KOENIG
« A Stuttgard l'on n'est pas sans inquiétude, de peur que les françois puissent passer le Rhin du coté de Huningen. »
Carlsbad, ce 23 août 1795.
« N'allez pas dire, mon cher ami, que je suis inconstant, mais plutôt que les volontés ne sont pas toujours libres, voilà le cas. J'avois projeté le plaisir de vous voir, et au moment de l'effectuer, je ne le puis pas. Une affaire d'intérêt m'appelle, où une longue absence, demande ma présence aussi nécessaire que prompte. Je vous prie de vouloir bien témoigner mes regrets, à M. le comte de Waldstein, et de le remercier pour sa gracieuse invitation, dont je suis fort sensible.
« Je vous envoyé ce livre de Curti, dont il en étoit question dans ma dernière lettre, qui ne vous instruira pas du tout, mais qui vous fera entrevoir, comment cet homme put agir et penser différemment. Après
Bareith, ce 29 septembre 1795.
« Vous pardonnerez, Cher ami, que j'ai gardé si long tems le silence. Des absences à plusieurs reprises et des étrangers qui me furent adressés les uns après les autres, en sont la cause.
« J'ai manqué de voir, le comte de Ptickler, parce qu'il ne fit que passer la nuit ici, et j'en ai été très fâché.
a J'ai trouvé à Stuttgard le grand Chambellan qui porte le même nom, fort aimable, de même que sa femme.
« Que j'ai du regret, mon ami, de ne vous avoir pas vu cet été à Dux, pourvu qu'il n'en soit pas de même l'année qui vient, car vraisemblablement les armées Autrichiennes vont se retirer dans votre pays, pour le couvrir. Que dites vous de tout ce qui s'est passé depuis peu dans la politique? Quant à moi, je vous avoue que je n'y comprends rien. Je suppose que vous soyez instruit des démarches qu'on fait d'une part et d'autre. Manhein a capitulé, Mayence ne tardera pas de se rendre aussi; la Hesse a fait sa paix, Wurtemberg vient de la publier, à ce qu'on m'écrit, et dans des pareils circonstances, il paroit que l'Empereur veut laisser en abandon l'Empire, pour prendre ailleurs sa revenche. On dit que les françois ont planté l'aigle prussienne à Juliers, Berguen, Dusseldorff, Elberfeld, et qu'ils feront la même chose à Francfort. Tout le monde croit ici, que Wirzbourg, Bamberg, et Nuremberg, tombera en partage au Roi de Prusse, cela lui conviendroit au moins beaucoup, mais la chose ne me parroit pas bien faisable.
c L'on vient de me dire que la cour de Carlsruhe se sauve à Ansbac. Elle est à présent à Ulm.
a Vous pouvez d'ailleurs être bien sur, que c'est Leopoldo Curti l'auteur de la brochure en question. Des personnes qui ont assisté à Ulm, pendant qu'il corrigeoit son ouvrage, me l'ont attesté. Il se trouve à cette heure à Memingen, autre ville de l'Empire à deux postes d'Ulm, où il ne fait que jouer et boire. Le beau métier, quand on veut reposer sur ses lauriers.
« Avez vous connu à Toeplitz Madame la comtesse de Bernstorff ? peut être qu'elle y est encore. C'est une femme comme il y en a peu, belle, charmante, plein d'esprit, de douceur, en un mot, accomplie, qui faut aimer dès qu'on la connoit. Si vous La voyez vous en seriez enchanté, et si occupé d'EUe, que je crains, il ne vous resteroit pas le tems, de me rappeller à l'honneur de son souvenir, dont maintenant je vous en charge.
« Donnez moi de vos nouvelles, faites agréer mes civilités à M. le comte de Waldstein, et soyez assuré de mon sincère et parfait attachement.
c Le comte de Koenig. »
joa LE LIVRE
« L'on vient de m'assurer, que les princes de l'Empire se disposent de faire la paix séparément, l'un après l'autre. C'est aussi le me\^o termine qu'il falloit prendre, pour que le chef ne soit point de tout responsable, à dedomager ceux qui ont eu des possessions au delà de la rive gauche du Rhin. Je commence à comprendre, ce qui signifie cette retraite partout. Hier l'armée de Wurmser étoit devant Wurzbourg. »
Bayreuth, ce 5 décembre 1795.
