LE FOL
Ce conseil est mauvais : si tu meurs aujourd'hui De plaisir, — moi, demain, je vais mourir d'ennui.
LE ROI
Ma maîtresse l — Je veux, puisque mon soir s'achève, Au sommeil éternel m'en aller par un rêve, Et qu'empruntant une aile aux suaves concerts Mon âme, comme un chant, s'exhale dans les airs.
ALFRED DE MUSSET INEDIT ajj
Ha! s'il nous faut mourir en justaucorps de soie, A défaut de la gloire, amis, prenons la joie ; Car la joie, après tout, c'est le meilleur des biens : Des fleurs! — Du vin de Chypre! — Et mes Italiens! Rions!... O Dieu vengeur 1 ô l'horrible souffrance! Un prêtre, un aumônier!... Adieu, ma belle France!...
Et du page qui court, une torche à la main,
Le mantel d'or pourtant flotte sur le chemin. —
Car il sait avertir de loin la Ferronnière. —
Mais dans sa chambre, où dort la lampe funéraire,
L'avocat à l'oeil dur est en habits de deuil ;
Il se penche pour voir sa femme en son cercueil,
Et dit : « Le duc d'Étampe eut pour lui sa Bretagne :
Bien; au lieu du remords, le mépris l'accompagne;
Chateaubriand eut peur et n'ouvrit qu'un tombeau ;
Sa vengeance boiteuse oublia le plus beau.
Mais certes qui verrait cette femme en sa couche,
Avec ce maigre corps, ces longs bras, cette bouche
Convulsive, où la mort ressemble à la douleur,
Qui n'a plus rien d'humain, pas même la pâleur;
Qui verrait ce cadavre, et se souvient de l'ange,
Celui-là frémirait, sachant comme on se venge. —
François, si tu la veux, je vais te la porter;
Puisqù'au jour de mourir il te faudra compter
Par maîtresse une tombe, allons! et qu'à l'envie
La peste affreuse et blême au plaisir vous convie ;
Qui fut vierge en tes bras, comme un fantôme en sort,
Et ton royal amour n'a donné que la mort. —
La voilà. — Quand sa mère au ciel rendit son âme,
Ses mains, avec ses pleurs, en avaient fait ma femme;
Elle, hors la pauvre enfant, n'avait pas d'autres biens. —
Et la voilà. — Son corps ferait horreur aux chiens. —
Tant mieux! Et que le roi la suive, et que la terre
Comprenne la leçon puissante et salutaire !
— Mais si le roi pourtant ne devait pas mourir? »
— Et de la part du roi quelqu'un cria d'ouvrir : Il tressaillit, et, comme il allait à la porte,
Se retourna deux fois, disant : « Elle est bien morte. »
Alfred de Musset.
Aux curieux qui aimeraient à connaître d'autres œuvres plus ou moins inédites du chantre des Nuits, nous indiquerons comme source d'informations le travail bibliographique de M. Maurice Clouard et, de plus, le catalogue complet de la vente Noilly, pages no et 286 à 3n.
Dans ce catalogue, au numéro 92 1 déjà cité, figurent deux œuvres dramatiques en prose d'Alfred de Musset : i° la Matinée de don Juan, qui parut successivement dans la France littéraire de i833 et dans les Annales romantiques de 1834; et 2 Faire sans dire, proverbe à quatre
t, t LE I.IVIC
pci-tonnage* : Mariani, musicien, l'abbé Fiorasanu, le comte Appiani et Julie.
Faire tant dire, dont la scène se passe à Rome, remplit les 27 première» pages du second et dernier tome du Dodécaton, ou le livre des I)i>u\e, publie par Victor Magcn, en 1837.
Ce proverbe a été réimprimé dans les Soirées du faubourg Saint- Germain, éditées en 1842 par J. Lacoste et qui semblent être la reproduction du Dodécaton.
Charles Monselet, dans le catalogue de la vente « des Livres rares et curieux d'un homme de lettres bien connu », paru en 1871 chez René Pincebourde, écrivait, sous le numéro 108 relatif aux Soirées du faubourg Saint-Germain, les lignes suivantes : « Je regrette ces recueils qui étaient comme des résumés de la littérature d'une période, sinon d'une époque. Celui-ci contient le Rog, de Léon Gozlan, les Ames du Purgatoire, de Pronpcr Mérimée, Beata, d'Auguste Barbier, et ce proverbe d'Alfred de Musset : Faire sans dire, qui a échappé jusqu'à présent à l'attention des directeurs do théâtre, quoiqu'il soit très facile a jouer. ■
Voilà donc une curiosité bibliographique que nous signalons, avec Monselet pour répondant, aux amateurs de raretés et aux impresarîï dans l'embarras!
Charles Glinel.