécu? Les vers profonds, révélateurs du mystère de l'âme, surgissent ici à chaque strophe; ils traversent la trame de l'œuvre comme autant de traits lumineux. » Des vers sont cités, et M. Dupuy reprend : < Et quelle couleur revêt ici la pensée !... »

A propos de Cromwell, il parlera de « mannequins habillés », et il dira, présentant Hernani, que « la loi des contrastes domine fortement les conceptions dramatiques • ; feuilletant le recueil des Chansons des rues et des bois, que « la préoccupation littéraire jette une ombre de pédantisme ». Point d'autres réserves.

Les enfants regardent aux histoires plutôt qu'au talent des conteurs, et nous en voulons à M. Dupuy, qui — après s'être contenté de quelques exclamations sur la couleur pour faire admirer l'artiste chez Hugo, après s'être contenté des réserves indiquées pour laisser comprendre que l'artiste a peut-être parfois manqué de goût — s'est appliqué à nous montrer un Hugo photographe, un Hugo grand penseur. A la page 177, il écrit : « Ce n'est pas une succession de mètres ou une combinaison de rythmes qui constitue un poème; c'est avant tout une pensée neuve ou profonde, un germe intellectuel, pour ainsi dire, doue de vie, doué de passion, et comme l'âme d'une plante se répandant en rameaux d'une structure déterminée, s'épanouissant dans une frondaison dont le caractère

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l40i fur^OUTi^ttri dOi Filtbr«ii, pur Krêdôric Don- NShiKWi illvialiations de Paul Mai'hou. Ouvrage qui a obtuuvi le prvuuer prix olVcrt par le ministère de riuMruwtion pubiiv|ue au concoura do la Société d^M rulibve» d^ IS\ri«i« Un beau volume orné de •ÀA pvM'Uaits et s\w* ^ Teau-fortet nombreux en-t^tes et vuli'dc-iatups». — l^ari»» maison Quauiin, 7, rue ii»ùnt'Henuît, — l*vix ; 40 ttancs.

La t»uais&a\wo lîttcrairv j^ Uquv'llc les Kciibres iMM attache leur ïumu et qui se t\\\numaude par te* vvwwes, auK^tvd'hvti v\n\*asree*» de MiMral, dVVuba* Uv'tx >W KvHUoa»\\Uv\ eis\» a eu» wv^mme toute* les re* Uj^uk4i^A>v^« >v» ^ivvVJ*»*Nv'<»»\v\ v\' >vUit eux que le »u>u» \vl >vu\k"4jjv> ed.ic ^vAv Ia uui^on Quviiuio» vient mettre v'A '.wuvvv'iv 4V\ v'uv.ueu i^îvM* où le rKMuie savant V» .v;;vv\ Av^ve^ A\oii euui e 'e* vvuvieî» Je* KeMbi%:*, *e >'y v4'v»e .»v.> e* 'Viveviî leu n o'i>i.;K*î'. ii'î'iNVivUec*. \ V* vusue» ^ sIa;*^ .ç^ , "> vv»»' M,*u' kV aV. >' ^\. < :,vv>" U î e}.x>aNe a s>";w : J^v'Ie**4•^;e >{\.ie*;. >^a. l ';iu;e<^r»> M. Kredene

IrjTasAVtSiv., tnrr. ::uTmi: oans jr iiiiiDrifX, dont U prébiUi: A nouiiiniiiiiis: gncusûticicnTif., est à cet éptrà t uxtt: :.'^£i:pir.£TtC£ nLSïmi£fii£!£^ £1 nuJ mifinx que Inî ne TiryuTi-.:: avirikta' ce rsuicisi us la vie mas. portraits

C^uz^::: iit vx::i r^bs iniis CCT^igmeni célèbres, nuis

A t-Oïé ^tcmtiii c';:-nf: isciiracie scienûôqQe éclataxte, çy." -^f Mo^uis-TajuiCAiu de rinsthut, ou d^ane jvsc. 'j;rz^a:x. bnrrijrt ir.îiKn:ii.b -e, conniic Casti] -Blazi:, '^u: te ziyjziinssx la. soos le 7:^ar oonrean de poètes ^^ra^ieux. hu^.c^risiiqaes c: pqna-nîs. sa languedodea vu ea pT'^i'esçal, on ea xrouTcra d^'aaires moins conçut^ mais ^'jî mériteni. par la grâce et roriçin^lite de leurs îiispîniiionSy d'aroir plus d'accès auprès du puclîc. Telles sont Fabre d'O'.iTet, Jacques Arals, le fuarquîs de la Fare-Alaîs, etc.

