‹ Le livreChapitre 129 sur 163 · MADRIGAL A DESPRÉAUX · texte numérisé non relu

MADRIGAL A DESPRÉAUX

Cher Despréaux, de quoy t'avises-tu

D'oser menacer les jésuites ?

Ah ! tu n'en prévois pas les suites.

Leur haine epargne-t-clle et savoir et vertu? Tu t'es vu vénéré de tous ces molinistes Comme un homme d'honneur, un auteur sans défaut : Bientôt dans leurs esprits tu seras un Perrault, Qui pis est, mis encore au rang des jansénistes

Et plus persécuté qu'Arnauld *.

Les jésuites, craignant que Despréaux ne voulût lancer contre eux de nouvelles Provinciales, voulurent d'avance parer le coup et firent circuler une épigramme qui se terminait ainsi :

Qu'il ne soit pas dit dans l'histoire Qu'ayant depuis longtemps copié Juvénal .

Tu deviennes enfin le singe de Pascal.

Mon manuscrit me fournit une réponse.

RÉPLIQUE DE l'aMY POUR DESPRÉAUX.

La superbe société Contre toy fait paroitre une folle fierté ;

Ce qu'elle dit n'est qu'imposture.

L'on te voit égaler Horace et Juvenal ;

Mais croit-elle te faire injure, Boileau, de t'appeller le singe de Pascal ?

En fait de bel esprit, c'est être original.

Je m'arrête ici, mon cher Directeur, et je me sépare enfin de ce Despréaux dont le nom occupe toute cette longue lettre. Je ne le fréquente plus beaucoup; mais je ne le rencontre jamais sans plaisir et ne le quitte jamais sans quelque regret. Je lui dois beaucoup, en effet; il m'a rendu service. Si le xvn e siècle, comme a bien voulu le dire Sainte-Beuve, il y a, hélas! quelque vingt-cinq ans, est devenu « ma province », c'est Despréaux qui m'en a ouvert l'accès. Vous dirai-je à quelle occasion?

Je faisais ma rhétorique au lycée d'Angers; par un accord tacite avec mon digne professeur, M. D. Saucié, je n'apprenais jamais par cœur une leçon, sachant qu'il n'aurait pas l'imprudence de me la demander; je ne faisais pas de « devoirs », excepté les jours de « composition ». Mais je lisais, je lisais ! ce que j'ai lu dans cette seule année, la plume à la main, formerait une bibliothèque : tout Bossuet, tout Fénelon, tout

1. Saint-Marc a publié de ce madrigal, ou plutôt de celte épigramme, un texte tout différent.

Daguesseau, — neuf volumes in-4 qui m'étaient tombés sous la main, — tout Racine, tout Corneille, tous les cours de littérature, Laharpe, Marmontel, Nepomucène Lemercier, Villemain, et combien d'autres encore, historiens, poètes, orateurs, critiques! Despréaux, qui me faisait passer sous les yeux tout un long défilé d'auteurs inconnus, m'attirait beaucoup. J'admirai d'abord, de confiance, in verba magistri. Puis je réfléchis; je me permis de discuter certains arrêts; il me parut exorbitant que, dans un passage, Voiture fût comparé à Horace; que, dans un autre. Voiture et Sarrasin fussent mis sur la même ligne que La Fontaine ; je trouvais charmants deux vers de Saint-Amant, l'auteur du Moïse sauvé, et m'étonnais qu'ils eussent fait traiter de fou leur auteur, ces vers où il

Peint le petit enfant qui va, saute, revient,

Et, joyeux, à sa mère offre un caillou qu'il tient.

Mais où trouver Voiture? et Sarrasin? et Saint-Amant? Ce ne sont point des classiques, et la bibliothèque du lycée ne les possédait pas. Heureusement, et c'est là, à cette époque déjà bien lointaine (1.845), que se firent, — aux jours de sortie, s'il vous plaît, — mes premières études sur les écrivains secondaires du xvn* siècle. Vous le voyez donc : c'est à Despréaux que je dois de m'y être engagé, peut-être par esprit de contradiction, certainement par esprit de contrôle indépendant et de libre examen.

Après cette excursion faite à travers mes souvenirs et que votre amitié me pardonnera, je m'arrête, mon cher Directeur, et vous prie de croire à mes meilleurs sentiments.

Chrysostome II Mathanasius.

>JV 14 ib.

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