ALBERT FOULARD
Librairie anoienne et moderne, 7, quai Halaqnais. — PARIS
*M»W*MAMMMMMMM««MMAAMMMA«W<M
AnAAMMMMMM»
MAUPA88ANT (Oay de). — Le Horla; recueil de nouvellet. Paris, 1887, in-U, br., couverture. 2î5 fr.
jb'x. unique, en giHxnd pap.de Hollande, enrichi de SSmoyntfiquet compo$itions originale» en couleur par G. Gerlier.
VOLTAIRE. — Œuvres complètes. De rimprimerie delà Société typographique (Kehl 1783-89).
70 vol. gr. iD-8<* cart. Bradel» avec pièces, non rog. 180 fr. Exemplaire sur grand papier vélin, avec 1 portrait par Largillière, 4 frontispice, H pwtraits et 93 flg. par Moreau, grav. par Baquoy, Delaunay, Langlois, tendre, Mtisquelier, Tardieu, etc,
MICHAUD ET POUJOULAT. — Nouvelle collection de mémoires pour servir à l'histoire de France, depuis le xiii® siô* cle jusqu'à la tin du xviiie siècle. Paris, 1836-39, 34 tomes en 32 vol. gr. ia-8«, demi-veau violet, dos orné. 160 fr.
PARIS à l'eau forte, actualité, curiosité, fantaisie. Paris 1873-76, 11 vol. gr. in-S», 1/2 chag., tète dorée, non rogn^. 160 fr. Avec 800 eaux- fortes ae Régamey.
HUÛO (Victor). — Œuvres complètes, édition définitive, d'après les manuscrits originaux. Paris, Hetzd et Quantin, 1880-85. 46 vol. gr. in-S®, br., n. c. 450 fr.
Exemplaire sur papier de Hollande.
BIBLIOTHÈQUE ELZÉVIRIENNE, collection bien complète
de tous les ouvrages parus à ce jour. Paris, 1853-1880,
162 vol.in-16, perçai, rouge de rBd**, non rognés. 750 fr.
Exemplaire en pat fait état; à Valhum de Itonsard on a
joint une lettre de trois pages autog. signée de l'abbé Clieva^
lier.
LA FONTAINE. (J. de). —Fables choisies, misesenvers, précédées de la vie de l'auteur par de MontAnault. Paris, Desaint, Saillant et Durand, 1755-59, 4 vol. iu-folio,voau. 825 fr. Exemplaire bien complet sur pavier moyen de Hollande, avec les 275 magnifiques figures d*Ôudry, frontispice et portrait ; quelques tacties et éraillures.
Les mêmes, 1755-59, 4 vol. in-folio, pi. maroq. vert.,tr.dor. (Rel. ancienne). 600 fr.
Hel exempt, en très grand papier de Hollande ^ avec let S75 pL. et tous le* culs-de-lampe et vignettes artistement colories.
LA FONTAINE. ^ Contes et nouvelles en vers.
Amsterdam, 1702, 2 vol. in-8S plein maroq. rouge, filets, dos orné, tr. dor. (Rel. aoc.) 800 fr.
Bon exempt, de VédUtion des fermiers généraux, avifc les portraits de la Fontaine et d'Eisen^ gravés par Ficquet, 80 ûg. d'Eisen, 4 vionettes et 53 culs-ie-lampe de Choffarà en belles épreuves; le^ portrait de Choffard est avant les con* tre-tailles et « le cas de conscience » est découvert.
Lu mêmes, 2 vol. in-B», plein maroq. rouge, tr. dorée, rel. moderne (Hardy). 5U0 fr.
GOETHE. — Œuvres complètes, trad. nouvelle par J. Porcbat.
Paris, 1861-68, 10 tomes en 11 vol. gr. in-8<>, demi-maroq. lavai., coins, tète dor., non rog. (280 fr.) 140 fr.
Bel exemplaire en grand pap. vélin; avec portrait tw ChinCf épuisé.
IMITATION DE JÉ8U8-CHRIST. — Traduction de MariUac. Paris, Curmer, 1856-58, 2 vol. in-4f>, pi. maroq. rouge, tr. rouge, gardes moire, semis or, fermoirs et ornements dorés (640 fr.) 270 fr.
Avec miniatures et encadrements en or et couleurs d'après les plus beaux manuscrits.
BALZAC (H. de). — Œuvres complètes. Paris, 1842-1855, 20 vol. in-S" demi-veau fauve, avec pièces, rel. fraîche. 140 fr. Bel exemplaire du i^' tirage des nombreux dessins hors texte, d'après Tony Johannot, Meissonnier, Français, etc.
CONTEURS (Petits) du xviii* siècle, avec notices par Octave Uzanne. Paris, 1878-82, 12 vol. in-8<», 1/2 chag. rouge, coins, tête dorée, non rognés, sur brochure. 200 fr.
Exemplaire sur pap, de Chine, avec double suite des portraits.
MOLIÈRE. ~ Œuvres, avec notices par Anatole de Montaiglon.
Paris, 1882-84, 12 fascicules in-4 br., neufs (205 fr.) lOOfr.
Exemplaire sur pap. vélin de tout ce qui a paru à ce jour,
avec les ravissantes illustrations hors texte et dans le texte
de J. Léman.
PERRAULT. — Les hommes illustres qui ont paru en France
pendant ce siècle, avec lours portraits au naturel. Paris, 1696
1700, 2 tomes, en 1 vol. in-folio, veau pi., tr. rouge. 125 fr.
Frontispice et 402 portraits rares, surtout avec ceux
d'Arnaud et Pascal.
PARIS A TRAVERS LES AQE8. — Aspects successifs des principales vues et perspectives historiques depuis le xiii» siècle; texte par Ed. Foumier, J. Cousin, P. Lacroix, etc. Paris, 1885, 2 vol. in-fol. et album en carions(300 fr.) 200 fr. Maguifique ouvrage orné de plus de 700 gravures et 80 planches en couleurs.
GAZETTE DES BEAUX-ARTS. — Courrier européen de l'art et de la curiosité, dirigé par Ch. Blanc, Oonse, etc. De l'origine 1859 à fin 1887, avec tables générales pour les années 1859 à 1880. Paris, 1859-87, 65 vol. gr. in-8» rel. en
demi-maroq. bleu, avec coins, dos orné, tr. peigne, reL fraîche (Closs). 1800 fr.
Superbe exemplaire de cette magnifique coUeetUm, bien complet de toutes lu nombreuses eaux-fortes et gravures hors texte.
La même. — De l'origine 1850 à 1884, 55 vol. 1/2 chag. vert tr. jaspée. 850 fr.
LABARTE f Jules). — Histoire des arts industriels au moyen âge et à l'époque de la renaissance. Paris, 1864-66, 4 voL gr. in-8» et 2 atlas in-4«» demi-maroq. rouge, coins, tôte dor., non rog. 500 fr.
Première édition ill. de fig. dans te texte et de 148 pi. en couleurs, or et argent.
PRISSE D'AVEN NES. — L'Art arabe d'après les monuments du Caire. 1877, in-4« et 8 atlas in-f> 1/2 maroq., coins, tète dorée, n. r. 500 fr.
Avec 200 pi. en couleurs.
PRISSE D'AVENNES.-— Histoire de l'art égyptien d'après les monuments. 1879, in-4o et atlas in-f* de 160 pL en couleurs, 1/2 maroq., coins, tôte dorée, non rog. 450 fr.
ÛUIFFREY (J.). MUNTZ ET A. PINCHARD. — Histoire gênéraie de la tapisserie dans les ditTérents pays de l'Burope, depuis le moyen Age jusqu'à nos jours. Paris, 1878-1886, 25 livraisons in-fol. (500 fr.) 850 fr.
Ornée de nombreuses gravures dans le texte et de 105 pi. hors texte en photochromie.
AUDSLEY G.-A. ET J.-L. BOWES. - La Céramique japonaise, édition française publiée sons la direction de Racinet, trad de de Louisy. Paris, Didot, 1877-80, 2 vol. in-folio, en livraisons (500 fr.) 285 fr.
Ouwage d'une merveilleuse exécution, gvande édUion, avec planches en couleurs, or et argent et nomb. grav. sur bois.
CUV 1ER (G). — Le Règne animal, distribué d'après son organisation, pour servir de base à l'histoire naturelle des animaux et d'introduction àl'anatomie comparée, avec 1000 pL en couleur. Paris, Masson, 20 tomes, dont 10 atlas, en 24 vol. in-4<* plein maroquin vert, filets, tète d'or, tr. ébarbée, rel. fraîche (Godefroy) (2,200 fr.) 650 fr.