Jashiv, le plus populaire et le plus grand de nos Précurseurs, le poète aimé et applaudi à la fois de Tel î te et des foules, celui dont Lamartine^ Sainte- Beuve, Nodier, Villemain, Augustin Thierry consacrèrent le génie et proclamèrent la gloire. Jasmin y est étudié â fond dans sa vie et dans ses œuvres, avec des détails inédits communiqués par le fils du poète.

Toutes les citations d^œuvres des Précurseurs sont accompagnées d'une traduction française qui permettra même aux personnes les plus étrangères aux idiomes languedociens ou provençaux de se rendre compte du mérite des auteurs que les Précurseurs des Félibres sont appelés à faire mieux connaître ou à révéler.

L'auteur et l'éditeur n^ont pas voulu présenter cette œuvre au public sans un entourage brillant d'illustrations : portraits, vues, etc. Il fallait à ces études littéraires d'une physionomie et d'une saveur toutes particulières, où le sérieux des recherches n'exclut pas le piquant de l'anecdote — et où telle page intéresse l'histoire gtinéraie de la littérature française, celle notamment qui a trait à un moment à peu près ignoré et véritablement psychologique des débuts de Victor HugOf — il fallait, disons-nous, un cadre artistique emprunté à la vie, aux mœurs ou à la nature dc!( belles contrées que baignent les Ilots bleus de la mer latine. C'est ce cadre que lui a donné un artiste connu par ses succès aux derniers Salons. M. Paul Maurou se révèle dans cette œuvre comme un aquafortiste des plus habiles, sachant faire jouer et vibrer sur la pierre des monuments la chaude lumière des pays du soleil.

Les portraits et eaux-fortes hors texte sont au nombre de vingt-deux. En outre, vingt-huit dessins oriktinaux forment autant d*en-tétes et de fins de chapitre des plus intéressants*

/ i*>' è^Oirsi^urs des Félibres s'adressent donc aussi bien aux lettres curieux des influences sociales J'une littérature, des transformations du langage ou vie \x *Ji\eur stes idionxes populaires qu^aux artistes et aux a'itsUeur^ Je la beauté extérieure des livres. Le ifujce de eeîui'vi» liiaiie à 5oo exemplaires numérote >» et do-t le nom de Tediteur garantit la parfaite

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exécution, ne peut manquer d'augmenter rapidement sa Taleur par la rareté.

Paris-Canard, par Charles Vimaitre. — Paris, Albert Savine, 1888. — Un vol. in-18. — Prix : 3 fr. 5o.

Volume curieux, plein des souvenirs piquants d'un journaliste de l'Empire qui s'est survécu. On voit défiler là, outre Girardin, gâte-sauce de génie dont M. Vimaître a été longtemps le premier marmiton, les silhouettes plus ou moins étudiées de Paul de Saint-Victor, Thiers, Castagnary, baron Brisse, Hector Pessard, Jules Vallès, Félix Pyat, Monselet, Mirés, Commerson, About, Marchai de Bussy, pour lequel M. Vimaître n'a pas les indulgences de M. Drumont, Pipe-en-Bois (Cavalier), Glatigny, Gill, Pilotell, Raoul Rigault, Etienne Arago, Havin, Victor Noir, Puissant, Francis Enne, Grégory Ganesco, Guyot-Montpayroux, Détroyat, Guillemot, Henri Rochefort, Zola, Tolaîn, Méry, Baudelaire, Ludovic Halévy, etc., etc., sans compter les croquis de personnages politiques ou financiers, les vues d'ensemble comme le chapitre sur la presse à l'époque de la Commune, et les descriptions d'antres littéraires comme le Rat mort et les cabinets de rédaction. Tout cela nous reporte dans un monde déjà lointain, et Ton &'étonne de le retrouver si vivant et si peuplé de nos propres contemporains, sans songer que nous-mêmes, pour la plupart, nous avons vécu et agi dans ce monde-là. Mais les temps sont changés, et les hommes des générations précédentes ont changé aussi et pris le ton et le tour d'esprit de la génération nouvelle. Ce qui fait l'originalité de M. Charles Vimaître, c'est qu'il est resté le même au milieu de cet universel changement. Il personnifie bien parmi nous le journalisme parisien de 1860 à 1870. Son livre est d'ailleurs écrit avec le sans-façon d'une nouvelle à la main de ces temps reculés. C'est ainsi que, parlant de certains individus enclins au mal, il dit que « leur morale est bornée au nord par la cour d'assises, au sud par la gendarmerie, au midi par la police correctionnelle ». Cette rose des vents à trois points cardinaux.' dont les deux derniers sont le même, ne laisse pas que d'6tre amusante. Mais on peut encore s'amuser autrement — et s'instruire — en lisant Paris-Canard. B.-H. G.

