‹ Le livreChapitre 128 sur 163 · A PHILIS · texte numérisé non relu

A PHILIS

Sur ce que je n'allois point la voir.

Philis, ne m'accusez de rien Si chez vous rarement vous me voyez paroistre ; Si je crains tant de vous connoistre, C'est que je vous connois trop bien.

ÉPITAPHE D'UN FRÈRE D'iRIS.

Icy gît que, sans le connoistre, \

J'ay mille fois souhaité d'estre,

Et de qui mcsme après sa mort

Je souhaite encore le sort.

Je ne sçay s'il fut beau de taille et de visage, S'il fut grand, comme on dit, et d'esprit et de cœur ;

Mais il fut aimé de sa sœur,

Et je n'en veux pas davantage.

Outre l'analogie qu'on remarquera entre les vers qui précèdent, tout faibles qu'ils sont, et ceux qui forment les a poésies diverses » de Despréaux et qui, en général, ne valent guère mieux, quelque chose encore peut faire accepter la signature que leur attribue l'auteur du recueil. C'est qu'il ne met un nom au bas d'une pièce qu'autant qu'il en est sûr; nous croyons pouvoir l'affirmer après avoir vérifié sur les imprimés, quand nous les avons retrouvés, que les pièces signées étaient bien des auteurs dont il avait donné les noms. Il serait surprenant qu'il ne se fût trompé que pour Despréaux.

Ajoutons enfin que notre recueil avait été donné à M. Lair, avocat au Parlement en 1 780, par le marquis de Quincy, et cette origine est une garantie de plus du soin avec lequel il a été formé.

Le dieu Hasard, en mettant le nom de Despréaux sur ma route, m'invite à exploiter une mine encore très riche : je n'en abuserai pas; mais je vous demande la permission de suivre seulement un ou deux filons.

Je m'adresserai d'abord aux bibliographes et leur poserai un problème que je n'ai pas ici les ressources nécessaires pour élucider. Connaissent-ils un sieur L. H. D. L. qui faisait des traductions en français et en latin, et qui, le 18 avril 1667, obtint du Roi, alors à Saint-Germain en Laye, un privilège de sept années pour les publier? — A la date du 12 juillet 1668, Ledit sieur a cédé le privilège cy dessus à Pierre Le Petit, imprimeur et libraire ordinaire du Roy, pour un livre intitulé : Recueil de vers... » — Jusqu'ici, rien qui concerne Despréaux, à ce qu'il semble; mais poursuivons : — «... à la charge qu'il imprimera séparément deux pièces en vers : l'une pour le Roy, et l'autre intitulée : Satire à M. etc. » — Quelle est la pièce « pour le Roy? » S'agit-il du Discours

ta •

au /?o>^ composé par Despréaux en i665? C'est possible; mais nous n'en savons rien. Quant à la Satire à M. etc. », il s'agit évidemment de la satire classée la septième dans les œuvres de Despréaux, et qui commence ainsi :

De tous les animaux qui s'élèvent dans l'air...

Et la preuve, c'est que l'extrait du privilège que nous venons de rappeler est attaché précisément à cette satire.

Le problème se complique et donne lieu à trois questions : i° qui est le sieur L. H. D. L. ? 2 quels liens l'attachaient à Despréaux assez étroitement pour qu'il réservât un tirage à part d'une ou deux de ses poésies en cédant un privilège? — 3° quel est le recueil de vers d'où ont été détachées, pour être publiées séparément, avec un titre particulier et leur pagination propre, une pièce de vers pour le roi et une satire de Despréaux?

C'est pour ces trois questions que nous faisons appel au savoir obligeant des bibliographes.

De Despréaux, nous passerons maintenant à quelques-uns de ses adversaires. J'en ai trois sous la main; d'abord Desmarets de Saint-Sorlin, l'auteur de la comédie des Visionnaires et du poème de Clovis; puis

. . . Pradon et Bonnecorse, Grands écrivains de même force,

comme le dit Despréaux dans une de ses épigrammes.

