THEATRE
Dieu le veut, par Maurice Bouchor. Drame en vers en cinq actes et six tableaux. Paris, Fischbacher, i888. Un vol. in-4«.
Une œuvre nouvelle de M. Maurice Bouchor ne saurait laisser indifférent le public que gardent encore les lettres* Il a marqué du premier coup comme un poète original, sincère, se servant, pour exprimer les mouvements les plus fugitifs et les plus opposés de son esprit comme les passions les plus douces et les plus âpres de son cœur, d'un instrument riche et sonore dont toutes les ressources lui étaient, dès le début, familières. Pour Pobservateur que les dessous intéressent plus que les surfaces, qui recherche et suit avec curiosité les courants et les contre-courants de rinspiration, qui note et analyse les mobiles cachés, et parfois inconscients, auxquels obéit Thomme dans les manifestations extérieures de son talent, l'évolution de M. Maurice Boiichor est infiniment curieuse et troublante. Parti de la sensation et de la sensualité, c'est au sein de l'idée pure qu^il manœuvre aujourd'hui son ballon poétique, à moins qu'il ne soit, en dépit de toute résistance, emporté par lui. Après avoir abattu les idoles, il se crée des dieux, et le poète des Chansons joyeuses a passé, armes et bagages, avec V Aurore et les Symboles^ au mysticisme transcendants!. Il semble que nous assistions, avec l'œuvre nouvelle, à une troisième métamorphose, qui se présente comme un avatar définitif.
Dieu le veut, drame qui, tout en étant bien supérieur à tant d'autres qu'on joue, n'est point de ceux qui n'arrivent au public qu'en pa.ssant par le théâtre, est dédié au vieil ami des jours de fougue et d'effervescence, qui, amèrement, lui reprocha naguère d'avoir « subrepticement repris goût au mauvais vin de l'idéal », â Jean Richepin. Voilâ qui est déjà caractéristique. Mais M. Maurice Bouchor tient à ne pas nous laisser le moindre doute, et, dans cette dédicace à Jean Richepin, il dit, en un langage dont l'élévntion est comme voilée d'une mélancolique et hautaine résignation : « Grâce à Dieu, — passe-moi cette vieille formule, — me voici délivré de ma jeunesse ; et, comme j'ai fini par comprendre l'impossibilité où nous sommes d'c'difîer, une métaphysique tant soit peu solide, j'ai l'esprit en paix comme le cœur. Je sais bien que notre équilibre est toujours instable ; mais puisque je peux enfin respirer hors de moimême et que l'Infini ne me tourmente plus, j'en profite pour p-inétrer autant qu'il m'est possible dans la
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vie des autres. Je veux dire que j'essaye à mon tour d'écrire pour le théâtre. »
Ce passage est un fragment précieux d'autopsychologie, si je puis dire, et paraît devoir donner la clef des productions futures de M. Maurice Bouchor.
Il est, d'ailleurs et à tous les points de vue, en pleine connaissance de lui-même, et l'inscription du temple de Delphes serait, pour lui, une objurgation superflue. Il fait la critique de son drame sans modestie ni vanité, et il n'y a qu'à souscrire à sofi jugement. Comme le titre l'indique, le poète nous transporte en pleine croisade, et nous avons, au milieu dtfs Raymond de Toulouse, des Bohémond de Tarente, des Robert de Normandie, des Godefroi de Lorraine, des Alexis de Constantinople, et autres puissants chevaliers, deyx femmes, Irène, nièce de l'empereur, et Agnès, fille de Hugues, comte de Saint-Paul. « Si une bonne àme avait l'idée de monter cette pièce, écrit Fauteur, le pieux ^héroïsme de nos chevaliers ennuierait bien des gens, ce qui n'empêcherait pas que Ton criât au scandale chaque fois que ma Byzantine raillerait tant soit peu ces hommes de fer... Si le premier acte est faible, si l'action languit par moments, s'il y a des sorties maladroites, mon devoir est d'en être affligé; pourtant je regrette plus encore que les caractères n'aient pas un relief assez vigoureux et que la langue, racinienne à l'excès, manque trop de nouveauté. Mais enfin, tel qu*il est, mon drame n'est peut-être pas dépourvu de vie, et je'crois que certains personnages y sont assez bien indiqués. »
Que dirais-je de plus? II est probable que j'aurais
été plus timide dans la critique et moins réservé dans l'éloge. Quoi qu'il en soit, M. Maurice Bouchor nous donne un noble et bel ouvrage' qui, de son aveu, est une promesse, et dont tous ceux qui aiment les profondes émotions exprimées en beaux vers le remercieront.
Mais il est fallacieux de parler d'une œuvre poétique sans en rien. citer. Irène revoit le croisé Engelbert qu'elle aime et qui, lui, ne l'aime plus o*u croit ne plus l'aimer, et de sa bouche sort ce couplet comme une explosion :
Me dévorant b cœur et ne voulant rien voir, Je me sais enfermée avec mon dé.setpoir... Oh ! 8ui*ta passion je n'eus jamais de doutes ; Mais je craignais pour toi tout le péril des routes, Je t'ai vu blessé — mort peut-être, et je pleurais. . Eugelbert, ils ont dit que tu me renierais ! lis ne comprennent pas quel amour est U nôtre Et quels liens de chair nous rivent l'un à l'autre... San? toi je n'ai pu vivre ; et toi, lu reviendras, J'en suis sCir^, à la douce étreinte de met bras ; Ami, je te ferai des chaînes de caresses ! Tu n'as pas oublié nos profondes ivresses ; Tant de fois j'ai plongé mes regards dans les liens Que tu dois être à moi comme je l'appariiens. Qu'est-ce que leur sagesse et leurs paroles vaines Lorsqu'un torrent de feu circule dans nos veiacs? Aimons-nous, méprisons leur stupide vertu. Gardons notre bonheur...
Il est encore possible — qui en douterait après cela? — découler la beauté dans la vieille forme classique. b.-h. g.
HISTOIRE
— Chronologie — Documents — Mémoire^ —
Histoire des papes depuis la fin du moyen âge,
par le D' Louis Pastov, traduit de l'allemand par Furcy Raynaud. Deux vol. in-8°. Paris, Pion, 1888.
L'érudition qui, depuis quelque temps, était attirée vers VHistoire des papes^ s'y est portée récemment avec une ardeur singulière, et les résultats qu'elle a déjà obtenus sont de la plus haute importance. Si la vérité historique y gagne, la gloire des papes n'y perd pas non plus, et les travaux de Ranke, de Reumont, de Gregorovius, ont lavé les souverains pontifes de bien des accusations portées contre eux. Ainsi se vérifie le mot de Joseph de Maistre : « On ne leur doit que la vérité, et ils n'ont besoin que de la vérité. » Dans cette nouvelle carrière ouverte aux historiens, l'on est heureux de voir la France mar-
cher en tête, avec les beaux travaux de M. Eugène Muntz sur les Arts à la cour des papes et les Précurseurs de la Renaissance, de M. Faucon sur la Bibliothèque des papes à Avignon, qu'avaient précédés ceux de l'abbé Christophe sur la Papauté pendant le xv« siècle, de M. de PEpinois sur le Gouvernement des papes, de Magnan sur Urbain V, de Ch. Daniel, de F. André, etc. Dès à présent, l'ensemble de ces études sur la papauté est énorme, et le temps semble être venu de les fondre dans un vaste travail d'ensemble, d*en faire la synthèse. C'est cette synthèse qu'a entreprise un professeur de l'Université d'Innsbruck, M. le D' Louis Pastov, dans un ouvrage qui doit avoir six volumes, et dont le premier, paru en i883, a suffi pour placer son auteur parmi les historiens les plus distingués que possède aujourd'hui
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
l'empire austro-hongrois. Sa traduction, traduction faite avec une rare élégance, nous en est donnée aujourd'hui par M. Furcy Raynaud, déjà connu par d'autres travaux de ce genre.
Cette première partie de l'œuvre immense qu^a projetée M. Pasiov forme à elle seule deux volume*s dans la traduction française, et comprend les quatre pontificats de Martin V, Otto Colonna; d'Eugène IV, Gabriel Condulinaro; de Nicolas V, Thomas Parentucelli, et de Calixte III, Alphonse Borgia, soit quarante et une années de l'histoire de la papauté, de. 1417 à 1458. L'on n'en aurait pas cependant une idée complète si nous n'ajoutions que l'auteur a placé en tète une vaste étude rétrospective, formant le livre l^' de son œuvre, sur cette période de l'histoire pontificale qui s'étend depuis le commencement de l'exil d'Avignon, en i3o5, jusqu'à la fin du grand schisme en 1418. C'est à partir de celte dernière époque que s'ouvre pour la papauté^ rentrée dans Rome et restaurée dans sa puissance spirituelle et temporelle, l'ère de la renaissance et des temps modernes. A une science très abondante, puisée aux sources les plus diverses et les plus nouvelles, surtout aux sources originales, l'auteur joint un grand esprit de justice et d^impartialité. Nulle trace de ce sentiment haineux contre la papauté, qui se montre trop souvent dans les travaux de l'Angleterre et de TAllemagne protestantes. En rouvrant aux savants les archives secrètes du Vatican, Léon XIII a renouvelé en quelque sorte le terrain de l'histoire pontificale. M. Pastov a largement profité pour son livre de cette mesure libérale, et l'on peut dire qu'il Ta écrit sur des documents absolument nouveaux, que Ranke, Burckardt, Voigt, Gregorovius et Creighton avaient ignorés pour leurs histoires de la papauté et de la Renaissance.
L'on ne saurait imaginer quel puissant attrait ont certains chapitres de M. Pastov. Un des plus curieux, et aussi des plus brillants par la couleur et la rapidité du récit, est celui qui sert d'introduction à tout Touvrage et qui nous présente le tableau de la renaissance littéraire en Iulie et de ses rapports avec l'Église. Jamais, pensons-nous, l'humanisme et son histoire n'ont été présentés tout à la fois avec plus d'ensemble et de détails. M. Pastov distingue aussi très bien entre le vrai et le faux humanisme, le premier qui, en exaltant sans mesure l'antiquité et en admirant jusqu'à la dépravation de ses mœurs, produisait des œuvres telles que le livre de Laurent Valla, De voluptatey et le recueil d'épigrammes licen-» cieuses publié par Antonio Beccadelli, dit Panormiia, sous le titre ^^Hermaphrodite ; le second qui, en choisissant entre lés œtivres de la Grèce et de Rome, n'en acceptait que ce qui était empreint d'une beauté morale en harmonie avec les doctrines chrétiennes, et donna naissance à tant d'œuvres littéraires et artistiques qui sont encore l'admiration du monde. Autant l'Église était contraire au faux humanisme, autant elle était favorable à l'autre, autant elle en vit avec satisfaction le développement, dans cette pensée que ses écrivains, ses apologiStes avaient tout à gagner à rapprocher leur langage de ces formes classi-
ques qui seront éternellement belles. Plusieurs de ses papes, beaucoup de ses cardinaux furent d'illustres humanistes. Nicolas V, dont Téleciion, faite à l'unanimité, parut presque providentielle aux contemporains, et qui fut un saint pape, ne fut pas un moins grand humaniste. Né à Sarzana, dans la Ligurie, en 1397, il avait senti naître son goût pour les lettres et l'antiquité lors d'un premier séjour qu'il fit à Florence, chez Palli^ de'Strozzi, « le Nestor des savants aristocrates florentins », dans la maison duquel il remplit les fonctions de précepteur. Revenu plus tard, à la suite de Nicolas d'Albergati, le pieux évéque de Bologne, dans la capitale Je la Toscane, il se lia étroitement avec les membres d'une société littéraire alors célèbre. Soir et matin, raconte un contemporain, Leonardo et Carlo d'Arezzo, Gianozzo Manetti, Giovanni Aurispa, Gaspard de Bologne, Poggio et d'autres savants en grand nombre, avaient coutume de se réunir en plein air, près du palais du pape, pour y traiter des questions de littérature. Thomas Parentucelli, très assidu à ces réunions, y accourait dès qu'il avait rempli ses 3evoirs auprès d'Albergati, dont il était le plus apprécié des serviteurs. On le voyait arriver à la hâie, monté sur un mulet; et à peine avait-il mis pied à terre qu'il entrait avec vivacité dans la discussion commencée. Il assistait aussi avec beaucoup de zèle aux séances de l'Académie de San Spirito, et on ne le voyait pas moins fréquemment dans les boutiques des libraires, où il dépensait toutes les économies qu'il pouvait faire sur son modeste traitement. D^jà il disait que si jamais il devenait riche, il emploierait son argent à deux choses : en livres et en monuments.
Élevé sur la chaire de saint Pierre, il n'oublia pas cette promesse. Si les affaires de l'Église prospérèrent glorieusement entre ses mains, il ne fut pas moins attentif aux progrès des lettres' et des arts. Il fut le fondateur de la Bibliothèque vaticane et lui assigna une place grandiose dans le nouveau palais des papes, dont il avait conçu le plan. Il voulait que Rome, qui était dé)à le centre de la religion, devint aussi pour l'éternité le centre de la science, et que,* sous la protection de la papauté, y fussent conservés les admirables monuments du génie grec et romain. Rien ne lui coûta pour rassembler les manuscrits et pour les faire copier à de nombreux exemplaires. Ses émissaires parcoururent la Grèce, l'Angleterre et même la Prusse. Il envoya jusqu'en Suéde le savant Alberto Enoche, pour y rechercher un manuscrit de Tite-Live qu'on disait y exister. Lors de la prise de Constantinople par les Turcs, il sauva ainsi une immense quantité de manuscrits précieux. Bibliophile émérite, il n'acceptait que des copies faites avec un goût et un soin parfaits, où tous les détails calligraphiques étaient irréprochables. Pour les feuillets. Ton n'employait que le parchemin, et chaque volume était recouvert d'une reliure de luxe, presque toujours en velours cramoisi, avec fermoirs d'argent.