Ménage et finanoes de Voltaire, par Louis Nico- URDOT. Nouvelle édition. Deux vol. in-18 jésus. Paris, E. Dentu et C'% édit., 1887. — Prix : 7 francs.

Voici trente ans et plus que parut la première édition de cet ouvrage : M. Louis Nicolardot voulait prouver au nom de la raison, au nom de la science que Voltaire était avare et fripon. Il s'y croyait obligé pour avoir cité deux anecdotes « qui décèlent en lui des habitudes d'avarice et de friponnerie ». L'une est celle des bougies :

 Potsdam, Voltaire se faisait assurer deux bougies par jour, ainsi qu^une certaine quantité de sucre, de

café, de thé et de chocolat. Il faisait vendre les douze livres de bougie qu'on lui donnait par mois; et pour s'éclairer chez lui, il avait soin tous les soirs de revenir plusieurs fois dans son appartement, sous différents prétextes, et de s'assurer chaque fois de Tune des bougies allumées dans les salles de Tappartement du roi, et de n'en rapporter aucune.

L'autre est celle de cet habit que Voltaire emprunta pour porter un deuil de cour, qu'il fît ajuster à sa taille et rendit ainsi rétréci au prêteur.

Partant de là, M. Nicolardot fouilla toute la correspondance de Voltaire et de ses amis, tous ses livrets de comptes, ses actes de vente et d'achat, titres de propriété, etc., et comme il s'agissait de démontrer que le philosophe de Ferney était un fripon et un avare, de tourner dans le sens de cette démonstration tous les renseignements recueillis.

M. Nicolardot nous trace d'abord l'histoire de la fortune de Voltaire et nous le montre peu confiant avec ses débiteurs, prêtant à des taux exorbitants et idolâtrant les rentes viagères.

Sans entrer dans une discussion superflue, nous ferons remarquer seulement que ce n'est pas un crime d'aimer les rentes viagères, c'est une façon particulière de comprendre le placement, et quant au taux exorbitant, M. Nicolardot nous signale des prêts à 4 pour 100 consentis aux vassaux de Ferney et ajoute que le taux ordinaire de Voltaire chez les financiers était 5 pour 100. Ce n'est pas de quoi se scandaliser i II essayait de tirer, nous assure M. Nicolardot, un plus gros intérêt quand il faisait des avances aux princes. Ce n'est pas bien extraordinaire, car les affaires de ces princes qui empruntaient à Voltaire étaient assez dérangées et ne garantissaient guère un remboursement exact. Nous voyons, d'après M. Nicolardot lui-même, que le philosophe capitaliste était obligé de recourir aux supplications pour se faire restituer par portions les sommes prêtées.

Mais M. Nicolardot triomphe quand il peut imprimer que, dans une lettre de 1754, M. Dupont laisse entendre que Voltaire prêtait de l'argent à i5 ou 20 pour 100. M. Dupont le laisse entendre; pour M. Nicolardot, c'est le droit de l'affirmer.

