UN PORTRAIT INÉDIT D'EDGAR POE
— celle qu'il épousa plus tard — une boucle de ses cheveux, et je lui en avais envoyé une des miens. Mais nous ne nous étions jamais parlé. Un jour que nous bavardions, d'un perron à l'autre, ma voisine Mary Newman et moi, il passa devant nous et salua. Mon amie me demanda si je le connaissais. Je lui répondis que non. Elle me dit alors que c'était Edgar Poe, récemment venu de West Point. Elle me dit aussi qu'il faisait des vers. « C'est pour vous qu'il passe, et non pour moi, ajouta-t-elle. N'est-ce pas qu'il est beau? » — Il était beau, en effet, mais d'une beauté intellectuelle. Ce n'était point un joli homme. Il avait le don d'attirer tout le monde. Il exerçait une grpnde fascination, et il n'est point de jeune fille qui ne fût tombée amoureuse de lui.
II traversa la rue et s'avança jusqu'au perron des Newman. Moi, je tournai le dos, car j'étais alors jeune et timide. Cependant miss Newman me le présenta; mais à peine avait-elle eu le temps de le faire qu'on l'appela dans l'intérieur de la maison. Aussitôt Mr. Poe sauta par-dessus la balustrade qui séparait les deux perrons, et s'assit auprès de moi. Il me dit que j'avais la plus belle chevelure qu'il eût jamais vue, de ces cheveux dont les poètes sont fous. Dès lors, il vint me voir tous les soirs pendant une année, et durant tout ce temps jusqu'au soir de notre querelle définitive, il ne but jamais, à ma connaissance du moins.
« Mr. Poe avait environ cinq pieds huit pouces. Ses cheveux étaient sombres, presque noirs, aussi fins que de la soie; il les portait longs et rejetés derrière les oreilles, à la façon des étudiants. Ses yeux étaient grands, bien ouverts, gris et perçants. Il était alors, je crois, entièrement rasé. Il avait le nez long et droit, et les traits finement modelés. Il y avait une beauté particulière dans l'expression de sa bouche. Sa peau, d'une pâleur mate, avait un beau ton clair d'olive. Son air était triste et mélancolique. Il était très mince, quand je le connus; d'ailleurs, il avait une belle taille, le port militaire, le pas vif. Mais c'étaient ses manières qui charmaient surtout. Elles étaient pleines d'élégance. Lorsqu'il vous regardait, on eût dit qu'il lisait vos pensées secrètes. Sa voix était musicale et agréable, sans être profonde.
« Il portait toujours une redingote noire boutonnée jusqu'en haut, avec un collet de coupe militaire, un col de chemise bas et rabattu, et une cravate noire lâchement nouée. Il ne suivait pas la mode des autres; il en avait une à lui. C'était une sorte de manière négligée, comme s'il ne s'inquiétait pas de ses vêtements.
« Mon intimité avec Mr. Poe m'isolait beaucoup. Mes amies avaient, pour la plupart, peur de lui et me négligeaient à cause de cela. Il méprisait les gens ignorants, et n'avait aucun goût pour les taquineries et les bavardages futiles. Il aimait avec une sorte de frénésie. Tendre et très affectueux, il avait un caractère vif et emporté, et il était très jaloux. Ses sentiments étaient intenses, et il n'avait que peu de force pour les
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dominer. Il raillait toutes les choses sacrées et n'allait jamais à l'église. S'il avait eu la religion pour le guider, il aurait été meilleur. Il disait souvent qu'il y avait, suspendu au-dessus de lui, un mystère qu'il ne pouvait pénétrer. Il se croyait né pour souffrir, et cela empoisonnait toute son existence. Mrs. Clemm aussi parlait vaguement de certain mystère de famille, de je ne sais quel malheur caché.
« Mr. Poe me donna une fois une lettre de Mr. Allan dans laquelle celui-ci lui disait, parlant de moi, que s'il épousait jamais une telle personne, il romprait avec lui et le laisserait sans un sou.
« Eddie et moi, nous ne parlions jamais de ses vers. Il n'aurait pas voulu ; il aurait trouvé cela vaniteux et fat. Nous étions jeunes et ne pensions qu'à notre amour. C'était toujours Virginia qui m'apportait ses billets. Je n'en ai gardé aucun. Comment l'aurais-je fait, après mon mariage? Il citait souvent Burns, pour qui il avait une grande admiration. Nous avions l'habitude de nous promener ensemble, le soir; nous sortions souvent de la ville et allions nous asseoir sur les collines environnantes. .