« Mon cher ami,
« L'on s'attend à l'ordinaire, d'un homme qui vient de faire au delà de 400 lieux, qu'il aille donner un récit de ses voyages. Je n'entrerai pas en détail, de crainte a ne pas tenir ordre, et de vous ennuyer, et d'être aussi par là la victime de mon amour propre. Je me bornerai simplement à vous dire que j'ai reçu votre lettre du 6 octobre, étant à Hambourg, ville très opulente, qui le fut toujours, mais surtout après la Révolution françoise, et qui a augmenté depuis, de vingt et plus mille âmes, de sa population. Il n'est pas étonant après cela, de trouver là un monde, qui en affectant d'être une des plus impertinentes arristocraiies, soit clandestinement porté pour la plus insolante Démocratie. La bourse d'un étranger, y est attaquée furieusement, et la cherté est inouie. Cependant c'est une ville où l'on pourroit très bien s'amuser, quand on y auroit fait un plus long séjour, et je suis sur qu'alors on portèrent un autre jugement. Le spectacle françois m'a beaucoup diverti, c'est la Trouppequi ci- devant fut établie à Bruxelles, et qui a beaucoup de succès.
« J'ai assisté à la cour de Ludwigslust, résidence du duc de Mecklembourg-Schwerin, aux fiançailles de la princesse qui épousera le printems prochain le jeune roi de Suéde. J'y fus reçu, et logé, le mieux du monde. Les fêtes, à la vérité, ont été brillantes. Son Altesse Royale, sans être une des premières beautés est très jolie, et sans avoir infiniment beaucoup d'esprit possède des grands talents. Pleine de bonté et de douceur, qui plaira assurément comme souveraine. Elle peint supérieurement bien, fit son propre portrait, l'envoya au roi qui, en fut ravi, doublement même, après avoir reçu celui fait par un peintre des plus habiles, car il trouva que le premier n'étoit point de tout flatté ; preuve de grande modestie de la part d'Elle.
« Que vous dirai-je de Berlin? mais à propos, M me la comtesse de Czettriz ainsi que M 1,e Meyer m'ont dit que vous y avez été avant moi. C'est comme ça donc, que j'ai manqué de vous voir à Leipsic et à Berlin aussi. Je n'ai pas vu non plus M me l'aimable comtesse de Bernstorff. Quelle nouvelle avez vous d'Elle? Est-il vrai ce que j'ai appris par hazard à Berlin, qu'Elle soit promise à un jeune comte Loeben? Je ne connois qu'un comte Loeben qui fut envoyé au couronnement de l'Empereur à
Francfort, mais celui là, n'eut pas d'enfants, à ce que je sais. Je lui souhaite le sort qu'Elle mérite, c'est une personne accomplie, qui n'avoit qu'un seul défaut lorsque je l'ai connue, c'étoit celui de prendre et même trop souvent du tabac. Je vous prie, de me rappeller à l'honneur de son souvenir.
« L'on me mande, que le Sénat de Venise écrivit il n'y a pas long tems au magistrat de la ville impériale de Memingue, qu'il falloit chasser de chez Elle, un pernicieux sujet, le comte Leopold Curti, comme homme méchant et turbulent. Le magistrat craignant de ne pas trouver des armées coalisées pour s'unir à lui, quoique elles fassent plus de mal que du bien, crut de ne pouvoir pas mieux faire, que d'acconsentir à si fortes instances, et de lui intimer le consilium abeundi, sans forme de procès. Ce fameux Expatricien dut obéir à cet ordre imposant, malgré bon gré, et j'ignore où il ait mis pied à terre. Il doit avoir écrit un livre, qui porte en frontispice le titre Histoire politique de la Republique de Venise.
« L'ambassadeur d'Espagne reçut une quantité d'exemplaires et même les Inquisiteurs d'Etat. On dit que des personnes en poste, sont fort mal traittées. Zaguri vous en aura fait part. Un des mes amis, m'a promis de m'envoyer ce livre, et je l'attends à tout moment, avec une grande impatience. Que dites vous des prodiges qu'ont fait en peu de tems les Autrichiens? Quant à moi jevoudrois bien vous dire encore bien des choses, mais le tems presse, et pour aujourd'hui, je n'ai que celui de vous repeter que je suis et serai à jamais
« Tout à vous,
oc KOENIG. »
« Bien mes compliments à M. le comte de Waldstein. »
Bayreuth, ce i2 m * décembre 1795.