Cette bibliothèque, qui, d'après l'opinion de M. Pastov, fondée sur un inventaire manuscrit, comprenait 807 manuscrits latins, fut, selon sa vo-
lonté expresse, ouverte au public et confiée à la garde et à la direction de Giovanni Tortello, savant non moins versé dans la littérature classique que dans rhistoire et la théologie. L'on n'a pas le chiffre exact des manuscrits grecs, mais il dut être dans une proportion à peu près, égale. Cétait, pour Pépoque, un nombre considérable de volumes. La bibliothèque de Florence n'en comptait pas plus de 800, estimés à 4,000 sequins; celles des Visconti, à Pieivie, 998; celle du duc d'Urbin, 772, ayant coûté 3o,ooo ducats. En 1456, les Médicis en possédaient i5o seulement.
Indépendamment de la Bibliothèque vaticane, Nicolas V s*en était formée une pour son usage personnel, dont le catalogue manuscrit, trouvé dans les archives secrètes du Vatican, a été publié par M. Amatt dans VArchivio storico italiano, troisième série, t. III, p. 207. Elle contenait en majorité des œuvres d'auteurs profanes et atteste le goût de ce pontife pour l'humanisme.
Les bibliophiles peuvent compter Nicolas V parmi les leurs ; et cela doit les rassiirer sur les scrupules de conscience que pourrait leur inspirer une passion qu'un grand et saint pape a partagée avec eux. La cour romaine elle-même a pris soin de perpétuer ce goût de Nicolas V pour les livres, en plaçant dans l'une des salles de la Bibliothèque vaticane un portrait de ce pontife où il est représenté rangeant des livres. C'était là, en effet, un de ses passe-temps favoris. Il n'était heureux que quand il pouvait aller et venir au milieu de ses livres, les classer, les ranger, les feuilleter, examiner leurs belles reliures.
Nicolas V fut le premier en date de ces grands papes lettrés, artistes, dont l'un, Léon X, a personnifié en quelque sorte la Renaissance. Il ne faut pas oublier cependant, à l'honneur des papes français d'Avignon, que déjà Benoit XII, au xiv' siècle, avuit encourage les arts et commandé à un élève de Giotto, le célèbre Simon Martini, de Sienne, les fresques qui décoraient le palais des papes dans cette ville et dont on voit encore aujourd'hui les restes; que Clément VI aima passionnément l'éloquence, et que Urbain V répara les ruines qu'avaient accumulées à Rome soixante ans d'abandon. Mais avec Nicolas se lève la véritable aurore de la Renaissance, et il en salue les rayons. Ce fut lui qui commença à y élever ces monuments prodigieux qui formaient dans Rome conune une autre Rome, la Rome du Vatican. « Il mettait tout son orgueil, dit Grégorovius, cité par M. Pastov, à entourer la papauté d'une ceinture de monuments magnifiques et à immatérialiser son autorité ep faisant d'elle le centre du monde intellectuel, comme elle l'était du monde religieux. »
La construction à neuf du Borgo, celle du palais des papes au Vatican et de l'église de Saint-Pierre, forment un triple projet qui lui appartient en propre, et dont l'ensemble décèle une tout autre inspiration que celle qui anima ses prédécesseurs ; une inspiration où apparaît déjà tout le génie de la Renaissance. Si grande que soit la basilique de Saint-Pierre,
elle n'est rien comparée au plan primitif rêvé par Nicolas V.
A sa cour affluaient les ariistes : Alberti, Rossellino, Fra Angelico, ce peintre de l'amour éternel, Fra Giovanni di Roma, B. Buonfiglio, Bartolomeo de Foligno; Piero délia Francesca.
Les lettrés, les savants n'étaient pas moins favorisés de Nicolas V que les artistes. Son règne fut le triomphe de l'humanisme. Poggio, Manetti, Alberti, Aurizpa, Tortello, Decemibrio se pressaient autour de lui. Gianozzo xMànetti, humaniste et chrétien, fut son ami particulier. Il fit de Jean Tortello son bibliothé* caire. Il u*hésitait pas à accepter la dédicace d'ua des livres de Pogge, et il fit à Marsuppi lui-même des loisirs dorés pour qu'il pût librement travailler à sa traduction d'Homère. Nicolas V s'intéressait, en effet, beaucoup aux traductions des auteurs grecs, et il en fit faire un grand nombre sous ses yeux. Valla reçut de lui 3oo écus d'or pour celle de Thucydide. Les huit années du règne de Nicolas V furent un continuel triomphe pour les lettres et les arts. Il faut lire dans M. Pastov le récit de ce pontificat glorieux pour avoir une juste idée de l'influence que la papauté eut sur cette renaissance des lettres et des arts. e. a.
Madame de CSustine, d'après des documents inédits. avec un portrait gravé à l'eau-forte, par A. Bardouz, Paris, Calmann Lévy, un vol. in-8«. — Prix :
Après nous avoir donné un tableau d'ensemble de la société, ou plutôt de la bourgeoisie française^ dans la première moitié de ce siècle, M. Bardoux en revient à ces tableaux particuliers, à ces portraits, par où il avait commencé en publiant sa Comtesse Pau' Une de Beaumont, Son nouveau livre, Madame de Custine, se rattache même si étroitement à celui-ci, qu'il en est comme la continuation. Le trait d'union entre les deux œuvres, s'il ne le fut pas entre les deux femmes, est M. de Chateaubriand, ce grand preneur de cœur, ce don Juan mélancolique, qui fut toujours dégoûté de la vie, o.u qui le parut, mais jamais d^s femmes. On a souvent reproché, bien à tort, la doctrine des deux morales.au très regretté et très honnête M. Désiré Nisard, lequel, du reste, s'est victorieusement lave de cette horrible accusation. Nous sommes tout prêts, si l'on veut^ à nous indigner en philosophe contre lesdeux morales,mais nous constaterons d'abord que le monde n'est pas aussi scrupuleux que les philosophes, et qu'on le voit tous les jours peser le> choses morales dans des balances fort peu justes, et répartir très inégalement ses sévérités et ses indulgences. A l'égard des grands écrivains, il est d'une mansuétude particulière; les amours adultères, nous ne voulons pas dire lnçestueu;(, de Chateaubriand, n'ont jamais nui, même de son vivant, à sa réputation. On lit René presque comme une page de la Morale en action^ et la vie de libertin et de joueur de B. Constant ne donne peut-être que plus de saveur à son roman d* Adolphe, • Il faut reconnaître aussi que, dans le cas particulier
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
de Chateaubriand, il se mêlait tant d^adiniration à l'amoar' que M"« de Bcauraont et M™" de Custine eurent pour lui, que Ton peut se faire illusion. A ce degré, l'amour devient un culte, ses soupirs sont des cantiques, et Tobjet surhumain de ses tendresses, de ses dévouements, prend des airs de Dieu. Le nouveau récit de M. Bardouz ne rendra pas le monde plus sévère pour Chateaubriand, au contraire; car sMl est une figure aimable, séduisante, faite à la fois pour plaire et pour toucher, c'est celle de M"* de Custine.
Sa jeunesse, comme celle de M*"* de Beaumont, avait été tragique : Téchafaud révolutionnaire Tavait éclaboussée du sang de ses proches. Née à Paris le 18 mars 1770, Delphine de Sabran était la fille de cette charmante comtesse de Sabran qui, devenue veuve en 1774, ties jeune encore, nous est connue par une affection si sincère et si noble pour le marquis de Bouf- Hers, l'ex-chevalier, converti à la morale, repentant, expiant, dans son administration, très laborieuse et très utile, de la colonie du Sénégal, les erreurs de sa folie jeunesse, et qui plus tard, marquise de BoufHers, transforma Fauteur d^A^ine en modèle des époux. En 17)7, M''« de Sabran fut mariée au jeune Custine, His du comte de Custine, alors maréchal de camp et gouverneur de Toulon, celui qui, quelques années plus tard, allait payer de sa tôte Tinconstance de la victoire.
Six années à peine écoulées, M"*« de Custine, que la jeunesse, la beauté, le bonheur entouraient comme d'un rayonnement, voyait périr sur l'échafaud, à quatre mois de distance, son beau-père et son jeune époux. Emprisonnée elle-même, elle ne sortait des prisons de la Terreur que grâce au dévouement et peut-être à Tamour caché d'un jacobin, Gérôme, que sa beauté et «on héroïsme avaient rempli d'admiration.
Dans ses épreuves, sa fermeté, sa constance avaient été admirables. Chaque jour, pendant le procès du général de Custine, elle s'était rendue au palais de justice, prêtant à Taccusé le secours et la consolation de son assistance, et affrontant saps pâlir les menaces de la foule. Sa dernière entrevue avec son mari, à la Conciergerie, avait été déchirante, et on avait e'ié obligé de l'emporter au milieu d'une attaque de nerfs presque mortelle. Jetée au couvent des Carmes peu de jours après la mort de son mari, sur la dénonciation d'une femme de chambre, elle s'y rencontra avec le générât Beauharnais, qui y était avec sa femme, Joséphine, et sur lequel la beauté de M"® de Custine semble avoir fait une vive impression. Ce sentiment fut-il partagé : on hésite à le croire, malgré le témoignage de M«»« Elliott. Cette intimité de la prison des
Carmes lui avait fait de M™» de Beauharnais une
amie. Quand- celle-ci fut devenue la femme du premier consul, M"* de Custine usa de son influence pour obtenir la radiation de sa mère et du marquis de Boufflersdela liste des émigrés. A trente-trois ans elle était alors dans tout l'éclat de sa beauté. Son teint de blonde était resté fraie, malgré les terribles mois de la Terreur, comme du temps où Boufflers
l'appelait « la reine des roses ». Ce fut en i8o3, dans le salon de M"* de Rosdmbo^ qu'elle rencontra Chateaubriand, âgé alors de trente-cinq ans, auquel le Génie du christianisme et Atala, publiés celui-ci en 1801, celui-là en 1802, avaient déjà donné tout le prestige de la gloire. Il venait d'être nommé secrétaire d'ambassade à Rome, ai>près du cardinal Fesch, lorsque éclata sa passioa pour M™* de Custine. Avant de partir il lui écrivait ;« L'idée de vous quitter me tue.» Dans les Mémoires d'outre-tombè, il présente les choses autrement : là, c'est par amour pour M™* de Beaumont qu'il se décide à aller à Rome, dont le climat serait favorable à la santé de son amie. Cette liaison avec M™* de Custine xlura vingt ans; elle occupe vingt lignes dans les Mémoires : c'est peu pour une femme dans la vie de laquelle il avait tenu tant de place- Ce n^est peut-être pas une compensation suffisante à cette sécheresse, que le souvenir de cette phrase où il l'appelle : « héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang». Les billets passionnés qu'il écrivit avant son départ, et que M. Bardoux publie pour la première fois, valent mieux que cette rhétorique à froid à laquelle l'écrivain s'évertue devant son bureau.
Le séjour de Chateaubriand à Rome ne dura pas même une année entière, et quand il revint à Paris, l'âme en deuil de la mort, de M*"* de Beaumont, il n'avait déjà plus pour M^^^'de Custine Tardeur de passion du début. La pauvre femme en souffrit, sans être pour cela moins attentive, moins tendre, mêlant à son amour une admiration à laquelle, du reste, l'auteur d^Atala était maintenant trop habitué pour y être très sensible. Cependant, quelques jours passés au château de Fervaques, acheté par M"* de Custine, parurent un instant l'animer cet amour. Mais c'était un feu près de s'éteindre. Quand Chateaubriand, le 3 juillet 1806, quitta la France pour aller en Grèce et en Palestine, tout était bien fini. M™* de Custine ne se consola jamais; elle ne cessa pas d'aimer celui qui l'avait rendue si malheureuse. Elle resta son amie fidèle, lui parlant, dit M. Bardoux, avec une sincérité ' qu'il ne rencontrait pas à un même degré dans ses autres affections, ne lui ménageant ni ses critiques ni ses conseils. Nous n'oserions affirmer que Chateaubriand lui en ait su .beaucoup de gré. 11 aimait mieux l'encens continu et un peu grossier — qu'on nous permette le mot — de M"** Récamier. Quant à M"« de Custine, elle mourut en juillet 1826,13 Bex, en Suisse, où elle avait été attirée moins p^ut-être par les soins de sa santé que par le voisinage de Chateaubriand à Lausanne. e.- a.
Une Fille de France et sa oorrespondanoe inédite, par L. de Bé auriez. Un vol. in-S*'. Paris, 1888. Perrin.
Celte fille de France est l'aînée de Mesdames, filles de Louise XV, Louise-Elisabeth, née en 1 727, morte à trente-deux ans, infante d'Espagne. M. L. de Beauriez, en retraçant d'.unc plume élégante les
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grands événements qui agitaient alors PEurope entière, encadre dans son récit les plus remarquables des lettres non publiées de cette princesse et les plus concluantes. Cette correspondance nous introduit dans les coulisses de la politique ei porte la lumière en plus d^un point resté obscur du mouvement des esprits et des intrigues à *la cour de France. C'est ainsi, notamment, que la fille aînée du roi nous apparaît pleinement justifiée par cette publication des calomnies déversées sur elle par M"' du Hausset, cette suivante de M"* de Pompadour en ses mémoires. M. de Beauriez a le goût de ^histoire; il en a aussi le flair; il sait découvrir les questions dignes d'être étudiées et sujettes à revision. Il Pavait déjà montré en son premier essai sur £/wâ^e//» d^ Autriche, Le second ouvrage du jeune historien justifie et confirme, pour ainsi dire, la distinction dont son précédent travail a été Pobjet à PÂcadémie fr'ançaise.
Madame de Lamballe, d'après des documents inédits, par Georges Bertin, directeur de la Revue rétrospective. Ouvrage orné d'un portrait de H^ de Lamballe gravé par Dujardin, imprimé par la maison Quantin. Paris, aux bureaux de la Revue rétrospective, 53, rue' de Rivoli; 1888. Un vol. in-8«.
