QUELQUES PAGES PEU CONNUES DE MACHIAVEL
(Ritratii délie cote délia Francia, composli per N. MaçhlavelU.) (Éd. de ta Testina.)
es nombreux travaux de Machiavel, bien peu ont eu le privilège d'échapper à une critique sévère, à des réfutations passionnées, à un oubli profond. Philosophique ou littéraire son bagage a subi le sort commun de ces écrivains, dont le nom porte, comme une sorte de stigmate, le souvenir des agitations et des drames politiques, au milieu desquels ou sur lesquelsilsontecrit.lt semble qu'après avoir passionné outre mesure, l'oubli posthume doive être leur lot définitif; et, pour n'en citer qu'un exemple, chez nous et bien près de nous, voyez Chateaubriand : est-il une page de ce grand oublié qui n'ait charmé ou irrité nos pères ? en est-il une à laquelle la génération actuelle ne soit indifférente? Tel fut, en son temps, Machiavel. Lu avec avidité, tour à tour adulé et vilipendé, porté jusqu'aux nues et précipité aux gémonies, puis oublié; au point que, sans le livre du Prince, que la politique a sauvé du naufrage, on ne connaîtrait peut-être aujourd'hui ni Machiavel,
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ni ce que Pou flétrit, inconsciemment parfois, du nom de machiavélisme.
A l'exception de quelques rares érudits, en effet, fortement cuirassés contre de sots préjugés, il est permis d'affirmer que ses Histoires florentines « d'un style si fleuri et si châtié » que Paul Jove le préférait à celui de Boccace, — ses Discours sur Tite-Live, ses sept livres sur Y Art militaire, et, — dans un genre moins sévère, — sa Mandragore, son Ane d % or et son Belphégor sont à peine consultés, nous dirions presque à peine connus. Avec plus de certitude encore le dirons-nous d'un très curieux opuscule, que le hasard nous a fait découvrir dans un vieil exemplaire de la Testina, en parfait état de conservation, non dépareillé, mais égaré sur un étalage du quai Voltaire, et acquis par nous pour la modeste somme de soixante-dix centimes.
Il faut bien le dire, ce qui nous décida à faire cette dépense, ce ne fut pas tant sa modicité, que deux circonstances particulières qui attirèrent notre attention : la Testina d'abord, c'est-à-dire l'édition rare, portant l'image de Machiavel, gravée en taille-douce en sous-titre au premier feuillet de chaque volume et au-dessus du millésime M. D. L. ; ce fut ensuite la promesse alléchante des riches matières que contenait le volume qui, le premier, nous tomba sous la main. Qu'on en juge : il renfermait 116 pages, et, dans ces 116 pages, Le Prince, la Vie de Castracani, le Meurtre de Vitellofâo et autres seigneurs par le duc de Valentinois (César Borgia), et enfin ceci, tout nouveau pour nous : Ritratti délie cose délia Francia ou Tableau de la situation de la France, et Ritratti délie cose délia Alamagna ou Tableau de la situation de l'Allemagne, que nous n'avions vu dans aucune édition moderne et dont l'existence ne nous fut révélée que sur le quai Voltaire. Dans le pénible rapprochement que nous fîmes des situations réciproques des deux nations depuis dix ans, nous ne pouvions hésiter à satisfaire une curiosité bien naturelle. Une lecture attentive de ces pages nous donna raison, et peut-être — nous le désirons du moins — les quelques lignes que nous leur consacrons ici, feront-elles partager notre surprise et notre satisfaction.
Machiavel, historiographe et secrétaire de la République de Florence, fut, à plusieurs reprises, chargé par son gouvernement de missions diplomatiques en France : ses voyages fréquents à la cour de Louis XII lui permirent d'étudier de visu les institutions et la situation politique de notre pays, et les notes qu'il a laissées sous le titre d'Esquisses ou Ritratti, etc., prouvent un observateur sagace, pénétrant et qui s'inquiète du pourquoi de chaque chose.
Ce qui le frappe d'abord, c'est la richesse et la puissance de la Monarchie française. A l'âge où il écrit, vers i5i2 environ, Machiavel a déjà vu trois règnes : il a vu le sombre et farouche Louis XI, auquel,