Desmarets n'a point signé la Défense du poëme héroïque, avec quelques Remarques sur les Œuvres satyriques du sieur D... Dialogues en vers et en prose, Paris, Jacques Le Gras, au Palais (1675). Le dernier de ces dialogues est en vers; l'auteur y met en scène Despréaux et Molière : celui-ci traite fort durement le satirique :

Un ingrat comme toy n'eut jamais de courage.

Ton humeur satyrique est plustost une rage.

Cœur lâche qui poursuis les vivans et les morts, Tu m'adorois vivant; maintenant, quand je dors, Tu me lances les traits d'une aspre calomnie : Du titre de bouffon tu noircis mon génie.

Autrefois, à genoux, forcé de m'estimer, Tu t'adressois à moy pour apprendre à rimer; Tu m'appellois alors ton juge, ton arbitre; « Rare et fameux esprit », c'est le front de l'Epitre. Si tost que je suis mort, tu prétens me braver, Et sur moy, me blasmant, tu penses t'élever.

Mais de nos deux talens, on sçait la différence. Un bel art fut le mien; le tien, la médisance...

Ces vers sont assez peu dignes de Molière, et il aurait fallu un autre poète que Desmarets pour le faire parler; pourtant nous n'avons pas

hésité à faire cet emprunt, parce qu'on y voit combien était jugé sévèrement le passage où Despréaux, après la mort de Molière, avait fait sur son compte des réserves auxquelles il n'avait pas songé de son vivant.

D'autres extraits seraient à faire de l'opuscule de Desmarets; il serait curieux, par exemple, de comparer l'entretien de Pyrrhus et Cinéas, puis le récit du passage du Rhin dans Despréaux et ensuite dans Desmarets, qui a refait ces deux morceaux (pages 62 et 70). Mais la perle de cette critique, c'est le reproche adressé à Despréaux d'avoir dédié au Roi sa traduction du Traité du sublime sans en avoir supprimé le passage où, mettant en regard la monarchie et la république, Longin juge la république plus favorable que la monarchie au progrès des lettres. Nous donnerons encore ce passage, bien qu'il touche un peu à la politique, et même à notre politique contemporaine.

< Il est impossible de ne pas remarquer le peu de jugement du traducteur, d'avoir osé faire présenter au Roy ce Traité, et de n'avoir pas considéré son dernier chapitre, qui a pour titre : Des Causes de la décadence des esprits, et qui traite pourquoy il ne se trouvoit plus d'esprits qui s'élevassent fort haut dans le sublime, comme Homère pour la poésie et Démosthène pour l'éloquence; et il dit que a c'est le gouvernement populaire qui nourrit et forme les grands génies, et qu'il n'y a rien qui élève davantage l'âme des grands hommes que la liberté, ny qui excite et réveille plus puissamment en nous ce sentiment naturel qui nous porte à l'émulation et cette noble ardeur de se voir élevé au-dessus des autres. Ajoute^ que les prix qui se proposent dans les Républiques aiguisent et achèvent de polir l'esprit, etc.

« Mais nous y continue-t-il, qui avons appris à souffrir le joug d'une domination légitime, qui avons esté comme envelope\ par les coutumes et les façons de faire de la monarchie,... et qui n' avons jamais goûté de cette vive et féconde source de r éloquence, je veux dire de la liberté, ce qui arrive ordinairement de nous, c'est que nous nous rendons de grands et magnifiques flatteurs... car un esprit abbatu et comme domté par l'accoutumance au joug, rCoseroit plus s'enhardir à rien : tout ce qu'il avoit de vigueur s'évapore de soy-mesme, et il demeure toujours comme en prison. » — Où est le jugement de cet homme de rapporter la cause de la décadence des esprits à l'Etat monarchique, et la cause de l'élévation des esprits à la liberté, à l'état populaire et aux prix que les républiques proposoient, puisque, vivant sous un bon et sage Roy, nous jouissons bien plus de la liberté que les peuples n'en jouissoient dans leurs assemblées tumultueuses... »

Qui eût jamais pensé que Despréaux pût être signalé comme un républicain dangereux et maladroit! Et cela pour n'avoir pas altéré ou supprimé les passages qui, dans le texte d'un auteur qu'il traduisait,

i;8 LE LIVRE

pouvaient déplaire au roi! Certes, de telles critiques ont dû moins inquiéter Despréaux que celles de Dacier.