« Un soir d'été, qu'il faisait clair de lune, nous traversions le pont, non loin de notre maison. A l'autre bout du pont se trouvait la demeure d'un ministre. Eddie me tira par le bras, en disant : « Venez, Mary, » allons nous faire marier; autant nous marier maintenant que plus « tard. » Deux pâtés de maisons seulement nous séparaient de chez moi. Je fus surprise et effrayée et je m'enfuis à la maison. Il me suivit et entra derrière moi.
« Nous n'avions pas d'engagement précis; mais c'était affaire entendue entre nous. Il n'était pas alors en position de se marier. Quand mon père s'aperçut qu'il venait si souvent, il me dit : « Vous n'irez pas « épouser cet homme, Mary? J'aimerais mieux vous voir morte que sa « femme. Il n'a pas de quoi vivre tout seul, à plus forte raison avec « vous. » Aussi romanesque qu'Eddie, je répliquai : « J'aimerais mieux « une croûte de pain avec lui qu'un palais avec un autre. »
<c L'anecdote suivante montre quel être impulsif était Mr. Poe. Un jour, après de grosses pluies, les rues étaient inondées et presque impraticables. Une jeune fille se tenait à un coin de rue, se demandant comment elle pourrait traverser. A l'improviste, Eddie arriva derrière elle, la souleva dans ses bras et la porta de l'autre côté, en se mouillant les pieds. La demoiselle était une riche héritière. Elle demanda à Mr. Poe à qui elle était redevable. Il tira sa carte et la lui donna, et, bien qu'elle ne l'eût jamais vu auparavant, elle tomba amoureuse de lui.
« Pour vous faire voir combien il était jaloux, je vais vous raconter une de nos querelles. Un soir, un ami de mon frère, un Mr. Morris, était en visite chez nous. Il savait que le morceau favori de Mr. Poe, que je lui chantais souvent, était Corne rest in this bosotn (Viens, repos, dans
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ce cœur). Il me demanda de le lui chanter, pour taquiner Mr. Poe. Je me mis au piano. Mr. Morris, debout auprès de moi, tournait les feuillets. Mr. Poe arpentait la chambre de long en large, une main derrière le dos, et se mordant les ongles de l'autre jusqu'au vif, comme il faisait toujours quand il était ému. A la fin, il vint au piano, arracha la musique et la jeta sur le plancher. Je dis que cela ne faisait rien, que je savais le morceau par cœur, et je continuai à chanter. Il resta après Mr. Morris pour me quereller.
« Notre scène de rupture se produisit ainsi : un soir, je l'attendais seule dans le parloir; il ne venait pas. Ma mère entra vers dix heures, et me dit : « Allons, Mary, il est temps de se coucher. » Les fenêtres étaient ouvertes, et j'étais appuyée sur une des tablettes, la tête posée sur mes bras. J'avais pleuré. Eddie arriva un moment après. Il avait bu. C'est la seule fois dans toute cette année que je m'aperçus qu'il eût pris quelque chose. Il trouva la porte d'entrée fermée. Il vint alors à la fenêtre où j'étais, et ouvrit les volets qui étaient presque clos. 11 me releva la tête et me dit où il avait été. Il avait rencontré sur le pont quelques cadets de West Point. C'étaient de vieux amis qui l'avaient emmené au Barnum's Hôtel, où ils avaient soupe au Champagne. Il s'était échappé le plus vite possible pour venir m'expliquer les choses. Un verre le grisait, et il avait bu plus d'un verre ce soir-là. Quant à être un ivrogne habituel, il ne le fut jamais aussi longtemps que je le connus.
« J'allai ouvrir la porte et je m'assis avec lui sur le perron, au clair de lune. Une discussion s'éleva entre nous, sur un certain sujet dont je ne me soucie pas de parler. Le résultat fut que je sautai à bas du perron, fis le tour en courant par un passage jusque derrière la maison, et me réfugiai dans la chambre où ma mère était.
« Mary, Mary, qu'est-ce qu'il y a ? » dit-elle.