« Je suis charmé, mon ami, que nos esprits, pour ainsi dire, se rencontrent, un mutuel accord règne dans nos pensées, car voilà de nouveau que de nos lettres se sont croisés, ne doutant pas que vous aurez reçu celle que je vous ai écrit, il y a quelques jours. Mais mon bon ami, vous me parroissez être triste, et très mecontant de votre sort et de votre situation, tandis que je vous ai cru dans les Elisées. Hélas! les apparences nous trompent souvent, j'aurai de quoi me plaindre beaucoup aussi, si je n'avois pas pris depuis long tems un parti, à braver tout insulte de la fortune. Rien ne sauroit altérer ce projet pour l'avenir. On ne devient pas heureux pour cela, j'en conviens, mais bien moindre malheureux, cela est sur. Je conçois fort bien que ce degré de philosophie n'est pas propre pour chaque individu, et ne sauroit pas vous con-
jo t LE LIVRE
forter, mais cependant, votre esprit et vos expériences dans le mont feront tête à toutte sorte de desastres, et il suffit qu'on n'aye pas à reprocher d'avoir été la cause de ses chagrins. Consolez vous d'avoir d amis, qui vous rendront toujours la justice que vous méritez.
o Voici de retour la lettre que vous avez bien voulu me commur quer, et au sujet de la personne qui Ta écrite, je ne puis que vous port toujours envie, du plaisir que vous aurez de La voir de nouveau, et < correspondre avec un si charmant objet. Je m'estimeroîs fort heureux, je pouvois Lui être utile en quelque chose, et en attendant, me fais u: fête d'avance, en cas que le bruit de son future mariage n'eut nul fond ment, de pouvoir lui faire ma cour l'année qui vient à Carlsbad.
« Ce livre de Curti, ne m'est pas encore parvenu, ainsi je ne pu rien vous dire de son contenu. Vous aurez appris en attendant la me du fils unique de votre Zaguri à Venise, j'en suis très fâché, car je m'im gine que le père en sera inconsolable.
s Je n'entrerai pas en détail, rapport aux noces de ma Bile, qui tiendront ici le i S ; ce seroit vouloir rapeller sans cesse une folie que j' faite dans ma jeunesse, pour contenter une mère, qui avoit le droit alot de tout exiger de moi, même le plus grand sacrifice. Cette bonne femn ne prévoyoit pas les suites funestes, qu'il en résulteroit, par un mariai qui ne me convenoit point, par aucun rapport. La disparité étant ire grande. Il falloit savoir prendre son parti, dans la suite, et rendre me existence, moins dure que possible. Je vous permets d'instruire sur ce tout le monde, quand il en fut question, mais de manière qu'on n'ail pas en abuser pour ne pas troubler mon repos.
a En attendant au plutôt des vos nouvelles, je suis à la hâte,
a Tout à vous,
« Koenig. a
* Mon cher ami,
u M 11 " de Schuckmann va vous prouver, combien Elle a éténehanti de votre lettre, par sa prompte réponse. C'est Elle que vous avez vu à Bibliothèque avec M. de Heinitz, à ce qu'Elle assure, l'an 1786. Alo M. le comte de Waldstein n'y étoit pas. Je n'ajouterai rien à la descrii tion morale déjà faite, elle dût vous être satisfaisante, quant au res pour ce qui regarde la partie phisique, je ne me sens pas assez habil pour vous contenter. Différents traits, d'après Lavater, désignent difft rents caractères. Souvent par un jugement trop hazardé, on risque t porter atteinte au talent, et comme je préfère celui-ci à tout autre don ( la nature, pour converser, qu'importe, si sa phisîonomie soit plus c moins régulière, je ne veux pas examiner de si près. Je me vante e
CASANOVA INEDIT jo$
attendant, de vous avoir donné une grande preuve de mon amitié, en Vous procurant un commerce epistolaire avec Elle, et par cette raison, j'ai lieu à espérer que Vous serez reconnoissant à Votre tour, et ne négligerez pas dans la suite une personne, pour favoriser l'autre, quoique à tout égard bien plus intéressante, que la mienne. Je n 1 eus que des petits moments d'entretient avec le baron d'Enzeler, ses affaires, et sa courte apparition m'ont privé du plaisir de profiter de son amabilité. D'ailleurs comme jésuite II auroit été moins gêné ici, qu'en officier autrichien. Je voudrois bien l'avoir connu un peu plus, malgré cela je vous suis redevable de Votre bonne intention. Il m'a dit, que vous vous portez à merveille, et que vous venez d'achever un Drama Serio. Dites moi, quelle idée est la Vôtres là-dessus ? Quel sujet avez vous pris? et apprenez moi aussi, que ce qu'est devenu de l'abbé Casti? Seroit-il toujours attaché au prince de Rosemberg? Auriez vous par hazard ses Novelle? La même personne qui m'a envoyé en dernier lieu le livre de Curti, m'avoit auparavant assuré de bouche, qu'EUe ait vu rédiger L'autre écrit à Ulm, sur la Révolution Françoise, quoique cependant en Italien. Je suppose par là, qu'il s'est servi d'un traducteur pour le premier, et s'avise de écrire lui même en François le second, car réelment, le style est trop différent l'un de l'autre.
