‹ Le livre (volume 5)Chapitre 10 sur 173 · AURORE · texte numérisé non relu

AURORE

Comme un Gaulois blessé, l'héroïque soleil Déchirait de ses mains sa plaie éblouissante. Et les flots de son sang, plein de joie et vermeil, Ruisselaient et riaient sur la terre vivante.

Ivre de son courage et de sa pureté, Tu bavais avec moi les rayons de sa vie, Et ta m'environnais de gloire, ô ma beauté, Pareille au matin d'or en ta grftce hardie !

Le soufSe virginal et tout-puissant des cieux Noas portait les parfums des forêts et des plaines. Et des frissons d'espoir couraient, forts et joyeux, Des brins d'herbe tremblants aux planètes lointaines,

Comme si la nature, admirant notre cœur. Imitait ses élans, et pleine de notre flme, Frissonnait tout entière au vent de mon bonheur, Comme au vent du matin une riche oriflamme.

Mais ce poète est hanté d'idées politico-sociales et historico-mystiques qui lui font adresser à PAnté- Christ des strophes intitulées Sorath, où il annonce, " apparaissant au rouge ciel », le Messie qui

Viendra réaliser pour jamais sur la terre, Par concentration des forces du mystère, L'Église immuable et l'empire universel.

Ces idées lui font chanter, en face des lis blancs qui «sont la foi », les lis noirs, qui sont « l'absolu », et qui croissent « au cerveau du grand Hiérophante ». Elles lui dictent cette affirmation superbe :

J'ai creusé hardiment les arcanes anciens. Et les lois du salut social, je les tiens.

Elles Pentraînent à des hauteurs de langage dont récole de la déliquescence s'était jusqu'ici réservé le monopole :

Tu sentiras ton cœur trembler un vague efi'roi De ce triste regard et ce front de lumière.

Elles le poussent invinciblement enfin — car il est franc jusqu'envers lui-même — à cet aveu qui me dispense de conclure :

J'ai vécu d'une haute et superbe chimère; Moins que l'abaissement la folie est amère.

Merlin, poème breton, par Louise d'Isolb. Deuxième édition, revue et corrigée, avec une préface de Louis Fréchette. Paris, Alphonse Lemerre, 1887. Un vol. in-i2.

Ce poème breton est présenté au lecteur par un littérateur canadien, M. Louis Fréchette, car « les Canadiens sont un peu fils de Bretons ». Ils sont, en tout cas, Français d^origine et de cœur, comme les Bretons le sont de fait. Les vers que M. Louis Fréchette patronnent méritent, sans doute, son patronage. On éprouve en les lisant un double charme : « Celui d'une antique légende druidique racontée avec un accent de modernité toute parisienne... C'est vif et léger comme une ritournelle d'Offenbach et attendrissant comme ces naïves mélodies dont la note simple et touchante a si délicieusement bercé notre enfance. C'est attrayant même dans la bizarrerie de l'ensemble, dans l'agencement un peu pêle-môle des détails. » Je m'en rapporte au jugement de M. Fréchette et conseille au lecteur de le contrôler par luimême. Une longue note « à lire pour l'intelligence du poème » a été judicieusement placée au seuil de l'œuvre par l'auteur pour en expliquer les obscurités et les lacunes apparentes, a Les landes bretonnes, dit M*"* Louise d'Isolé, ne savent que rougir leurs bruyères, que dorer leurs genêts. Elles écoutent les échos qui vibrent à Thorizon, comme elles entendent l'airain de leurs cloches, sans demander qui produit les sons, sans regarder d'où viennent les chants. À l'oiseau qui traverse leur immensité, elles ne disent jamais : « Où vas-tu ? » — Imitant une si louable discrétion, je me garderai bien de demander à l'auteur autre chose que ce qu'elle nous dit spontanément, et j'y trouve, je le déclare, amplement de quoi me contenter.

HISTOIRE

— Chronologie — Documents — Mémoires —

L'homme avant Thistoire, par Ch. Debierre, professeur agrégé à la faculté de médecine de Lyon; avec 84 figures intercalées dans le texte. Un vol. in- 16 de la Bibliothèque scientifique contemporaine. Paris, J.-B. BaiUière et fils, 1888.— Prix : 3 fr. 5o.

Nous savons des esprits qui, attachés à telle ou telle religion positive, reprochent à la science de tâcher à séparer les a enseignements * de la religion; mais combien de ceux qui s'adonnent aux recherches scientifiques — nous ne parlons pas de ceux qui, sans s^ adonner, sans autrement s'y intéresser, se contentent d'en célébrer les résultats — entendent tout comme les esprits que nous avons dits les mots science et religion, en font deux sortes de philosophies dogmatiques ! Ceux-là voudraient que l'une de ces deux philosophies fût complètement subordonnée à l'autre, et ceux-ci opposent l'une, la vraie, à l'autre, qui est la fausse. M. Debierre taille certain récit de la Genèse; il prend bien son temps. Le plus fâcheux, à notre sens du moins, est qu'il témoigne, ce faisant, d'une mentalité toute regrettable, à notre sens encore.

M. Debierre, qui ne sait pas douter — disons vite ce dont nous l'incriminons — manque absolument de Tesprit critique.

Il en manque lorsque, s'en tenant à l'exposition pure et simple des explications fournies quant à la formation de la croûte terrestre, quant à la nature et à l'origine de l'homme, il tranche d'un mot les diverses questions. Celles des hypothèses qu'il admet ne sont pas pour lui des hypothèses; si dans les solutions des problèmes posés il trouve la preuve de la nécessité de l'évolution, il ne se demande point si ces deux idées de nécessité et d'évolution n'ont pas été d'abord par lui insérées dans les données; mais laissons cela. Différentes théories ont été émises, soutenues par des intelligences qui tiennent d'ailleurs ou tiennent pour la doctrine chère à notre auteur, et notre auteur ne les discute pas. Celle-ci, déclare-t-il, est à accepter, et celle-là, il la faut rejeter.

Il manque de l'esprit critique encore quand, sortant du domaine de la préhistoire, — et il n'avait pas à en sortir — il induit, induit, et ne trouve que l'intérêt pour fondement de la morale; que la crainte, la crainte la plus chimérique, comme commencement de la religion. Toutes les questions psychologiques, esthétiques, sociales, il les résout avec une aisance qui ne laisse pas mesurer la somme de travail dépensée à les étudier. C'est que Tétude n'est pas nécessaire à qui possède les premières vérités, à qui

connaît par avance les grandes lois régissant l'ensemble des choses; l'esprit d'examen serait nuisible, et il faut se garder de trop approfondir : les faits généraux vérifient .les grandes lois préconçues, et les faits généraux expliquent les faits particuliers.