Ce petit exemple est le type du procédé de M. Nicolardot. Il annonce d'abord une énormité imputée à Voltaire, et après analyse cela se réduit à une interprétation faite par M. Nicolardot de ce qu'un personnage assez obscur laisse entendre.

Le chapitre des dépenses de Voltaire est un réquisitoire contre la lésinerie du spirituel auteur; pourquoi ? Parce que Voltaire recherchait une résidence somptueuse au meilleur marché possible 1 Mais il n'eût pas été si spirituel s'il Teût cherchée au plus cher possible.

Si M. Nicolardot examine les libéralités de Voltaire^ il y découvre toujours un motif d'intérêt et même de cupidité. Ce lui est sujet d'étonnement et d'indigna-^ tionquele propriétaire de Ferney ne se soit précipité à son coffre-fort pour en tirer une forte somme chaque fois qu'un pauvre diable, auteur ou non, lui adressa une supplique4 Mais un homme qui a réussi

k fuir 0 fortune (Un% V»rt ou la liuératurc, ou au bartenu ou clnn» la rncJccine ne voit accablé de aollicitatlotm |»«f loun le» rate» de »a profetaion. Et i'il avait ta tmlvetii du vider ia bourie dan» leur poche, lui, le tmvHlIli'ur, riioinmc de talent, »e ruinerait pour enttricMilr Itf» pnroARCUX ou le» incapable».

M. Nicolafdot cite une lettre d'un »ieur de Bonneval iiulmt bien un complet chef-d'œuvre d'ingénieu»e nu'tulUlic. Kt cette autre d'une eapccc d'avocat nommé Mrtnnory qui )ure qu'il »era un aigle du barreau p\ frra un» fortune considérable ; mai», pour l'inatant, Il «ut aan» ilotniclle et «an» habit, d'où il conclut qu'il «ut nnturol que Voltaire lui procure l'un et l'autre.

Voliairo »e moque de ces quémandeur»; il peste lontio une Importunité, et il a de bonnes raison». Il A oté refait mainte» fol» ; il sait mdme que de» gen» Il qui il a prôté de l'argent ont écrit contre lui. Mais lo procède de M. NIcolardot est exqui» : quand il rccueille une insinuation contre Voltaire, elle se transforme tout do suite on certitude dans son esprit; quand 11 rencontre un démenti ou une accusation de Voltaire, il hausse le» épaule» en disant : « Quelle apparence que ce soit vrai ! »

Au dotncurant, M. Nicolardot n'a fabriqué qu'un pamphlet ; Tesprlt de parti lui a troublé l'esprit et ttAttt U dialectique. Mal» au moin» peut-on admettre •a bonne fol et surtout tenir compte du labeur considérable qu'il s*cst imposé pour un si mince résultai. U elle une foule de traits fort jolis, de lettres tiV» vurieuscs. Mais à quoi bon tant d'efTorts ? Quand \\ serait vrai que Voltaire a voulu créer autour de «on vhàieau, «ur son domaine une ville pour don- Wf?r une plus-value à ses terres ; quand il aurait es- M>« de ruiner le commerce de Genève en installant dt^» atelier» d'horlogerie dans ses maisons; quand il aurait doublé la valeur de son domaine ; quand il aurait eu pour moindre défaut de n'être point prétcur; quand enrtn il aurait eu toute sa vic^ comme l^assure M» Nicolardot, des maîtresses qui ne lui cov^laicnt rien; en quoi tout cela peut-il diminuer notre opinion ? Ce qui reste et ce qui compte de Voltaire, c'est sv^n esprit ei son influence sur la vie publique^ sur le* idées de son temps.