Il n^est personne sur qui tout soit dit, ou le soit d'une manière définitive. M"« de Lamballe, qui a fait, à bon droit, couler tant d'encre sous les doigts de tant de littérateurs et d'historiens sensibles, n*en était pas moins une figure restée peu connue et qu'on ne voyait guère que dans la mélancolie de la prison ou dans Phorreur de la mort, au bout de la pique fatale. M. Georges Bertin, qui dirige avec tant de tact, de goût et d'érudition la Revue rétrospective, publication chère aux lettrés, s'est donné la tâche d'éclairer d'un plein jour cette victime si touchante de nos convulsions sociales. Il n'y a pas épargné sa peine. Il a fouillé les archives nationales, Pinventaire de la succession de la princesse ordonné par la Convention dans le décret de saisie et de séquestre du 3 août 1793, la bibliothèque de Saint-Germain-en- Laye, les archives du département d'Ile-et-Vilaine, le greiie de Saint-Malo^ des pièces notariées, diverses collections particulières, — et Pénuméralion pourrait se prolonger. De tout ce labeur préparatoire, M. Georges Bertin a su tirer un livre habilement composé, écrit avec une simplicité qui n'exclut ni le pittoresque ni la chaleur, el où Phonnôteté historique est sévère jusqu'au scrupule. Comme il l'espère dans sa préface, on trouvera ici, outre la biographie d'une femme intéressante, « un coin sérieusement étudié de l'histoire des mœurs de la fin du xviii* siècle au seuil de la Révolution d.
Aucun des historiens qui se sont occupés, incidemment ou particulièrement, de la princesse de Lamballe, y compris M. de Lescure, n'a eu à sa disposition la masse de documents et les précieux secoiirs que M. Georges Bertin signale avec une modeste et noble reconnaissance. Il ne se dissimule pas.
cependant, que tout n'a pas été trouvé, qu*il reste des lacunes, des trous à combler dans cette biographie construite avec tant de patience, de recherches et d'intelligence critique. Il aura, j'en suis convaincu, le plaisir de les combler lui-même lorsque le succès du livre appellera une nouvelle et encore plus par» faite édition. b.-h. g.
Parla en 1793, par Edmond Biré. Un vol. in- 18. Paris, 1888, J. Gervais, ancienne maison Douniol.
Il se produit, depuis quelque temps, dans le courant intellectuel, un mouvement très prononcé contre Phistoire, que nombre de bons esprits — et au premier rang d'entre eux, naturellement, les historiens — se plaisaient à estimer le plus noble des genres littéraires. La jeune école scientifique, au nom des rigoureuses exigences de la vérité, classe l'œuvre de l'historien parmi les œuvres d'imagination, et, à ce titre, bien au-dessous de la poésie, à peine à la hauteur du roman qui, lui au moins, a cette supériorité sur Phistoire de ne point se donner pour véridique. N'est-ce pas Horace Walfole qui, étant occupé d'écrire un chapitre de l'histoire d'Angleterre et ayant assisté à une scène de la rue, puis l'ayant entendu raconter de façons très diverses par d'autres témoins du même fait, jeta au feu son manuscrit tout entier, renonçant à jamais tenter de raconter les événements du passé? Peut-on partager, je ne dirai pas le dédain, mais l'appréhension de la jeun,: école au sujet de Phistoire, et pourtant faire œuvre d'historien ? Peut-être, car tel est le problème que M. Edmond Biré paraît avoir résolu. Si Pon peut mettre en doute, en effet, l'exactitude des tableaux d'un Michelet, par exemple, où l'admirable artiste présente la synthèse magnifique de documents authentiques patiemment analysés au préalable, on ne
saurait sans parti pris suspecter la valeur de ces documents mêmes. Or l'ouvrage de M. Edmond Biré, Paris en lygS, n'est pas autre chose, en réalité, qu'une collection de pièces contemporaines des événements. Comme ^on Journal d'un bourgeois de Paris pendant la Terreur, dont il est la suite immédiate, ce volume se compose d'un certain nombre de journées, non également mémorables par Pimportance des faits qu'elles ont éclairés, mais toutes émouvantes par Paccent vrai du récit. C'est que Pauteur s'est appliqué à rechercher dans les journaux du temps et les Mémoires, dans les brochures, dans les placards et dans les affiches, — quand il en a pu retrouver, — les menus faits, les incidents du moment, les détails perdus, les nobles actions oubliées, les généreux dévouements passés sous silence, de préférence les faits et gestes des petits, des humbles, gens du peuple et bourgeois, exposant -leur vie pour leur foi politique et religieuse. A ces récits du temps ainsi retrouvés, M. Edmond Biré se borne à donner Paccent d'un récit personnel. Le précédent volume va du 21 septembre 1792 au 21 janvier 1793. Celuici part du 22 janvier 1793 et s'arrête au 2 juin, va de la mort de Louis XVI à la chute de la Gironde-
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
Le procédé est ingénieux et habilement manié. Clio i a dû remplacer le burin par la plume de fer.
La Goar de Franoa àt la Société au xvi* sièole, par Franus Décrue de Stoutz, chargé du cours d'histoire à la faculté des lettres de Poitiers. Un vol. in-i6. Paris, Firmin-Didot et C'« ; 1888.
L^origine de ce travail, nous dit Tauteur, remonte à une courte série de conférences publiques données à Genève aux mois de novembre et de décembre i885, reproduites avec des développements plus cooiplets dans un cours de faculté, publiées enfin en articles (sauf Tune d'elles sxir la Femme) par la Bibliothèque universelle. — Ces articles sont devenus chapitres du livre. Cela fait beaucoup de remaniements.
L'auteur nous énumère ensuite (voir son Avantpropos) tous les ouvrages, mémoires, correspondances, études qu*il lui a fallu lire; il a vraiment pris une peine bien inuii'e. A-t-il eu peur qu'on doutât de la sûreté de ses informations, qu'on ne le tint pas pour un maître en érudition ? Son érudition, mais elle apparaît à chaque ligne de chaque phrase, elle n'apparaît que trop. Il a lu beaucoup et tout retenu, et rien celé. Faut-il lire pour seulement retenir? pour seulement renseigner: C'est, ce nous
semble à nous, afin de pouvoir juger, de pouvoir sentir, qu'on doit lire, bien plus que pour apprendre; c'est, si l'on est professeur ou écrivain, afin de soumettre des appréciations, afin de faire naître un courant de sympathie ou de réprobation. M. Décrue de Stoutz n'a pas dédaigné de relater les plus petits faits, et les moindres détails de l'organisation politique (au chapitre II, le Gouvernement) ^ sociale (chapitre III, les Classes de la société)^ militaire (chapitre lll,la France militaire), il les a scrupuleusement donnés; tout cela permet mal au lecteur de porter un jugement sur le xvi* siècle, de pénétrer les humeurs et les goûts, les états de conscience des contemporains des derniers Valois; trop de faits, trop de détails.
Il s'en trouve moins au chapitre premier, la Sociabilité, comme au chapitre V, les Passe-temps de la société, moins encore au chapitre VI, la Femme; et ces chapitres, qui semblent vides, sont aussi peu suggestifs que ceux-là dont nous avons transcrit les titres. M. Décrue ne serait-il rien qu'un érudit?
Et, qui sait? peut-être que les leçons du cours de faculté étalent, elles, suggestives; que les conférences de Genève l'étaient davantage encore. On oublie ses notes en parlant; fait-on un article, on craindrait ne les pas consulter et on les reproduit toutes.
BIBLIOGRAPHIE - MONOGRAPHIE
— Siugularités — Compilations — Curiosités littéraires —
Catalogue général da la libra^ie française depuis 1840. Rédigé par Otto Lorenz, ancien libraire. Tomes IX et X (1876-1885;. Paris, chez l'auteur, 5, rue des Beaux- Arts, iSSô-Sy (imprimerie Berger-Levrault, à Nancy. Deux vol. gr, in-8* de 778 et 768 pages à deux colonnes. — Prix : 60 francs.
Bien que Pexcellent livre de M. Otto Lorenz soit connu de reste et très justement apprécié des vrais bibliophiles et des travailleurs, il n'est point superflu d'en parler ici avec quelque étendue. Aucune étude suffisante n'a encore été, que nous sachions, consacrée à cette publication remarquable, l'une des plus belles et, sans contredit, la plus utile de celles
dont peut se glorifier la bibliographie française contemporaine. Cette omission peut s'expliquer par ce fait que l'auteur, homme non moins désintéressé que modeste, n'a pas cru devoir recourir, pour « lancer » son ouvrage, à cette profusion d'annonces et de bruyantes réclames que nous voyons journellement mise en œuvre, chez nous presque autant qu'à l'étranger, pour maintes productions estimables sans doute, mais de bien moindre importance. Le Livre n'a point de motifs d'imiter la réserve de M. Otto Lorenz; il lui appartient de faire connaître un bon ouvrage et de rendre justice à un travailleur aussi consciencieux qu'infatigable ; c'est ce que nous allons essayer de faire le plus brièvement possible. Né à Leipzig (Saxe% le 8 juin i83i, M. Henri-Otto
DIBL. MÔD. -^ X.
Lorenz se destina de bonne heure au commerce de la librairie. Venu en France, en i855, il entra aussitôt dans la maison C. Reinwald, à Paris. Ayant obtenu, en 1861, la naturalisation française, il établit, pour son compte, une librairie spéciale de commission qu'il géra jusqu'en i883. Quelque absorbantes que fussent les nécessités de sa profession, elles ne le détournèrent pas d'un dessein qui fut Tœuvre de toute sa vie; elles l'y confirmèrent au contraire, et le magnifique répertoire dont il s'agit ici témoigne assez de son courage et de son heureuse opiniâtreté à poursuivre l'exécution d'un projet si considérable.
Ce fut à la librairie Reinwald, où il était attaché à la rédaction du Catalogue annuel de In librairie française (i858-i868), que M. O. Lorenz conçut l'iJée de donner une suite aux précieux recueils de Quérard {la France littéraire) et de MM. Louandre et Bourquelot [la Littérature française contemporaine). On sait ce que sont ces deux ouvrages : l'un renferme l'inventaire général de notre littérature pendant le xviii« siècle ; l'autre, qui forme la continuation du premier, embrasse à peine les quarante premières années du xix* siècle. Il existait donc, au moment où M. Lorenz entreprit sa tâche, une lacune énorme fort préjudiciable aux gens d'étude; qui n'avaient plus de répertoire pour les renseigner et les guider en leurs recherches. C'est cette lacune que notre auteur a voulu combler, d'abord pour une période de vingtcinq année» seulement (1840-1865); par une conséquence naturelle, il a été amené, à poursuivre sa tâche et à mener son œuvre jusqu'à notre temps.
Qu'on nous permette de donner de suite un aperçu, un peu aride, mais nécessaire, de l'ensemble de son ouvrage. Le Catalogue général de la librairie française doit comprendre cinq parties et former onze volumes, se décomposant comme suit: première partie ou tomes I"'àlV, embrassant la période 1840-1865 (1V-Ô28, 636, 623 et 671 pages); — deuxième partie ou tomes V et VI, allant de 1866 à 1876 (670 et 711 pages); — troisième partie ou tomes VII et VIII, contenant la table méthodique des six premiers volumes (700 et 684 pages) ; — quatrième partie (qui vient de paraître), comprenant les volumes ci-dessus décrits et allant de 1876 à i885; — enfin, la cinquiédie partie (qui doit être publiée cette année) contiendra la table méthodique de cette dernière période.
C'est donc en totalité quarante-cinq années de ce siècle, les plus fécondes au point de vue de la production littéraire, que M. O. Lorenz aura inventoriées avec une conscience, une minutie et une clarté admirables. Suivant le plan de Quérard, il a joint aux noms des auteurs une courte notice biographique (état civil, professions ou fonctions diverses). C'est également pour suivre le plan de Quérard et en même temps pour faciliter les recherches qu'il a adopté l'ordre alphabétique^ non seulement pour la nomenclature des auteurs, mais aussi pour la liste des ouvrages de chaque auteur, au lieu de classer celte dernière par ordre chronologique ; c'est avec
raison qu'il a adopté cette méthode, car ce dernier mode de classement eût présenté de grandes difficultés, tant à cause des nouvelles éditions, des réimpressions d'ouvrages dont la première édition avait paru en 1840, qu'à cause des ouvrages en plusieurs volumes ou fascicules publiés à de longs interva 11 es, etc.
M. Otto Lorenz, il n'est pas besoin de le dire, a tiré la plus grande partie de ses matériaux du Journal de la librairie ; mais il ne s'en est pas tenu à cette source d'information. Il ne s'est pas contenté de dépouiller et de bulletiner ce vaste recueil ; il l'a, en maintes occasions, rectifié et complété, en y ajoutant les /i/Mt* cations françaises de la Belgique, de la Suisse, de l'Allemagne et de l'Angleterre, publications pour la plupart ignorées en France.
Sans méconnaître la grande importance des publications périodiques, il s'est déterminé cependant à les exclure de son plan, suivant en cela l'exemple de ses devanciers Quérard, Louandre et Bourquelot. Il en a exclu également les publications, officielles ou particulières, qui n'ont point été livrées au commerce, telles, par exemple, que les comptes rendus des administrations, les thèses d'étudiants, ainsi que cette littérature éphémère qui comprend les « canards » et « bilboquets ». — Par contre, il n'a pas cru devoir supprimer ni abréger la liste des brochures, vaudevilles, etc., tout en déplorant la place démesurée qu'occupent ces opuscules,^t qui est souvent par trop en disproportion avec leur importance. On est vraiment effrayé quand on songe aux centaines de milliers de fiches qu'a dû établir l'auteur pour réunir les éléments de son travail, et à Pincroyable labeur qu'il a dû affronter pour mettre tant d'ordre et de méthode dans la rédaction définitive de son ouvrage. — Ajoutons enfin qu'il ne s'est point borné à la littérature française proprement dite : de même qu'il a compris dans son recueil les ouvrages en langue' française publiés à l'éiranger, de môme il y a inséré /0U5 les ouvrages publiés en France en quelque langue que ce fût.