Passons à Pradon. C'est en 1684 que parut à Lyon, sans nom de libraire, sans privilège ni permis d'imprimer, et sortant probablement de quelque imprimerie clandestine, une plaquette de 88 pages in-8" : le Triomphe de Pradon, ou l'heureux rival de Racine, — heureux dans la coterie du duc de Nevers, — au lieu de chanter ses succès, comme on pourrait le croire d'après le titre, tombe à bras raccourcis sur Despréaux : c'est la défaite de l'un qui fait la victoire de l'autre.

Si les œuvres de Despréaux avaient toutes été détruites par quelque accident et que nous les connussions seulement par Pradon, nous aurions de lui cette idée qu'il n'a aucune imagination, qu'il répète constamment les mêmes formes tirées du même moule, et ceci n'est pas absolument faux; mais nous serions tentés, traduisant les phrases de Pradon dans notre style moderne, de voir dans Despréaux une sorte de romantique amoureux de la rime riche, dédaigneux des formes solennelles de son temps, prodigue de métaphores risquées, fantaisiste dans le choix d'expressions par trop naturalistes, empruntées aux badins du Pont-Neuf et de la place Dauphine, et ici notre jugement ne paraîtrait pas sans appel en admettant que quelque exemplaire de ces œuvres perdues vînt à se retrouver.

Si Despréaux dit {discours au Roy) :

Attendant que pour Toy l'âge ait meuri ma Muse. Sur de moindre sujets, je l'exerce et l'amuse...

Pradon reprend : « Rime riche! et qui joue bien; comme en ces vers qu'il a ingénieusement imités : il s'amuse à la muse et la muse l'amuse. » Despréaux se plaît-il à voir la sagesse du Roi

Fouler aux pieds l'orgueil et du Tage et du Tibre, Nous faire de la mer une campagne libre...

Pradon, s'acharnant sur toute cette fin du discours au Roi, critique toutes ces métaphores hardies, mal suivies, et il y découvre « une multitude et une confusion d'images sans raison, sans liaison et sans ordre, et d'où l'esprit du lecteur a bien de la peine à se sauver ».

Lorsque, dans la satire I", Damon quitte Paris et laisse en partant ces adieux :

Puisqu'en ce lieu jadis aux Muses si commode, Le mérite et l'esprit ne sont plus à la mode; Qu'un poète, dit-il, s'y voit maudit de Dieu, Et qu'ici la vertu n'a plus ni feu ni lieu...

Pradon ne manque pas de reconnaître Despréaux dans ce poète crotté de la satire, « puisqu'il s'y est voulu peindre luy-mesme en beaucoup d'en-

droits ». Plus loin, il dit : « S'y voit maudit de Dieu : quelle façon de parler basse! mais, de plus, forcée : S'y void maudit pour Y est maudit. Quand on se sert de ces sortes de quolibets de carrefours, il faut, du moins, les employer naturellement, sans les rendre encore plus mauvais en les estropiant. Cependant ce vers, tout méchant qu'il est, peut passer en comparaison de Tautre, qui est bien pire. La vertu n'a ni feu ni lieu : déclamation du Pont-Neuf qui ne pourroit estre soufferte que dans un impromptu de corps de garde. »

Comme tout est relatif dans les jugements des hommes ! Qui donc, de nos jours, s'aviserait de penser qu'il a pu se rencontrer au xvn e siècle, à la fin du xvn e siècle, un poète non sans quelque talent, un homme du métier, qui a trouvé Despréaux trop exact dans ses rimes, trop hardi dans ses métaphores, trop vulgaire dans le choix des expressions?