Nous venons d'exprimer en toute franchise le déplaisir que nous avons ressenti à trouver dans le livre de M. Debierre les marques d'un dogmatisme assez étroit; disons, par contre, les qualités que son livre laisse paraître. Son défaut d'esprit l'a servi en quelque manière, et en trois cents pages, sans fatigue pour les lecteurs — nous souhaitons seulement qu'ils soient, eux, disposés à la controverse, — il a pu rapporter tout ce qui a été fait en géologie, en ethnologie, en archéologie; toutes les théories ou explications, ou essais de chronologie, sont par lui reproduites rapidement et dans un ordre excellent; il n'a rien omis non plus des interprétations auxquelles ont donné lieu certaines trouvailles.

Neuf chapitres : les terrains et âges tertiaires ; les terrains et âges quaternaires; chronologie paléontologique, chronologie archéologique; l'homme tertiaire et l'homme quaternaire ; l'âge de la pierre taillée et l'âge de la pierre polie; l'âge du bronze et l'âge du fer; puis les questions d'origine, bimanes et quadrumanes; le monogénisme et le polygénisme. Le livre se ferme sur cette phrase : « Si la réalité visible et tangible rappelle à l'homme qu'il se rattache au reste des animaux, elle lui rappelle aussi qu'il doit se dire avec orgueil que ce qu'il est, il le doit à luimême, consolante pensée qui est à la fois une satisfaction et un espoir. » Sous la plume d'un déterministe, d'un évolutionniste, la phrase peut étonner. Qu'importe t Nous considérons le livre comme un résumé, comme l'exposé de théories intéressantes; l'exposé est partiel, qu'importe encore? nous le recommandons parce qu'il est assez complet et parce qu'il est très clair. f. g.

Mémoires du général Dirk van Hogendorp,

comte de l'Empire, etc., publiés par son petit-fils M. le comte D.-C.-A. van Hogendorp. La Haye, Martinus NijhoflF, et Paris, G. Pedone-Lauriel, 1887. Un vol. in-8*.

Dans ses Souvenirs d'un aveugle, Jacques Arago raconte la rencontre qu'il fit, en des circonstances émouvantes, d'un vieux général de l'Empire, en une solitude brésilienne, faisant du vin d'oranges et récoltant des bananes et du café, mais n'ayant pas un morceau de pain à lui offrir. C'était le général Hogen-

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dorp, aide de camp de l'empereur, gouverneur de Hambourg, à qui Napoléon, dans son testament de Sainte-Hélène, léguait cent mille francs. Le général confia à Arago ses Mémoires, que celui-ci ne s'engageait à publier qu'à une certaine condition et qu'en fait il ne publia point. Un autre manuscrit, envoyé en Europe après la mort du général Dirk van Hogendorp, est publié aujourd'hui par les soins du petitfils 'du général. Ces Mémoires, tout en n'ayant que la prétention de raconter véridiquement la vie de l'auteur, renferme des détails historiques ^portants et parfois inattendus sur les affaires et les gens de l'époque (1761-1814). Hogendorp avait, dans son jeune âge, servi sous le grand Frédéric; plus tard, il fut ministre de la guerre en Hollande, sous le roi Louis, et enfin il s'attacha fidèlement à la France et à l'empereur. Après les Cent-Jours, il resta encore quelques années à Paris, où il publia (1817) un mémoire intitulé : Du système colonial de la France sous le rapport de la politique et du commerce; puis il se retira au Brésil, où il s'occupa de travaux agricoles et vécut dans les conditions que nous avons dites. Il y mourut le 29 octobre 1822.

On trouvera dans ces mémoires des vues sinon nouvelles, du moins supputées sur des arguments nouveaux, sur la politique de Napoléon et particulièrement sur ses relations avec ses frères. On y trouve aussi des appréciations sévères sur certains actes et sur certains hommes, surtout sur Davout, prince d'Eckmûhl. La lecture en est attachante, bien que la rédaction soit celle d'un soldat et non d'un homme de plume, et je n'hésite pas à dire que cette publication contribue à faire mieux connaître la période héroïque de notre histoire contemporaine.

Les ancêtres de nos animaux dans les temps géologiques, par Albert Gaudry, membre de rinstitut, professeur de paléontologie au Muséum d*histoire naturelle. Avec 4g figures intercalées dans le texte. Paris, J.-B. Baillière et tils, 1888. Un vol. in-i6. — Prix : 3 fr. 5o.

M. Albert Gaudry, après avoir exposé dans de savantes monographies les résultats de ses belles recherches sur les animaux fossiles découverts par lui à Pikermi et à Mont-Leberon, a eu Theureuse pensée de présenter sous une forme moins technique et plus attrayante ses idées sur les enchaînements du monde animal. Il nous fait assister au spectacle delà nature pendant les âges géologiques; il nous montre les grands mammifères éteints qui peuplaient les paysages primitifs et qui, transformés par une lente évolution, sont devenus nos commensaux et nos serviteurs. Un côté très original de l'esprit de M. Albert Gaudry, c'est que la science, loin d'ébranler pour loi la doctrine des causes finales et la croyance en la Providence, lui fournit des arguments nouveaux et inattendus, et qu'il voit dans les théories de Darwin, dont il est l'adepte et l'admirateur, l'explication du plan formé par le Créateur. Je ne discute pas ici des questions de cette nature : elles sont trop discutables

pour une Revue comme la nôtre". Mais c'est là une manière de voir qui, venant d'un savant de premier ordre, mérite d'être signalée, étant faite pour exciter également la sympathie des uns et la curiosité des autres.

Histoire du peuple dlsraël, par Ernest Renan, membre de l'Institut, professeur au Collège de France. Tome premier. Paris, Calmann Lévy, 1887. Un vol. in-8*.