« Vous êtes heureux, mon Cher ami, de pouvoir faire la cour de nouveau à M me la comtesse de Bernstorff, ne m'en soyez pas mauvais gré, si je Vous en porte envie, au contraire daignez de lui adresser mes hommages, et dites lui, qu'il seroit très possible que j'aille avant d'aller à Carlsbad, à Ratisbonne, d'où on m'attend depuis long tems, et que je ne demanderai pas mieux que de lui être utile en quelque chose.
« On dit le comte héréditaire de Pappenheim est promis avec M ue de Hardenberg-Reventlon, fille du ministre, cependant la mère qui demeure ici, ne dit pas le mot, et j'ai peine à le croire. Je vous prie à l'occasion d'écrire mille belles choses à M. Zaguri, et de le remercier pour son bon souvenir.
« Si Ton doit croire à une lettre de Manheim, les hostilités auroient lieu de nouveau le 1 5 de ce mois. Pichegru doit avoir fait avertir le général Wurmser de renforcer ses avant-postes, parcequ'il ne pouvoit plus répondre des siens. Le fameux Charles Duval à Paris, un des plus grands gueux d'aujourd'hui dans une des ses feuilles, annonce que les bons Républicains sont prêts à se ruer en désespérés sur 5o à 60 mille gredins seulement qui chantent le Réveil du peuple, pour exterminer toute cette race de réveilleurs, qui les croit endormis.
a On doit savoir gré à ce journaliste de se contenter de 5o à 60 mille
victimes. Marat, de massacrante mémoire, en vouloit 170 mille. On voit
que l'esprit de modération commence à gagner. . Au propos du serment
qu'on a fait prêter aux salariés de la République, l'anniversaire de l'in-
}o6 LE LIVRE
fortuné roi Louis XVI, quelqu'un a remarqué que c'est une promesse à tenir quand on voudra. C'est ainsi, dit-il, qu'il est conçu : « Je soussigné jure d'être sincèrement attaché (quand?) à la République (laquelle?) et de vouer (quand?) une haine éternelle à la royauté. » Si l'armistice est prolongé jusqu'au mois demay, alors j'espère que nous aurons beau jeu, c'est Pitt qui doit l'avoir dit aussi, mais si nous allons être attaqués tout de suite avec force, comme il est à craindre, tout sera perdu. L'emprunt forcé a fourni des moyens pour le moment, mais il ne suffira pas, pour toute une campagne. Aujourd'hui puisqu'ils manquent en France de cavalerie ils vont prendre le trentième cheval de labour dans, chaque communes et tous les chevaux de luxe. Il importe disent-ils au Conseil de Cinq Cents d'assurer aux Belges que jamais il ne cesseront défaire partie intégrante de la République françoise.
« Des attentifs observateure et connoisseurs du tems et du Baromètre, nous prédisent un tremblement de terre quelque part. Dieu vous en préserve aussi bien que moi, et vous aye dans sa sainte et digne
garde.
« Kœnig. »
« Voici un tableau de la ci-devant opulente ville de Lyon en datte du 22 janvier.
« L'horison très chargé; abandon de domicile; fermeture de maga- <( zins; des arrestations; des cernements, bras sans nombre devenus tout « à coup oisifs; beaucoup de revenans à sinistre figure; quelques hurle- « mens de Vandales au spectacle. »
Bayreuth, ce 2 a v ri II 1796.