Nous ne quitterons pas Pradon sans lui emprunter encore quelques traits relatifs cette fois, non plus à Despréaux, mais à Molière et à Racine.

C'est dans la satire III (satire du Repas) que Pradon les rencontre l'un et l'autre : « Qu'il y a une grande différence, s'écrie-t-il, du festin de Régnier à celui-ci! Le ridicule qu'introduit Régnier est de tous les temps et de toutes les nations : car c'est un pédant dont le ridicule est connu partout. Mais pour un Marquis, un Campagnard et un méchant Traiteur, ces sortes de personnages sont particuliers à la France et ne sont point connus des autres nations. Avant Molière, on ne connoissoit ni Marquis ni Précieuses. » — Plus loin, bien qu'il semble, en général, favorable à Molière et que quelque part, comme l'avait fait Desmarets, il reproche à Despréaux son ingratitude pour le poète mort, adoré vivant, Pradon ne veut pas laisser échapper une méchanceté sans la saisir au vol. — « Molière avec Tartufe^' doit jouer son rôle... : Pourquoi en faire deux personnages? Molière et Tartufe ne font qu'un. »

Ailleurs enfin, dans la même satire, le Campagnard ayant dit :

Je ne sçay pas pourquoy Ton vante Y Alexandre...

Pradon reprend, avec la dureté d'une jalousie en éveil : « Cette tragédie ne s'est pas acquis une approbation si générale que l'autheur le veut faire penser; jamais Quinault n'a tant répandu de sucre et de miel dans ses opéras que le grand Racine en a mis dans son Alexandre, nous faisant du plus grand héros de l'antiquité un ferluquet amoureux... Peut estre mesme qu'il n'y a rien qui soit plus dans le genre de la vraie tragédie que l'est Astrate. Je ne sai si l'Anneau royal est plus mauvais que l'Espée de Phèdre et que la défaillance poétique qu'on donne à cette Reine. Mais il est aisé de tourner tout en méchant ridicule, en disant seulement quelque mot au hasard et sans rien approfondir. »

Assez, Pradon. Bonnecorse, paraissez : votre tour est venu d'enga-

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ger le fer avec Despréaux. Sans doute, vous ne vous battrez pas à armes égales; mais quand on a écrit VÉpitre à Danton et le Lutrigot, on peut se défendre, et la défaite même n'est pas sans honneur.

Le Lutrigot) poème héroï-comique, parut à Marseille, chez Charles Brebion, imprimeur du Roy, de Monseigneur l'Evesque, du Clergé et de la Ville, en 1686, avec permission. Ce petit volume, de 56 pages in-8°, contient en outre une Epistre à Damon. Il s'ouvre par un Avis au lecteur: a Ayani recouvré, dit l'Imprimeur, ces deux Pièces, j'ay cru devoir les donner au Public. Elles sont d'un honneste Homme qui ne peut souffrir qu'on attaque sans sujet le Mérite et le Sçavoir. »

Dansl'Epistre à Damon, l'auteur vante le séjour de la campagne, la tranquillité, la liberté dont on y jouit :

Je ne veux pas pourtant vanter mal à propos Une oisiveté lâche, un indigne repos ; J'estime ces esprits, qui, par des soins utiles, Honorent leur patrie et reforment les villes... J'espererois en vain de si nobles emplois ; Je ne fus jamais propre à débrouiller les loix... On ne doit se mêler que de ce qu'on sçait faire; Un innocent loisir m'est un bien nécessaire; Mon sort est d'estre libre, et je serois tâché Qu'à de pénibles soins mon cœur fût attaché ; Il faut que le repos jusqu'au bout m'accompagne; Je veux encore passer ma vie à la campagne, Et, s'il plaît au Destin d'en prolonger le cours, Je veux vivre pour moy le reste de mes jours. Là, sous des orangers, quand je suis las de lire, J'aiguise sans chagrin quelque trait de satyre ; J'aime la vérité, mais en homme d'honneur; Je ne sçay point trahir la raison ni mon cœur. A tous les vicieux je ne veux jamais plaire Et j'en dirai du mal s'ils ne cessent d'en faire.