Le premier volume de V Histoire du peuple d?ls' raël, que M. E. Renan nous promet depuis bien des années déjà, s'arrête à David, roi de Jérusalem, et, outre une préface plus qu'intéressante, piquante par endroits, contient deux livres : le premier suivant les Beni-Israël à l'état nomade jusqu'à leur établissement dans le pays de Chanaan ; le second étudiant les Beni-Israël à l'état de tribus fixées, depuis l'occupation du pays de Chanaan jusqu'à rétablissement définitif de la royauté de David. C'est le complément de VHistoire des origines du christianisme, conçue par Fauteur depuis plus de quarante ans et dont toutes les autres parties ont été successivement édifiées, on sait avec quelle érudition, quel charme et quel éclat. Ce complément, comme il arrive parfois, est une préface ou, du moins, une introduction, a Les origines du christianisme remontent aux grands prophètes qui ont introduit la morale dans la religion, vers 85o avant Jésus-Christ ; le prophétisme du XIX* siècle a lui-même sa racine dans l'antique idéal de la vie patriarcale... qui avait été une réalité dans un passé lointain de la tribu Israélite. » Après avoir expliqué pourquoi, dans son désir de tracer les grandes parties de son œuvre de manière à ne pas se laisser surprendre par le temps, il a remis à la fin ce qui est logiquement au commencement, M. Renan nous donne à la fois une promesse et un espoir. « A l'heure qu'il est, dit-il, la rédaction de ce grand travail est arrêtée jusqu'à l'époque d'Esdras, c*est-àdire jusqu'à la constitution définitive du judaïsme. Si je venais à mourir, on pourrait publier cet ensemble, qui formerait trois volumes. Seulement, les deux derniers volumes n'auraient pas le degré de maturité de celui-ci. Si je vis, le second volume paraîtra dans un an ; le troisième dans deux ans. Au cas où après cela j'aurais encore de la force, je ferais en un volume Thistoire du temps des Asmonéens. Ainsi je rejoindrais la Vie de Jésus et j^aurais tout à fait achevé le cycle que j'ai voulu parcourir. » Il faut croire que ce grand ouvrier achèvera son œuvre et qu*il lui sera donné d'enchaîner jusqu'au dernier chaînon la suite subtile de ses savantes hypothèses avant d'aller là où toutes les notions de la vie future deviennent certitude ou néant.

M. Renan avertit les gens avec une honnêteté qui ne laisse à personne le droit de lui faire un crime de son dilettantisme de croyant sceptique, a Malgré les efforts qu'on a faits, dit-il, pour ne pas sacrifier en ce livre l'admiration à la critique et conserver au doute ses droits, on sait bien que l'histoire d*Is-

raël, ainsi écrite, mécontentera deux classes de personnes. D*abord les Israélites exaltés qui veulent tout ou rien et ne sont contents que si on présente le caractère et le rôle d^Israël sur le ton d'une constante apologie... Cette histoire mécontentera également les esprits étroits à la française, qui n'admettent pas qu'on fasse l'histoire de temps sur lesquels on n'a pas à raconter une série de faits matériels certains. Des faits de ce genre, il n'y en a point dans l'histoire d'Israël avant David. » Mais, ajoute-t-il avec une puissance d'assertion qui, pour ne pas lui être habituelle, n'en a que plus d'autorité, « le fait est que, sur des époques antérieures à l'histoire proprement dite, on peut encore savoir beaucoup de choses ». Le correctif, d'ailleurs, ne tarde pas à se montrer. « 11 ne s'agit pas, en de pareilles histoires, de savoir comment les choses se sont passées; il s'agit de se figurer les diverses manières dont elles ont pu se passer. » Pour ce qui est du jugement sur les hommes, «toute phrase doit être accompagnée d'un peut-être. Je crois faire, dit M. Renan, un usage suffisant de cette particule. Si on n*en trouve pas assez, qu'on en suppose les marges semées à profusion. On aura alors la mesure exacte de ma pensée. • Cela nous trouble un peu lorsque M. Renan nous présente des portraits à physionomie tranchée, comme celvi du brigand David, par exemple.

Quoi qu'il en soit des doutes qui hantent son esprit lucide et subtil, et qu'il sait si bien faire passer dans l'esprit du lecteur, il réclame pour le présent volume comme pour la Vie de Jésus a un peu de l'indulgence qu'on a coutume d'accorder aux voyants et dont les voyants ont besoin. Même (c'est ainsi qu'il conclut sa préface), quand j'aurais mal conjecturé sur quelques points, je suis sûr d'avoir bien compris dans son ensemble Pœuvre unique que le souffle de Dieu, c'est-à-dire l'âme du monde, a réalisée par Israël. »

Le lecteur, charmé par l'art avec lequel l'auteur met en œuvre son érudition, et entraîné par le mouvement et la souplesse d'une pensée à la fois ondoyante et claire, ne demandera pas mieux que de

partager cette assurance, tout en admirant les connaissances si spéciales et si étendues de l'historienphilosophe, et l'incomparable talent de l'écrivain.

Notes pour servir à l'histoire de la gaerre de 1870, par Alfred Darimon, ancien député de la Seifie. Un vol. in-i2. Paria, OllendorfT^ i88& —

Les notes que publie un des anciens Cinq ont trait plutôt aux derniers jours de l'Empire qu'à la guerre proprement dite. Elles donnent sur les causes qui ont amené la lutte quelques détails peu connus et sans doute inédits ; mais elles ne parlent en aucune façon des événements militaires de la campagne. Il n'en est pas moins intéressant de trouver sous la plume de l'ancien député de l'opposition rallié à l'empereur quelques faits intimes que la nouvelle situation politique de M. Darimon le mettait à même de connaître tout particulièrement. De tels souvenirs sont toujours utiles à consulter; ils sont pour les historiens futurs de précieux renseignements, en même temps qu'ils font pénétrer le public dans les coulisses du grand drame qui va s'exécuter. On ne trouvera pas dans ces notes de récit suivi. Elles ont été recueillies au hasard des confidences, des observations que l'auteur a pu faire et des documents qui ont passé sous ses yeux.

Voici, du reste, les principaux événements sur lesquels M. Darimon s'est étendu : la mission du général Lebrun à Vienne ; — la maladie de l'empereur; — la candidature HohenzoUern ; — la déclaration du 6 juillet; — la demande de garantie; — l'interpellation Duvernois ; — la crise ministérielle ; — l'incident d'Ems; — le télégramme de M. de Bismarck; — la séance du i5 juillet; — l'opinion du prince Napoléon;— les projets d'alliance; — la préparation de la guerre; — l'emprunt; — les premières défaites; — la chute du ministère du 2 janvier; — la mission du prince Napoléon; — les indiscrétions des journaux; la régence; — le câble électrique; — le 4 septembre.

Le Cabinet des antiques à la Bibliothèque nationale, par Ernest Babelon. — Un vol. in«folio, avec planches, i'* livraison.

Dans un autre ordre d'idées, mais dans le même domaine artistique où elle aime à se maintenir, la librairie A. Lévy, coulumière du fait, publie un autre ouvrage d'une beauté impeccable, car il reproduit d'une façon parfaite les beautés suprêmes de l'art antique.

Les premières collections d'antiquités se formèrent au moyen âge dans les sacristies des églises, mais on donna, soit par ignorance, soit par parti pris, de fausses attributions religieuses aux objets de provenance le plus visiblement païenne. Charlemagne, qui ât un voyage en Orient — voyage imaginaire conservé pieusement dans la mémoire des siècles qui le suivirent, — en rapporta une telle quantité de joyaux, de gemmes et d*objets précieux que tous lui furent attribués. Sans remonter aussi haut, c'est à Charles IX

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qoe nous devoDS la formation du cabinet des antiques, qu'il installa au Louvre. Les Valois étaient croeU, mais ils aimaient les arts. Henri IV transporta la collection à Fontainebleau pour la mettre mieux à Tabri des dangers de la guerre qu'il redoutait par expérience. Il se plaisait à Penrichfr, quand il fut frappé et mourut trop tôt pour ce musée comme pour la France, sans transmettre ses goûts à Louis XIII.