Nous n'insisterons pas davantage sur la méthode employée par M. Otto Lorenz pour la rédaction de son Catalogue général ; mais nous ne saurions nous dispenser d'appeler spécialement l'attention sur l'importance exceptionnelle de ses volumes de tables, qui doublent la faleur d'un répertoire déjà si précieux par lui-même pour les travailleurs. Là encore, il a donné la marque de ce sens pratique qui a présidé, d'un bout à l'autre, à la composition de son ouvrage. Point de classification savante, point de système embrouillé, plus propres à égarer qu'à faciliter les recherches, mais tout simplement l'ordre alphabétique. Ces tables forment un véritable dictionnaire, où le travailleur trouve instantanément, au nom propre ou au nom de chose qui l'intéresse, tout ce qui a été publié sur l'objet de son étude. On ne saurait trop féliciter l'auteur d'avoir résisté aux suggestions de ceux qui lui conseillaient d'à* dopter la classification systématique, et de répar* tir, sous plus de seize cents rubriques, les in-
CRITJQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
aombrables articles qui figurent en son livre ; que de doubles emplois, que de renvois eussent été nécessaires ! — quelle confusion et quelles pertes de temps nous ont été évitées ! A coup sûr, ces tables excellentes, qui manquent encore, hélas ! aux grands ouvrages des Barbier, des Louandre et des Quérard, sont, à rétat embryonnaire, le parfait modèle de cette «Encyclopédie bibliographique » qu'avait rêvée ce dernier.
Nous ne pouvons, faute d'espace et de temps, donner de plus long« détails sur Tœuvre vraiment magnifique de M. Otto Lorenz : à ceux qui la connaissent et la possèdent nons n*apprendrions rien qu'ils ne sachent bien ; -^ pour ceux qui l'ignorent encore, nous en avons dit assez pour leur inspirer le désir de l'examiner de près et pour leur faire comprendre la nécessité de l'acquérir. Avec cet admirable monument bibliographique, formant la continuation de la Littérature française contemporaine, laquelle continuiiicWt-mémQ la France littéraire de Quérard,on possède, en trois séries, un dictionnaire complet de tous les livres français publiés depuis 1700 jusqu'à la fin de i885. Puisse M. Otto Lorenz trouver à son tour des continuateurs qui poursuivront son œuvre de dix années en dix années ! puisse-t-il aussi trouver des imitateurs qui, remontant dans le passé, feront, pour les xvi" et XVI i" siècles, ce qu'il a fait pour la moitié du nôtre, avec tant de courage et de labeur désintéressé, et surtout avec tant d'exactitude et de succès !
loonographie bretonne, ou Liste de portraits
dessinés, gravés ou lithographies de personnages nés en Bretagne ou appartenant à J'histoire de cette province, avec Notices biographiques, par le marquis DE Granges de Surgères. Tome I"*. Rennes, J. Plihou et L. Hervé, 5, rue Motte-Fablet; et Paris, Alphonse Picard, 82, rue Bonaparte, 1888; in-8o de iv-244 pages. Tiré à 400 exemplaires numérotés, dont 5o sur gr. papier vergé de Hollande. — Pr.: 10 et 20 francs.
Bien qu'elle ne soit généralement considérée que comme l'une des nombreuses branches de l'archéologie, VIconographiey prise au sens véritable de son étymologie (description des portraits), peut être revendiquée à juste titre comme une dépendance de l'histoire littéraire, puisqu'elle n'intéresse pas moins le biographe que le bibliographe. C'est d'ailleurs une science toute moderne, relativement jeune encore, et qu'inaugura, s'il ne la créa pas, le père Lelong, qui eut l'idée de compléter par une liste de portraits son Dictionnaire historique de la France* Depuis moins de deux siècles, il n'a point manqué d'imitateurs et la liste serait assez longue des érudits qui, chez nous seulement, se sont occupés du portrait « au point de vue historique et documentaire ». De nos jours surtout l'étude iconographique a pris plus d'essor et il a'est pas de bonne bio-bibliographie où l'on ne garde une petite place au portrait, voire même à l'estampe. Quelle que soil cependant l'abondance des publications purement iconographiques, elle est loin d'éga-
ler la richesse des travaux bibliographiques qu*elles sont appelées à compléter si utilement. Il existe encore bien des lacunes et les gens d'étude ne sauraient se trop réjouir quand ils en voient combler une par un travail aussi intéressant, aussi bien fait, aussi consciencieux que celui que nous offre aujourd'hui M. le marquis de Granges de Surgères.
Une production de cette nature échappant à l'analyse proprement dite, il faut se borner à en faire connaître l'origine et le plan.
Entraîné par un goût naturel pour les produits charmants de la gravure, mû par un profond sentiment d'attrait pour les études bretonnes, l'érudit au-, teur de ce beau travail a consacré plusieurs années de laborieuses recherches à en réunir lès éléments. Après avoir. Dieu sait au prix de quels patients eflbris! mené son œuvre à bonne fin, il en a fait paraître les premières feuilles dans le Bulletin de la Société archéologique de Nantes, auquel l'ouvrage entier était destiné. Lassé par la lenteur d'une publication ainsi morcelée, il a pris le parti de continuer seul l'œuvre entreprise et c'est à cette détermination généreuse que nous devons ce magnifique volume dont l'exécution matérielle, due à des éditeurs provinciaux, ferait honneur aux plus habiles librairies parisiennes. Son plan est des plus simples; suivant l'exemple des Lieutaud et des Tardieu, il a choisi l'ordre alphabétique, sauf pour la « Maison et les Ducs de Bretagne », groupés dans les vingt-cinq premières pages et qui forment une sorte de chapitre à part. Ce premier tome contient les lettres A K et renferme plus de 600 articles. Chaque personnage portraituré est d'abord l'objet d'une courte notice biographique qui permettra de rectifier bien des erreurs, car l'auteur, pour établir exactement l'étatcivil de ces Bretons célèbre?, n'a pas reculé devant les plus ingrates recherches, fouillant les archives, compulsant les registres de mairies et de paroisses, se répandant en démarches et correspondances ince santés. La liste des^ portraits et leur description n'ont pas été rédigées avec moins de soins : gravures en diverses manières, dessins, lithographies, bois, gillotages, tous les procédés sont représentés et minutieusement indiqués dans ce beau répertoire, tous, jusqu'au portrait-charge et à la caricature. Il n'est pas besoin de dire combien, sans parler des 120,000 portraits du Cabinet des estampes, qu'il a examinées une à une, il lui a fallu dépouiller de catalogues spéciaux, de recueils iconographiques, de journaux illustrés, etc., consulter de collections publiques et particulières; il suffit, pour s'en rei\dre compte, de jeter un coup d'œil sur les pages de cette remarquable étude. Si, pour le mieux comprendre, il faut citer quelques exemples, nous nous bornerons aux suivants : la reine Anne de Bretagne, dont les portraits in-folio, in-40, in-S**, in-12, in-i8, isolés ou entourés d'autres personnages, tirés à part ou insérés dans des ouvrages, s'élèvent au nombre de 62; Henri II, roi de France et dernier duc de Bretagne, qui fait l'objet d'une liste de 126 numéros; Aheilard et HéloUe^ 53 numéros; la duchesse de Berry, 146
numéros; Chateaubriand, 98 numéro^; les Fouquet, 58 numéros; Gondif le fameux coadjuteur, Sy numéros; Descartes, ui numéros, et, pour finir par une célébrité d'un autre genre, le général Boulanger, dont les traits ont été reproduits huit fois par divers modes d'illustration.
Ainsi qu'on le voit, cet excellent ouvrage, tiré, croyons-nous, à un trop petit nombre, n'intéressera pas seulement les amis de l'art de la gravure auxquels il fournira tant d'indications précieuses sur des artistes oubliés ou peu connus; il rendra aussi de grands services à tous ceux qui s'occupent d'histoire et il formera l'indispensable et très instructif complément du livre suivant, déjà bien connu et justement apprécié dont nous allons dire quelques mots.
Répertoire de bio-bibliographie bretonne, par René Kerviler. Quatrième fascicule. Rennes, J. Plihou et L. Hervé, 5, rue Moite-Fablet. In-8° de 176 pages. — Prix : 5 francs. •
II n'est pas besoin de revenir sur l'objet et le plan de cette production admirable que nous avons eu déjà l'occasion de faire connaître trois fois à nos lecteurs. Nous nous bornerons, qjtiant à présent, à signaler ce quatrième fascicule {Bar-Bec), nous réservant d'en parler plus en détail, lors de la publication du cinquième, qui terminera le second tome de cet excellent ouvrage. N*omettons pas de dire cependant que celte livraison nouvelle est digne, à tous égards, des précédentes, qu'on y remarque les mêmes soins, tant au point de vue du fond que sous le rapport de la forme, le même souci de l'exactitude, le même zèle et la môme consciencieuse érudition. Ajoutons qu'en voyant se succéder si régulièrement les parties de ce travail énorme, les souscripteurs et les travailleurs doivent être délivrés de toute inquiétuc^ sur le résultat final de l'entreprise; ils peuvent être à présent assurés que le savant M« René Kerviler possède, dès maintenant, les éléments réunis pour la mener à bonne fin.
Bibliographie bonrgniignonne. — Supplément, par Ph. Milsand, bibliothécaire adjoint, membre de l'Académie de Dijon et de la Commission des antiquités de la Côte-d'Or. Dijon, Gustave Lamarche, place Saint-ittienne, 1888; gr.^ in-8** de VI -204 pages.
. Les lecteurs du Livre n'ont point oublié l'ouvrage principal que vient compléter ce supplément^ et dont il leur a été rendu compte en i885. Le savant bibliothécaire de Dijon a naturellement suivi, dans cette dernière partie de son travail, le même ordre et les mêmes divisions que dans la première. Afin de rendre, dans l'une et dans l'autre, les recherches plus faciles, il a joint à cet important fascicule la table générale alphabétique des divisions et une très copieuse table générale, également alphabétique, des noms d'auteurs, chaque nom étant suivi, bien en-
tendu, des diverses publications dues à chaque écrivain.
Ce supplément qui renferme, comme il convenait, toutes les publications parues depuis l'apparition de l'ouvrage principal, contient un nombre assez considérable d'écrits anciens omis dans la première partie ; l'auteur n'a rien négligé pour que son oeuvre fût aussi exacte que possible, aussi complète qu'il a pu la rendre. C'est ainsi, par exemple, qu'il y a compris une certaine quantité d'arrêts, placards, procès-verbaux, programmes et autres pièces volantes, en apparence de peu d'importance. C'est bien à tort qu'on lui en ferait reproche, car ce qui peut sembler inutile, pris séparément, acquiert, réuni, une réelle valeur. Rien ne doit être dédaigné dans une bibliographie locale, et c'est un principe que certains auteurs de monographies analogues ne paraissent pas toujours avoir suffisamment observé.
Si nous avions une critique à formuler sur le travail de M. Ph. Milsand, ce serait celle-ci : il est regrettable qu'il n'ait pas indiqué la pagination des publications qu'il cite, de celles-là du moins qu'il a eues entre les mains, car on ne peut tout voir par soi-même. Cette indication si utile ne doit pas être omise quand on la peut donner; beaucoup de bibliographes aujourd'hui se font avec raison une loi de la mentionner exactement.
Pour faire apprécier l'importance de la Bibliographie bourguignonne, nous nous bornerons à rappeler que le tome précédent contenait 13,943 numéros, chiffre que ce supplément accroît d'un quart environ; elle renferme donc plus da 17,000 articles. Disons enfin que l'ouvrage se termine par un mémoire lu, par l'auteur, à la Sorbonne, en 1886, sur VObjet, la Division et le Plan d*une Bibliographie départementale, mémoire bien fait, plein de vues judicieuses et que consulteront utilement les futurs auteurs de bibliographies régionales.
Gataloghi di Biblioteohe e Indioi bibliografioL
— Afemoria di Giuseppe Fukagalli. In Firenica, G.-C. Sansoni, editore, 1887, in-8'* de xiz-199 pages. Prix : 5 francs.
La bibliographie est loin d'avoir fait, en Iulie, l'objet d'études aussi étendues que dans les autres pays de l'Europe. A part quelques rares ouvrages, déjà vieillis et arriérés, elle n'offre pas un développement comparable à celui des autres nations; on peut s'en rendre compte aisément par un coup d'œil dans le livre de Petzholdt, ou dans celui plus récent de M. Léon Vallée. Cependant, depuis quelques années, sous l'influence et grâce à l'initiative du ministère de l'instruction publique de Rome, cette science semble rentrer en faveur chez nos voisins, ce dont il faut s'applaudir, si l'on songe aux innombrables productions non décrites encore, perdues ou dédaignées, de leur riche littérature. A plusieurs reprises, nous avons signalé ici diverses publications officielles faisant connaître une partie des richesses
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
imprimées ou manuscrites que renferment des bibliothèques d^au delà les monts; nous sommes heureux de pouvoir mentionner cette publication bibliographique nouvelle, formant le deuxième tome d'une Biblioieca de bibliografia e paleografia qui, si Ton en juge par son prospectus, promet d'être intéressante.
L'ouvrage que nous offre M. Joseph Fumagalli, sous-bibliothécaire de la «Bibliothèque Victor-Emmanuel », de Rome, n'est autre chose qu'un mémoire couronné au premier concours bibliographique ouvert sous les auspices du ministère de l'instruction publique italien en i885. Comme le titre l'indique, c'est une sorte de manuel catalogographique; il a pour but de formuler les meilleures règles pour la rédaction d'un catalogue de bibliothèque et d'un index bibliographique. C'est moins une œuvre originale qu'une compilation. L'auteur, qui a manifestement beaucoup de lecture et un réel souci de bien faire, ne nous offre ni un nouveau système ni une théorie nouvelle; il se borne à établir où en est actuellement la question des catalogues et index, et, grâce à d'abondantes citations, il remplit assez méthodiquement les 200 pages de son essai. Par une singularité qui ne s'expliquerait naturellement que s'il ne connaît pas bien notre langue, il semble avoir systématiquement écarté de ses recherches les publications bibliographiques françaises; à peine en citet-il trois ou quatre, auxquelles il ne fait d'ailleurs que des emprunts sans importance. Par contre, les travaux américains et allemands paraissent l'avoir entièrement absorbé; les uns et les autres obtiennent son admiration; il en donne de longs extraits et quand, à la fin de son essai, il rédige ses règles pour la confection des index et catalogues, c'est presque exclusivement de leurs idées et de leurs procédés qu'il s'inspire. Il n'y a pas lieu dMnsister davantage sur cette étude qui, nous le répétons, dénote de sérieuses recherches et qui pourra rendre des services aux bibliographes italiens; nous constaterons toutefois qu'elle semble devoir être d'une moindre utilité pour les bibliographes anglais, belges ou français.