Si j'ai cité ce morceau, peut-être un peu long, c'est qu'il m'a paru donner une idée aimable de son auteur et le venger du dédain affecté de Despréaux; sous l'épicurien qu'était Bonnecorse, on trouve l'homme d'esprit et l'homme de cœur; si, essayant une satire, il imite Despréaux, du moins dans la liberté que sa muse se donne, dit-il,

Elle attaque le vice et non pas la personne.

Voyons comment il suivra cette règle dans son Lutrigot.

Ce petit poème est divisé en cinq chants. Comme il est peu commun et peu connu, je vous en offrirai une rapide analyse.

Chant I". — Le premier chant s'ouvre, comme tous les poèmes épiques, par une invocation :

Je chante Lutrigot, ce héros du Parnasse, Dont la France indignée a condamné l'audace .. Muses, dont le secours est toujours nécessaire A quiconque ose écrire et cherche l'art de plaire, J'implore ce secours!...

Un jour que les neuf sœurs, dans le sacré Vallon, Celebroient une feste en l'honneur d'Apollon... Chaque muse à son tour louoit quelque poète : Par Terpsichore enfin Lutrigot fut vanté.

Apollon proteste contre l'éloge de Lutrigot par Terpsichore :

Pourquoi, s'il est sçavant, ne pas le témoigner En pratiquant cet art qu'il prétend enseigner? Qu'avons-nous vu de lui conforme à ses maximes ?

Terpsichore n'ose répondre à Apollon ; mais elle va consulter le livre du Destin, et là elle apprend que Lutrigot doit un jour enfanter un poème; déguisée en Nanon l'Horlogère,

L'espouse de la Tour, héros à redouter,

Que ce fameux autheur devoit bien-tost chanter.

elle vole à Paris.

Une maison étroite et dont l'architecture Semble vouloir choquer et l'art, et la nature, Et qui paroît de loin plus haute qu'une Tour, Est du grand Lutrigot l'ordinaire séjour.

Telle est la maison « toute singulière », dit une note, que Despréaux s'était fait bâtir.

Mais Lutrigot n'y est pas; il est « aux Bons Enfans », c'est-à-dire au cabaret; quand il rentre chez lui, il trouve la Muse, sous l'habit de Nanon, qui lui conseille d'abandonner la satire pour tenter des œuvres plus importantes, et qui, ensuite, disparaît changée « en un corps de lumière ». Lutrigot resté seul se promet de faire éclater son mérite, se couche, s'endort et voit en rêve autour de lui

Des autheurs supplians que sa verve menace Et le siècle, à genoux, qui lui demande grâce.

Chant IL — Terpsichore remonte auprès d'Apollon :

— Ma sœur, lui dit ce dieu, de quoi vous plaignez-vous?

— Je me plains, répond-elle, et je ne dois plus feindre; Oui, de vous-même enfin, j'ai sujet de me plaindre. Faut-il que par un dieu Lutrigot soit blâmé,

Lui dont, à ce qu'on dit, le public est charmé?

a8a LE LIVRE

Sans doute, il a fait peu jusqu'ici, et fait surtout preuve de mémoire :

Mais bientôt cet autheur, animé par sa verve,

Sans s'amuser encore à parler mal d'autrui

Fera voir des escrits qui seront tout de lui.

Qu'en croïez-vous, mes sœurs? — Ni l'amour ni la haine

Ne me préviennent point, lui répond Melpomene,

Et s'il faut m'expliquer, je diray franchement,

Que ce Po£te altier chante trop faiblement;

Le cothurne est trop haut et n'est pas son affaire.