LA BORDE (Comte de). — Le Palais Mazarin et les grandes
habitations de ville et de campanM an xvii* siècle. Paris,
1846, gr. in-80 demi-maroq. vert, mê dorée, tr. ébarbée. reL
neuve. ~ ]40 fr.
Contenant tes notes tirées seulement à 150 exempt. Trèê rare.
GIRAUD (J. B) — Recueil descriptif et raisonné dos principaux objets d'art ayant figuré à l'expontion rétrospective de Lyon 1877. Lyon, imprimerie L. Perrin, 1878, in-f>, en carton
225 fr.
nde, orné de S3 superbes
es arts â la cour de
s, 1850-55, 8 vol in^,
150 fr.
pgie par figures ou traité etc., ouvrn^e utile ani servir à l'éducation de*
neuf (500 fr.)
Exemplaire sur papier de Ht planches en héliogravure, hors
LA BORDE (de). — La Renaissanl France, études sur le xvi' siècl 1/8 maroquin.
Très rare; portraits ajoutés.
GRAVELOT ET COCHIN. — Ico
complet des allégories, emblèm
. artistes, aux amateure et pouvai
Jeunes penonnes. Paris, Le Pan (vera 1780) 4 vol. gr.in-8>,
veau pi. 140 fr.
Exemplaire en grand papier, avec 204 fig. en bettes épreuves.
BARTSCH (Adam). — Le peintre graveur. Vienne, 1803-1881, 21 tomes en 11 vol. petit io-8<*, demi-maroq. rouge. !*« édition rare. 840 fr.
Ouvrage te plus exact en ce genre, avec portrait et 90 pt. de monogrammes,
BLANC (Ch.) — Histoire des peintres de toutes les écoles, depuis la Renaissance jusqu'à nos jonra, avec 3.000 gravnres. Paris, 1861-76, 14 vol. gr. in-40, 1/8 maroquin, têtes dorées, non rognés. 480 fr.
MUSÉE DU LOUVRE (Le). — Publication artistique par les sommités contemporaines d'après les grands maîtres en peinture et en sculpture des diverses écoles. Paris, 1877-79, 10 volumes gr. in-f«, en portefeuilles (1850 fr.) 400 fr.
Collet tion de 505 belles planches gravées au Mcnn et tirées sur Chine,
DE WALDECK ET BRASSEUR DE BOURBOURQ — Monuments anciens du Mexique, 1864-66, 8 vol. in-fo, ornés de 56 pi. en noir et en couleur (250 fr.). 75 fr.
COLLECTION des auteure latins, avec la traduction en français sous la direction de Nisard. Paris, Dubochet, 1848-51, 27 vol. gr. in-8* à 2 colonnes, demi-veau fauve, avec pièces, igo ff
Reliure défraîchie, bon état intérieur.
CATALOGUES â prix marqués depuis dix ans envoyés franco. En distribution, Catalogue no 56; prière cTen faire la demande.
L'Administrateur-Gérant : A. Sauphar.
SOMMAIRE OËNËRAL
Critique UtUraira da mois. — Romai». — MélaoKQs littéraires. — Po6aias. — Histoire. ~ Beaux- Arts. — Géographie. —Bibliographie. — Mélanges. — Gaielte bihliograpltique. — Doouments bibliographiques, eto.
ROMANS — CONTES — NOUVELLES — FACÉTIES
1mm
ort<
il, p«r Alphonse Daudet
Pari
, Alphonse
Leme
rre.
1888. Un vol. in.i8
«sus.
- PrU :
3 fr.
A notre sent, Vlmmorlet, le pbonse Daudet, esl, dans sa donnée f;énëraleet înientionnelle, la plus noble glorilïcation qu'on ait encore ~ faite de l'art pur, de l'art désinlëressé.
C'est un héroïque appel aux grandes et sincères ficités de i'ariisie véritable, à son indépendance; c'ebtun cri de liberté, de révolte passionnée contre les aesujetlissenienis étroits, l'cmbrigadeiiient du talent, le* barrières morales ou vertueuses de la convention sociale, les classifications, les écoles, les blâmes ou les récompenses de pédagogue, te pionnai littéraire e( artistique, tout ces mobiles mesquins, toutes ces entraves dont doit se débarrasser une âme généreuse et hardie, si elle veut arriver, dégagée de tout souci chàtreur, à ta plénitude de l'art, restant, .ainsi, étrangère aui préoccupations qui salissent, rapetissent et élouffenl la pensée. Si Alphonse Daudet a cru devoir choisir l'Académie pour synthétiser son idée et la rendre plus frappante, s'il en a fait le cadre
BIBL. H0D. —X
de celle élude, c'est que rien ne se pr£iait mieux àce qu'il voulait développer, à ce qu'il désirait prouver, au mal qu'il nvaii l'intention d'analyser; plus l'exemple était plecé haut, miuux il serait saisi de tous : on sait aussi que la foudre s'abat de préférence sur les sommets, qui la provoquent et l'appellent, flèches d'églises, pics hautains, dômes d'inaiituis.
11 en est, pour cette raison, qui essayeront sans doute de ravaler le roman de Daudetaux proportions d'un pamphlet passBjter, d'une ssiire momentanée contre l'Académie; nous croyons que l'écrivain a vu plus haut, que son chjmp d'observation est plus étendu, plus grandiose, que sa philosophie embrasse une généralité, non pas une exception.
Appellera-i'on pamphlétaire le médecin qui, pu-
de son travail, des faits recueillis dans les cliniques, des observations faites dans les hôpitaux, desconsta* lations récoltées auprès du lit des malades pour venir à l'appui de ce qu'il avance dans son étude, pour arriver à comparer, à soigner, à guérir et à prévenir au besoin la maladie? Alphonse Daudet n'agit pas dans l'Immortel, quand il cherche, par
l'exemple donné, par la peinture vigoureuse de toutes les défaillances, de toutes les lâchetés de conscience du candidat, à empocher les jeunes gens de se détourner de leur œuvre, de leur travail désintéressé pour se jeter à la poursuite de cette proie décevante. N*a-t-il pas raison de leur montrer Dalzon, le romancier de talent, Thonnête homme, ayant le rire lâche, écolier, le rire au professeur, adressé à des gens qui ne le valent pas, mais qui peuvent voter pour lui? A-t-il tort de leur faire crier par le malheureux Léonard Astier-Réhu, désillusionné : L'Académie, un leurre, un mirage!,,. Faites votre route et votre œuvre, en dehors d'elle,,. Surtout ne lui sacrifle:{ rien,,. Moraliste, oui, mais nullement pamphlétaire.
Ayant une visée philosophique et artistique plus importante que de jeter sur le papier des silhouettes purement satiriques, ce ne sont.ni des portraits photographiques, ni d'étroites personnalités qu^Alphonse Daudet a cherché à nous donner dans cette œuvre bouillonnante de vie et de passion, ce sont des types spéciaux, irès humains, élevés eux-mêmes à la hauteur de la peinture de mœurs qu'il a faite, d'une envergure superbe. Ne s'abaissant pas à attaquer petitement des personnages existants, il va plus loin, s'adressant énergiquement au principe dissolvant, pourrissoir des ambitions les plus nobles, qui atrophie et dégrade les esprits élevés.
Dans la bousculade éperdue de leur existence d*inirigues laborieuses, de trames soigneusement tissées, d'appétits voraces et insatiables, voifà qu'il les a saisis, tous ceux qui s'agitent dans le cycle académique, et qu'il les peint à larges touches brillantes, colorées, relevées de mots arrêtés au vol sur leur bouche, de pensées puisées au fond de leur cœur, de choses devinées dans leur œil, dans leur physionomie, dans un geste.
Ils sont tous là, avec leurs tics particuliers, leurs visages faux ou agités, leurs manies, leurs vices, leurs petits- manèges : VImmortel Léonard Astier- Kéhu, Pacadémicien-type, farouche collectionneur d'autographes historiques, le pion de l'Institut, ancien processeur, toujours professeur, dans la vie, à l'Académie, chez lui, partout; puis M"» Astier-Réhu, sa femme, l'intrigue personnifiée, et son hls Paul, le joli gommeux architecte, une des créations les plus :narquantes du livre, stigmatisant toute une race de jeunes gens dépourvus de sens moral, que Daudet baptise les Struggle-for-lifeurs, d'un mot. frappé au fer rouge. Entre ces deux êtres, la mère et le fils, il en arrive à être touchant, presque attendrissant, ce brave Auvergnat d'académicien, trompé et méprisé par sa femme, raillé par son fil5, enfin volé par Albin Page, le cynique bossu, faussaire d'autographes, et Ton ressent quelque émotion à le voir roulant au suicide, fatalement, comme une pierre lancée sur un terrain en pente, sans que rien puisse l'arrêter, toutes ses illusions crevées comme des ballons pleins de vent.