M. NicoUrvtvU a beau terminer son ouvrage par la citation d\ine stt^^phe de Victor Hugo qui houspille Voltaire, e« rappeler le mot d*un rédacteur du Siècle, que « l< châtiment de Voltaire, de cet homme d'esté ri t> v>^t dVir^ dc>-enu le dieu des imbéciles ». Ou^i^'^î'*^'^*'^^ v>u\ qui faisaient de Voluire un dieu ne \cu crtt l'^us de dieu ou tout l/homme est mon, hon eî^p^ »î *uTxu ; M. NicoUroot ne l'a pas tue,

O^OTy tt»<l. par El. Ci»rN Je !\\caie:r.2e française. \ n v.^^ iTï-12. Paris, H*caeae e: C ', éd::., 1SS7, —

la rî*i*"ri a scrrr.s r^rr-.-.t-î MCMccrr.iziûn avant . Kif ce vo:unîe eiî nar^, s-'-, a çzl'jt la ■•:>ie de Te- * :-..'c, lî a cïe pr.^e a. p^i.^s oe rtc^i-: .r îes Ic'ua::4tes :,'<:'.îcics. Ccœciooescr Gc-^ret >viic esî certAÎTîemcni \.n ôc^ mciijecr* ci*rrrfc|!cs ce Xt. Caro et ;:s

modèle de critique. L'agrément du style ne se sépare ^» de la valeur de» idées. Après avoir fait son profit de» analyse» substantielles, des discussions concises et nette», le lecteur revient sur les pages dé|à lues pour la satisfaction de retrouver la langue harmonieuse et ferme, élégante et précise que M. Caro emploie sans effort. De la première à la dernière page »e manifeste une admiration, et on peut le dire, une affection du critique pour son sujet qui se communique au lecteur. Toutefois cette admiration n'est pas aveugle, et cette affection ne tombe pas dans la partialité. Mais n'est-ce point une condition pour bien parler de l'œuvre que d'éprouver de la sympathie pour l'auteur ? N'est-ce point, surtout lorsqu'il s'agit d*un écrivain comme George Sand, une nécessité même, pour être capable de pénétrer dans ses vues, de s'identifier par instants à sa nature, à sas émotions, et de pouvoir ainsi expliquer les origines et les développements de l'œuvre par les mouvements de l'âme de l'auteur?

L'ouvrage se divise en cinq chapitres. Le premier retrace les années d'enfance et de jeunesse de George Sand; M. Caro y démêle les origines et la formation de son esprit. Le second est l'histoire de ses œuvres, fondée sur l'ordre et la succession psychologique de ses romans. La première période de sa vie littéraire, dit M. Caro, est toute au lyrisme spontané, personnel : elle commence en i832 avec Indiana et s'étend jusqu'en 1840, avec la Dernière Aldinù

La seconde période comprend les romans publiés de 1840 à 1848 environ; le système s'y fait jour et refoule l'émotion dans certaines limites. Les idées politiques, l'influence des doctrines socialistes y prennent une large part. Une troisième période embrasse les années pendant lesquelles M"* Sand est disputée au roman et en partie usurpée par des tentatives dramatiques, sans parler de la collaboration qu'elle donne momentanément aux Bulletins du ministère de Vintirieur, Puis elle revient entièrement au genre où elle excelle, et la longue série d'œuvres charmantes qu'elle produit prouve la fécondité et le renou-

! vellement de son esprit. Cette division des périodes .n'est pas sans intérêt, car elle correspond réellement à des états d^àme différents que M. Caro caractérise en maître psychologue.

Le chapitre où il décompose les sources de l'inspi-

' ration de George Sand est sans contredît le point capital de cette étude : « Dans le sens rigoureux du mot, il n'y a pas de doctrine chez M** Sand : c^est une imagination qui s^épanche en liberté, ce n^e&t

• pas une théorie qui se développe... trois sources d'inspiration semblent intarissables chez M** Sand : Tamour, la passion de rhumanite, le sentiment de la nature... Il semble, à Fen croire, que l'amour est l'un:qiie affaire de la vie, que la vie elle-même, c'est-àdire râci:on sous ses formes les p'us variées, n'ait pas d'auire ob-ci m d'autre emploi— 11 est presque r*in:cuc dcvcîr ac la %ie. M"» Sand tous Pexpli- -qucra cr. iis-ant qu'il \:cat de Dieu.^ Y céder, c'est faire acre pie; r resis:er serait un sacnlège: le blâ-

i nier dans le* auires iine irr.neîe. » .^ Mais le vice

CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS

secret de presque tous les amours dans M"* Sand, cVst ridéalité sensuelle... Une des conséquences de la ihéorie sur Torigine providentielle de la passion est cet axiome romanesque que Pamour égalise les rangs, a Toutefois n^est-ce pas forcer le sens des mots que de voir une théorie dans ces inspirations ardentes d'une sensibilité sans règles ? Jamais, dit M. Caro; on n'a porté une candeur plus éloquente dans le paradoxe, ni une loyauté plus enthousiaste dans l'erreur. »