— Et moins le brodequin, dit Thalie en colère;

Lui qui blâme Molière, ose-t-il se flatter

D'égaler ses portraits ou de les imiter?

Pendant cet entretien, Lutrigot dormait; mais le soleil paraît; il se lève et, appelant son fidèle Colin, il renvoie chez Garrine et Rigelle, c'est-à-dire chez Racine et Chapelle, et les invite à venir dîner avec lui à l'Alliance.

Muses, racontez-moi les grands exploits qu'ils firent, Leurs charmants entretiens, tous les bons mots qu'ils dirent, Combien par ces héros, à médire obstinez, Furent de gens d'honneur hautement condamnez.

Mais les éloges qu'ils refusaient aux autres, ils se les prodiguaient à eux-mêmes :

Les vers de Lutrigot n'étoient que des merveilles, Garrine etoit divin et valoit cent Corneilles.

Enfin, Lutrigot annonce son grand projet : Terpsichore Ta visité; elle exige de lui un ouvrage achevé :

Assez et trop longtemps, dans mes doctes caprices, Ma plume redoutable a gourmande les vices ; A de plus grands exploits je prétens aspirer : Après m'être fait craindre, on me doit admirer.

Garrine approuve : que Lutrigot fasse donc un poème héroïque ! L'antiquité lui fournira des sujets. « Non, reprend le sincère Rigelle; point de héros antiques :

Ces héros étoient-ils plus héros que Louis?

Qu'ont-ils exécuté de si digne d'envie

Que ce grand Roi n'ait fait dans le cours de sa vie ?

Tu peux de ses exploits t'occuper noblement;

Mais ne va point surtout lui dire sottement :

a Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse

« N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse... »

— Je ne chanterai pas les héros de l'antiquité, dit alors Lutrigot :

ils sont usés; ni les merveilles du règne de Louis : le sujet est trop facile : je chanterai un lutrin :

C'est l'ouvrage inouï d'un poète fertile.

Chant III. — Garrine et Rigelle, Racine et Chapelle, quittant Lutrigot, vont aux Tuileries; leur ami seul occupe leur pensée; ils passent en revue ses ouvrages, et l'éloge railleur qu'ils en font en est une mordante critique.

Que son Discours au Roi paroît noble et charmant !...

Ouy, tout ce qu'il adresse à ce vaillant monarque

D'une verve sublime est une illustre marque.

Est-il rien de si juste et rien de si prudent

Que ce que dit Pirrhus avec son confident?

Cet endroit est aimable autant qu'il le peut être :

Il me semble d'ouïr Jodelet et son maître.

Et qui, sans notre autheur, auroit jamais pense

Qu'au lieu d'être vaillant Pirrhus est insensé ?

Lutrigot n'aime point tous ces héros de guerre,

Qui portent la terreur aux deux bouts de la terre ; '

A ces hardis desseins il n'applaudit jamais.

Il n'admire en ses vers que les héros de paix :

Il veut qu'un roi s'engraisse et que, dans son empire,

Il goûte un doux repos et ne songe qu'à rire...

Garrine alloit poursuivre, et le prudent Rigelle Se plaisoit au récit de ce censeur fidelle,

lorsqu'un bruit de voix les interrompt. Ils écoutent : c'est Garbin le libraire, c'est-à-dire Barbin, à qui Lutrigot veut persuader d'imprimer son nouveau poème :

Je sçai, repart Garbin, que les autheurs souvent

Promettent des monts d'or et nous donnent du vent.

Vous nous vantez ici vôtre PoCme épique ;

Que n'avez-vous pas dit de vôtre Poétique ?

Et de vôtre Longin, ce sublime traité

Que par ses beaux escrits Dacier nous a gâté ?

Il auroit bien fait pis, si, d'un trait de prudence,

Vous n'eussiez à genoux imploré sa clémence.