La gracieuse silhouette de Colette de Rosen, la veuve du prince Herbert des Rois en exil, se profile à son tour dans le livre, crûment détachée en ma-
trone d'Ëphèse parisianisée sur le fond du tombeau de son n^ari. C'est ensuite le défilé inoubliable de la duchesse Padovani, de l'étonnante M"« Ancelia, ce bon gros pigeon aux yeux roses, de la juive Eviza iîont les yeux longs flambaient sous le voile, à faire retourner un agent des mœurs, d'Albin Page, le Don Juan bossu, du grand-père Réhu, le centenaire de l'Aca» démje, du baron Huchenard, du naïf candidat perpétuel de Freydet, de Lavaux, de Danjou, de Laniboirc, comiques ou sinistres figures. Mais au-dessus d'eux se détache, hautain, le sculpteur Védrine, l'artiste indépendant, la belle et grande personnalité de l'œuvre, amoureux de l'art pour l'art, celui qui admet toutes les générations d'art, celles qui le précèdent et celles qui le suivent, celui qui avoue : Je suis de mon bateau, certes, et je l'aime; mais ceux gui s'en vont et ceux qui viennent m" intéressent autant que le mien... Je les hèle, je leur fais signe, j'essaye de me tenir en communication avec tous... Car tous, suivants et devanciers, les mêmes dangers nous menacent, et pour chacune de nos barques les courants sont durs, le ciel traître, et le soir si vite venu!,,.
Quelques-uns des chapitres de VImmortel resteront comme des tableaux caractérisant une époque, les plus parfaits, les plus étonnants de vie, de vérité, qu'ait écrits Daudet; ainsi, l'enterrement du secrétaire perpétuel, le dîner chez la duchesse Padovani, la visite de Paul Astier et de Colette de Rosen au Père- Lachaise, le duel de Paul, d'auires encore.
C'est pour cela que, plus tard, aux siècles suivants, lorsque quelque curieux voudra se donner le fin régal de revivre nos mœurs de la fin du xix* siècle, de pénétrer dans l'intimité de nos habitudes, de nos êtres, de nos passions, de notre vie publique ou privée, ce n'est pas aux lourds et froids volumes d'histoire qu'il s'adressera; il ira tout droit à ces romans rares, à ces bijoux littéraires, le Nabab, les Rois en exil, Numa Roumestan, Sapho, VImmortel, qu'on pourrait sous-intituler les dessous de Vhistoire contemporaine; il y trouvera sur notre vie, sur nos individus, plus de documents vrais, plus de mots réellement prononcés, plus de sincérité, que dans les historiographes les plus intègres et les plus minutieux.
Nous terminerons en répétant que, parmi ces romans, VImmortel symbolise la révolte contre les sujétions qui veulent continuer sur l'homme fait, sur l'artiste, les années de collège; c'est une protestation en faveur de l'art, sans récompenses dérisoires, sans couronnes, sans distributions de prix, sans timbales accrochées à des mâts de cocagne, sans autre satisfaction que le contentement de soi-même, d'avoir produit quelque chose; c'est ce cri de pur artiste poussé par Védrine, auquel de Freydet demande :
Pourquoi te donner tant de mal?,..
Et qui répond fièrement :
Pour moi, pour ma joie personnelle, le besoin de créer, de m'^exprimer. g. t.
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
Les GorneUles, par J.-H. Rosny. Paris, Librairie moderne, i883. Un vol. in-i8 Jésus. — Prix :
L^esprii chercheur, inquiet de formules neuves et si particulièrement curieux de J.-H. Rosny, après la remarquable et puissante étude de Marc Fane, se porte sur une œuvre de genre tout différent, de tendances absolument autres, et qui participe plus du poème idyllique que du roman d^observation proprement dit. Ce n*est pas cependant que la réalité, que la préoccupation documentaire soient absentes de ce volume les Corneilles, mais elles n'en composent pas l'élément principal comme dans Marc Fane, le Bila» téral ou Nell Horn, et st rencontrent, en dehors du paysage, sous la forme de silhouettes vives, jetées dans l'action en croquis plutôt qu^en portraits achevés, ainsi cette si intéressante figure de Victor de Semaise, caractérisant bien nettement la classe des viveurs sceptiques et usés, dans le fumier humain desquels peuvent encore germer spontanément quelques qualités d'origine.
Rosny a voulu peindre Famour, un amour sain, robuste, à racines profondes et durables, atteignant les sources mêmes de la vie, entre deux êtres de haute droiture, de cœur admirable, de santé souriante, dans le cadre de la nature. Cela se dresse au milieu de la luxuriance des plantes, des splendeurs de la libre végétation, des verdures sombres, comme une belle fleur rare, un lis mystique ayant des agitation:» et des frémissements de symbolique fleur de chair. L^action est simple, basée sur l'éternel et toujours vrai antagonisme de parents voulant perpétuer leurs haines au delà d'eux-mêmes, jusque dans leurs enfants, et se heurtant à cette fatalité, Tamour. Madeleine Vacreus? et Jacques Laforge,' destinés dans la pensée implacable de ces deux anciens amoureux brouillés, Jeanne Vacreuse et Pierre Laforge, à se hair, vont au contraire Pun à l'autre et s'adorent. Un instant les parents ennemis semblent s'attendrir, céder en face du bonheur possible de leurs enfants; mais la haine survir, revient farouche et amène la 6n tragique des deux pauvres amoureux. C'est sous le grand ciel changeant, dans l'atmosphère ambiante, entre les arbres, les plantes, les fleurs, que se déroulent les péripéties de cette chaude et jeune passion. Ils aiment, ils espèrent, puis désespèrent et meurent, sans que rien ne change autour d'eux; après avoir protégé, abrité leur idylle, les rameaux caressés par le vent, les herbes molles, les calices vivaces servent avec la même continuité d'exubérance impassible de tombe verte et embaumée à leurs deux cadavres. C'est un véritable chant d'amour que le romancier a composé, avec les mille bruits de la terre, de l'air, du ciel, pour sublime et prodigieux orchestre : on sort de ce poème symphonique avec cette sensation troublante et émue que donne le contact prolongé de la mère Nature. Des morceaux seraient à citer, singulièrement significatifs dans ce sens et trahissant la secrète pensée de l'écrivain, ses sollicitudes artistiques, par exemple les sérénades noc-
turnes du début dans le parc des Corneilles, puis le duel, avec son chant d'oiseau accompagnant le chant aigu des épées, enfin la mort de Madeleine,'soulignée par le clochètement de VAngelus, la plainte funèbre du chien, et les mystérieuses voix des plantes : ce sont là des passages d'un art délicat, raffiné, qui donnent au volume son allure personnelle, sa notation caractéristique, bien indiquée. g. t.
Les Planches, par Jean Blaize. Paris, Librairie illustrée, 1888. Un vol. in-x8 jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
Il y a tous les indices d'un naissant et prometteur tempérament dans le livre pittoresque que M. Jean Blaize, un débutant, intitule les Planches, A travers les débordements et les exaltations qui lui font parfois dépasser le but et accumuler d'une manière exagérée les matériaux dans la construction de son œuvre, on suit parfaitement la pensée de l'auteur, on devine le dévorant souci de littérature qui le harcèle, le ronge, et fait augurer brillamment de son avenir. L'exubérance souvent heureuse et entraînante de ce premier livre explique immédiatement que c'est par crainte de n'en pas mettre assez que le jeune romancier en a mis trop; mais ce sont là des défauts de peu d'importance, défauts de jeunesse et d*ardeur qui sont l'excès de ses qualités, un certain diable au corps plein de crânerie, une fougue littéraire de bon aloi. Son héros remue bien, vit d'une existence terriblement empoignante, possède à fond de cœur la passion de son art et brûle merveilleusement les Planches, Nous signalons avec joie aux lettrés cette œuvre d'un jeune, comme une étude tout à fait curieuse et réussie de la vie de théâtre; certainement ce nom de Jean Blaize ne restera pas longtemps inconnu, on en parlera bientôt, car c'est celui d'un écrivain qui possède la vocation.
Gertrude et Véronique, par André Theuriet. Paris, G. Charpentier et C'% 1888, un vol. in-i8 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
Les deux romans si délicats et d'un charme si pénétrant qu'André Theuriet vient de faire paraître sont ses premières œuvres en prose, si nous en jugeons par les dates qui les accompagnent» 1867-1868- 1870; ce ne sont certes pas les moins touchants que le romancier ait écrits, et on lira avec un attendrissement profond ces fines études, le Secret de Gertrude, Madame Véronique, toutes deux conçues dans le même esprit, toutes deux nous faisant connaître les mœurs intimes et ignorées des gentilshommes verriers de l'Argonne. Toutes les qualités de l'écrivain se trouvent déjà, non seulement en germe, mais bien développées et saisissantes, dans ces études, parfumées de la senteur enivrante des grands bois, de ce parfum sain de la nature, dont Theuriet a le secret et qui sont sa grande originalité. Les lecteurs et les lectrices seront reconnaissants à l'éditeur d'avoir songé à nous donner ces œuvres inconnues, qui ont quelque chose du bouquet de fleurs sauvages
LE LIVB£
embaumé, trouvé au milieu de mousses discrètes, sous les arbres, en pleine nature. g. t.