Mais Gaston d'Orléans reprit pour son compte la tradition et, en 1660, il légua à son neveu Louis XIV les antiquités merveilleuses et innombrables qu*il avait réunies dans son château de Blois et dans son palais du Luxembourg. Léguer au roi, léguer à l'Institut ou léguer à la France, maintenant c'est tout un : ces habitudes sont de tradition dans la maison d'Orléans, et le mérite est moins de donner, quiconque possède pouvant le faire, que d'avoir su réunir, ce qui n'est le propre que des délicats.

La collection royale devint alors si importante et si riche qu'un logement spécial, récemment aménagé et décoré, lui fut donné au Louvre sous la garde du savant abbé Bruneau.

En 1666, après la mort tragique de Bruneau, la collection fut transportée du Louvre à la rue Vivienne, près « du logis de M. de Colbert n où se trouvait déjà la Bibliothèque.

Autre déménagement en 1684, ^^^^^^ ^^^* pour Versailles, Louvois voulant donner au roi le plaisir d'avoir sous la main ces médailles et objets qu'il aimait i toucher. Le goût de Louis XIV fut d'ailleurs utile à la collection, qui s'enrichit de nombreuses acquisitions sous son rçgne et aussi sous la Régence.

En 1741, le nouveau conservateur, Claude Gros de Boze, ramena à Paris le musée voyageur et l'installa dans les appartements de la marquise de Lambert, situés sur les arcades qui couvraient alors la rue Colbert du côté de la rue Richelieu. Cette installation fut magnifiquement organisée : Natoire, Vanloo décorèrent les plafonds, et les plus habiles ciseleurs de l'époque sculptèrent les ors des médailliers. Les acquisitions et les dons continuèrent. En 1765, le comte de Caylus offrit au roi sa collection célèbre, dont il avait publié lui-même le catalogue.

L'époque révolutionnaire, si fatale à l'art partout ailleurs, est particulièrement profitable au cabinet des antiques. Par suite de la déclaration de l'Assemblée législative d'octobre 1790, tous les biens de l'Église devinrent propriété nationale. Combien d'objets précieux furent dispersés I Mais beaucoup aussi entrèrent, pour n'en plus sortir, dans divers musées publics et notamment rue Colbert; en livrant à rAssemblée nationale les clefs du trésor de la Sainte- Chapelle, Louis XVI demanda lui-même que le fameux camée de Tibère fut conservé au cabinet des médailles, et Ton fit heureusement droit à sa requête.

L'abbé Barthélémy, le vénérable ei savant auteur du Voyage du jeune Anacharsis, défendit pendant les jours sombres de la Convention le trésor dont il avait la garde et qui était sacré. Il mourut sur la brèche de fatigue et de chagrin, mais après avoir tout protégé.

Les conquêtes de l'Empire firent affluer dans notre collection nationale les trésors de l'étranger, dont les plus importants furent sans doute restitués en i8i5, mais dont nombre restèrent. L'empereur d'ailleurs fit chercher et réunir de tous côtés ces témoins des gloires antiques qui lui rappelaient la sienne. Sous la Restauration, les réunions et les acquisitions continuèrent, notamment, en i83o, celle du célèbre trésor de Bernay.

En 1862, le duc de Luynes fit don au cabinet des antiques de son incomparable collection, qui dépassait de beaucoup celle du comte de Caylus et de Gaston d'Orléans. Jamais legs de telle valeur n'avait encore été fait, et si noblement. Du coup, comme le voulait le duc de Luynes, le cabinet des antiques et des médailles ne craignait plus de rival dans le monde.

Mais cette donation rendit trop étroites les salles cependant si belles et si commodes des arcades Colbert. II fallut déménager encore, ce qui se fit en i865.

Depuis, les anciens appartements &q la marquise de Lambert ont entièrement disparu, pour le deuil de l'art, et il n'en reste que l'eau-forte gravée en tête de cet ouvrage.

Aujourd'hui, à peu près entre la rue des Petits- Champs et la place Louvois, s'ouvre, ou plutôt se tient fermée, une porte bâtarde qui semble être l'entrée d'une prison dépendant du poste de police voisin. C'est l'entrée honteuse du domicile actuel du cabinet des antiques; l'escalier est digne de la porte, et si les salles sont assez claires, l'ensemble constitue une installation médiocre, indigne des incomparables collections que la France semble cacher comme une pauvresse qui dissimulerait un bijou, alors qu'elle devrait les étaler avec un légitime orgueil. En 1872, on sut trouver, après nos désastres, 200,000 francs pour acheter les monnaies gauloises de Saulces; trouvera>t-on enfin de nos jours, bien que les savants soient généralement de médiocres courtiers d'élection, les sommes nécessaires pour terminer l'installation de notre grande bibliothèque et de ses annexes aussi riches qu'elle-même?

Telle est, rapidement faite, l'analyse de la sobre et savante préface que M. Ernest Babelon a placée en tête du bel ouvrage dont il commence la publication.

Le reste de cette première livraison est formé de vingt grandes planches, accompagnées chacune d'une notice rédigée avec ce souci de l'exactitude et de la vérité qui est le propre de la science moderne.

Sauf peut-être quelques dessins à la plume reproduits en creux pour leur donner un faux air d'eauxfortes, ces planches sont d'une exécution parfaite. Il faut en vérité admirer les ressources de l'héliogravure moderne. Voici la planche 1 1, qui représente un bas-relief de Mino da Fiesole : que vaut ce morceau de marbre haut de 49 centimètres ? Deux seus pour un maçon et cinq cent mille francs pour un Rothschild. Mais , entre ces deux questions d'argent, le monde savant, celui de l'art, celui du goût, les fervents du beau enfin, légion heureusement innombrable et par

qui vivent les sociétés, tous se réjouiraient de posséder un bel et rare objet qui est rue Richelieu, rue Richelieu seulement, et qui là même peut ôtre détruit par un incendie ou une émeute. Eh bien, ce n'est pas trop affirmer que de prétendre qu^ils le posséderont, et pour une somme infime, en possédant la simple estampe éditée par M. A. Lévy, gravée par M. Dujardin et imprimée en couleur par M. Eudes. C'est l'original lui-même; la couleur est reproduite^

la forme est fidèlement représentée ; cela n'est rien, mais l'impression intime est rendue, le choc artistique est ressenti; cela est tout, et c'est cela qui est merveilleux. Pas pour la reproduction des reliefs, car la perfection est atteinte, mais quelques progrés à faire encore pour les tableaux, et Tart sera affranchi, universalisé, mis à la portée de tous pour la grandeur et l'éducation des peuples. Ce né sera pas une des moindres gloires du xix* siècle.