Dans le chapitre suivant M. Caro examine quelle part George Sand fait à l'imagination et quelle part à Pobservation. On a souvent tranché la question d'un mot : « Idéaliste et romanesque, M""* Sand n'observe pas.B M. Caro la défend de ce reproche; et ce lui est l'occasion de noter en passant son sentiment sur ce qu'il appelle des « dynasties » littéraires, de Balzac aux Concourt et à Daudet, de Zola à Bourget et à Maupassant. Il prouve que George Sand savait voir et retracer exactemenrce qu'elle avait vu ; et non seulement la nature, les paysages qu'elle n'a jamais décrits de chic, mais de visu; mais aussi les êtres vivants, et tout leur entourage. « Elle est en même temps qu'une merveilleuse artiste d'inventions superbes une psychologue pénétrante dans presque toutes ses œuvres, dans certaines parties au moins. » M. Caro apporte les preuves à l'appui de son jugement. « Ce qui a donné le change, ajoute-t-il, sur l'absence prétendue de la faculté d'observation de George Sand, c'est qu'il arrive un moment, même dans ses plus belles fictions, où le romanesque s'introduit à forte dose dans le roman, l'absorbe tout entier et efface tout le reste. Le romanesque, c'est l'exaltation dans la chimère; il marque l'âge d'une génération et la date d'un livre ; il se reconnaît à la manière d'aimer (surtout à la façon de dire qu'on aime), à la manière de concevoir et d'imaginer les événements, à la manière plus ou moins agitée et surexcitée d'écrire. » Et le critique avance que l'on pourrait, dans la plupart des romans de George Sand, fixer les proportions variables de ces deux éléments qu'elle emploie : le chimérique poussé à l'outrance, et le réel finement observé. « C'est là, ajoute-t-il, que se révélerait le grand défaut de cette belle imagination créatrice. Elle ne sait pas composer une œuvre; elle ne sait y conserver ni l'unité du sujet, qui change souvent, ni l'unité de ton dans les caractères, qui s'altèrent sans cesse. Elle n'a d'avance arrêté ni le but ni les proportions... De là ce contraste saillant dans ses œuvres : l'entrain, la fougue, les merveilleux préludes, le commencement enchanteur de presque toutes ses fictions, des plus belles ; puis, à un certain moment, il se produit une sorte de fatigue. La richesse des développements devient de la prolixité, le récit se traîne en méandres inutiles; le style aussi se lasse et se néglige. Et cependant il faut bien finir. On finit, mais c'est une fin de raison, non d'inspiration. »

Son style mériterait une étude à part, a Dès le début, sa langue était formée, déjà ample et souple, pleine de mouvement et de feu. Le long travail d'une vie littéraire ne fit que la développer; il ne la créa

BIBL. MOD. — Z

pas. George Sand écrivait en prose comme Lamartine en vers; c'était pour tous les deux une sorte de fonction de la vie; ils la remplissaient sans l'avoir étudiée... Ni l'un ni l'autre ne furent des artistes de travail et de volonté; ils furent des artistes de nature; ils étaient nés grands écrivains, ils l'étaient dès la première page. »

M. Caro examine les destins du roman dans la société contemporaine, et il écrit sur ce sujet quelques pages d'une savante et curieuse analyse. En ce qui concerne les romans de M"" Sand en particulier, il conclut qu'on y reviendra. « Elle attirera de nouveau les générations nouvelles par l'éclat de sa poésie. • Elle les consolera de l'excès et du débordement du naturalisme contemporain.

Le dernier chapitre représente la vie intime de George Sand à Nohant. Il est plein de charme et de délicatesse, et l'on est heureux de voir quel hommage distingué sait rendre cet esprit si poli, si fin, si cultivé, si élégant, qui fut M. Caro à cette femme de grande bonté et de grand talent qui fut George Sand.