Catalogue des livres oomposant la bibliothèque de feu M. le baron James de Roths-
ohUd, par M. Emile Picot. Tome II. Paris, Damascène Morgand, libraire, 55, passage des Panoramas, 1887. U" ^®^' R**' ^^'^^ ^^ 596 pages, orné de 8 planches hors texte et d'un très grand nombre de marques typographiques, vignettes sur bois, reproductions diverses, etc. — Tirage à nombre restreint; imprimé chez L. Danel, à Lille. Quelques exemplaires sur papier de Hollande. — Prix : 40 francs.
Quand parut, il y a trois ans, le premier volume de ce magnifique catalogue, nous avons fait connaître à nos lecteurs (voir le Livre de i885. Bibliographie rétrospective, page 469), à quelles circonstances était due cette superbe publication. Nous avons dit comment, après la mort du regretté bibliophile qui avait
réuni toutes ces richesses qui ne seront point dispersées, l'un de SCS plus vieux et plus chers amis, M. Emile Picot, avait accepté la tâche d'en dresser l'intéressant inventaire, avec cette exactitude scrupuleuse, cette érudition de bon aloi et ce goût parfait qui distinguent les productions de l'éminent bibliographe.
Il n'est donc pas besoin de revenir sur les nombreux mérites de Tœuvre entreprise par M. Emile Picot : les heureux possesseurs de son premier tome savent trop bien à quoi s'en tenir sur sa valeur pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ses rares qualités. Aussi, en signalant l'apparition de cette seconde partie qui ne le cède sous aucun rapport à la précédente, avons-nous moins pour but d'en faire un éloge superflu que d'en indiquer le contenu, en notant au courant de la plume qujslques-uns des articles les plus remarquables ou les plus curieux.
Ce volume deuxième, qui se compose de i,o83 articles (n<^ 1059 à 2 141), renferme les Belles-Lettres (théâtre, romans,, facéties, philologie, épistolaires, polygraphes), et une partie de rHi^/otr^ (géographie, voyages, histoire universelle depuis les origines jusqu'au règne de François V%
Dans le théâtre, parmi les articles qui attirent le plus l'attention, non moins par leur rareté même que par les notices si substantielles et si judicieuses du rédacteur, nous nous bornerons à signaler les suivants : Ludus Diane (n<* 1066), pièce fort singulière représentée, en i5oo, à Lintz, devant le roi des Romains, jouée par de hauts personnages, remplie de tours de force poétiques attribués à Vincentius Longinus; — les Dramata sacra, réunis sous len" 1068;
— le Mister de monsieur Sainct Estienne, manuscrit autographe précieux et inédit de Nicolas Loupvent (n® 1077); — VJstoire de la destruction de Troye la grant (1079), autre manuscrit non moins admirable;
— le Trialogue [lo^i)., moralité satirique composée en 1544 contre François I«', plus tard réimprimée en Hollande comme un pamphlet dirigé contre LouisXIV ;
— trois remarquables éditions originales de Patkelin (io83-85), ornées de figures sur bois bien curieuses à en juger par les fac-similés du catalogue; — le fameux et introuvable Testament de Carmentrant, â VIII personnaiges (1086); — puis une suite merveilleuse d'éditions originales de Corneille, Racine et Molière (ii23-i273); — \^ Homme glorieux {i\ ^6), ce curieux^ factum du curé Pierre Roullé contre Molière, pièce fort rare, heureusement vulgarisée par deux réimpressions; — nous ne citerons que pour mémoire des recueils uniques de pièces sur Corneille et sur le Cid (i 141-42);— une collection des plus rares Ballets (1^45*57); — enfin maintes éditions originales des plus célèbres pièces du théâtre de notre siècle.
Le roman, comme on peut croire, h'est pas moins richement représenté que le théâtre, le plus souvent par des exemplaires de condition merveilleuse et de toute rareté, sinon presque uniques. Ainsi, après les romans du cycle de Charlemagne et de la Table- Ronde (1485-1492), après les romans d'aventures
{Àtelmsime, Héiaùie, Pierre de Provence, Theseus de Cottiougwef PoMthits, etc.), nous ne trouvons pas moins de quatorze articles consacrés à Rabelais (i5o3-32), puis les étranges et tragiques productions de Jean d^Intras, VAstrée et toutes les plus célèbres fictions romanesques du xviii* siècle. Ce sont ensuite, presque toujours en éditions originales, les productions les plus charmantes ou les plus fameuses du xvux* siècle, productions piquantes, poétiques ou satiriques, que le commun des bibliophiles ne peut prétendre à posséder, en tel état, en si grand nombre, et qu'il faut se contenter d'avoir sous la forme des réimpressions élégantes qu'on nous a prodiguées en notre temps. Est-il besoin de dire que la série des vieux conteurs en prose, celle des histoires extraordinaires et celles des féeries sont en tous points dignes des merveilles que renferment les autres divisions de la littérature d'imagination ? Pour ne citer que quelques exemples, quel bibliophile ne ferait des folies pour acquérir ce Des Périers (1696], ces Facecieux devis du sieur du Moulinet (1704), ces Délices de Verboquet (lyoS), que M. Emile Picot nous décrit d^une façon si séduisante !
Quant à la classe des facéties, c'est une des plus riches et des plus remarquables en ce genre que l'on puisse rencontrer dans une bibliothèque privée; là encore on n*a que l'embarras du choix parmi les œuvres curieuses et les livrets rarissimes, depuis les précieuses plaquettes en gothiques telles que les Demandes joyeuses en forme de quolibet, la Grande confrairie des soitlx douvrer (1774-73), ou les Bigar^ rures de Tabourot de i383, les Œuvres de Bruscambille de 1622, et \cs Cent drogues admirables {n^ '777- 88-93), jusqu'aux Plaisantes harengues funèbres et aux Demandes d'amours par responses (1824-3 1) y sans oublier les Tabarinades et Caquets de V accouchée, si clairement et minutieusement décrits sous les !!•■ 1795 et suivants.
Passons sur la philologie, les épistolaires et les polygraphes qui contiennent, on n'en doute pas, d'inestimables volumes, et arrêtons-nous un moment sur l'histoire où se trouvent de véritables trésors de bibliophile. — Comment ne pas citer le livre Sensuyt le chemin de Paris à Lyon, à Venise, à Rome et à Hierusalem, petit in-8* gothique imprimé vers i52o (n® 1929); — le Voyage de la saincte cité de Hierusalem (igSq); — Ho Preste Joam das Indias (1944) ; — VEpistola Christophori Colombi (Î947) ; — le Mundus novus d'Alberic Vespucci (1948), dont M. Picot nous fait connaître la curieuse exécution typographique à l'aide de fac-similés merveilleux de fidélité et de netteté ! Comment ne pas parler des Paesi novamente retrovati et de la Lettera di Amerigo Vespucci (1950-52), qui font l'objet de notices si instructives ? N'omettons pas non plus V Histoire de la Nouvelle-France, de 161 1 ; — /^ Grand voyage du pays des Hurons, de i632 ; — les Relaciones, de Las Casas ; — VHistoire de la Floride, et toute cette série d' « Americana > aussi intéressante que rare qui occupe les pages 422 à 472 du catalogue. — Voici maintenant, dans l'histoire générale, le Miroir hys*
torial, de i53i (n* 1999); — le célèbre Traité de la différence des Schismes, de Jean Lemaire (2007), suivi de la Légende des Véniciens ; — la Légende dorée en françoySj de i5i8 (2020); — le Purgatoire sainct Patrice, de i520 (2021), si curieusement typographie et illustré ; — la Conversion et revocation des Luthériens (20 5 o) ; — les Livres des Illustrations de la Gaule et singularite:{ de Troye, par Jean Lemaire (2090); — les Louenges du roy Louys XII* de ce nom (2io5) et vingt autres livres de triomphes, entrées, pas d*armes, tournois, etc., plus remarquables et plus précieux les uns que les autres.
Ces rapides citations ne sauraient donner une idée bien exacte des merveilles que renferment la magnifique collection composée avec tant de soin, de goût et d'amour, par M. le baron James de Rothschild ; tout au plus suffiront-elles à faire comprendre à ceux qui connaissent et aiment vraiment les beaux livres l'intérêt que présente cet admirable inventaire et leur inspirer le désir de le posséder. La bibliothèque que M. E. Picot nous fait connaître n'offre rien de banal ou de médiocre ; tous les volumes qu'elle renferme en si grand nombre ne se recommandent pas moins par leur rareté ou leur intérêt au point de vue historique et littéraire, que par la richesse ou l'éclat de leur habillement; sans parler des reliures anciennes en admirable état qui en recouvrent une bonne partie, les noms des plus habiles et plus célèbres relieurs de notre siècle se rencontrent à chaque page du catalogue ; ce sont, par exemple, ceux de Duru, de Trautz-Bauzonnet, de Motte, de Cape, de Cuzin et de dix autres artistes également appréciés. Beaucoup de ces splendides volumes sont, d'ailleurs, si Ton peut ainsi dire, des exemplaires « historiques » et depuis longtemps notés dans les fastes bibliophilesques ; avant de venir prendre place sur les rayons qu'ils ne doivent plus quitter, ils ont passé entre les mains d'amateurs fameux ou illustres, et le savant rédacteur de l'inventaire n'a pas négligé, comme on s'en doute, d'indiquer leurs provenances diverses.
Ce qui, dans le beau travail de M. E. Picot, ne frappe pas moins que sa précision et sa minutieuse exactitude, c'est la sobriété de ses appréciations; il ne s'épuise pas, comme certains catalogographes, en épithètes laudatives ou admiratives; il ne prodigue point les « rares » et les « rarissimes » ; il se contente de décrire simplement mais complètement ses ouvrages, et cette description claire et fidèle, presque toùjoursaccompagnée de notes érudites et instructives, en dit plus que de longs éloges. — Il faut souhaiter que réminent bibliographe soit à même de nous donner bientôt la troisième et dernière partie de son beau travail, qui doit contenir la fin de Vhistoire, le supplément, les additions et corrections, ainsi que des tables très copieuses. Ainsi terminé, son catalogue constituera un véritable monument bibliographique et formera, avec le catalogue Didot, si bien rédigé par M. Pawlowski, le meilleur et plus utile complément que l'on puisse désirer pour le Manuel de Bru* net. PHiL. vm.
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU ^MOIS
Les Livres à olef. — Étude de bibliographie cri" tique et analytique pour servir à Vhistoire littéraire^ par Fernand Drujon. Trois fascicules formant deux vol. in-8°. Paris, Rouveyre.
Ce titre, si clair et, malgré son air mystérieux, si compréhensible pour ceux qui s'occupent de littérature ou d^histoire, a peut-être besoin d*étre expliqué pour le commun des mortels. J'entends par là une nombreuse catégorie de lecteurs qui, sans s'adonner aux douceurs parfois voluptueuses de la bibliophilie, aiment cependant beaucoup à lire et se creusent souvent le cerveau pour trouver le vrai sens du livre qu'ils lisent, ou les noms réels des personnages qui y figurent sous des noms supposés. Je ne trouve pas de meilleure définition à leur donner que celle par laquelle l'auteur ouvre la préface de l'ouvrage qui nous occupe :
< Tout livre contenant des faits réels ou des allusions à des faits réels dissimulées sous des voiles énfgmatiques plus ou moins transparents, — tout livre mettant en scène des personnages réels ou faisant allusion à des personnages réels sous des noms supposés ou altérés, — est un livre à elef,
a Suivant la définition de Littré, d'accord avec celle de l'Académie, la clef d^un livre de cette nature n'est autre chose que l'explication des caractères énigma^ tiques ou des noms supposés qu'il renferme. »
Qui de vous, lecteur, bibliophile ou simple amateur, artiste et même lettré, n'a pas eu, comme moi, maintes fois l'occasion, en feuilletant un livre qui venait de paraître, de s'adresser cette question : <r N'y a-t-il pas là des allusions à certains faits connus, et ces noms aux formes bizarres ne représentent-ils pas, sous une figure contournée, anagrammatique ou autre, tels ou tels personnages en vue? » Pour moi, je vous avoue naïvement que cela m'arrive tous les jours.
Pour citer des ouvrages récents, quel est le lecteur qui ne s'est pas arrêté longuement, pendant la lecture de quelque volume de Daudet, de Claretie ou d'autres de nos maîtres écrivains, de quelque satire, de quelque pamphlet politique ou autre, pour y découvrir les personnalités qu'on suppose toujours, à tort ou à raison, que les auteurs ont dû y glisser? Il est même rare que, dès l'apparition de l'un de ces ouvrages, de prétendues clefsy quelquefois assez vraisemblables, mais souvent fantaisistes, ne se glissent pas dans quelque journal, à côté d'un compte ■
rendu littéraire du livre, — bien que les auteurs se défendent généralement de toute sorte d'allusions ou de personnalités.