« Il est très probable, mon cher ami, que je sois obligé en août, d'aller aussi à Vienne, pour une affaire d'intérêt, je voudrois bien que cela fût plutôt, pour pouvoir faire ce voyage avec vous. Le service le plus essentiel que vous pourrez bien me rendre, ce sera dem'écrire quand vous serez arrivé dans ce pays-là, tout ce que vous apprendrez de plus nouveau et d'intéressant ; mais n'oubliez pas en attendant, de me donner votre addresse. Vous direz mille belles choses de ma part au baron Pittoni, j'espère qu'il ne desavouera pas celui qui Lui fut toujours attaché. Rappelez-moi au souvenir de M m « la baronne de Zois, forte musicienne, Elle logeoit il y a quatre ans, au Stock am Eisen platz. Il faut que la lettre que vous avez écrit à M Ue de Schuckmann se soit perdu, car Elle n'en a pas reçu et en est très fâchée. Elle me prie de vous en rendre instruit, et de tacher de découvrir d'où peut devenir la faute. Aussi votre lettre du ig" 10 ne m'est parvenu que le 29 ,,,e . M me de Bernstorff est vraiment à plaindre, d'après ce que vous me dites. Quand au comte de Pap-
penheim, ses fiançailles avec M lle de Hardenbcrg-Reventlon ont eu lieu ces jours-ci à Ansbac. Elle a e'crit en dernier lieu à M me de Kettenbourg ici, qu'Elle iroit à Hamburg au devant de sa sœur, pour la mener à Dresde et La marier au comte Loos, qu'ensuite Elle comptoit d'aller à Carlsbaad. Sa mauvaise santé et sa situation m'inquiète beaucoup. Je n'ai plus rien entendu parler de M. Curti. Sa sœur Bettina Renier, et non pas Cattina, mourrut il y a quelques ans. Je l'ai beaucoup connu, mais j'avois toujours préféré l'Esprit plus solide de Cattina Renier, une née Berlendis et qui vit encore. On prétend que le comte Castelli, après avoir quitté Paris, fit un séjour à Zuric et qu'ensuite, aussitôt qu'il fut arrivé à Florence le grand Duc l'eût relégué à Monte pulciano, dans le lieu de sa naissance, j'avoue que j'ai peine à croire cela. Quelles gazettes lisez-vous maintenant? Je ne sais pas si vous avez appris que le célèbre abbé Raynal est mort le 6 du mois passé à Passy, dans sa quatre-vingtquatrième année. Il se promenoit encore à pied dans Paris huit jours auparavant, refusa une voiture qu'on lui avoit offerte pour retourner chez Lui, car il ne possédoit que 5o livres en assignats, reste de sa fortune, et n'a ur oit pas eu de quoi donner une étrenne au cocher, il gagna un rhume par là, et à la suite un catarre. Il gardoit le lit depuis quelques jours, dans la journée du 6, il s'est levé comme de coutume, il s'est rasé luimême et habillé. Vers six heures du soir il étoit au lit, il a entendu la lecture du journal, a fait quelques observations critiques sur les opérations qu'il annonçoit. A dix heures il n'étoit plus.
« Il travailloit à une nouvelle édition de son Histoire philosophique. On sait qu'il a laissé parmi les manuscrits une histoire de la révocation de l'Edit de Nantes, en quatre volumes, mais on assure que sous la tirranie decemvirale, il avait brûlé une partie de ses papiers.
« L'on me mande de Venise, qu'aussitôt M. Battagia étoit entré, comme conseiller, dans l'Inquisitoriat, il y eut une dame, avec laquelle je ne suis pas en correspondance, mais de la plus haute volée, qui persuada le dit ami de vouloir s'intéresser pour moi, afin que j'obtienne la permission de retourner à Venise. Vous ne sauriez pas vous imaginer combien cela m'a touché. J'attends chaque jour des nouvelles rapport à cela, et j'ignore jusqu'ici, si les tentatives ont étées infructueuses ou non. En tout cas je crois, que faisant parvenir une requête aux Inquisiteurs, lorsque je serois déterminé de m'y rendre, sous prétexte de quelques affaires, l'on ne seroit pas si rigoureux après onze ans d'exil, de m'interdiretouttefois l'entrée, dans le lieu de ma naissance. Qu'en pensez- vous? Au fond, je n'ai rien fait pour être en abomination à personne. M. François Battagia étoit aussi franc-maçon de la Loge de Venise et montroit toujours joint au pr. Albrizzi, beaucoup d'amitié pour moi.
« Est-il vrai, que la comtesse Fritsch à Dresde se marie avec le baron Jaube et M 1Ie de Hopfgarten, a un Danois, dont je ne sais pas le
jo8 LE LIVRE
nom? Pourquoi est-ce que le comte de Stolberg a quitté? Je connois Dresde assez et les nouvelles de ce pays-là m'intéresseront beaucoup, quand vous n'avez pas d'autres. Pour aujourd'hui je ne puis pas vous écrire d'avantage, excepté que je suis et serai à jamais
« Tout à vous.
« Kœnig. »
Bayreuth, ce n juin 1796.
