UN PORTRAIT INÉDIT D'EDGAR POE
Il reprit : « Vous ne l'aimez pas. C'est moi que vous aimez. Vous savez « que c'est vrai. »
« Mr. Poe resta prendre le thé avec nous. Il s'excita en causant, et, saisissant un couteau de table, il se mit à hacher des radis placés devant lui. Il les coupa tous en pièces, et les morceaux volaient sur la table, à l'amusement de tout le monde. Après le thé, il me demanda si je ne voudrais pas lui jouer et lui chanter quelque chose, e je lui chantai encore son morceau favori.
« Quelques jours après, Mrs. Clemm vint me voir, très en peine au sujet de son Eddie chéri, comme elle l'appelait toujours. Elle ne savait pas où il était, et sa femme était presque folle d'inquiétude. Je dis à Mrs. Clemm qu'il était venu me voir. On fit des recherches, et on finit par le trouver dans les bois qui environnent Jersey City, errant çà et là comme un insensé. Mrs. Clemm le remmena à Philadelphie. C'était au printemps de 1842.
« J'allai les voir ensuite à New York, dans Amity Street, et au cottage de Fordham. Le cottage était très pauvre; on n'aurait pas cru que des personnes convenables pussent y vivre ; et pourtant il y avait je ne sais quel air de recherche raffinée dans les moindres choses.
« Lorsque Eddie composait des vers, il marchait de long en large dans le petit parloir, une main derrière le dos, et se mordant les ongles de l'autre main jusqu'à ce que le sang jaillît. Quand il tenait ce qu'il voulait, il s'asseyait, écrivait et reprenait sa promenade. J'ai entendu dire que, quelquefois, après la mort de Virginia, lorsqu'il ne parvenait pas à vendre une pièce de vers, il disait à celui à qui il l'offrait : « Alors « donnez-moi un verre d'eau-de-vie et prenez-la. »
a La veille de la mort de Virginia, je la trouvai dans le parloir. Je lui dis : « Vous sentez-vous un peu mieux aujourd'hui? » et je m'assis près du grand fauteuil où elle était. Mr. Poe était assis de l'autre côté d'elle. J'avais ma main dans les siennes; elle l'attira et la plaça dans celles de Mr. Poe, en disant : « Mary, soyez une amie pour Eddie; ne « l'oubliez pas. Il vous a toujours aimée... n'est-ce pas, Eddie? » Nous étions seuls tous les trois, — Mrs. Clemm se trouvant dans la cuisine.
« Ils étaient si pauvres que Mrs. Clemm me dit que, pour avoir de l'argent pour vivre, elle ramassait les manuscrits que Mr. Poe jetait au panier, et qu'elle les vendait à son insu. Lorsque ma fille fut pour être mariée, je désirais qu'Eddie et Mrs. Clemm vinssent au mariage. Elle me dit qu'ils ne pouvaient pas, parce que ni elle ni lui n'avaient de vêtements. Elle voulait me faire acheter le dé d'or de Virginia pour dix dollars, mais je n'avais pas assez d'argent, ayant beaucoup d'achats à faire.
La bonne dame, dont nous venons de reproduire, d'après Mr. Augustus van Cleef, son parent, le naïf et intéressant récit, parlait aussi des portraits de Poe; elle ne trouvait de ressemblants que celui qui orne un
jao
volume de poésies publié du vivant du poète, — Mr. van Cleef ne précise pas davantage, et nous le regrettons, — et la gravure sur acier qui se trouve dans la Vie de Poe, par Mr. George E. Woodberry, volume qui fait partie de la collection intitulée American Men of Letters. Mais celui qu'elle déclarait le meilleur de tous, le plus vivant, avec l'expression la plus vraie, c'était la photographie d'après laquelle a été gravé le bois que nous donnons ici. Tous les autres étaient, à ses yeux, des caricatures.
Et maintenant, Poe sort-il diminué ou grandi de ces confidences inattendues? Ce pauvre merveilleux artiste, mal équilibré sans doute, mais pour qui la vie se montra si dure et dont le cadavre fut insulté par ceux mêmes qui se disaient ses amis, apparaît singulièrement sympathique jusqu'en ses écarts dans ces souvenirs d'une honnête femme qui l'aima. Il était aussi prompt à s'enflammer d'amour que de colère; il secourait la faiblesse avec la même spontanéité d'impulsion qu'il châtiait un insulteur; s'il cédait à la violence de ses impressions, — dont l'intensité échappait à son contrôle, surtout lorsqu'un verre d'alcool lui incendiait le cerveau, — il suffisait, même alors, d'un mot de calme bon sens pour le mater. Il a le suprême tact de ne point fatiguer ses interlocuteurs en les entretenant de ses ouvrages; il n'en parle jamais; il trouve cela de mauvais goût, vaniteux et niais. Enfin et surtout, sa conscience littéraire est d'une absolue intégrité. Il jette au panier tout ce qui ne lui paraît pas bien venu, suffisamment fini ; et si quelques-unes de ses poésies restées imparfaites ont été publiées, ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre. Son orgueil, excessif à tant d'égards, l'a ici servi noblement. En proie à une noire misère, entouré de tentations presque irrésistibles, il dédaigna toujours de battre monnaie avec son talent en sacrifiant quelque chose de sa conception de l'art. Aussi ne pouvonsnous mieux conclure qu'en répétant les paroles du critique américain que nous citions tout à l'heure : oc Ce malheureux homme, dont la mémoire est encore si peu aimée de ses concitoyens, est cependant un exemple pour tout homme qui écrit, — un exemple et un reproche. Là seulement est la véritable importance de la vie de Poe. »
D'autres jeunes gens ont été extravagants, de mœurs grossières, débauchés, et le monde ne s'en est pas inquiété. Peu d'autres furent aussi fidèles au génie qu'ils tenaient du sort; peu d'autres refusèrent aussi franchement de trafiquer de leur nom, de gagner de l'argent en produisant des œuvres inférieures. Plus les arts, dans toutes leurs branches, deviennent des métiers, plus le mérite de l'artiste se mesure au prix marchand de ses ouvrages — et plus on doit honorer l'orgueil et l'honnêteté littéraire d'Edgar Poe.
— DIXIÈME AflSÉE —