GEOGRAPHIE

Voyages — Mœurs et Coutumes —

MMB^^

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Luçon et Palaonan. Six années de voyage aux Philippines, par Alfred Mabche. Ouvrage contenant 68 gravures et 2 cartes. Un vol. in-i6 de la collection des Voyages illustrés. Paris, 1887. Librairie Hachette.

M. Alfred Marche n'est pas un inconnu pour les lecteurs du Livre : nous avons déjà rendu compte ici de ses Trois voyages dans l'Afrique occidentale ; Sénégal, Gambie, Casamance, Gabon, Ogooué. Aujourd'hui, M, A. Marche nous apporte le récit de ses excursions dans la province de Malacca et dans l'archipel des Philippines. Chargé par le ministère de l'instruction publique d'une mission scientifique dans l'archipel Indien, de 1879 ^ i885, il s'est attaché à réunir le plus de renseignements possible sur les populations des pays qu'il visitait, sur leurs mœurs, sur leurs croyances, leurs origines, et à rassembler les divers spécimens de leur industrie. Cette dernière partie de sa tâche a enrichi le Muséum d'histoire naturelle et le musée du Trocadéro d'environ 4,000 objets de toute sorte, appartenant à la zoologie, à la botanique et à la minéralogie : crânes et squelettes d'hommes, de mammifères, d'oiseaux, peaux d'animaux, pièces conservées dans l'alcool, nombre d'insecies et d'échantillons botaniques, collection d'ethnographie. Au point de vue géographique, il a pu reconnaître quelques parties du pays encore mal connues, relever le tracé de quelques cours d'eau, et prendre ou rectifier les altitudes de diverses montagnes. Le volume où l'auteur a consigné toutes ses observations se divise en deux parties. La première est consacrée à la presqu'île de Malacca, à Pérak, Manille, aux provinces de Laguna, de Tayabas et à celles du Nord-Ouest, de Luçon à la presqu'île des Bicols et à Pîle de Marindaque. Dans un second voyage, M. Alfred Marche parcourt les îles de Palaouan, de Cuyo, de Balabar, les îles Calamianes, quelques parties encore des Philippines et, après

maints contre-temps, revient à Saigon, où il s'embarque pour la France, fier d'avoir bien rempli sa mission, mais la santé délabrée. e* c.

Mémoire sur le Périple d'Hannon, par M. Augustin MiR, ancien capitaine de vaisseau. Un vol. in-8^ Emile Perrin, éditeur. Paris.

Cet opuscule, aussi intéressant que rempli d'érudition, élucide un point curieux de l'histoire de la navigation. M. Augustin Mir, qui a maintes fois exploré les côtes d'Afrique, apporte dans l'examen et l'interprétation des textes anciens, particulièrement du journal de bord de l'amiral carthaginois, l'expérience d'un marin consommé, jointe à la finesse d'esprit et à la logique serrée d'un lettré de la bonne école, p. z.

En Corse, Correspondances adressées au « Temps », par Paul Bourde. Un vol. in-i8; Paris, Calma^nn Lévy, 1887. — Prix : 3 fr. 5o.

Il fallait du courage pour écrire ces lettres au Temps; il y fallait, outre du courage, une qualité plus rare encore — nous ne voulons pas parler du talent d'écrivain qu'elles laissent paraître ; on sait, du reste, que M. Bourde n'en manque pas; ses lettres du Tonkin l'avaient bien fait voir; — il fallait savoir observer et savoir poursuivre une enquête, il fallait pouvoir apprécier les faits dans leurs causes pro chaînes et lointaines, dans leurs suites, et, pour ces appréciations, ces jugements, posséder une science morale, sociale, politique. M. Bourde a recueilli ses lettres, il les a réunies en volume. Il y a plaisir et profit à les relire; plaisir pour le lettré et profit pour rhomme politique.

Insistons sur le profit. La Corse souffre de la politique des politiciens; cette politique est le mal que signale M. Bourde, et il indique le remède : une

CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS

autre politique. « Tant que les abus restent à demi ignorés, ils paraissent tolérables; dès quMls sont signalés et patents, le point d'honneur rend plus pressant le devoir de les détruire. » Dans le volume un appel au gouvernement, qui ne saurait supporter plus longtemps que dans un département français il n'y ait vraiment ni droit ni justice ; que des magistrats, des administrateurs, par peur de compromettre leur carrière, se fassent les complaisants de clans; et que les administrés, les justiciables restent persuadés que rien ne se règle autrement que par la faveur. Dans le volume, encore des sujets de réflexion : « La Corse, en effet, présente à l'état aigu, c'est-à-dire dans les plus belles conditions d'étude, l'exemple d'un mal dont nous commençons à sentir les premières atteintes sur le continent. C'est l'ingérence des députés dans l'administration. »

Les lettres sont distribuées en plusieurs chapitres qui portent pour titres — les principaux : — /e Caractère corse, la Politique corse, les Justices de paix, A la conquête du « Sugillo », V Esprit de clan en exercice^ la Criminalité, les Timides, Ce que nous coûtent les mûfurs corses. Et les deux chapitres, disons les trois, qui peuvent surtout faire réfléchir, sont ceux où l'auteur nous parle du goût pour les emplois (combien de fils de cultivateurs, sur le continent, pensent déjà à devenir fonctionnaires!), où il parle de la politique, occupation absorbante de tant de gens qui n'ont aucune conviction théorique, qui n'ont même aucune conception de cette politique qui n'est que suite d'intrigues et de marchandages : avoir de l'entregent et vendre son vote contre promesses de faveurs; où il dit ces faveurs: décharges d'impositions, transaction insigniflante en cas de fraude constatée, évaluation avantageuse en cas d'expropriation, dis. pense du service militaire ; où il suppute les sommes dépensées en Corse depuis le commencement du siècle, où il montre l'état de l'agriculture, du comnoerce dans cette île, donc le sol est si riche pourtant.

A la suite des lettres sur la Corse, deux lettres sur la Grèce. Mêmes observations, mêmes conclusions. Les mêmes causes : l'ingérence des députés dans l'administration, les complaisances des administrateurs produisent les mêmes effets : la démoralisation d'abord, l'appauvrissement ensuite.