« Je me hâte, mon cher ami, d'aller à Carlsbad : Les eaux m'ont toujours fait du bien, tant au phisique qu'au moral, et j'en ai un grand besoin. Je suis depuis quelque tems d'une humeur la plus insuportable. Je vois tout dépérir, tout s'anéantir, enfin il faut voir venir la fin du monde, tout se présente dans un aspect bien noir. Permettes que je vous rappelle votre promesse, c'est de m'envoyer à Carlsbad où je serai avant que celle ci vous arrive, im Wallfisch, aufder Wiesen J?o^, les dialogues sur le départ du frère de l'infortuné Louis XVI, de Vérone, vos sonnets et ces vers françois sur le marriage de M ,u de Feber, et le Livret, mémoires justificatives de* M. Curti. Tout ceci sera une bonne recette pour mes maux.
« On a arrêté à Berlin un jeune secrétaire du Collège de guerre, qui avoit coupé les galons d'or au portrait du Roi, coupé la tête, arraché le crachat et ouvert le ventre. Un juif qui venoit d'acheter ces galons l'a dénoncé, et on m'écrit qu'au départ de la poste il avoit tout avoué et que c'étoit par intrigation des Jacobins à Paris, des quels il étoit gagné. Ce vol a été comis la veille du jour qu'on avoit convoqué une assemblée extraordinaire, dans la salle des séances, au sujet de cette nouvelle ligne de démarcation qui doit avoir encore lieu incessament.
« A Varsovie il y eut aussi des troubles, des généraux polonais ont étés arrêtés, joint à d'autres personnes de distinction, et transférés sans forme de procès à Spandau.
« A Milan et à Pavie plusieurs habitans se sont soulevés contre les françois, il y a eu beaucoup de sang répandu, mais il falloit céder à la force.
« Buonaparte a fait piller Bignasco où l'émeutte étoit la plus forte et ensuite l'incendier, de même qu'en plusieurs autres endroits.
a Les Tyroliens s'arment en masse, il montrent beaucoup de courage et d'énergie, ils ne leur faut que des armes.
a L'on se berce dans l'espoir que les Anglois iront faire une diversion sur la rivière de Gènes, et dans le comté de Nice. Quant à moi, je ne vois pas qu'il y ait une possibilité, pour mettre pied à terre.
« Les Autrichiens ne sont pas plus heureux le long du Rhin qu'en Italie, j'espère et désire la paix dans peu.
« Contentés vous de ces peu de lignes, ma tête est absolument incapable aujourd'hui d'aucune application.
« M ,,e de Schuckmann m'a assuré de vous avoir écrit il n'y a pas long te m s.
« Tout à Vous,
« Kœnig. »
Carlsbad, ce 6 juillet 1796.
« Mon cher ami,
« Je prends ici les eaux, et je me trouve dans une agréable et fort nombreuse société, voilà assez de quoi pour justifier mon silence vis à vis de vous. Je voudrois bien vous répondre à vos trois lettres et satisfaire à tous vos questions. Je ne vous le promet pas, mais j'essayerai. Ma santé ainsi que mon humeur, prennent d'abord une tournure favorable, aussitôt que je sors de Bayreuth et le séjour d'ici, pendant la saison, m'a été touttes les fois fort salutaire. J'ai eu plaisir de faire la connoissance de M me Stelzel, et même du comte de Monte Vecchio, que Vous m'avez procuré. Le duc et la duchesse de Courlande, quoique sous le nom de comte et comtesse de Nachod, sont fêtés ici comme les souverains du pays : par contre, nous jouissons des Bals gratis à plusieurs reprises.
« L'apologie de L. Curti m'a parrue absurde. Quand on a ouvertement tort, il est ridicule qu'on cherche des vains prétextes, pour se défendre. J'avoue, que je n'ai pas pitié de Lui.
a J'ai remis à M" e de Schuckmann Votre lettre cachetée, Elle est ici, et M n,e de Borch aussi. Je n'ose pas faire la déffinition de ces dames, car ma franchise, et ma sincérité pourroient blesser l'amitié que je lui porte.
« Vous devriez Les connoitre personnellement pour en mieux juger.
« Vos sonnets, et la chansonette m'ont extrêmement plu, et je vous en remercie. J'espère toujours de Vous embrasser le mois prochain, à Dux, ou à Toeplitz. Je resterai ici jusqu'il y aura du monde, en attendant que je puisse régler mes autres projets pour cet été.