Et comme cela s'est pratiqué ainsi à toutes les époques', depuis les t«mp8 les plus reculés, il existe donc un grand nombre de livres à clefs. Il existe aussi beaucoup de clefs de ces mêmes livres, soit imprimées à l'époque de la publication de chacun, soit manuscrites, retrouvées sur différents exemplaires (et quelquefois ne concordant pas toujours parfaitement entre elles). C'est ce qui a fait dire à Charles Nodier, dans un de ces intéressants articles dont sa plume
fantaisiste ornait souvent les colonnes du Bulletin du bibliophile, au temps du père J. l'echener : « Ce n'est pas que les clefs des auteurs satiriques ne soient un peu partout, mais on ne les trouve réunies null« part. » M. Fernand Drujon a pris ces quelques mots comnie épigraphe de son ouvrage, et il a eu raison^ car ils. suffisent pour en. justifier la nécessité. Le mot n'est pas exagéré. Une bibliographie des livres à clefs était nécessaire, et il est même étonnant qu'elle n'ait pas été faite plus tôt sur les mêmes bases que l'est celle-ci. Car on ne peut pas considérer comme un ouvrage suffisant celui qui fut publié, il y a quelques années, d'après des notes laissées par Quérard. Evidemment, Tauieur de la France littéraire aurait augmenté et complété autant que possible son travail s'il eût vécu; mais le livre que vient de publier M. Drujon n'en eût pas été moins utile, car le système descriptif bibliographique (d*ailleurs assez imparfait), pratiqué du temps de Quérard, était loin d'être suffisant pour contenter la méticuleuse curiosité des bibliophiles nos contemporains.
Un ouvrage minutieusement et intelligemment fait sur les livres à c/e/ était donc devenu presque indispensable, surtout pour notre siècle de recherches précises, de documents humains, comme on a appelé les matériaux qui servent à composer beaucoup de volumes de nos jours. Cela posé, le livre de M. Drujon remplit-il le but attendu et doit-il rendre quelques services.^ Je n'hésite pas à répondre oui. Sans être complet, ce qui est à peu près impossible, car on ne peut vraiment dire où commence et où finit la série des livres à clefs, ce consciencieux et excellent travail est trè& corsé en documents. 11 décrit au moins un millier d'ouvrkges, tant anciens que modernes, français-et même étrangers, et donne non seulement la description bibliographique des volumes indiqué»^ mais encore, bien souvent, des clefs détaillées qui ajoutent aux notes toujours précises et nettes, parfois humoristiques, un attrait, un charme piquant.
Quant aux services que ce livre doit rendre, surtout aux lettrés, aux écrivains ou aux historiens, j'affirme qu'ils doivent être tels que si tous ceux auxquels.il peut éviter bien des recherches, peut-être bien des erreurs, tenaient à le posséder, il faudrait, que l'éditeur fît de suite quintupler le tirage. U va sans dire que cela n'arrivera pas. La plupart des gens qui se mêlent d'écrire se bornent à compulser hâtivement, aux bibliothèques publiques, les livres dans le genre de celui-ci, et, sur de simples notes (pas toujours prises par écrit], ils élaborent à la légère de longs articles ou de gros volumes. Aussi les travaux issus de recherches si peu mûries disparaissent-ils promptement dans cette immense et éternel, gouffre de l'oubli, qui rend ainsi autant de services à l'humanité qu'il fit autrefois pleurer d'amoureux, si l'on en croit les poètes idylliques.
Bien restreint est le nombre des écrivains, poètes ou journalistes, critiques littéraires ou reporters en bibliographie, qui prennent la peine d'étudier à fond les ouvrages comme celui-ci, dans lesquels il? puiseraient des matériaux précieux; car il n'en est guère,
môme parmi les favorisés de la fortune, qui les achètent. Le goût n^est plus aux travaux vraiment sérieuXi surtout aux travaux consciencieux. Ce sont babioles que tout cela! pense-t-on; on n'a plus le temps de s'arrêter à creuser les questions quelconques. Tout doit se faire non avec réflexion et savoir, c'est vieux jeu! mais avec hâte, avec fièvre. La vapeur semble avoir communiqué sa puissance de vitj^sse prestigieuse à tout ce qui est art, lettres et sciences; et la mécanique, sa compagne assidue, parait présider à réclosion de toute œuvre qui voit le jour. Il ne faudrait pas s*étonner de voir expérimenter prochainement une machine pouvant, en quelques heures, — substituant ses rouages précis au cerveau d'un homme de talent, — inventer, composer, écrire, imprimer et même brocher un volume de vers, de littérature, d'histoire ou de science, pourvu qu'on ait pris à Pavance cette simple précaution de placer dans un engrenage ad hoc les lettres composant le titre et le sujet du volume, quelques rames de papier et Tencre suffisante. On lira ce jour-là, sur les murs et dans les journaux, des annonces dans le genre de celle-ci : « Vient de paraître : la Nouvelle philosophie mise à la portée de tousy ouvrage de haute et puissante pensée, par la machine perfectionnée sortie des ateliers X*** et C'«, de TAcadémie française!... »
En attendant, on peut hardiment prédire que le livre de M. Drujon facilitera singulièrement la tâche à un petit nombre d'écrivains qui travaillent encore pour composer leurs ouvrages, et fera la joie d'un certain nombre de curieux et de bibliophiles. L'auteur, homme modeste parmi les modestes, malgré — ou peut-être à cause de — son mérite réel, me disait il y a quelques semaines : « Je souhaite, bien entendu, surtout pour mon éditeur, que mon livre se vende beaucoup; mais si, parmi ceux qui le posséderont ou le compulseront, il se trouve seulement cinquante délicats pour lui rendre justice, sans en exagérer la portée, mais aussi sans le dénigrer, je serai satisfait. Ceux-là se seront rendu compte de
l'importance des recherches qu'il a fallu faire pour le composer, des difficultés de rédaction créées par la nécessité de certaines réserves et de mille autres choses qui semblent des riens pour le lecteur, mais n'en sont pas moins autant de pierres d'achoppement auxquelles se heurte celui qui prend à tâche de mettre au jour un ouvrage du genre de celui-ci. »
Que M. Drujon se tranquillise, son remarquable travail sur les livres à cleft qu'il appelle simplement étude., avec trop d'humilité, trouvera dans les différents mondes de l'intelligence un plus grand nombre d'appréciateurs judicieux qu'il ne le suppose. Les lettrés rendront hommage à la précision des documents qu'il met sous leurs yeux et au bon goût avec lequel il les a coordonnés; les érudits, malgré leur inévitable tendance à l'égoîsme, lui pai^donneront les excursions faites par lui dans leur domaine, en raison de l'humour, de l'esprit de bon aloi et sans prétention qu'il y a déployés. Enfin, les gens du monde, bibliophiles ou curieux, ne pourront s'empêcher d'apprécier hautement le tact parfait qui l'a décidé à glisser sur certaines questions, à limiter aux strictes bornes des convenances certaines révélations, tout en ne négligeant pas d'attirer l'attention des intéressés sur les livres qui sont l'objet de ces réserves.
Il faudrait plus de place qu'on ne peut en occuper ici pour entrer dans les détails qu'exigerait un ouvrage de cette importance. Mais je dois me borner à ces données générales. Je me résume. Voilà un livre utile, bien fait, accompagné de deux tables « copieuses », donnant par ordre alphabétique. Tune les noms supposés, l'autre les noms réels (les titres des livres se trouvant disposés également par ordre alphabétique dans le cours des descriptions). Cet ouvrage sera consulté avec fruit et même lu avec agrément. 11 rendra de véritable^ services et sera le digne pendant du Catalogue des ouvrages condamnés, du même auteur, ce livre intéressant qui parut, il y a quelques années, aussi chez Edouard Rouveyre, et obtint un si légitime succès. j.-l. p.
Les Œuvres de xnaistre Bernard Palissy, nouvelle édition revue sur les textes originaux par B. FiLLON, avec une notice historique, bibliographique erjiccrologique par Louis Audiat. Deux vol. grand in-8«, tirés à 3oo exemplaires, sur papier à bras d'Annonay. Niort, 1888, librairie L. Clouzot.
Habent suafata libella... Je demande pardon au lecteur de réimprimer une fois de plus cette citation latine, si souvent reproduite qu'elle en est devenue le plus banal des lieux communs; mais en réalité jamais occasion de le f«iire ne s'est présentée plus op-
« portune qu'à propos de cette édition nouvelle des
Œuvres de maistre Bernard Palissy. Ces deux volumes — qui complètent la publication des ouvrages du regretté Benjamin Fi lion, entreprise par le libraire Clouzot de Niort — sont imprimés, en effet, depuis plus de vingt ans. Pour quel motif les bonnes feuilles du livre sont-elles restées jusqu'à présent dans l'ombre de quelque grenier r Bien lui en a pris, au digne M. Fillon, de choisir un solide papier de fil à la main, capable de résister aux morsures de l'humidité comme à celle des rongeurs. Prévoyait-il que l'introduction aux CE'f/i;rf5 de Palissy^ dont il avait confié la
CRITIQUE LITTÉRAIRE DU MOIS
rédactioa a M. Anatole de Montaigion, reculée de jour en jour, ne serait jamais écrite? Toujours esi-il qu'il est mort sans avoir obtenu cette glose sur maistre Bernard, où M. de Montaiglon devait, paraît-il, faire toute sorte de révélations extraordinaires :« nous dire la plupart de ses origines scientifiques si bien dissimulées, ses voyages, les relations quMl eut avec ses contemporains, citer des documents inédits, ouvrir de nouvelles vues sur cet homme étonnant, et faire en un mot, avec sa haute compétence, une étude magistrale et définitive sur l'homme, Tartiste et le savant ». A défaut de tant de merveilles, M. Louis Audiat, qui a publié jadis un volume sur Palissy, a écrit une longue et substantielle préface sur la vie et les œuvres du potier saintongeois.
Mieux vaut goujat debout qu'empereur enterré.
a dit La Fontaine; et, sincèrement, je me demande ce que M. de Montaiglon nous eût appris de plus que M. Audiat, dont le texte occupe^cviii pages du tomel'^? Celui-ci se termine par la Recepte véritable et le Devis d*une Grotte pour la Royne Mère, remplaçant Papocryphe Déclaration des Abus. Le tome li est rempli tout entier par les Discours admirables. La part de M. B. Fillon* en cette édition est d'avoir réellement colligé le texte sur les éditions originales et de Tavoir émondé des fautes de typographie nombreuses qui le rendaient inintelligible par endroits. Nous sommes désormais en possession d'une édition définitive des écrits de Palissy, dont M. Fillon a eu raison de dire qu'ils valent « mille fois plus que ses oeuvres de terre ».
The Grreat seals of England (Les grands Sceaux d'Angleterre). Arranged and illustrated from the earliest times to the présent day, with deS' criptive and historical notes, by the late Alfred- Benjamin Wyon and Allan Wyon, the former and présent chief engravers of Her Majesty's seals. One vol. in impérial 4 to. Copiously illustrated. Lo'ndon, 1888. ElHot Stock.
Faveur rarement accordée, la reine d'Angleterre a permis que ce somptueux ouvrage lui fût dédié. Il est vrai que les auteurs, les deux frères, dont Taîné est mort sans avoir vu l'œuvre commune finalement accomplie, M.V1. A.-B.et A. Wyon, étaient « premiers graveurs des sceaux de Sa Majesté ». D'autre part, les sceaux touchent de si près — si nous pouvons nous servir de ce mot — au mobilier de la souveraineté, que Ton s'explique facilement la gracieuse exception dont le livre qui traite d'une telle matière a été l'objet.
£n outre, l'éditeur n'a rien négligé, en ce qui concerne la fabrication matérielle, pour que le volume fût digne de ce haut patronage. Le choix du format « in-quarto impérial », qui correspond à notre petit in-folio, est imposant, sans atteindre aux dimensions excessives où un livre cesse d'être maniable. De plus, le choix du papier, celui des caractères, la netteté, régalité de l'impression, la correction du texte,
l'élégance et la variété des tètes de chapitre, lettres ornées, fleurons et culs-de-lampe, tout cet ensemble témoigne du goût et de la grande expérience de l'éditeur. M. Ëlliot Stock a donc su faire une œuvre rare en sa qualité, autant que rare par la limitation du tirage, fixé à 3oo exemplaires numérotés et signés par l'auteur survivant, M. Allan Wyon.
Le texte, auquel nous reviendrons tout à Theure à un autre point de vue, occupe dans sa suite ininterrompue par aucune intêrcalation d'image xviii- 217 pages dont nous aurons à dire lé sens et l'importance. Le reste du volume se compose de 34 planches reproduisant 178 sceaux dans les proportions de 10 à i5 centimètres de diamètre en moyenne, c'est-à-dire parfaitement lisibles. Le procédé de reproduction adopté est désigné en anglais sous le nom d' « autotype fac-similé » qui n'est autre chose que le mode de tirage accoutumé du cliché photographique négatif sur papier chimiquement sensibilisé, et qui n'a de commun que la fidélité du premier cliché photographique avec les procédés de photogravure en creux ou en relief permettant le tirage des épreuves à l'encre grasse d'imprimerie. Malgré la grande vogue faite à ces derniers procédés par messieurs les éditeurs en général, nous ne regrettons, en aucune façon que M. Ëlliot Stock n'y ait point eu re-
! cours en cet ouvrage. La faveur qui leiir est accordée ne nous paraît guère justifiée que par l'inaltérabilité des épreuves, avantage chèrement (^ayé par la lour-
' deur de l'ensemble, l'opacité des ombres et le défaut de transparence dans les demi-teintes. Ici, au contraire, Tempreinte de cire apparaît blonde, légère dans tout son relief, modelée en ses plus délicates transitions de valeurs sous un voile quelque peu teinté de violet par l'opération du fixage au moyen du chlorure d'or. La qualité de l'image est importante en un tel livre, dont l'objet est de placer sous les yeux du public les quelques scçàux notoirement connus pour avoir existé à l'époque de la domination saxonne et la suite complète des sceaux d'Angleterre, depuis le règne d'Edouard le Confesseur jusqu'au présent règne. Quant au texte, il est ce qu'il devait être, une sorte de catalogua historique où la minutieuse description de chaque pièce est accompagnée d'intéressantes et nombreuses particularités touchant l'histoire générale des sceaux et les lois qui les concerne, avec la désignation de la période pendant laquelle chacun d'eux fut'en usage, l'indication de la date des chartes ou autres documents auxquels ils èont encore attachés, ainsi que celle des archives, collections et dépôts publics ou privés où ces documents, tant en Angleterre que sur le continent, sont aujourd'hui conservés. Quantité d'extraits des actes du conseil privé sortent ici pour la première fois de l'ombre des Archives. On rencontrera dans ce volume la liste de tous les premiers graveurs des sceaux, celle des lords chancellera et gardes du grand sceau, depuis Edouard le Confesseur déjà nonvmé, ainsi que celle des officiers jadis attachés au sceau, avec l'exposé de leur fonction et de leurs émoluments, détails où les auteurs ont trouvé matière à de
curieuses informations. Enfin parmi les sceaux décrits et représentés, il en est qui ne sont guère connus que des archéologues spécialistes et quelques autres qui offrent l'intérôt considérable d^avoir été tout récemment découverts.