Les Seorets de l'amour conjugal. Guide des gens mariés, peir \t D* Morigny. Un vol. in-i8 Jésus. Paris, 1888. Arnould. — Prix : 3 fr. 5o.

Rien de neuf dans ce volume, dont le titre a le tort de tendre une amorce à la curiosité des jeunes gens candides. Les intentions de l'auteur sont, il faut le dire tout de suite, beaucoup meilleures. Il s'adresse sérieusement aux gens mariés, leur donne de bons conseils, les encourage à ne point esquiver les e£fets naturels du rapprochement conjugal, et il appelle à la rescousse pour les persuader des dangers physiques des pratiques immorales le D' Bergeret et ses ouvrages sur les Fraudes dans l'accomplissement des fonctions génératrices, Michelet et ses livres mysticoérotiques la Femme et l'Amour^ et même le physiologiste italien Mantegezza, depuis peu en faveur dans la librairie française. Dans les Secrets de Vamour conjugal y M. Morigny expose les règles de l'hygiène de la grossesse et de l'allaitement, et en ce qui concerne l'accouchement se prononce en faveur du secours de la sage-femme ; il reconnaît la nécessité du divorce, et pour être complet indique même la durée du deuil qu'impose le veuvage. Toutefois, déclare-t-il, « les signes extérieurs ne signifient rien, et les regrets ne se mesurent pas à la longueur d'un voile. Que de femmes ont oublié depuis longtemps le défunt, alors qu'elles s'habillent encore de vêtements noirs ! •

Au demeurant, ce volume renferme des renseignements qu'on retrouve partout : autant vaut, quand on les ignore, les prendre là qu'ailleurs. pz.

Lb LIVRE

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Cli#Taiiohées poétiques sur Pégase, par Jules NoLLl^e DE NoouwEz. Recueil d'odes, d*épttres, de fables, de satires, de sonnets, etc. Paris, E. Pion, Nourritci C'% 1887; un vol. in-iS. — Prix : 3 francs.

LV/c.dutitredece recueil de vers cache, entre autres choses, une préface. Cest dommage, à mon avis. Car, si les vers sont presque partout agréables, souvent spirituels, et quelquefois émus et inspirés dans leur négligence, — qualités qu'il est toujours agréable de découvrir et de proclamer, — la préface est, à mon goût du moins', un assez chétif morceau. M. Jules Nollée de Noduwez, pour qui Alphonse Karr est une autorité sans réplique, un critique dont les jugements valent des arrêts de cour de cassation, est d'avis que la rime n'a dans les vers français qu'une importance secondaire, que le hiatus n'est une faute que lorsqu'il est désagréable à celui qui le commet, et qu'enfin le poète « ne vit guère que de sentiments, d'émotions, de passion ». J'entends bien que c'est la poésie qu'il a voulu dire. Là-dessus il rompt quelques lances contre MM. Leconte de Lisle et Théodore de Banville, dont l'armure est à l'épreuve d'armes mieux trempées; il fait son tour de remerciements à la presse pour les articles consacrés à ses publications précédentes, tout comme le pourrait faire un abonné de l'Argus; il explique le titre qu'il a choisi en ces termes limpides : « Mon titre ne porte que sur le cheval, non sur celui qui le monte », et en avant les chevauchées 1 Ce sont, la plupart, de jolis vers de société, des élégies qui font songer à Lamartine avec un regret, des fables qu'on voudrait que La Fontaine eût mises en vers, des satires où Boileau se mâtine de Gilbert, des épîtres où cher rime avec chercher, et autres élucubrations pour lesquelles l'indulgence est d'autant plus de mise que leur auteur se donne le ridicule de se poser en juge sévère et en barde inspiré.

Gaati et Tersioni di Oiaoomo Leopardi, publicattcon numerose varianti di su gli autograti recanatcsi, da Camillo Antona Tkaversi. Città di Castallo, S. Lapi, 1887. Un vol. in-ia. — Prix: 5 francs.