« M me de Bernstorff n'est pas ici et je doute qu'Elle arrive, car Elle a donné son fils dans les mains d'un chirurgien de Dresde, pour raccomoder son néz : hier quelqu'un m'a dit que le fils a été heureusement curé, et qu'Elle ira en Dannemarck.
« Les François ont passé le Rhin du côté de Strasbourg, et ont pénétré jusqu'à Offenbourg; l'armée impériale commandée par le général Stein, s'est laissé prendre 90 pièces de canons. Si la paix ne se fait pas, tout est perdu.
« Je m'étoit proposé de vous écrire bien au long aujourd'hui, mais au lieu de cela, je fini par Vous dire adieu.
« Kœnig. »
}io LE LTV RE
Carlsbad, ce 4 août 1796.
a Qui Taures cru, mon cher ami, qu'en partant en dernier lieu de Bayreuth, je serois obligé après l'espace de sept semaines, d'y retourner à cause des armées autrichiennes et françoises, qui troublent le repos de ce pays-là. C'en est fait, je serai privé même cette année ici, du plaisir de vous embrasser, vu que les circonstances exigent, que je sois chez moi le plutôt possible. Je suis désolé de ce contre tems, mais les reproches auxquelles Ton s'exposent, de faire à soi-même sont plus inexorables, que celles des autres; et en ayant déjà un reste, il ne faut pas les accumuler d'avantage. Bayreuth possède dans ce moment ici le prétendant de la couronne de France et nombre infini des fugitifs, de sorte que tous les logements sont pris, et je courerois risque, si je differerois mon départ, de ne pouvoir plus occuper mon appartement, car on le prendrois de vive force.
« Je ne vous parle pas du courant des affaires publiques, crainte de demeurer court.
« Le comte de Langenan de Dresde, vous aura remis le livre de Curti, que vous avez bien voulu me prêter.
a M™ la comtesse de Mtinster veut avoir la bonté de se charger de cette lettre pour vous. Vous connoitrés en Elle une dame d'un mérite distingué, très aimable et douée d'un esprit et d'un talent que vous saurez bien apprécier. Elle désire de faire votre connoissance, et vous me serez redevable, de vous avoir procuré la sienne.
« Vous recevrez mes nouvelles de Bayreuth quand j'aurai un moment de tranquillité, en attendant, donnez moi les vôtres, plaignez-moi du reste, et continuez de m'etre tel que je suis,
« Tout à vous,
a Kœnig. »
Bareuth, ce 23 août 1796.
a Mon cher ami,
« Nous avons conservé tous les deux, un trop long silence. Il faut le rompre. M me la comtesse de Munster Vous aura remis ma lettre de Carlsbad, et je suis sûr que vous m'en saurez bon gré, de Vous avoir procuré cette connoissance. Me voilà de nouveau dans mon espèce d'exil, ne sachant dans ce moment ici où mettre pied à terre ailleurs, pour demeurer tranquillement.
« J'ai eu bien du chagrin de ne pas voir réaliser le projet de vous embrasser, il a fallu me rendre ici malgré bongré. Bayreuth est la ville qui donne à cette heure un azyle à des fugitifs de toutte part.
« Nous en avons tants, qu'il est impossible de loger d'autres, mais
CASANOVA INÉDIT jii
Ton s'y voit fort peu, c'est à peu près comme à Toeplitz pendant la saison, sans que les bains ici l'empêche.
« La situation de toutte l'Europe se trouve dans une crise mortelle, on ne peut pas prévoir la fin de tout ceci; en raisonnant je déraisonne, vu que mon peu de discernement est disparu tout à fait, je n'ose plus dire ce que je pense.
« Il est sur cependant que nous sommes à la veille de grands événements, et si la paix se fera, des partages sans fin seront la suite. Peut être qu'avec le tems, malheur aura été bon à quelque chose, mais à l'heure qu'il est, si vous ne voyez pas clair, moi je ne vois que noir. Le premier d'Août le général Wurmser eut un brillant succès, Il a dégagé Mantone, pris toutte l'artillerie à l'ennemi, et celui-ci battu à platte couture. Par contre, le 5, il perdit un monde infini dans une bataille, qu'eut lieu devant Bresse, de manière que, au lieu de l'entendre arrivé à Milan, il fut poussé en arrière jusqu'à Volargno, quoique on a pu sauver pourtant tout ce que les françois avoient perdu devant la forteresse.