Les deux frères Alfred-Benjamin et AUan Wyon furent conduits à publier ce travail considérable par suite d'une singulière circonstance. Fils et petit-fils de « premiers graveurs des sceaux de Sa Majesté », ils héritèrent non seulement de la collection des empreintes relevées sur les pièces gravées par leur famille, mais de celle aussi des empreintes moulées par leur père et leur gVand-père sur tous les sceaux anglais que ceux-ci avaient pu connaître. L'aîné, Alfred-Benjamin, continua et compléta les séries et poussa fort loin pour lui-même, sans arrière-pensée de publicité, la réunion de tous les renseignements tendant à fixer avec certitude la date et la durée de toute pièce et à en classer chronologiquement la succession. Sur ces entrefaites, il reçut la visite d*un légiste américain, chancelier de TÉtat de New-Jersey. Cet Etat, dont la première fondation comme colonie anglaise remonte à deux cents ans, était, à Tépoque de cette visite, en litige — et ce litige était soumis à la cour suprême des États-Unis — avec l'État du Delaware au sujet de certains droits riverains et de droits de juridiction sur une partie de la rivière Delaware. Chacun des deux États produisait à l'appui de ses revendications une charte des mêmes droits exclusivement concédés par Charles II. Heureusement les deux chartes portaient deux grands sceaux différents. Il suffisait de découvrir quel était le plus ancien pour déterminer la solution du litige. Ce fut pour M. A.-B. Wyon l'affaire d'un moment. Cet Incident le décida à livrer à la publicité le résultat de ses longues études. L'œuvre interrompu par sa mort a été repris, achevé par M""" A.-B. Wyon qui avait été sa collaboratrice zélée et par son frère, M. AUan Wyon. Les grands sceaux d'Angleterre sont un ouvrage d'une importance historique capitale; l'anecdote .qqe nous avons rapportée est un exemple entre mille du genre de services qu'il est appelé à rendre. ,
Mais ce n'est pas seulement au point de vue de l'histoire ge'nérale que le livre est précieux. Il ne l'est pas moins à celui de l'histoire des armes, du costume, de l'art et du goût pendant une suite de siècles non interromp\ie en Angleterre, il nous montre la succession des différents styles dans toutes leurs transitions, depuis le style byzantin ou galloromain qui conduit à l'élégant style anglais primitif du XII* siècle (Richard I«') que suivent le pur style anglais du xiii* (Henri III), les admirables sceaux gothiques dont les variantes se succèdent du grand sceau d'argent de la paix de Brétigny (Edouard III) jusqu'au merveilleux sceau d'or du roi Henri IV (xv* siècle). Sous Henri VIII se manifesta l'influence de la Renaissance italienne dans la décadence croissante du style jusqu'à la réaction provoquée par Elisabeth de qui l'on peut dater l'avènement du style moderne occupant deux périodes : la première allant
^ jusqu'à la reine Amie — sauf l'interruption du gouvernement de Cromwell — et la seconde jusqu'à la reine Victoria. C'est dans cette seconde période .que l'on commence à introduire des figures allégoriques dans le 'champ de la composition en même temps que l'effigie du souverain. Le sceau de George IV est un beau spécimen de cette combinaison.
Il serait superflu d'insister davantage sur la valeur multiple de l'ouvrage de MM. Wyon, magnifiquement édité par M. Elliot Stock.
Antiquités grecques, par G.-F. Schœmann. Ouvrage traduit de l'allemand, par G. Galuski. Deux vol. in-8o. Paris, 1884-1887. A. Picard.
L'antiquité hellénique n'est pas seulement le berceau de notre civilisation, elle est aussi l'œuf qui contenait en germe tous nos modes d'action et de pensée, nos lois et nos arts. C'est pourquoi elle reste et restera éternellement une source inépuisable ouverte aux investigations de .notre filiale curiosîié. Si grande elle est et si attirante, qu'elle passionne même l'érudition des races anglo-saxonne et germanique qui lui sont étrangères, et dicte à l'une VHistoire de la Grèce, l'œuvre colossale de Grote, et à l'autre /« Antiquités grecques dQ G.-F. Schœmann, pour ne citer que de récents travaux. Nous sommes redevables à M. G. Galuski de la traduction en français de ce dernier ouvrage, qui n'a rien perdu de sa clarté, je présume, à passer dans notre langue.
Le premier volume des Antiquités grecques a déjà quatre ans de date (1884); aussi ne croyons-nous pas qu'il soit inopportun d'en rappeler le contenu ; et nous le faisons d'autant plus volontiers qu^au point de vue de l'histoire il est le plus important des deux tomes. Il est lui-même divisé en deux parties principales, la première traçant d'un courant de plume continu l'éloquent tableau de la Grèce homérique. Consacrée à la Grèce historique, la seconde partie est subdivisée en trois sections : i<> la cité grecque, races, constitution de l'État, formes de gouvernement, bourgeois, artisans, éducation ; — 20 royauté, abolition et conséquences, oligarchie, races et classes, puissance publique, législateurs, tyrans, avènement de la démocratie, ca'ractère de la réaction; — 3» Sparte, Hilotes, Périèques, Lycurgue, rois, sénat, assemblée du peuple, £phores, magistrature, organisation militaire, décadence, Crète, Athèn^t exposé historique, organisation de la cité. D'après cette sèche énumération on jugera de l'étendue des recherches que représente une telle succession de matières, comme de l'ordre et de la méthode qui ont présidé à leur classement — Le second volume est moins touffu. En ses premières pages, il complète la troisième secdon du tome précédent par un exposé des relations internationales de la Grèce ; puis se développe une seconde division d'une importance considérable, où sont passées en revue les antiquités religieuses. Si Tintérêt que présente la partie historique du livre de M. Schœmann est capital, celui de cette dernière partie ne le
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lui cède en rien et couronne la composition par une. suite de tableaux où Fart et \& poésie ont une part
égale.
Esthétique du Boolpteur, par M. Henry Jôuin. Un .vol. in-8«. Paris, 1888. Renouard.
Ce n*est pas dans une note bibliographique étroi* tement mesurée que nous pouvons songer à discuter les théories critiques qu'inspirent à M. Henry Jouin ses longues méditations sur Part statuaire et qu^il expose aujourd'hui réunies sous ce titre : Esthétique du sculpteur. Nous devons nous' borner à présenter le livre au lecteur, c'est-à-dire à signaler Tordre méthodique des matières traitées par l'auteur et à dire dans quel esprit l'œuvre est conçue. Les premiers chapitres sont de pure philosophie : définitions de I*art en général, du caractère de Tartiste, des c sources » de l'art : la nature, l'idéal, le désir, — déhnitions enfin de l'art plastique et de la méthode intellectuelle du sculpteur. C*est alors seulement que l'écrivain aborde les parties techniques de Tœuvre, la description des matières plastiques : argile, terre cuite, cire, bois, plâtre, bronze, ivoire et or, et, au sommet de l'échelle ascendante, la matière par excellence, le marbre. Suivent l'analyse des procédés, puis rétude approfondie des genres : la statue, le groupe, le buste, le bas-relief, les pierres gravées et finalement les médailles. M. H. Jouin clôt le livre par un chapitre de conclusion où il tire ses dernières cartouches contre « deux adversaires redoutables qui mettent en péril notre école de sculpture : le maniérisme et le réalisme ».
M. Jouin, en effet, est un champion fervent de ridéalisme. En philosophie, il appartient à l'école du Beau, du Vrai et du Bien, dont la formule trouvée par V. Cousin a été exploitée depuis par ses disciples, par M. Ch. Lévâque nommément, Tauteur d'une Science du beau que cite et qu'invoque l'auteur de VEsthétique du sculpteur. Nous sommes loin de partager l'admiration de Jouin pour l'œuvre de M. Levéque et pour la Grammaire des arts du dessin, de Ch. Blanc. Mais, en dépit de notre dissentiment en matière d'esthétique, nous constatons'avec plaisir que, dans ses parties techniques, l'œuvre de M. Jouin se dérobe à toute critique. Sa longue expérience de la forme d'art où se sont attachées ses prédilections et sa probité de critique^ l'ont sauvé des périls où menaçait de l'entraîner la reconnaissance du lauréat d^Académie et son penchant pour la philosophie éclectique. Ce n'est pas qu'il ait toujours échappé aux préjugés de l'école. N'a-t-il pas, en sa dédicace du livre « aux sculpteurs », condamné cruellement les artistes qui ne craignent pas de mettre leur talent, leurs facultés d'invention au service de l'industrie ! Il n'a pas hésité à les accuser « d'abaisser leur génie à des tâches vulgaires ». Quel man-
darfnisme ! Les artistes grecs — qu'il exalte pourtant — n'étaient pas si dégoûtés. Et, de notre temps, les Barya^ les Carpeaux, aujourd'hui encore MM. Falguière, Frémiet, Thabard et tant d'auteurs n'ont pas cru déroger en posant l'empreinte d'un art supérieur en des œuvres d'art purement décoratif. — Tout homme qui a le goût des arts n'en doit pas moins lire lè livre de M. H. Jouin.
Inventaire des richesses d'art de la France.
Province, monuments civils, tome II. Un vol. grand in-8'>, 1888. Librairie Pion.
La commission de l'inventaire des richesses d'art de la France poursuit son œuvre, malgré les changements de ministres, avec une ponctualité dont les commissions en général ne se piquent guère. Nous l'en félicitons, en dépit des pronostics des journalistes anglais, qui, jetant l'alarme en nos cœurs, considèrent la publication de cet inventaire comme une tâche épargnée à l'Allemand vainqueur et pillard, à qui elle fournit l'indication du butin à emporter tout à l'heure, s'il faut en croire ces fâcheux. Le cas échéant d'une rencontre de peuples, nous avons, Dieu aidant, plus de confiance dans l'issue des événements.
Contînt-il seulement ses premiers fascicules, ce tome II des Monuments civils, qu'il serait encore l'un des plus précieux de la série. C'est au musée de Nantes, en eftet, qu'ils se rapportent, à l'un des plus •riches, sinon le plus riche parmi les musées de province. Et c'est M. Olivieur Merson, critique d'art luimême, né à Nantes, qui a été chargé de décrire les collections de sa ville natale. Il s'est acquitté de cette belle tâche en bon fils et en historien d'une compétence parfaite. L'œuvre d'ailleurs ne lui était pas nouvelle, car il a publié, il y a une trentaine d'années, dans la Revue européenne, une série d'excellents articles sur les Musées de province, y compris Nantes.
Les notices qui suivent sont consacrées : à l'hôtel de la préfecture de Versailles par le regretté Clément de Ris, qui avait succédé â Eudore Soulié dans la conservation du musée de cette ville; au château de Gien (Loire), par M. Edm. Michel; à la bibliothèque delà ville de Besançon (Doubs), par M. Aug. Castan; â l'hôtel de ville de Bellegarde (Loiret), par M. Edmond Michel ;. â l'hospice de la Charité, à Lyon» par M. E.-L.- G. Charvet; au donjon du château età l'hôtel de villede Beaugency (Loiret), par M. E. Michel, dont le nom se retrouve si souvent au bas de ces inventaires et qui est l'auteur aussi de celui de l'hôtel de ville de Lorris;au musée de Dieppe, par M. A. Milet, qui clôt la série des tables alphabétiqueet analytique des milliers d'objets inventoriés rédigés avec le zèle le plus scrupuleux par M. Henry Jouin, donnent la clef de çot immense travail, où il serait difficile de pénétrer uti* lement sans ce précieux complément.
GÉOGRAPHIE — Voyages — Mœurs et Coutumes —
ESn All6xnagi:ie, par Cauille Lemonnier. Un vol. in-i8 Jésus. Paris, 1888, à la Librairie illusirée (7, rue du Croissant). — Prix : 3 fr. 5o.
Le sous-titre : Sensations cTun passant, dit assez que le voyageur ne vise Nullement à découvrir l'Amérique en Allemagne : fl ne prétend pas saisir au vol les mœurs, Tétat social et politique, le courant philosophique et littéraire, artistique et scientifique. Il faut savoir gré à M. Camille Lemonnier, qui est un écrivain de grand talent, malgré les bizarreries intermittentes qu'affecte son style, de n'avoir pas imité ces illusionnistes — pour employer un euphémisme — qui se donnent l'air de connaître à fond le tempérament et les destins d'un pays pour l'avoir traversé de nuit en train expresis.
Ce sont les choses plus que les gens, les pierres des monuments et les toiles d^^ musées et les beautés des sites Naturels plus que les âmes et leurs tendances, qui ont frappé et retenu l'attention dé M. Ca-. mille Lemonnier. Son amour du style a trouvé amplement à se satisfaire, et son volume est tout en descriptions. Les notes qu'il a reprises de son carnet et rédigées sous l'impression encore vive de la vision directe analysent Cologne, Mayence, Wurtzbourg, Nuremberg, Munich et Regensbourg; un second et prochain volume retracera les sensations éprouvées à Vienne, à Prague, à Dresde, à Berlin et dans l'Allemagne du Nord.