L'auteur a eu Poccasion de copier dans la famille Leopardi tous les manuscrits autographes ou écrits par la comtesse Paoltna des œuvres de Leopardi, qui y sont conserves avec un soin jaloux. Ces manuscrits comprennent : la traduction du premier livre de Pi)dysste; la traduction du second livre de i'ÉnéUey avec préambule au lecteur; V Hymne à Neptune, avec

les notes ; le poème sur le Monument du Dante qui se prépare à Florence; le poème A Angelo Mai; le Soir du jour de féte^ idylle ; l'idylle A la Lune; la Lune ou la Mémoire; le Songe; l'idylle aussi intitulée le Songe; Imitation ; le Chant par une dame malade d'une maladie longue et mortelle; le Souvenir, idylle. Ces quatorze morceaux, dont plusieurs ont une grande importance dans l'œuvre du poète, sont reproduits avec de nombreuses variantes, toujours d'un grand intérêt lorsqu'il s'agit d'étudier un écrivain de cette .valeur.

L'éditeur, M. Camillo Antona Travers!, fait précéder cette publication d'une savante introduction, où l'admiration et l'amour pour Leopardi éclatent à chaque ligne. Il indique d'autres bibliothèques qui doivent, d'après lui, contenir d'autres manuscrits de son poète, et il ne s'arrêtera certainement pas dans ses recherches avant d'en avoir obtenu l'accès. Dans son esprit, le volume aujourd'hui publié sera conlme une préface à l'édition critique qu'il prépare, et dont une partie est déjà sous presse, de toutes les poésies de Leopardi, collationnées sur tous les imprimés et tous les manuscrits connus. Le monument a été entrepris par des mains zélées et dignes, et l'on ne peut qu'en souhaiter le prompt achèvement.

Le Missel, par Raoul Pascalis. Paris, Alphonse Lemerre, 1887. Un vol, in- 18. — Prix: 3 francs*

L'auteur « offre en pensée ces pages de dévotion mystique comme un encens pieux et discret de sympathie élective .... à quelques-uns... à si peu! aux poètes néo-platoniciens, frères en idéal et en poésie, aux initiés-voyants de l'art symbolique ». Je ne dois pas être parmi ce peu-là. Je me fais malaisément l'idée de ce qu'est un « poète néo-platonicien » et encore moins — je ne m'en fais pas du tout l'idée — de ce qu'est un « initié-voyant de l'art symbolique ». Quoi qu'il en soit, je suis heureux de sentir le talent, l'inspiration, la sincérité d'impression sans le cherché et le raffiné de la forme, qui caractérisent les vers de M. Raoul Pascalis. Je ne l'admire guère, il est vrai, quand il écrit des choses comme celles-ci;

Quelle neige magique et quels Ifs enchanteurs, Fleuris sur quelle cime aux froideurs boréennes. Pétrissent le Paros de tes chairs lyléennes Et t'amalgament dans une entité d'accords !

Mais voici qui donne mieux sa véritable note :

Mon flme est une église où montent dans les soirs Les oraisons d'amour et les tendres cantiques. Où brûlent des parfums endormeurs et mystiques Balancés dans le vol léger des encensoirs.

Ou encore, dans l'hymne qu'il consacre à la gloire de son adorée madone :

Ton sein veine d'azur, où le désir vient battre. Ton sein est le revers d'une coupe d'albàtre Par le burin des Dieux finement ciselé. Au lait des voluptés virginales gonflé,

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

Il est l'encbaristiqne et Mcro-saint ciboire

Où mon rêve assoiffé de ton être vient ivoire

Et puiser comme un peu de ta suavité.

Il est le globe au fin tissu pâle et lacté

Qae brode le fil bien de ton sang, et qu'incruste

Le rubis de ton cœur, — merveille de ton buste !

Je serait désolé — et étonné — que la madone, la vierge divine à qui M. Raoul Pascalis adresse des cantiques, et dévotieusement consacre un poétique Missel, ne fût pas une femme, et une femme moins mystique que le poème où elle est chantée.

lies Lys noirs, par Albbr Shonnby.

Paris, Georges Carré, 1888. Un vol.

Ce n^est point un faiseur de vers ordinaires qui peut écrire ce qui suit :

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