Garrine et Rigelle interviennent et les mettent d'accord :

La troupe se sépare, et le sage Garbin Promet avec serment d'imprimer le Lutrin.

Chant IV. — Assuré de l'impression de son poème et rêvant le succès, Lutrigot a hâte de le faire connaître :

Il le lit à Garrine, il le lit a Rigelle ; Il va le réciter de ruelle en ruelle ;

a8+ LE LIVRE

Il mendie en tous lieux quelque applaudissement. Et par son ton de voix il impose aisément :

Tel avec moins de bruit, moins d'art et moins d'haleine, Le Savoyard chanfoit sous la Samaritaine.

Déjà les rieurs avaient porté jusqu'aux cieux le nom de Lutrigot : Terpsichore, ravie, va faire son éloge à Apollon, et le dieu, voulant juger lui-même, la charge de lui amener son protégé. Pendant son voyage, dieux et déesses se déguisent,

Et pour mieux se masquer, les Muses avoient pris'

Les habits négligez de plusieurs beaux esprits.

Dans leurs noirs vestemens la modestie éclate ;

L'une porte un rabat et l'autre une cravate ;

L'une est en juste-au-corps, cette autre est en manteau ;

Plusieurs ont la soutane, et toutes le chapeau.

Enfin Lutrigot, monté sur Pégase, arrive à l'Olympe et est présenté par Terpsichore à Apollon : le poète prend la parole et s'applique à faire connaître au dieu des vers tous ses mérites :

Ma pensée au grand jour partout s* offre et s'expose ; Le moindre de mes vers dit toujours quelque chos:. Jamais mortel n'a pris un si pénible soin Pour ennoblir sa verve et la porter plus loin. Aussi mes nobles vers sont lus dans les provinces, Sont recherche \ du peuple et receus che\ les princes. Et qui dans l'univers n'a pas vu mes escrits ? Mes satires ont pieu, chacun en est épris ; Il n'est point aujourd'hui de courtaut de boutique Qui n'ait et mon Longin et mon Art poétique...

Apollon, outré de tant d'outrecuidance, feint, pour se jouer de lui, d'être un de ses admirateurs :

Quand le grand Lutrigot a la plume à la main, Qu'il enfante les vers d'une docte satire, Chacun cache les siens et n'oseroit plus lire. Que tous se taisent donc devant lui, et qu'il lise son Lutrin.

Chant V. — Lutrigot lit son ouvrage :

Il compose son geste, il mesure sa voix

Et dit éloquemment qu'un Énorme Pupitre

Est du poème entier le sujet et le titre...

Quand il décrit VOiseau qui prône les merveilles,

Il enlevé les cœurs et charme les oreilles,

Et ses vers sont pressans et ne sont pas moins beaux

Quand il peint la Mollesse au milieu de Cisteaux,

Qui demande en pleurant quel démon sur la terre

Souffle dans tous les cœurs la fatigue et la guerre?

On n'admire pas moins ce pieux sentiment, Marque de sa sagesse et de son jugement, Lorsqu'il dit, par l'excès d'une sainte franchise, Que de tout abîmer cest Vesprit de V Eglise.

L'assemblée est enthousiasmée; Apollon décide que l'auteur sera porté en triomphe ; il prétend enfin

Qu'on le mette à cheval sur un vaste lutrin.

Ainsi dit, ainsi fait; le cortège se forme; en tête,

une longue séquelle

De poètes nouveaux, dignes imitateurs

Du sçavant Lutrigot, le phénix des autheurs.

Ils crioient tous ensemble et d'une force extrême :

Vive le roi des vers et son divin poème!

Ensuite Ton voïoit tous les autheurs fameux, Grecs, Latins et François, qui, marchant deux à deux, Recitoient ou chantoient, en differens langages, Tout ce que Lutrigot a pris dans leurs ouvrages.

Sur quatre chars, parez d'une étoffe de prix, Estoient du triomphant les immenses escrits.