Être, par Paul Adam. Paris, Librairie illustrée, 1888. Un vol. in- 18 jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
Avec une vigueur de coloration, une science archéologique très subtiles, Paul Adam, dans cette œuvre bizarre et troublante, Etre, a tenté la reconstitution adroite et séduisante d*une période spéciale du moyen âge, celle où le souffle de la magie rugissait sur terre, secouant les populations d^une frénésie fantastique, affolant les chairs et dépravant les cœurs. Sa magicienne Mahaud, tour à tour grisante ou effroyable, domine tout le livre comme une incarnation démoniaque, devant laquelle tout s'incline, tout succombe, jusqu'au jour de TefiVoyable châtiment. Les combats, les incantations magiques, les tortures amoureuses, le grouillement des foules lascives, batailleuses ou folles, tout cela est peint d'une plume savante et hardie, qui finît par donner l'illusion de la réalité à cette sinistre histoire de rêve. On croirait lire les feuillets détachés de quelque vieux et mystérieux manuscrit de magie noire retrouvé au fond d'une bibliothèque d'alchimiste, un livre d'enfer, échappé aux bûchers qui brûlaient les sorciers et les œuvres au moyen âge. G. T.
La Nouvella Garthage, par Georges Eckhoud. Bruxelles, Henry Kistemaeckers, 1888. Un vol. in-i8 Jésus. — Prix : 3 fr. 3o.
M. Georges Eckhoud est un écrivain belge, dont le nom s'est déjà fait avantageusement connaître dans le public français, et son nouveau livre la Nouvelle Carthage, malgré le cadre tout spécial dans lequel il s'enferme, cadre nécessitant la connaissance d'Anvers, mérite d'attirer non seulement Tattention des lettrés, mais aussi celle de tous les lecteurs. C'est une peinture excessivement curieuse de la grosse lutte engagée entre les prolétaires d'Anvers et les commerçants, armateurs, négociants, les riches de cette autre Carthage. Un drame d*amour se développe dans ce milieu, mettant l'émotion tendre d'une idylle à terminaison de drame, dans cette existence passionnée et remuante, qui nous fait assister à de sanglantes élections, conduit le lecteur dans tous les mystérieux recoins de la vieille ville, entre autres le fameux Riet Dyckj le vieux quartier infâme d'Anvers, partageant la célébrité d'ignominie de la Porta Capuana de Naples. M. Georges Eckhoud est un romancier de talent et son œuvre peut prendre une place sérieuse dans notre littérature documentaire. g. t.
En secondes nooes., par Alexandre Boutique. Paris, Librairie moderne, 1888. Un vol. in-i8 jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
Poursuivant son patient et courageux labeur, M. Alexandre Boutique continue d'étudier avec ardeur et succès les mœurs intimes de la petite bourgeoisie.
11 s'est attaché; cette fois, dans En secondes noces^ à peindre les malheurs, les lâchetés, les bouleversements que peut produire, au miliett d*une famille de commerçants enrichis, le mariage d*un veut, n'ayant qu'une fille, déjà en âge d'être mariée. La progressioa des scènes est fort adroitement menée pour aboutir à l'inévitable dénouement et l'on retrouve cette habileté dont l'auteur a fait preuve dans certaines de ses précédentes œuvres. Peu à peu le filet que la rusée Berthe Chinardet, veuve Trident, a jeté sur l'énamouré Ber* nard Bobelin, se resserre, enveloppe le vieillard, lui liant bras et jambes, jusqu'à ce qu'elle l'ait épouse, épuisé, dépouillé et tué. Autour de ces personnages principaux, l'auteur fait aller et venir tout un amusant fourmillement de figures prises sur nature, parents qui guettent l'héritage du vieillard et sont en lutte constante soit entre eux, soit contre l'audacieuse et rapace étrangère. 11 y a là des silhouettes particulièrement drôles, comme celles du ménage Considère ou de M"** Leleu, de féroces comme celle de Georges Nortal, l'homme de lettres, égoïste implacable, jouis* seur dépourvu de tout sens moral. L'étude était complexe, très touffue, difficile à traiter et eût certainement gagné à être simplifiée, serrée davantage; cependant M. Alexandre Boutique s'en tire à son honneur et nous donne une œuvre intéressante, où Tironie se mêle habilement au drame, notant d'une manière assez juste les joies et les bouffonneries forcément mêlées aux deuils et aux douleurs qui assiègent l'humanité. G. T.
Raoa, par Léon Cladel. Paris, E. Dentu, 1888. Un vol. in-i8 jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
Léon Cladel intitule Raca un recueil de nouvelles très curieuses, qiii sont une notation aiguë de la vie, une clameur de sauvage revendication contre les misères sociales, contre les suites terribles des luttes politiques; presque toutes ont trait à la fin sanglante de la Commune, aux répressions impitoyables, et servent de protestation de pitié pour les orphelins, pour les veuves. On lira avec l'intérêt passionné qui s'attache à toute œuvre de Léon Cladel, le pur artiste, l'écrivain de rare talent, ces nouvelles d'une forme parfaite et d*une pénétrante émotion. g. t.
La Vocation du comte Ghislain, par Victor Cherbuliez. Paris, Hachette et O; 1888. Un vclume in-i8 jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
C'est à l'étude des rouages délicats et mystérieux de l'âme que s'appKque de préférence Victor Cherbuliez dans ses romans, et il aime à mettre en contraste les sensualités grossières de la philosophie épicurienne avec les sentiments les plus nobles, les plus généreux, les moins terrestres. Bans la Vocation du comte Ghislain, il nous fait assister aux débats, aux mélancolies, aux luttes avec lui-même, d'un esprit élevé, mais incertain, hésitant, un peu las de Texis* tence par suite de l'abus des plaisirs, et se croyant tout à coup destiné à devenir prêtre, parce que c'est
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
la seule chose dont il n'ait pas encore goûté. Il est placé entre deux conseillers, absolument dissem* blables en apparence, mais tout à fait d*accord pour combattre sa fausse vocation ; d*un côté, Eusèbe Furette, un bon gros garçon sensuel, sceptique, ne croyant qu'à la bonne chère, aux jouissances faciles, à la gaieté de la vie; de Tautre, Tabbé Silvère, le missionnaire ascétique, violent, emporté, ne transigeant pas avec l'honneur, appliquant les sévérités farouches de la morale la plus épurée. Il a deviné le caractère flottant de Ghislain, essaye de le détourner de la prêtrise, le combat pas à pas, finit par obtenir des délais, des épreuves, qui prouvent que le jeune comte est plutôt fait pour Tamour, pour le mariage. L'œuvre de Victor Cherbuliez n'est pas, à proprement parler, un roman : c'est la discussion parfois longue et pénible d'une thèse de philosophie; on y sent toujours trop le dialecticien, le professeur, s'atlardant à développer tout au long des théories tendrement caressées. La part du roman existe cependant, avec Léa de Trélazé, M"* Fynch, M™« Démonte, le marquis de Coulouvre, père de Ghislain, avec Tenchevétrement de t'intrigue ; mais elle reste constamment comme étouffée sous la luxuriance continue des développements philosophiques, et il lui manque ce mouvement, cette mise en relief des personnages, cette réalité, nécessaires pour.donner Pillusion de la vie. Rien de vécu, rien d'humain dans ce livre; on est intéressé par la science de l'écrivain, on suit les controverses avec curiosité, mais on n'est pas empoigné par toutes ces figures qui s'agitent dans le vide, très loin 'de nous.
Madame Lxxpar, par Camille Lemonnier. Paris, . G. Charpentier et C*% 1888. Un vol. in-i8 Jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
C'est une étude particulièrement curieuse des mœurs intimes de la boufgeoisie bureaucratique de Bruxelles que le nouveau roman de Camille Lemonnier. On pénètre avec lui dans le prosaïque intérieur de ces ménages aux petites mœurs étroites, aux fielleuses ambitions, aux idées mesquines et pauvres, qui caractérisent la plupart des ménages d'employés, duhautenbas de l'échelle hiérarchique. Le ménage type est celui des Lupar, grâce à LéonieLupar, la superbe Flamande au visage calme et régulier, à la chair splendide, trompant cyniquement son mari, le chétifet malingre Isidore Lupar, pour alimenter plus largement son ménage, vivre sur le pied d'un luxe relatif, porter de belles toilettes, donner des soirées, aller aux bains de mer, mener enfin l'existence d'une dame riche, malgré le traitement minime de Phumble premier commis à l'intérieur.