« Mr. Poe, qui m'avait suivie, entra dans la chambre. J'étais très effrayée. Ma mère me dit de monter, ce que je fis.
« Mr. Poe lui dit alors : « J'ai besoin de parler à votre fille. Si vous « ne lui dites pas de descendre, j'irai la trouver. J'en ai le droit. »
« Ma mère était une femme de haute taille ; elle se mit le dos contre la porte de l'escalier et dit : « Vous n'avez aucun droit. Vous n'irez pas « en haut. »
« Mr. Poe répondit : « J'en ai le droit. Elle est ma femme aux yeux « du ciel, maintenant. »
« Ma mère lui dit alors qu'il ferait mieux de rentrer chez lui et de se coucher, et il s'en alla.
« Après cette scène, je rompis toutes relations avec Mr. Poe et je lui renvoyai ses lettres sans les ouvrir. J'en ouvris cependant une dans laquelle il m'appelait cérémonieusement « Miss a, et me gourmandait en termes sarcastiques de mon manque de cœur et de mon caractère
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rancunier. Je fis voir cette lettre à ma mère, qui la montra à ma grandemère, laquelle la porta à mon oncle James. Mon oncle fut si indigné qu'il écrivit à mon insu à Mr. Poe une lettre très dure et très piquante. Ce qui avait encore augmenté son indignation, c'est que M. Poe venait de publier, dans un journal de Baltimore, une pièce de vers de six ou huit stances, adressée à Mary..., avec l'initiale de mon nom de famille, où il parlait fort durement de légèreté et d'inconstance. A la réception de cette lettre, Mr. Poe entra tellement en fureur qu'il acheta une lanière et vint en frapper mon oncle dans son magasin. Mon oflcle était un homme de plus de cinquante ans, à l'époque. Ma tante et ses deux fils se précipitèrent à son secours, et, dans la lutte, déchirèrent la redingote noire de l'agresseur dans le dos, depuis la jupe jusqu'au collet. Mr. Poe mit alors la lanière sous son paletot, dans sa manche, et se dirigea vers notre maison avec ses pans déchirés et une foule de gamins à ses trousses. Arrivé chez nous, il demanda à voir mon père. Il lui dit ce qu'il venait de faire, et, comme j'étais descendue, il tira la lanière de sa manche et la jeta à mes pieds en disant : « Tenez, je vous fais cadeau de cela ! »
« Je ne le revis plus qu'après son mariage avec Virginia. J'étais mariée moi-même et résidais à New York. Dans un voyage à Philadelphie, plusieurs années après, je rencontrai Mr. Poe avec sa femme et Mrs. Clemm. Je m'arrêtai pour leur parler. Ils m'invitèrent à aller les voir. J'y allai avec une jeune cousine à moi. Ils occupaient dans la Septième Rue le derrière d'une petite maison. Eddie me pria de lui chanter un de mes anciens morceaux. Je lui demandai lequel. Corne rest in this bosom. Je le chantai, et il me remercia. Nous passâmes une agréable soirée, et Mr. Poe nous reconduisit jusque chez ma cousine.
« Quelques années plus tard, demeurant à Jersey City, je revis Mr. Poe. Il habitait toujours Philadelphie. Il était venu à New York, dans la maison de commerce de mon mari pour savoir où nous demeurions. Mais il était dans un de ses accès de débauche, et il avait oublié l'adresse avant d'avoir traversé le fleuve. Il fit plusieurs fois la traversée, aller et retour dans le bac, demandant aux passagers s'ils savaient où je demeurais. A la fin, il trouva un commis aux écritures qui, par hasard, le savait et le lui dit. Mr. Poe proclamait qu'il était décidé à me trouver, dût-il aller en enfer pour cela. Lorsque mon mari revint à la maison, on lui dit sur le bateau qu'un fou cherchait sa femme.
a Nous étions absentes, ma sœur et moi, quand Mr. Poe arriva chez nous, et ce fut lui qui nous ouvrit la porte, à notre retour. Nous vîmes qu'il était dans une de ses crises, et qu'il venait de passer plusieurs jours hors de chez lui. Il me dit : « Ainsi vous avez épousé ce maudit .... « L'aimez-vous vraiment? L'avez-vous épousé par amour? » Je répondis : « Cela ne regarde personne. C'est une affaire entre mon mari et moi. »