A nos hommes d'État d'aviser! f. g.

l« pays'du Gant. — Le Cant dans la vie sociale anglaise, par SiDNEY Whitman, traduit de l'anglais sous la direction de l'auteur. Un vol. in-i8. Paris, maison Quantin, 7, rue Saint-Benoît. ^- Prix broché : 3 fr. 5o.

l-e pays du Cant, c'est l'Angleterre. Le mot et la chose sont essentiellement britanniques. Le Cant, c est l'hypocrisie qui se dissimule dans la vie courante anglaise sous les dehors de Taustérité, de la "gidité de principes, de la tenue, de la respectability,

^' Sidney Whit:nan dit sans ménagements leur

fait à ses compatriotes; il leur reproche leur manque de franchise, leur Cant, dont il montre les ravages dans*la société anglaise.

Après avoir défini le cant, après en avoir indiqué l'origine, M. Whitman le suit dans toutes les phases de la vie sociale anglaise, dans les mœurs, dans la presse, dans la politique, dans les principes. C'est toute une révélation que ce livre et, ce qu'il y a de plus piquant, c'est que dans cet ouvrage écrit par un Anglais pour les Anglais l'auteur a donné libre carrière à son esprit ; il a parlé à cœur ouvert, sans rien cacher, sans rien atténuer.

En lisant le Pays du Cant, la vie sociale anglaise apparaît éclairée d'un nouveau jour avec une franchise et une sincérité que pouvait seul se permettre un Anglais résolu à tout dire. M. Whitman a déjà eu à subir les conséquences de sa hardiesse; la presse anglaise a fait le silence autour de son livre, sans le discuter, sans le réfuter; elle n'a pas compris qu'en agissant ainsi elle confirmait d'une façon éclatante tout ce qu'il nous dit du Pays du Cant.

La Belgique, par Camille Lemonnier. Ouvrage contenant 323 gravures sur bois et une carte. Un grand volume in-4' de 756 pages. Paris, librairie Hachette, 1887.

« Turenneeut tout », dit l'admirable La Fontaine, qui n'y va pas par quatre chemins quand il aime les gens... et l'on voit qu'il savait placer excellement ses tendresses. Nous, qui avons aimé la Belgique comme on aime une personne, nous disons qu'elle aussi a tout. Les plus beaux paysages de mer, de fleuves, de grottes, de vallées, de plaines et d'arbres; des merveilles d'archéologie civile et religieuse; des musées qui sont les temples de Part et des sanctuaires qui sont des galeries de chefs-d'œuvre; un nom inscrit entre ceux de l'Italie et de l'Espagne — ces deux prestiges — au firmament de l'idéal et de l'art; une histoire, au vibrant héroïsme, tragique et sensuelle tour à tour, et qui, dès avant la guerre de Cent ans et durant ce plein siècle tout sinistre, se confond, avec la nôtre, ou tout au moins s'y rattache, jusqu'aux guerres de la première République, jusqu'à Waterloo, jusqu'à la fondation du nouveau royaume par nos armes, jusqu'au siège d'Anvers arrosé du sang de nos soldats; un peuple industrieux, brave, hospita* lier,... des femmes cordiales et belles, voilà la Belgique. Et, en voilà bien assez, j'estime, pour excuser les seuls défauts sensibles d'un peuple favorisé de tant d'avantages, c'est-à-dire quelque infatuation devant une série de bonheurs où son énergie revendique une grande part légitime... et pour excuser, avouons-le, ce que Napoléon disait de la faiblesse qui se sent appuyée par la force. Une autre raison, également sérieuse, rend d'autant plus excusable ce double défaut que des circonstances récentes les auront certainement amendés. Les événements de mars 1886, où fut gravement compromise la paix sociale chez nos voisins, les auront désormais pénétrés de l'impartialité des caprices de la fortune... et quant

à la fameuse neutralité, origine de leur antique superbe, ils ont découvert qu^elle peut éventuellement leur servir à se battre contre tout le monde.* Mais écartons ces cauchemars d'un avenir toujours maussade, et replongeons-nous dans le toujours charmant passé. Uheureuse Belgique, comme on parlait alors, fut pour nous un mot du foyer, — un household word, dirait Dickens; — c'est un mot enchanté, évoquant le souvenir fidèle d'une répétition de voyages toujours aimables; c'est une sphère où ont vécu nos souvenirs et nos rêves, et traversée par nos aventures aussi. D'abord, nous l'entendîmes nommer quotidiennement aux jours de notre enfance, alors que les échos du foyer domestique, au pays natal, rendaient presque tous encore l'accent flamand; alors que Bruxelles était presque autant que Paris la capitale morale de toute une de nos provinces, alors que la plupart de nos familles se ramifiaient avec celles du pays voisin et fraternel, et qu'à défaut du même parler belge, le même français impropre, incorrect et perverti était parlé par ceux-ci et ceux-là. Passé le milieu du chemin de la vie, suivant l'image dantesque, dans l'âge où nos pensées commencent à se traduire d'ordinaire plutôt en souvenirs qu'en projets, et en résignations qu'en espérances, l'homme voit, aux heures de rêverie, son âme moins vaste qu'autrefois s^ajuster encore cependant aux cadres de ses primitifs souhaits. Par exemple, s'il a surtout mené la vie de voyageur à travers le monde et les livres, il verra souvent revenir les fantômes des villes, les harmonies des paroles qui l'ont attiré et ravi dans ses anciens jours. Ainsi, nos premiers désirs deviennent nos plaisirs derniers. Cette sensation, dont on pourrait multiplier les exemples divers et même contradictoires, nous l'avons éprouvée, nous, au regard de la terre la plus proche de notre terre, et de quelques cités, sœurs vénérables des nôtres, dans les lointains de notre commune histoire. Jamais, nous n'avons entendu, sans un tressaillement intime, les noms de Gand, de Bruges et d'Anvers, ni rencontré de leur histoire dans un livre, sans préférer ce livre aux autres. Jamais nous n'avons manqué l'occasion d'écrire nous-même à la gloire de ces villes. Tournai, Audenarde, Courtrai, Louvain, Blankenberghe, Ostende ne nous virent jamais insensible. Nous n'avons jamais sans une sorte de révérence filiale franchi l'hôpital Saint-Jean, ni sans une mélancolie philosophique et reposante, erré le soir par les rues claustrales et les quais romantiques de la ville aux belles filles — formosis Bruga puellis — ou bien à l'ombre noire des vieux palais du Gand de Charles-Quint, ou bien pénétré dans la crypte et dans le cloître de Saint- Bavon, ou dans les halles de la ville de Jansénius.