« II y a du guignon dans touttes les entreprises décisives.
a La colonne du général Wartensleben doit occuper dans ce moment Ratisbonne, elle étoit toujours poursuivie par le corps du général Jourdan. Les officiers françois qui sont passés par Erlang, ont tous un mauvais pressentiment et craignent que la fin ne sera pas si glorieuse pour Eux comme le comencement et la suite. Jourdan a déclaré nulle la paix stipulée par le général Ernoul, avec les députés des Etats, pour le cercle de franconie et par conséquent, au lieu de 8 millions de Livres il lui faut payer à cette heure, neuf. C'est comme si on étoit convenu, de mettre dans l'impossibilité de payer, pour que ce pays aye recours à un autre voisin. Ce que je dis là, n'est pas si faux je crois. Le tems nous tirera de cette erreur.
« Je viens d'apprendre que la ville de Nuremberg et son territoire s'est livrée sous la domination prussienne, avec condition que tous les dicastéres, soient transférés dans cette ville. Francfort est en négociation avec le Landgrave de Hesse Casssel, pour le même but, et Damberg et Wirzburg ne tarderont pas, à ce qu'on dit, de suivre cet exemple.
« Je suis avec les sentiments que vous me connoissez,
« Tout à vous,
« Kœnig. »
Bayreuth, i3 septembre 1796.
« Ayant trois lettres à vous repondre, à la fois, cher ami, ma couscience se trouve compromise, et voudroit bien me faire des reproches là dessus, mais, pour le coup, elle a tort cette fois ici, j'ai cependant à me louer de votre diligence, dont je suis très flatté, et fort reconnoissant.
)ii LE LIVRE
« Vous parroissez avoir été content de M me de Munster, j'en suis bien aise. C'est une femme qui a un grand caractère, et une bonté rare, malgré cela, rien que moins heureuse. Au sujet de son mari, avec M me de B., c'est sûr qu'il y avoit quelque chose d'entamé, mais Elle sait très bien tirer parti de sa situation. Si vous allez la voir à Koenigsbruck dites lui bien des belles choses de ma part.
« Je n'ai pas encore fréquenté du tout le général Sprengporten, car, entre nous soit dit, Il étoit en horreur à tout le monde, excepté qu'à M m * de Reck, pour avoir été un de ceux qui attenter à la vie du feu le roi de Suède son maître, et d'être passé ensuite comme traitre, au service de la Russie.
a Voilà ce qu'on a débité sur son compte, et la raison pourquoi je l'ai évité autant que possible. M m * de Damnitz n'est pas la femme non plus, qui pourroit le remettre en crédit. M me de Reck, il y a à peu près trois ans, fit un tour en Dannemark, par tout et même à la cour de Copenhagen, Elle disoit tout le mal possible de l'Impératrice de Russie, et avoit en abomination tout ce qui portait le nom de Russe. Tout d'un coup, M me de R. disparue, et après quelque tems, on apprend qu'Elle étoit arrivée à Pétersbourg, reçue on ne peut pas mieux, de l'Impératrice et de toutte la cour, fêtée, adorée, et partant de là, comblée des bienfaits, et de riches présents, fort considérables, en terres, ne peut plus souffrir les polonais qu'Elle aimoit autrefois par préférence de toutte autre nation, et se borne pour ainsi dire, à distinguer les Russes qu'Elle détestoit ci-devant.
« Je vous avoue, que malgré le talent qui les rendent intéressantes dans la société, je ne saurois vaincre une répugnance que j'ai pour ces sortes de personnes sans caractère.
« M me Calvesi dont vous me parlez, n'étoit pas à Carlsbad de mon tems, c'est la femme vraisemblablement du chanteur qui est à Vienne? je ne la connois pas.
« Votre M mo Stôltzl est une femme trop à prétention, ce qui est fort ridicule à son âge, je pense qu'Elle m'a fait l'honneur d'être fâchée contre moi, de ce que je ne lui fis pas ma cour, comme Elle auroit désiré peut-être.
« Les Autrichiens ont fait en très peu de tems, beaucoup de prodiges. Wartenslcben avec son corps, qu'on disoit détruit, se trouvant le 24 d'août persécuté jusqu'au delà d'Amberg, près de Ratisbonne, moyennant un petit renfort de l'armée de TArciduc Charles, parvint à chasser les françois, victorieux, et en grand nombre, à l'heure qu'il est, au delà du Rhin, de manière que Francfort étoit évacué le 8, et les sièges de Manheim et Mayence levés le 10 et 1' 11 de ce mois. C'est incroyable, mais pourtant vrai. L'armée de Moreau qui étoit entrée en Bavière, vient ÉTêtre battue aussi, et la retraitte se fait aussi, à ce qu'on assure, si pré-