Inconscient, maladif, absorbé dans son abrutissant travail de rond de cuir, n'ayant d'autre distraction que la passion du recollage des porcelaines brisées, Isidore accepte sans s'en apercevoir l'espèce de bienêtre dont sa femme l'entoure. Ce n'est que peu à peu, à force d'avertissements anonymes, de révélations moqueuses, de sournoises plaisanteries de ses collè-
gues, que les soupçons pénètrent son crftne rebelle, s'y implantent, le poussent aux dégradants espionnages et lui font découvrir l'infamie de Léonie. Celleci, d'abord entretenue par un mystérieux prince inconnu, se rend chaque fois qu'elle a besoin d'argent, dans une maison honteuse, tenue par une corsetière fameuse dans la haute galanterie bruxelloise, une certaine madame Reine rappelant la madame Leroy parisienne. Madame Lupar a un tel empire sur son mari, qu'elle parvient à calmer ses révoltes d'honnête homme, à engourdir son sens moral, et à lui faire accepter l-ignominie de ce partage, de cette existence double, dont s'enrichit le ménage. Elle finit par hériter d'un vieil entreteneur et s'épanouir dans la peau d'une matrone dévote, désormais vertueuse.
Une quantité de personnages d'ordre secondaire s'agitent autour des Lupar, apif>ortant des physionomies très amusantes, les Paradis, les Rosart, les du Tilleul, les Desenfants, les Cador, petits ou hauts employés de l'intérieur, criblés de manies, de tics, de vices, qui complètent cette satire administrative.
L'œuvre est hardie, pleine de détails saisissants et tracée d'une plume savante en style, haute en couleur ; elle achève de placer Camille Lemonnier à la tête des naturalistes belges, autant par la forme bien accusée de l'étude, que par son parfum de choses vues, son soin des peintures extérieures, sa préoccupation des dehors et le grand souci documentaire de l'écrivain.
Le oaporal Grandrigny.— 6« Marsouins, par Paul GuiRAUD. Paris, Paul Ollendorfi. Un vol. in-i8. — Prix : 3 fr. 5o.
L'histoire est celle d'un jeune homme, engagé volontaire à la suite d'un amour malheureux, qui rencontre une belle fille dont il se sent englué' sans que ni éloignement, ni excès, ni efforts de vo!onté, puissent faire autre chose que de retarder le moment où il sk livre à elle en proie. Elle le dévore si bien, moelle et conscience, que, nommé sergent vaguemestre de son régiment, il détourne au profit de cett^ misérable les mandats-poste adressés à ses camerades, et qu'il a à peine, lorsque tout, comme il arrive fatalement, est découvert, l'énergie de se tirer un coup de pistolet.
Ce drame lamentable, mais profondément humain, et où éclate d'une façon douloureuse et quasi désespérante l'irresponsabilité de la passion, est encadré dans une étude de mœurs militaires prise sur le vif, sans volonté de dénigrement, sans grossissement d'optique, et qui montre la vie du soldat telle qu'elle est, avec la dose d'idéal qui la relève et la colore d'héroïsme.
J'aurais des réserves à faire sur la^onnaissance du métier d'écrivain et sur la pureté de style appartenant à l'auteur. Cependant, plus on avance dans le récit, et plus les défauts relevés au début deviennent rares. Ce progrès en présage d'autres, et il ne reste qu'à féliciter M. Paul Guiraud d'avoir su nous intéresser pendant plus de 3oo pages au sort nullement
unique cl*un sous-officier d'avenir qui, pour une gaupe, mange la grenouille. b.-h. g.
Une Gheroheose, par Louis Janvier. Un vol. in-i8 Jésus. Paris, 1888. Marpon et Flammarion, édit. — Prix : 3 fr. 5o.
La couverture de ce roman est ornée d'un joli dessin d'Emile Boyen : c'est le portrait en pied de l'héroïne, la marquise de Foncine, la chercheuse ; une brune aux sourcils épais, au visage d'un ovale régulier^ nez droit et impérieux, bouche voluptueuse. Ce que celte marquise cherche, c'est le bonheur : elle ne le trouve pas dans le mariage, par la faute du mari; elle ne le trouve pas dans l'adultère avec un premier amant qui l'abandonne, la croyant enceinte. Elle ne le trouve pas dans deux ou trois autres aventures qui l'amènent à vivre en petite étudiante dans un appartement mesquin et vulgaire de la place de la Sorbonne. Elle reste marquise à certaines heures, malgré ces péripéties; et le monde ne lui étant pas fermé, elle y connaît une M"'« de Duyvel, avec qui elle cherche aussi le bonheur, et ne trouve que l'épuisé* ment. M. Louis Janvier a eu le bon goût de' n'indiquer que d'une touche discrète cet épisode scabreux des expériences de son héroïne. Enfîn, il lui vient cette chance de rencontrer l'amour parfait en la personne du jeune EJriss Gazy, un Egyptien patriote qui rêve la république égyptienne. Naturellement la Chercheuse ayant trouvé le bonheur, le bonheur sera détruit par un coup de foudre : sinon Aristote aurait tort, et M. Louis Janvier, haïtien très instruit, très cultivé, connaît les bonnes doctrines. Donc, le coup de foudre, c'est un obus dont Edriss reçoit les éclats en Egypte, en combattant pour l'indépendance de sa patrie.
A la nouvelle de sa mort, Mimosa, marquise de Foncine, avale le poison. — Le roman est écrit de verve, les scènes sont amenées avec une logique suffisante, le personnage de Mimosa, en dépit de ou S cause de ses égarements, est sympathique. p. z.
Taga, par Marguerite Poradowska. Un vol. in- 18. Paris, 1888. Paul Oliendorff.
Sous la forme mouvementée du roman, l'écrivain a su haBilement nous initier et nous intéresser à une suite de tableaux et de scènes de mœurs fort peu connues : tableaux de la vie de village sous l'autorité du seigneur et du pope, son subordonné, dans la province polonaise de Lemberg; scènes de mœurs cléricales empruntées à la petite secte des Grecs-unis (qu'il ne faut pas confondre avec les Grecs-orthodoxes); cette secte relève de Rome, et les prêtres ont pourtant la faculté de se marier avant leur ordination. — Yaga est la propre servante du pope; celui-ci, mû par l'intérêt personnel, refuse de la marier à son fîaricé. Poussés à bout, les deux amants contractent une union libre en présence des deux familles assemblées et le maître d'école officiant pour le prêtre. Finalement, celui-ci, autoritaire et violent, est expulsé
de la cure par le seigneur qu'il a lésé dans ses intérêts d'argent en plaidant la tempérance.
En quelle langue le romande Yaga a-t-il été écrit par l'auteur? Rien ne nous en informe. C'est une habitude fâcheuse qui tend à s'établir depuis quelque temps. On craint d'éloigner le lecteur par le mot ira" duction.
Le mari de madame d'Orgevaut, par Henry Rabus* SON. Un vol. in-i8. Paris, 1888, Calmann Lévy.
Les lecteurs que le choix systématiquement nauséabond du document humain éloigne du roman naturaliste peuvent ouvrir avec confiance le Mari de madame d'Orgevaut, — et, à en juger par celui-là. les autres romansaussi de M.Rabusson, -^ ils n'y feront point de telles renco'ntres. Oh ! non. Cependant, si les mêmes lecteurs cherchent dans le roman de mœurs contemporaines quelque chose de plus vrai que la peinture de situations invraisemblables dans un milieu mondain de convention, si l'abus de l'inutile adjectif et de la description inutile les fatigue autant dans le style musqué que dans le style cambronne, je n'ose les presser très vivement de lire les œuvres d'imagination du même M. Rabusson. Qu'ils en jugent. M"** d*Orgevaut, jeune veuve, bas-bleu scientifique, reçoit en toi> lette du matin (dont je vous fais grâce) « le prince de Dhun-Thurigny v. S'étant levée, « elle se rassit promptement devant un vaste et somptueux bureau de style Louis XVI, tout incrusté d'or et d'écaille... Et reprenant le long porte-plume d'argent barbelé qu'elle venait, sans douté, de déposer sur un coin du bureau, elle se remit à écrire... Elle noircit ainsi toute une page de grand format, sans arrêt ni réflexion; puis elle saupoudra largement l'encre fraîche de paillettes étincelantes, puisées â l'aide d'une cuiller d'ébéne ouvragée, dans une sébile de vermeil â ciselures, qui était un chef-d'œuvre d'orfèvrerie, et enfin posa sur la feuille volante un lourd presse-papier de cristal.*
— Si c'était vrai seulement! Mais M. Rabusson est-il
bien sûr d'avoir jamais vu un bureau Louis XVI incrusté d'or et d'écaille? e. g.