Est-il bien nécessaire d'ajouter à cette déclaration d'amour que nous avons fait notre pâture des principaux ouvrages consacrés à ce sol privilégié.^ Aht ne jouons pas au fouilleur d'archives, ni « aux documents inédits ». Parmi les anciens, c'est-à-dire les anciens de trois cents ans, nous n'avons guère à produire qu'une Totius Belgii Descriptio, d'après l'italien de Ludovico Guicciardino, ouvrage souvent

cité par de nombreux historiens et d'un prix considérable à nos yeux. Parmi les modernes et les actuels, nous avons interrogé avec fruit ou lu avec plaisir : les Délices de la Belgique, livre un peu démodé de M. Alphonse Wauters, à la date de 1845; la Belgique illustrée, ouvrage dû à la collaboration d'écrivains et artistes nationaux, et dont les élégantes . livraisons nous comptèrent parmi leurs plus sympathiques souscripteurs; la Flandre à vol d'oiseau, par M. Henry Havard, écrivain dont l'originale simplicité n'est plus à louer, et qui excelle à fondre dans des pages de la plus aimable lecture, le document fruste des archives dix fois séculaires, le jugement ou la note du critique d'art, l'humour de l'observateur parcourant le monde et les petits événements de la vie de voyageur. Je cite pour mémoire VHistoire de la peinture flamande, par M. Alfred Michiels, où cet écrivain s'est efforcé de nous rendre aussi l'aspect des grandes villes belges, au temps de leurs grands artistes. C'est un enrichissement notable pour ce catalogue d'élite que la Belgique de M. Camille Lemonnier. Depuis environ une huitaine d'années, le Tour du monde a donné en primeur à son public immense, qui les a infiniment goûtées, lés parties successives de ce bel ensemble, dont nous félicitons l'auteur aussi volontiers que nous l'en remercions. M. Camille Lemonnier tient la tôte du mouvement littéraire dans son pays, mouvement qui présenterait les aspects les plus curieux, au regard du critique, dans ses rapports avec les préoccupations nouvelles de nos propres écrivains. La présente école de poètes et romanciers belges, que rien ne différencie des nôtres, est un fait des plus intéressants devant le réveil d'aspirations flamingantes dont on nous entretient journel}ement. Le beau travail de M. Camille Lemonnier est divisé en neuf parties (autant que de provinces), c'est-à-dire : le Brabant,la province d'Anvers, la Flandre orientale, la Flandre occidentale, le Hainaut, la province de Namur, la province de Liège, le Luxembourg, le Limbourg. Il ne faudrait pas moins d'un autre volume pour rendre compte de toutes les matières de celui-ci. Puisque nous devons renoncer à une analyse complète, du moins signaleronsnous avec chaleur dans le travail exceptionnellement heureux de M. Camille Lemonnier, sa restitution précieuse du vieux Bruxelles, du Bruxelles historique, et de toutes ces singularités, si l'on peut dire, invincibles, qui, dans le banal des villes flétries par le tourisme, séduisent et arrêtent le moraliste et le philosophe. Nous louerons de même les pages sur Louvain, Aerschot, Diest, Tirlemont, Léau, Malines. Bruxelles est sans doute la première ville de la Belgique; mais Anvers possède une égale renommée à travers le monde. Son panorama est vivant et divers, ses coins pittoresques, ses légendes de l'Inquisition, ses souvenirs de Philippe II, son port, ses églises, ses musées, son Rubens, sa maison Plantin — un de nos meilleurs souvenirs de voyages, — enfin tout ce qui fait charmante et prestigieuse cette capitale de la couleur, de la pensée et des affaires nous est rendu par M. Camille Lemonnier dans un style digne de ce

riche sujet. Tamise et les paysages de TEscaut, Gand et ses admirables expositions de fleurs, ses béguinages, ses canaux et ses monuments; Termonde et Audenarde, et Courtrai, et PYpres d'autrefois et la Cité-Fantôme d'aujourd'hui nous préparent ainsi qu'il convient à noire entrée à Bruges, paradis de tableaux et musée de maisons. Notre peintre à la plume s'est montré à la hauteur de ces puissants et délicats motifs : l'hôpital Saint-Jean, la misère à Bruges, etc., etc. Nous avons été particulièrement sensible à ses dessins de Bruges intime, de la pluie et de la neige à Bruges, de Bruges au printemps, Pété, Phiver. Damme, fantastique de décoloration et d'évanouissement, Ostende, Blankenberghe, Heyste, Nieuport, Furnes ont tous, malgré les flétrissures dudit tourisme, leur odeur d'art, d'histoire et de légende. Mais nous rentrons dans la noire réalité avec le Borinage, Mons, Mariemont et Charleroi. Tournai, Namur, Dinant et les grottes des bords de la Meuse, Liège et son palais des princes-évêques, immortalisé par Walter Scott ; le pays spadois où semble revenir l'ombre de Charlemagne, oncle de Roland ; Bouillon, Hasselt, le camp de Beverloo et Tongres ont tous été traités par un maître artiste de la plume, doublé d'un savant homme et d'un homme de volonté. l. d.

Travels in Tunisia, with a glossary, a map, a bi^ bliography and fifty illustrations'' , by Alkxander Graham and H. S. Ashbeb. London, Dulau and C", i&Jy; un vol. gr. in-8®.

Il y a quelque temps, MM. A. Graham et H. S. Ashbee publiaient deux intéressants fascicules, ornés d'illustrations à la fois pittoresques et savantes, sur la Tunisie et l'Algérie, dont j'eus le plaisir de rendre compte ici môme. Be ce premier travail est sorti, comme l'être parfait de l'embryon, un fort beau volume édité avec luxe par les libraires bien connus de Soho-Square, MM. Dulau et C«. Peut-être un autre volume suivra-t-il celui-ci et traitera- t-il particulièrement de l'Algérie. Il semble que le champ soit moins propre à donner une récolte abondante et originale, le pays étant depuis longtemps étudié, exploré, exploité, ouvert à tous et visité par tous. Je crois cependant que deux étrangers, dont l'un est un homme spécial, un des membres les plus distingués de l'Institut Royal des architectes de la Grande-Bretagne, et l'autre un littérateur érudit, fin, curieux, admirablement au courant du mouvement intellectuel européen et initié aux particularités les plus intimes de l'esprit des races latines, seraient à même de

I porter sur notre déjà ancienne colonie des jugements où nous pourrions puiser d'utiles leçons.

Après d'intéressantes remarques générales et plusieurs chapitres consacrés à Tunis et aux lieux circonvoisins, le livre dont je m'occupe aujourd'hui conduit le lecteur à travers quantité de localités peu connues, comme Sousse, M'saren, £l-ûjem, Mahedia, Sfax, Gabès, Kairouan, Sbeitla, Kasserine, Sbiba, Zanfour, Aïn-Hedjah, Dongga, Teboursouk, El-Kef, Chemtou, etc. Un chapitre décrit spécialement les usages de la vie domestique et les mœurs des populations diverses dont est peuplée la Tunisie; enfin l'ouvrage est complété par un glossaire des mots et locutions arabes employés dans la relation, et par un très beau travail, bibliographique comprenant: i^ les livres sur Carthage et Utique (histoire et archéologie); 2<* les livres sur la Tunisie, ou sur des villes ou districts séparés de ce pays; S*' les livres traitant incidemment de la Tunisie; 4** les livres sur les Etats barbaresques et leurs pirateries, chaque fois que la Tunisie y est intéressée; 5° les articles des mémoires et journaux de sociétés savantes, collections de voyages, encyclopédies, revues et autres publications périodiques ; 6** les manuels et dictionnaires de conversation en langue arabe; 7* quelques ouvrages qui, sans traiter de la Tunisie en particulier, donnent indirectement des notions sur la religion, les coutumes, les antiquités ou la langue de ce pays, dans les temps anciens ou dans les temps modernes ; 8' enfin un choix d'ouvrages d'imagination se rapportant à la Tunisie.