L'un portoit son Long in, et son Poème épique ; L'autre, les doctes chants de son Art poétique; Ses Satires, dans l'un, effraïoient les autheurs; Ses Epistres, dans l'autre, étonnoient les flateurs.

Venait enfin le cortège des dieux et déesses, formant un orchestre : Apollon

Tout grave qu'il étoit, jouoit du violon.

On voïoit Uranie avec une musete;

Polimnie, en dansant, jouoit de la trompeté;

Calliope faisoit quelque bas de balet,

Et suivoit Apollon au son du flageolet.

Clio battoit la caisse et paroissoit en masque...

Le char venoit après, chargé de la Machine, Sur quoi le fier autheur, avec sa sombre mine, Paroissoit à cheval, et d'un air sérieux, Saluoit, en passant, de la teste et des yeux. Les essieux gemissoient sous un poids si terrible : Ils portoient un autheur aussi grand qu'invincible l

Des deux cotez du char marchoient par pelotons Les chantres du Pont neuf armez de longs bâtons. Tout autour paroissoient des satires burlesques, Qui faisoient en dansant des postures crotesques, Et derrière on voïoit cent autheurs inconnus Que le grand Lutrigot avoit jadis vaincus...

Mais toute médaille a son revers :

Et comme en un triomphe il est permis à tous De railler le héros sans craindre son courroux, Ces autheurs à l'envi lui reprochent sans cesse Son esprit aigre et fier, son peu de politesse, De ses vers medisans l'aspre malignité, Ses larcins découverts, son sçavoir emprunté; Que tout son grec consiste dans son dictionnaire, Et qu'il n'est qu'un censeur injuste et téméraire.

Le char, au milieu des vivat des uns, des injures des autres, poursuivait sa course quand un hibou, le hibou du Lutrin, sans doute, sortant d'une vieille tour,

Voile vers Lutrigot, se perche sur sa teste, Et, pour le couronner, il portoit dans son bec Un rameau tortueux d'un laurier déjà sec.

Tout le monde à l'aspect d'une telle figure Jette des cris en l'air, rit de cette aventure. L'Hélicon retentit de ces cris éclatants; Pegaze s'effarouche et prend le frein aux dents ; Il court, il saute, il ru£, et, dans ses algarades, Il brise enfin le char à force de ruades, Et le grand Lutrigot, en poussant maint hélas Tombe, et tout effrayé voit le Lutrin à bas.

Ainsi finit ce petit poème, qui n'est pas sans esprit, et où Ton n'aura pas manqué de noter un assez bon nombre de vers bien frappés; la raillerie y est de bon goût; les critiques généralement justes; l'auteur, suivant en cela l'exemple de Despréaux, s'en prend à son oeuvre et non à sa personne et ne vient point

Distiller sur sa vie un venin dangereux.

En s'attaquant aux mauvais poètes. Despréaux était sûr d'avoir le dernier mot; les rieurs étaient pour lui. Mais, sur la fin de sa vie, il devait engager une partie avec un adversaire bien autrement redoutable. Cet ennemi s'appelait Légion : c'était l'ordre des jésuites. Comment avait-il blessé leur susceptibilité? Comment osa-t-il riposter à leurs attaques, sachant que l'un d'eux était toujours confesseur du Roi, en France comme en Espagne, en Portugal et dans tous les pays catholiques, et que leur crédit était tout puissant? Tout cela a été dit; l'histoire de cette lutte, qui se termina par un compromis, se trouve tout au long dans l'édition des œuvres de Despréaux données par Saint-Marc, et nous ne la recommencerons pas.

Mais Saint-Marc, qui a rapporté un certain nombre de lettres, d'épigrammes et autres poésies satiriques, n'a pas donné cependant toutes les pièces du débat : j'en ai retrouvé plusieurs dans le second des manuscrits

dont je vous ai parlé au commencement de cette lettre, et je vous les envoie pour compléter, autant que je le puis, cet envoi de documents inédits dont vous êtes friand.

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