DERNIERES PUBLICATIONS
ouvrages signalés.
Clair de lune, par Guy de Maapassaot. Paris, Olleodorff. In- 18. — Prix : 3 fr. 50.
Deux Malheureuses, par Albert Cim. Paris, A, Savine. In-18. — Prix : 3 fr. 50.
Un M&le, par Camille I.emonnier, préface de Rosny. Paris, A. Savjne. In- 18. — Prix : 3 fr. 50.
Plaies d'Egypte, par Eugène Chasnel. Paris, Marpon et Flammarion. In- 18. — Prix : 3 fr. $0.
Mariage d'inolination, par Fortuné du Boisgobey. Paris, Librairie illustrée. In-i8. — Prix : 3 fr. jo.
En Israël, rar Amédéc Jubert. Paris, Sauvai trc. In* 18. — Prix : 3 fr. $0.
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
e Tolstoï. Pari*, A. Savïnc lo-iS.
Mirlinei. In-i8. — Prix : j fr. fo.
Nédejda-NikolacTDa, iraduci
Honeienr le Rédacteur, par Boycr d'Agcn. Ptrii, Viclor HaiarJ, iBBB. Un lol. in-iS jésut. — Pria : j fr. jo.
Lea Veillées deCorbeil, par Jut< A, CUio. liî-.a. — Prii: j fr. jo.
Tearklft, nioean aIgtricnDct, par Al Uitpoii et Flammarion. lD-i8. — Prix : ;
Le Taire. Pjri»,
La Vie galante, par Pierrs VL<ron, llluitralions d« Draiwr, io-iS. Libriirie moderne. — Prix ; j fr. jo.
Le Trottoir, maan parliiennu, par Jean Baaque. Paris, Sauvalire. In-i8. — Pria : | fr. 50.
.-1 Godet. Pari»,
Ce qu'il tant faire, par le comte Tolstoï. Paris, A. Savine. In-i8. — Prii : j fr. 50.
La Tour aux Rate, par Frfdfric Couiot. Bruxelles, veuM Monnom. — Piii ; a fr, 50.
Haines de femmes, par Henri Contl, Paris, Librairie illusJrée. In-iB. — Prix : j fr. jo.
La Grande Bleue, par Rend Maizeroy. Un vol. in-i8. Pion etC". — Priï : j fr. jo.
Uue Divorcée, par PonionGerval. Paris, Vielor Ha»ard, iliSS. Un vol. in-iB j«su>. — Prix j fr. jo.
MKLANGKS LITTÉRAIRES — Critique. — Philologie. — Linguisliqiit.
Profils bretons, par Léon Bouchet. Ua vol. in-iO. Paris, i8ti8. Blond et Barrai, édil.— Prix : 3 fr. 5o.
Catholique et royaliste se proclame M. Léon Bouchet, qui s'imagine vraisemblablement que cea deut qualités, très respectables en elles-mfmes, im< pliquEnt necesEairement le goOt Un, le jugement sûr et la nature aristocratique. C'est ce qui ressort nettement de la façon cavalîire, eiagérêe, maladroite dont i! traite les Breton» qui s'aventurent à n'Itre pas dociles à l'Église romaine et dévoués au Roy; et de la flatteuse opinion que M. Boucbet s'est laite de son tact et de sa délicatesse, opinion qu'il exprime avec une modesiieégaleàson talent d'écrivain : le parti auquel il s'inféode a, selon lui, le monopole du bon ton: et M. Bouchet (Léon), catholique et royaliste, comme les Charette, ]esdeLareinty,lesJuigné, etc., âeurs de noblesse bretonne, participe à ce monopole; il nous le fait bien voir par la délicatesse des traits dont il com> pose le portrait de Renan, de Laisant, de Clémen-
De Renan, il ridiculise le physique, et il croit avoir jugé souverainement l'homme quand il écrit : « Je gage qu'aucune femme n'a dO se retourner pour regarder passer M. Renan avant qu'il fût l'auteur de la Vie de Jésus, et si depuis quelque femme l'a regardé, elle n'a certes paa vu quelqu'un de joli. •
De l'œuvre do penseur et de récrivaîn, cet éton-
nant critique ne retient que trois ou quatre volumes; et lesquels, et pourquoi? ■ Quels sont, dit-il, les ouvrages que M. Renan a fait paraître depuis celte fameuse Vie de Jésus? — Je n'ai pas besoin de les énumérer. Laissons-les en paix. Deux cependant valent la peine qu'on en parle, VAitte-ChrisI, et le dernier de tous, VAbbesse de Jouarre. > lî faut voir cornme il en parle; cric, crac, en huit lignes, c'est fait, jugé et condamné.
Dans le général Boulanger, ce qui étonne le plus le candide M. Bouchet, c'est qu'il a entendu dire de lui : I Le général platt aux femmes et les fermes lui plaisent, n M. Bouchet n'y peut croire, • caril a toujouis considéré la fennnne comme un être esseniiellement aristocratique auquel les masques vulgaires ne peuvent plaire >. Ce quip rouve que M. Bouchet ne connaît pas plus les travers des femmes que les mérites des écrivains.
A ses yeux le masque du général Boulanger n'est pas de grande race. Pour le voir de plus près M. Bouchet s'est cependant rendu à l'une des réceptions du
général quand il étai pour ne point souille lismeparces impurs main > au maître de la n trait. N'oubliez pas que d'aristocratique bon ton.
Il a quelque indulgent
istre de la guerre; mais,
catholicisme et son roya-
, 1 il n'a pas tendu la
lisondans laquelle il pénd-
M. Bouchet est un modèle
pour M. Jules Simonî au
lieu de le déchirer, il se contente de le griffer au sang : cetie indulgence a pour cause la suppression des vers latins et du thème latin, en quoi M. Bouchet avoue quMl n'était pas fort« Il réservait toutes ses facultés pour la prose française : son volume en fait foi. Sa conclusion sur le rôle actuel de M. Jules Simon déconcerte un peu. Il trouve que « M. Jules Simon n'est peut-être plus quelqu'un, mais il est assurément encore quelque chose ». Les gens qui savent ce que parler veut dire pensent que c'est tout le contraire; mais qu'importe.^
Rien de surprenant après cela dans l'admiration enthousiaste de M. Bouchet pour Ignotus, le solennel et prudhommesque pontife du Figaro, homme estimable à coup sûr, mais dont le style diffère un peu de celui de Renan, et dont la pensée philosophique n'a pas tout à fait la valeur de celle de M. Jules Simon.
M. Léon Bouchet doit être bien jeune — ou bien vieux — pour fairevoir aux gens, imperturbablement, des façons de portraits, que la partialité passionnée et ignorante rend méconnaissables p. z.
L'Esprit juif ou les Juifs peints par eux-mêmes,
d'ciprèô le Tatmud, par Goré OThonma de XXX. Tulle, imprimerie de J." Mazeyrie, 1888. Un vol. in-i8. — Prix : 3 fr. 5e.
L'analyse de Touvrage est tout entière dans ces quelques lignes de la préface : a Ce livre a pour but de chercher à éclairer une question encore obscure... la question juive, qui, à notre avis, n'est que la question sociale actuelle... Les livres publiés sur la question juive sont riches en faits; mais les faits ne suffisent pas à expliquer la puissance juive, il faut remonter aux causes. Ces causes... feront comprendre à tous ceux qui ont des oreilles pour entendre le triomphe actuel des Juifs, ainsi que le mouvement appelé très faussement antisémitique, et que l'on devrait appeler antijuif, car les Arabes du Maroc, de
l'Algérie, de la Tunisie, qui sont dts Sémites, onttou-
)ours détesté les Juifs qui demeurent au milieu d'eux, et les détestent encore autant que les Galiciens, Hongrois ou Petits-Russiens détestent ceux qu'ils ont le bonheur de posséder. Ces causes de l'extension envahissante de l'influence juive, comme aussi celle des soi-disant persécutions dont ils se prétendent l'objet, ne doivent pas être recherchées ailleurs que dans leur religion, qui n'est pas, ainsi que le croient naïvement les chrétiens, la seule religion de Moïse, mais bien la relig'on du Talmùd ou religion rabbinique. Cette religion fait des Juifs un peuple séparé et eniiemzdes autres peuples, à l'égard desquels tout leur est permis. Dieu leur a donné la terre et tout ce qu'elle renferme; il s'agit seulement de s'en emparer... »
C'est l'exposé de ces lois, disons mieux, de ce débridement d'appétits ordonné par le Dieu des Juifs que Fauteur, dont je n'essayerai pas de pénétrer le cabalistique pseudonyme, entreprend de donner ici. Le livre est curieux; l'auteur paraît bien renseigné; il inspirerait plus de confiance s'il disait qui il est et
où on le trouve, comme a fait Drumont.Pour le reste, ce n'est point au Livre, tribune libre, ouverte à tous, sous la seule condition d'aimer les lettres et Tinstrument de leur propagation, qu'il sied de prendre parti.