Des figures photographiques ou des héliogravures, dans lesquelles un emploi discret de la couleur donne aux perspectives un fuyant et aux premiers plans un relief singulièrement appropriés aux objets représentés; des restaurations et des mensurations d'anciens édiflces ajoutent à la valeur des descriptions du texte toujours impuissantes, quelque iidéles et colorées qu'elles soient, à donner l'idée exacte de la configuration et de Taspect des choses quand elles ne sont pas interprétées et éclairées par le dessin. Enfin de nombreux bois, exécutés avec une netteté et une entente architecturale dont on ne saurait trop faire l'éloge, achèvent de faire de ce livre, qui est une mine de renseignements précieux, un véritable ornement de bibliothèque. Je ne connais pas de publication française qui offre sur la Tunisie une lecture à la fois aussi attrayante et aussi instructive, et il est bien dommage que parmi les nombreuses personnes en France pour lesquelles ce pays a un intérêt de jour eh jour plus grand si peu puissent en profiter.

SCIENCES Philosophie — Morale

L'édnoatlon des femmes par les femmes, par M. Octave Gréard, de rAcadémie française, vicerecteur de l^Âcadémie de Paris. Un vol. in- 12. Paris, Hachette et C»«. — Prix : 3 fr. 5o.

L'éducation de la femme est devenue depuis quelques années un sujet permanent de controverses passionnées. La création des lycées et collèges de jeunes filles, qui a marqué le triomphe des partisans du perfectionnement intellectuel de la femme, a soulevé de nombreuses critiques, qui n^étaient pas toutes inspirées par Tesprit de parti et les intérêts privés mis en péril par la concurrence de PÉtat.

Faut-il croire avec Chrysale qu'une femme est suffisamment instruite « quand son esprit se hausse à connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausses »?

La boutade de Molière marquait simplement la protestation d'un esprit sensé, pratique et honnête contre l'abus ridicule des bas-bleus, contre la tendance à faire des femmes savantes, c'est-à-dire des savantasses, des pédantes, des incomprises, de fausses muses, et à préparer ainsi le recrutement non des mères de famille, mais des courtisanes de tout ordre.

La question a presque toujours éié mal posée, et au XIX* siècle plus encore qu'au xvii*; nos tendances égalitaires, en surexcitant l'amour-propre et la vanité des familles, les ont de plus en plus portées à croire que tous les enfants sont dignes de la même éducation et capables de profiter de la même instruction. Il eût fallu se demander quelle éducation convient à telle jeune fille destinée à vivre riche dans un monde élégant; laquelle convient à telle autre, de condition modeste, qui sera trop heureuse d'épouser un petit commerçant ou un employé inférieur, devra raccommoder son linge et débarbouiller ses enfants ellemême.

Il faudrait considérer à quelle classe appartient ou appartiendra la jeune personne qu'il s'agit d'instruire et d'éduquer.

Mais les immortels principes portent en eux-mêmes l'abolition des classes. Donc, donnons à tous les garçons, à toutes les filles la même instruction, et la plus étendue possible, car tous sont, virtuellement, de futurs ministres, toutes sont, non moins virtuellement, de futures institutrices.

M. O. Gréard, qui a beaucoup contribué à l'organisation de l'enseignement secondaire et supérieur des jeunes filles, voudrait que cet enseignement fût uniquement confié à des femmes. C'est une idée assez juste en elle-même, qui a le double avantage de remettre la direction des esprits féminins à des esprits de même sexe, à qui l'on suppose, à cause de cela,

une plus fine et plus directe expérience des caractères qu'il s^agit de former et des défauts naturels qu'il est nécessaire de corriger, et surtout de ménager des situations honorables et plus ou moins lucratives aux femmes qui se seront cuirassées de diplômes.

Si le premier avantage n'est pas évident pour tout le monde, le second est incontestable. Et la Ligue pour l'émancipation de la femme ne peut que le prôner et féliciter les auteurs de cette organisation. La femme affranchie du secours et, par là, de la tutelle de l'homme, c'est le résultat le plus apparent de l'extension de l'enseignement des jeunes filles. Il ne s'agit, bien entendu, que du secours et de la tutelle de l'homme qui pourrait être le mari; elle n'échappe à cette protection que pour se mettre sous la dépendance des fonctionnaires, ses supérieurs hiérarchiques. Mais on peut remarquer qu'une femme, indignée d'être soumise à l'autorité maritale, se trouve généralement flattée de sa«subordination à une autorité hiérarchique, pourvu que son chef soit un homme et non une femme.

Les intentions de M. O. Gréard sont excellentes, et Tœuvre dont il a pris en main la cause et la direction importe assurément à l'avenir de notre société. Notre critique ne vise donc pas l'éminent vice-recteur de l'Académie de Paris, mais le courant singulier d'opinion qui, sous le couvert de la démocratie, pousse à aristocratiser indistinctement tout ce qu4l y a de filles en France.

L'ouvrage que M. O. Gréard intitule VÉducation des femmes par les femmes est une série d'études sur les Françaises que leur esprit a le plus illustrées et qui se sont le plus préoccupées de l'éducation des jeunes filles. L'auteur a fort à propos repris et analysé leurs idées; seulement il s'occupe, lui, de l'éducation des filles de toute condition et de toute origine en général, tandis que M"* de Sévigné, M"*« d'Épinay et M*°* de Lambert ne se préoccupaient que de ce qui pourrait convenir à leurs propres enfants, dont la situation dans le monde était parfaitement définie, et par conséquent leurs principes ne pouvaient convenir — sauf quelques idées générales de morale commune — qu'à des enfants de situation analogue. M"** de Maintenon étendait bien sa sollicitude à un plus grand nombre, mais encore toutes les élèves de Saint-Cyr appartenaient-elles à une classe distincte de la société, avaient-elles un rang, des traditions, des relations, un avenir déterminés.

Ces illustres dames ne sont point les seules à qui l'érudit académicien demande des avis et des inspirations; il étudie aussi les idées pédagogiques de M"^"" Necker, de M™* Roland, et même un dernier

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