Prenez votre parti des fantaisies de recherche dans l'expression auxquelles se plaît M. Camille Lemonnier; ne vous étonnez pas de lire dans une description du Rhin à Cologne : « L'eau, sous les pontons des débarcadères, s'approfondit de sombres miroitements vert bouteille, s'émeraude au soleil de teintes malachites^ danse aux sillages en clartés cérulées, et, dans les fonds, se squame de luisardant airain », et dans la description du Dôme, c'est-à-dire de la cathédrale: « Le Dôme est la grande forêt où l'amour en Dieu prend une aile et vole, oiseau planant dans la lumière des espaces, oiseau frissonnant sans etîroi et mollement pâme aux mains de TEternel, — la mystique et rumorante forêt aux lianes berceuses de prières, aux profondeurs endormcuses de remords, aux célestes végétations annonciatrices de i'éden terminal et des empyréennes blandlces^ la forêt qui, dans l'esprit, fait passer les rafraîchissantes brises sous lesquelles s'endort la souffrance de la vie. »
Pardonnez à M. Lemonnier ces accès de galimatias triple en faveur des pages superbement écrites avec un soin d'artiste amoureux de la substance et de la
I forme de son art. Si j'étais liûr de n'être point mal compris, je dirais que son livre En Allemagne est le Bœdecker artistique dont doit se munir tout voyageur intelligent qui franchit le Rhin, ou plutôt encore qui Ta repassé. Il jouira doublement du voyage et du livre. p. z.
Sept oents lieuea en sept mois à traTors la France, la Belgique et la Baisse, par le docteur C. Amanien. illustrations de J. Ambroise et E. Juillerat, avec carte itinéraire. Un vol. in-8«. Paris, 1888. L. Sauvaîire, éditeur.
Le D*" Amanien a fait toute la campagne de 1870- 1871 attaché, avec dix-neuf autres médecins et quarante infirmiers, à la^eptième ambulance internationale. Après dix-sept années écoulées, il livre ^u public, en ce volume, la déposition d'un témoin oculaire dans l'enquête toujours ouverte sur les événements de cette année terrible, dont la date restera solennelle dans l'histoire du monde. Le D*" Amanien, cependant, ne le prend pas sur le ton solenoel en ces Récits anecdotiques ; il raconte simplement, familièrement ce qu'il a fait, où il est allé, ce qu'il a vu, ce qu'on lui a dit, les impressions qu'il a éprouvées. Cette absence de prétention, qui n'exclut pas de ces pages l'émotion patriotique, captive et retient le lecteur, transporté tour a tour de Montmèdy à Sedan, puis à Thionville, à Metz, de sinistre mémoire, à Mulhouse, à Orléans enfin, à l'armée de la Loire, à l^atay et à Beaugency. L'armistice était signé. M. Amanien se dirige alors vers Tours, où se trouvait le centre de la Société de secours aux blessés. Arrivé dans la nuit à Mdnars, il trouve l'hospitalité au cbiteàu, splendide résidence du prince de Chimay. Ici, l'auteur rapporte un petit incident que je ne voudrais pas laisser passer sans protestation.
« Le lendemain — écrit-il, — notre comptable, M. Gerin, me dit : — « Vous connaissez le groupe de a Carpeaux, au grand Opéra i Venez voir celui-ci. » Et il me conduisit à l'extrémité de l'allée qui borde la terrasse. Un groupe en marbre blanc, placé en ce lieu, représente Zéphyr et Flore; c'est une œuvre remarquable du règne de Louis XV. Certes, notre habile sculpteur n'aurait pu nier avoir puisé là une de ses meilleures inspirations; Zéphyr et le danseur du groupe de l'Opéra, c'est tout un. a Carpeaux, me « dit Gérin, était un des commensaux de la maison.»
Ce pauvre groupe de la Danse, il ne lui manquait plus que cette dernière note d'infamie! Ana:hématisé par Louis Veui Ilot et autres pudibonds ejtisdem fa-
CRITIQUE LITTERAIRE DU MOIS
riex, tacbé d'encre par la main d'un vandale noclurDC, i plusieurs reprises menacé d'fire enlevé de la r>c«(le du nouvel Opért pour cause d'obscénité : il ne lui manquait plus que de n'avoir même pas le mérlted'Clre une création originale; il lui fallait cette honieiuprlme d'être i'ceuTre d'un plagiaire! Mais — l'ea demande bien pardon au D' Amanien — je me pliis i croire que la comptabilité de M. Gérin était plus «acte que son affirmation de la commensaliiê de fhaiilf sculpteur chez te prince de Cblmay, et le CDQipmble plus scrupuleux que le conteur. Non, Cirpcaui n'avait point de telles habiletés, qu'il eûl repouisées avec horreur. En outre, celui qui sifine ici le présent article de ses initiales a suivi d'assez près la vie du grand statuaire pour affirmer à son tour que l'auieur du groupe de la Dattie ne fut jamait t l'un des commensaux • du prince de ChimtY, n'a jamais, qui plus est, mis les pieds au chàlem de Ménars, et n'a Aoaz jamais vu le groupe de Flore tt Zéphyr. Celte digression incidente ne vise en rien la bonne foi du D' Amanien. L'honorable chirurgien n'est en aucune façon tenu de savoir que In rencontres de mouvements et d'attitudes dans l'irt— surtout dans l'art statuaire — se produisent fréquemment, en raison du petit-nombre des ujouvemeais plastiques, et que, d'autre part, le talent de Cirpeaux est proche parent, en effet, de celui de nos
siècle.
tsrd venus, ces souvenirs de la guerre franco-allemande ne perdent rien de leur intérêt pour quelque point de détail sujet à caution qui s'y peut trouver (à et là, en quelque récit de seconde main. b. c.
La Konrolle Crthère (Tahiti], par Mohchoisy. Un roi. in-i8. Paris, 1888. Librairie Charpentier.
La parenthèse {Tahiti) ne figure pas au titre du Tolume de M. Monchoisy; je l'introduis ici pour aver-
tir le lecteur et aussi le metteur en pages du Livre
— ils pourraient s'y tromper — que nous rendons compte d'un récit de voyage et non d'un roman... à moins que l'auteur n'ait donné ie champ libre à son imagination, car od ne sait vraiment plus i qui se lier. « A beau mentir qui vient de loin •, dit le proverbe, un proverbe que l'auteur n'a pas l'air de redouter pour lui-mâme, puisqu'il le place en épi* graphe de son premier chapitre, dans la pensée, sans doute, d'en diriger ta pointe contre les voyageurs, ses devanciers. En ce qui le touche, il invoque en faveur de sa véracité un autre proverbe ou quelque chose d'approchant — il a un goût particulier pour ce genre de littérature ; — J'étais là, telle chose m'advint >, épigraphie-t-il en tête du volume; et, sou* le couvert de cette déclaration. Il fatiche sans pitié parmi les illusions que nous avaient inspirées les légendes entretenues, au sujet de ce paradis terrestre, par tous les navigateurs, depuis Bougainville
— qui lui donna le surnom galant de Nouvelle Cythère — iusqu'A Pierre Loti, Pierre Loti le charmeur, et entre tous te plus coupable, coupable de vision poétique. Lisez le chapitre VI où M. Monchoisy, qui a vu les héroïnes mêmes du Mariage de Loti, nous les montre en leur vérité ou ce qu'il affirme être tel. et vous en garderez pour longtemps la nausée du prétendu vrai. ■ Il n'y a point de romans en ce pays, il n'y en eut jamais ■, dit l'auteur de la Nouvelle Çythère. U est de bonne foi dans sa protestation. Néanmoins, au nom de l'art, j'incline à croire que les portraits tracés par le poéle sont plus fîdèles et contiennent plus d'éternelle et humaine vérité que les photographies de M. Monchoisy. Son livre est à lire cependant et i garder, car il est plein de faits nouveaux. Je recommande tout particulièrement aux curieux de folk-lore le chapitre IX sut lahilienne.
raires parus dans ta pre
s : Nouvelles académiques. — Bibliotmèques ruBi-iquBS bt tbi- LiCATioNs MOIIVKI.LKS (Bibliographie du mois. — Ouvrages sîgnaléi
lÉCHOLOGiB des hommes de lettres et de science récemment décédés. : Sommaire des périodiques français. — Principaux articles liiti-
DOCUUSNTS OFFICIELS
Missions scientijiques. — Le n tion publique et des beaux-arts
M. Georges Martin, sénateur, est chargé d'une miîlion en Suède ei Norvèse, à l'effet d'y étudier diffé-
M. le D' Paii[ Loye, préparateur de médecine légale i la Faculté de médecine de Paris, est chargé d'une mission à l'efTei d'étudier l'organisation de l'enseignement médico-légal en Allemagne et en Autriche.
M. Henry Meyners d'Kstrey, membre de la So'eiétê de géographie de Paria, est chargé d'explorer les régions montagneuses de la Scandinavie et d'étudier, outre l'ethnographie, certaines questions d'anthropologie préhistorique se rattachant à ces contrées.
M. leD' Raymond, professeur agrégé à la Faculté de médecine, est chargé d'une mission en Russie pour
iseifjnement médical retaiiresaux maladies nerveuses.
M. Gaston Angelvy, ingénieur civil, est charge d'une mission scientifique à l'effet d'explorer la région comprime entre le lac Nyassaet ta câie de l'iJtean Indien, et de visiter particulièrement le bassin du fleuve Rouaurva.
M.Camille Douls, membre delà SociéTé dcgéQi;raphie, est chargé d'une mission scientifique et géogriphique dans le Sahara. M. Douls est, en outre, c ha r(;<i
de la ville de Paris pour les mêmes régions.
M. Trivier, capitaine au long cours, est cbac:;!; d'une mission à l'eU'et d'explorer les territoires du l'Afrique centrale.
M. Humann est chargé d'une mission en Indo- Chine, à l'effet d'explorer la ligne de partage dei eaux entre la mer de Chine et le bassin du Mékong.
INSTITUT.- SOCIÉTÉS SAVANTES
Renouvellement du bureau. — L'Académie française a procédé, te ii juin, au renouvellement de son bureau pour le prochain trimestre. M. Cherbuliez a été élu directeur; M. Coppée, chancelier.
Prix de la Nouvelle- France. —Dans la séance du 5 juillet, il a été donné lecture d'une délibération de la Société royale du Canada en vertu de laquelle il est fondé un prix qui portera le nom de prix de la Nouvelle-France et qui sera décerné tous tes ans pir l'Académie française à un ouvrage écrit en français par un Français ou un Canadien. La somme raite t la disposition des quarante est de 25o,ooo francs.
GAZETTE B1B1.JOGRAPHIQUE
Cette fondation est offerte par la Société royale du Canada, en témoignage de reconnaissance pour les prix qui ont été décernés par Flnstitut de France à des Canadiens.
Fondation Katsner. — L'Académie française a aussi pris connaissance du testament de M">« Katsner- Boursault léguant, par tiers, une somme de 3 0,000 fr aux Académies française, des sciences et des beauxarts. Les revenus seront distribués en prix, suivant les intentions de la testatrice.
C'est en souvenir de son mari, M. Jean-Georges Katsner, de son vivant membre libre de l'Académie des beaux-arts, que la veuve a voulu instituer cette fondation.
ACADEMIE DBS INSCRIPTIOlfS ET BELLES-LETTRES.
Distribution des récompenses, — Dans la séance du . 6 juillet, M. Héron de Villefosse, au nom de la commission des antiquités de la France, fait connaître les récompenses qu^elle a décernées pour 1888, et dont la liste suit :
i*"* médaille. — M. Léon Cadier, pour son ouvrage intitulé : les Etats de Béarn depuis leurs origines jusqu'au commencement du xvi* siècle,
2* médaille. — MM. Allinier et Dissard, pour leur ouvrage intitulé : Antiquités découvertes en 188 5 y 1S86 et antérieurement^ au quartier de Lyon dit t Trion w.
3* médaille. — M. Louis Legrand, poiir son ou- , vrage intitulé : les Qu in ^^e- Vingts depuis leur Jondation jusqu*à leur translation au faubourg Saint- An^ toine (xïii*-xvin* siècle).
x" mention. — M. Félix Aubert, pour son ouvrage intitulé : le Parlement de Paris, de Philippe le Bel à Charles VII {1314-1422), son organisation,
2* mention. — M. Lebègue, pour son ouvrage intitulé : Recueil des inscriptions antiques de Narbonne,
3« mention. — M. Louis Guibert, pour son ouvrage sur Chalusset, hameau du département de la Haute-Vienne, où se trouvent les ruines d'un château féodal classé parmi les monuments historiques.
4* mention. — MM. l'abbé Dehaisnes et l'abbé Bontemps, pour leur ouvrage intitulé : Histoire d'Iwuy, chef-lieu de canton du département du
Nord.
5« mention. — M., l'abbé Douais, pour son ouvrage intitulé : Cartulaire de Vabbaye de Saint-Cernin de Toulouse { 844- 1200),
6* mention. — M. l'abbé Guillotin de Courson, pour son ouvrage intitulé : Pouillé historique de ^archevêché de Rennes,
De plus, la commission, voulant récompenser par une distinction particulière les travaux de M. le duc delà Trémoïlle, ainsi que le judicieux et libéral em-
ploi qu'il fait des magnifiques archives de sa maison, a décidé que, dans le rapport de an d'année, il serait consacré une mention hors rang aux quatre publications suivantes, tirées de ces archives :
— Correspondance de Charles VIII et de ses conseillers avec François de la Trémouille pendant la guerre de Bretagne {148 8).
— Chartrier de Thouars, documents historiques et généalogiques.
— Livre des comptes {i3g5-J4o6) de Guy de la Trémo{iille et de Marie de Sully.
— Inventaire de François de la Trémouille [1542) et Comptes d'Anne de Laval.
M. Perrot fait connaître la décision prise par la commission du prix Delalande-Guérineau. Le prix estdécernéà MM.EdmondPottieretSalomon Reinach pour leur ouvrage intitulé : la Nécropole de Myrina.
M. Schlumberger, au nom de la commission du prix Duchalais (numismatique), annonpe que le prix est décerné à MM. A. Engel et E. Lehr, pour leur ouvrage intitulé : la Numismatique d'Alsace.
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