Gibier de Saint-Lazare, par G. Macs, ancien chef du service de la Sûreté. Paris, G. Charpentier et G'*, 1888. Un vol. in-18. — Prix : 3 fr. 5o.
Ce sont là des livres, — M. G. Macé en est au quatrième volume de sa série la Police parisienne, -^ qu'on ne peut se dispenser de signaler, mais à propos desquels il y aurait je ne sais quoi de malséant à insister. A la Sûreté, M. G. Macé avait la réputation d'un homme habile. Il s'en est allé, emportant avec lui cette habileté dont il fait preuve plus que jamais, puisque son ancien métier, qui ne devait lui assurer qu'une pension de retraite, lui fournit des souvenirs qu'il sait changer en livres, dont un éditeur lui fait de beaux écus sonnants. Il y gagne, de plus, un renom de littérateur!... Plus que jamais, je m'abstiendrai d'insister. *
Le présent volume qui est dédié au « plus spirituel des préfets de police », ce qui nous fait rêver du Moulin Sans-Souci, — est consacré aux filles et femmes qui font trafic de leur corps, au gibier de Saint-Lazare, pour employer la langue des policiers. Je n'ai ni plaidoyer ni réquisitoire à faire ici; mais il m'est bien permis, à un point de vue littéraire, de constater que la femme est ce que l'homme la fait, et qu'il n'y aurait point — à part quelques monstruosités, ou certaines maladies fort rares — de filles à vendre, s'il n'y avuit point d'hommes pour les acheter. Dans ces conditions, on m'accordera que, pour changer les choses, Saint-Lazare est insuffisant.
Ceci dit, je crois que M. G. Macé charge à plaisir ses tableaux. Il semble que cet ancien chef de la Sûreté se donne la tâche peu compréhensible de faire croire qu'au milieu des grinches, des escarpes et des rouleuses de Paris, nul n'est sûr de n'être point volé, suriné ou violé. L'effet est bizarre, et, malgré les renseignements fort curieux qu'il offre — toujours d'une main habilement discrète, — il aura de la peine à faire prendre ses livres au sérieux.
Comédies du XVII'^ siècle, avec une introduction, des notices et des notes, par Tancrède Martel. Paris, Albert Savine, 1888. Un vol. in-18. Prix : 3 fr. 5o.
Desmarest de Saint-Sorlin avec les Visionnaires, Rotrou avec la Sœur, Paul Scarron avec Don Japhet d'Arménie, Cyrano de Bergerac avec le Pédant joué, et enfin Philippe Quinault avec la Mère coquette, telles sont les comédies que M. Tancrède Martel réédite avec une piquante introduction, des notices inédites et spirituelles et des notes sobres, peu nombreuses, mais toujours justes à point. Ce curieux volume ne donne que des comédies célèbres, comme
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
Ton voit, mais que peu connaissent autrement que par le titre et qui sont difficiles à trouver. Il a donc sa place dans la bibliothèque de tous les lettrés qui admettent — et c'est forcément le grand nombre — les réimpressions; celle-ci est, du reste, typographiquement très suffisante, bien qu'un peu compacte. Elle est. de plus, entourée de tout un appareil — nullement pédant, d'ailleurs — de recherches, de commentaires et d^explications [que le lecteur le plus au courant de la littérature secondaire du xvii* siècle aurait mauvaise grâce à dédaigner. b.-h. g.
Lettres d'un ohien errant sur la protection des animaux, mises au net par Louis Moynier, avec une Lettre^ Préface par Léon Cladel, un Poème inédit de Jean Richepin. Un vol. in-4'* illustré de 53 dessins originaux. Paris, 1888. £. Dentu, éditeur.
Malgré son titre hunioristique« ce livre est fort sérieuZy dans le fond, sinon dans la forme, très alerte au contraire et tout à fait attrayante. L'auteur, en effet, est l'apôtre ardent et convaincu d*un devoir absolu qui s^impose à la civilisation moderne, le devoir de protéger les animaux. Mais craignant sans doute, et non sans raison, la frivolité du public en face d'une œuvre sérieuse, et l'indifférence pour la cause dont le succès lui est cher, il a pris îe bon moyen de faire parvenir au lecteur rebelle son éloquent plaidoyer en faveur de nos humbles serviteurs. Pour nous éclairer sur nos préjugés, pour ouvrir notre cœur et notre intelligence, Il nous séduit d'abord par le regard, nous attire par l'image, sûr ensuite de nous tenir et de nous retenir. Quarantecinq artistes — pas un de moins — ont concouru à cette illustration des Lettres d'un chien errant, et non des moindres, car la lithographie qui sert de frontispice au volume est signée de M. Puvis de Chavannes. Au cours de Tœuvré se succèdent les autres noms de peintres et d*illustrateurs appartenant pour la plupart à l'élite de l'école française contemporaine, et j'ajoute qu'il en est peu de cette élite qui ne figurent sur la liste des collaborateurs de M. Louis Moynier. Parmi ceux-ci, j'ai établi une distinction entre les peintres et lesijlustrateurs. Il était essentiel de le faire. Si j'avais à démontrer en effet que l'illustraiion est un art très distinct, relevant d'une esthétique particulière, les Lettres d'un chien errant m'eir fourniraient les meilleurs témoignages par le rapprochement multiplié de dessins de peintres et de dessins d'illustrateurs. Or il n'est pas nécessaire d'être un connaisseur bien expérimenté poirr distinguer les uns des autres et constater la supériorité marquée des derniers. Puisque j'ai nommé M, Puvis de Chavannes, ne cherchons pas plus loin. La figure symbolique de la Protection, qu'il a tracée au crayon lithographique^ n'est en rien inférieure aux nombreuses figures de femmes, à demi nues et drapées à demi, dont les tranquilles silhouettes se meuvent avec une certaine majesté dans ses vastes compositions murales. Mais ici, réduite à de mesquines proportions,
privée de la parure de la couleur, isolée, c'est-à-dire ne se confondant pas dans un ensemble décoratif, confisquant exclusivement l'attention, elle perd toute grandeur, pour ne plus laisser voir que les gaucheries, les pauvretés, les insuffisances et, disons-le d'un mot, les naïvetés, pour ne pas dire les erreurs d'un dessin enfantin. Assurément ce ne sont pas des lacunes du même genre que nous aurions à signaler dans les autres dessins do peintres; mais la plupart d'entre eux, sinon tous, pèchent au moins en un point essentiel; l'intéré: n'y est pas concentré comme il l'est toujours dans les dessins des vrais illustrateurs, fort habiles à découvrir ce que nous appellerons, nous aussi, « la scène à faire ». La palme en ce concours appartient donc à des artistes égaJement familiers avec les deux formes d*art, comme les peintres Rochegrosse et Jeanniot, par exemple, ou comme les graveurs Félix Dracqueniond et Félix Buhot.
L'illustration n'est pas le seul attrait que M. L. Moynier ait attaché à son œuvre; il a demandé une préface à M. Léon Cladel et un poème à M. Jean Richepin, l'un et l'autre connus pour l'amour qu'ils portent aux déshérités de ce monde, et pour l'admirable forme que revêt l'expression de cet amour en la prose puissante et dans le puissant lyrisme de l'un et de l^iutre écrivain.
Nous sommes loin de.nous plaindre de cette surabondance de séductions, mais nous ne pouvons cependant nous défendre de dire que la modestie de M. Moynier et sa défiance de lui-même sont vraiment excessives. Son livre pouvait se passer de ce luxe accessoire. Il ne verse point dans la sentimentalité, licite des faits, et des faits concluants; il donne des raisons, et de bonnes raisons; il fait le procès de la Société protectrice des animaux qui ne répond que d'une manière très insuffisante à l'objet de sa fondation; il est rempli de sages avis et de conseils pratiques. Nous voudrions voir toutes ces choses si bien dites éditées en un volume à bon marché*
Dialogues parisiens : Huit jours chez M. Renan, par Maurice Barres. Un vol. petit format ds: la Collection 6/eiie. Paris, 1888. Dupret, éditeur.
Déjà elle compie une quinzaine de volumes, cette aimable suite de petits livres qui semblent n'avoir d'autre titre à composer une collection que l'unité du format. Elle en a un autre pourtant, c'est que le sujet de chacun d'eux, quel qu'il soit, qu'il traite des mœurs arctiques ou des mœurs françaises, tant aux derniers siècles que de nos jours, est — on peut le dire à coup sûr — choix et œuvre de lettré curieux, érudit et délicat, sans la moindre apparence de pédantisme. Tel est, par exemple, le premier des Dialogues parisiens de M.Maurice Barrés, l'ingénieuse et subtile fantaisie que l'auteur intitule : Huit jours che^ M. Renan, sans peut-être y avoir passé seulement huit heures. M. Renan, que nous estimions si fort au-dessus des petites faiblesses humaines, serait-il moins philosophe au sens populaire du mot dans la pratique de la vie que dans ses écrits? Vraiment il faut le croire, puisqu'il
a pris la mouche pour ce portrait tracé d^une main sympathique, respectueuse même, flatteur, flatté dans l^ensemble, où percent seulement de loin en loin quelques traits de réalité plastique ou de fine ironie littéraire, qui décèle chez le peintre la clairvoyance d^un observateur que n^aveugle pas le fétichisme. Dans cette plaquette, je ne vois en vérité qu'une ligne cruelle : « Dans la bibliothèque, dit M. Maurice Barrés, nous avons un instant regandé ses livres. «/^ crotf bien que le p'.us fatigué est le traité de Cousin : « Du vrai, du beau et du bien. » L'auteur a beau s^en défendre, ^insinuation est formelle. Mais je suis convaincu, d'autre part, que M. Barrés n*a pas compris, mesuré toute la cruauté de l'insinuation, retendue de Pinjure quMl faisait à ce libre esprit de M. Renan en nous le montrant affamé pour ainsi dire de cette viande creuse, le livre Du vrai, du beau et du bien, qui constitue le plat de résistance où s'alimentent tous les maigres esthéticiens de Técole spiritualiste. A part cela, et encore n'en était-il paS atteint, on ne s'exglique pas que le Dialogue parisien ait pu* troubler la sérénité d'âme de M. Renan au point de l'amener à protester contre cet aimable opuscule au dessert d'un banquet celtique. Comment Thisiorien qui a prêté tant de pensées et de paroles de -son propre fonds à Jésus et à saint Paul, pour nous les faire mieux connaître et mieux voir, n'a-t-il pas compris que cette façon de dialogue était un procédé littéraire? Assurément la liberté est grande, mais de telles libertés, M. Renan en a pris bien d'autres^ sans le moindre scrupule. M. Maurice Barrés, ayant écrit cts Huit jours che:^ M. Renan, pourrait donc invoquer le droit de représailles; mais c'est inutile, il a usé d'un droit absolu. 11 Ta fait d'ailleurs dans l'esprit de modération, de mesure et de déférence compatibles avec la vérité comme avec l'indépendance de son jugement et de son talent. e. c.
Vibrations, par Jean Bertheroy. Paris, Paul Ollendorflf, 1888. Un vol. in-18 jésus. — Prix : 3 fr. 5o.
Il y a certainement un souffle sincère, vibrant et passionné dans les pièces Ie« plus importantes de cet intéressant ^oXvxTti^, Vibrations, dont la presse a beaucoup parlé déjà et dont l'éditeur vient de mettre en vente une deuxième édition, chose rare lorsqu'il s'agît de poésies et que Fauteur, comme dans le cas ac« tuel, est un débutant. Nous ne nous arrêterons pas aux pièces légères qui sont semées çà et là et ne nous paraissent qu'un arcachemcnt momentané à des travaux plus graves, que Paimable distraction d'un
esprit plus porté aux pensées sérieuses, aux idées philosophiques et métaphysiques, avec une tendance marquée à l'idéalisme. Mais dès qu'on arrive aux poèmes de grande étendue tels que la Doctrine du Dante, et qu'on les lit avec l'attention un peu indulgente due à tout débutant de lettres, on ne peut s'empêcher d'être intéressé d'abord par l'effort considérable de l'écrivain, puis peu à peu séduit par les qualités qui se révèlent au fur et à mesure d'une étude plus attentionnée, plus approfondie. Ce n'est pas là l'œuvre banale du premier venu, il y a une recherche de l'idée, un désir de rythme, un Ubcur de la phrase, dignes d'être signalés à la curiosité des amateurs, aux gourmets de la langue. De rémotion jaillit, saine et pure, du morceau touchant ap^STé Agar, comme la source découverte dans les sables par l'infortunée compagne d'Abraham, et vient délicieusement humecter le cœur. Ensuite r Echelle de Jacob se dresse, nous élevant degré par de^ré, échelon par échelon, aux splendeurs du rêve du fils d'isaac, et Job, en un récit adroitement cadencé, d'une allure vraiment noble et poétique, termine le volume, comme pour laisser le lecteur sous une impression favorable, sous la caresse d'une musique harmonieuse. Ce sort là, à notre sens, les parties les plus saillantes dé cet important recueil, qui constitue un début des plus honorables et trouvera un excellent accueil auprès du public d'élite auquel il semble particulièrement s'adresser.
La Chanson des étoiles, par Jean Rameau. Un vol. in-18 Jésus. Paris, 1888. Paul Ollendorff, édit. — Prix : 3 fr. 5o.
De tous les jeunes poètes qui colportent leur inspiration dans les salons oii l'on dit des vers, M. Jean Rameau est le plus convaincu en son rôle de troubadour modernise, il est aussi celui dont les échos de deux ou trois journaux bien informés signalent le plus régulièrement l'apparition triomphante à la cheminée ou devant le piano, place consacrée du récitant.
La poésie de M. Jean Rameau est sonore et colorée. Il excelle à rassembler de, jolies images en un rythme heureux, — sauf quand il s'égare à renouveler la tentative cent fois condamnée du vers boiteux de neuf pieds. — On pourrait se plaindre que le plus souvent la sonorité du vers soit celle des choses creuses, et que l'artifice de l'image et l'étalage des couleurs ne soient qu'un trompe-l'œil éblouissant. Il est peu de ces morceaux, en effet, qui laissent une impression durable, peu dont l'idée maîtresse se pose nette et lumineuse dans l'esprit du lecteur. C'est une ivresse de syllabes mélodieuses, artistement accouplées ; mais le trop fréquent retour des pleurs et des larmes y mêle une certaine amertume.
Étoiles du ciel, étoiles de la terre, ou étoiles du cœur, toutes les étoiles font pleurer M. Jean Rameau; cette averse élégiaque finit par refroidir et noyer
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
l'émotion. Le poète a, du reste, une façon particulière de juger les larmes ; elles sont pour lui une des meilleures choses de la vie.
0 mortt, nul n'a le droit de maudire la vie Si te< yeux ont connu le bonheur de pleurer.
Aussi tout pleure dans les poésies de M. {hameau, Dieu lifi-Qiôine. Le Créateur dit dans la Genèse :
... La douce fleur de vie et de songe qui doit Faire pleurer d'anour tous mes yejx de lumi,>re.
Et plus loin :
Il résama d*un coup tout son coeur et fit Eve ! Et les yeux du Seigneur pleurèrent, éblouis.
A la rigueur, il avait de quoi pleurer en cette occasion. Son résumé était défectueux : il y a du vide.
M. Jean Rameau ne s'interdit pas Texpressign étrange sous prétexte de force et de hardiesse. Il dit par exemple :
Et soas ses poings d'effroi La nébulosité devint un glo*?e dense.
Mais du fond de toute cette poésie, trop empreinte de mollesse féminine, d'une trop subtile délicatesse, proche voisine de Taffectation et de la mièvrerie, il se dégage pourtant un grand charme : Pœuvre est certainement d'un poète qui a l'émotion communicative. Le début de cette pièce, — non pas une des meilleures — toute banale qu'elle soit, et trop mouillée de j7/^iir5 et de larmes^ produit néanmoins un effet d'attendrissement.
Vous m'aviez dit jadis, — voil«à six mois je gage ! —
« Je ne serai jamais qu'à toi ! »
Et des larmes d'amour consacraient ce langage,
Des larmes que je buvais, moi !
II luisait du soleil ; le soleil brille encore.
Que Dieu prenne pitié de nous !
Un autre boit les pleurs de vos bons yeux d'aurore :
u Toujours à toi ! » lai dites-vou^
Il nous est impossible de citer, mais il est de notre devoir de signaler quelques pièces très remarquables : Dans LES Etoiles du ciel, les Yeuxj la Mort de Dieu; dans les Étoiles de la terre, Messire PHiver^ les Deux Mères; dans les Etoiles du cœur, la première pièce qui porte le même titre que cette partie du livre, et une pièce courte, exquise en sa concision pleine, Ressemblance, et le morceau de clôture, la Résurrection, pz.