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EUGÈNE RENDUEL ET LA LIBRAIRIE ROMANTIQUE

Paris, du bibliophile Jacob, que Renduel publia dès Tannée suivante, et les Paroles d'un croyant, de Lamennais.

Presque du jour au lendemain sa maison conquit une situation très importante, et elle n'en déchut pas durant les dix ou douze années qu'elle subsista; car cette librairie, demeurée plus célèbre qu'aucune autre du même temps, ne fut pas de longue durée. En 1837, au plus fort de sa réputation, Renduel transféra sa maison au numéro 3 de la rue Christine; mais il souffrait déjà d'une maladie de foie et les médecins, d'un avis unanime, lui conseillèrent de se retirera la campagne, s'il ne voulait pas que la lame usât entièrement le fourreau : un peu avant 1840, il acheta le château et la terre de Beuvron, situés dans l'étroite vallée du Beuvron, à trois lieues au-dessus de Clamecy et non loin du Morvan, son pays natal.

Il essaya d'abord de continuer à mener de front sa librairie à Paris, sa culture aux champs ; il venait passer l'hiver dans la capitale et retournait pour les beaux jours à Beuvron; mais il dut bientôt, par raison de santé, prendre une détermination' radicale. 11 céda à divers confrères les ouvrages dont il était propriétaire et se retira définitivement dans ses terres où il se livra avec passion à l'agriculture, propageant les inventions nouvelles, remportant des prix dans les comices agricoles, élu maire à différentes reprises par les gens de son village, obtenant enfin, pour ce pays si difficile à parcourir, d'utiles secours et de beaux chemins... C'est là qu'il vivait oublié de tous et se complaisant dans cet éloignement, dans cet oubli du monde; c'est là qu'il mourut, emporté par une attaque d'apoplexie, le 19 octobre 1874.

Les librairies, en ce temps, ne représentaient pas, même embryonnairement, ce que nous voyons aujourd'hui : à part la maison Didot, déjà puissante et réputée, c'étaient de modestes installations où le patron et quelques employés suffisaient à la besogne, à la différence des grandes maisons actuelles qui sont de véritables petits états. C'était même alors, dans ce Paris plus resserré et moins tapageur que le nôtre, un luxe inusité chez un commerçant, surtout chez un marchand de livres, que d'avoir voiture à sa porte : aussi s'explique-t-on que Gautier, dans ses notes sur le Romantisme, parle avec admiration du « célèbre éditeur au cabriolet d'ébène et d'acier ».

D'ailleurs, certains libraires, dont le nom nous est arrivé grâce à quelques ouvrages romantiques, n'étaient que de simples vendeurs qui se risquaient de temps à autre à publier un volume; tel Levavasseur, au Palais-Royal, qui avait édité le premier petit volume de Pétrus Borel, Rhapsodies, puis s'était assuré le concours d'Urbain Canel pour publier le premier recueil de Musset : Contes d?Espagne et d'Italie et les Scènes popidaires d'Henri Monnier. Mais c'étaient de véritables libraires que Paulin, qui demeurait place de la Bourse et avait édité VAlbertus de

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Gautier; qu'Hector Bossange, installé sur le quai Voltaire et qui, après avoir repris les Odes et ballades de Victor Hugo, lancées à l'origine par Pélicier et Ladvocat, se chargeait avec Gosselin de faire paraître les Orientales et le Dernier jour d'un condamné; que Delangle enfin, qui publiait d'originalles Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme et V Histoire du roi de Bohême et de ses sept Châteaux.

Voilà quels étaient les principaux éditeurs de poésies et de romans, au moment où Renduel fonda sa librairie. Au bout de quelques années et quand il songea à prendre sa retraite, il en avait surgi d'autres qui avaient remplacé ou éclipsé les précédents. C'était Bonnaire, en première ligne, qui avait accaparé George Sand en publiant Mauprat, les Lettres d'un voyageur, en rééditant Valentine et Lélia après Dupuy et Tenré, premiers acquéreurs de ces romans; c'était OHivier,qui mettait au jour la Valérie de M ,,,e de Krudner et la Madame Putiphar de Petrus Borel ; c'était Delloye enfin, qui allait éditer Ruy Blas, les Rayons et les Ombres et à qui Renduel cédait ses droits sur les œuvres précédentes de Victor Hugo.

Car il les avait toutes rassemblées dans sa librairie, et c'est là ce qui fait croire que les volumes de Victor Hugo furent la principale source de prospérité pour l'entreprise de Renduel : il n'en est rien, et ce monopole était pour lui bien plus une façon de drapeau qu'une source de revenus. Dès ce temps-là, Hugo cherchait et parvenait à vendre ses ouvrages extrêmement cher, en s'appuyant sur le grand succès remporté par ses premiers recueils de vers, avant que Renduel n'eût monté sa maison de librairie. Celui-ci, en effet, ne put éditer dès l'origine que trois des volumes de poésies : les Feuilles d'automne, les Chants du crépuscule et les Voix intérieures, tandis qu'il mit en vente les premières éditions de cinq drames : Marion Delorme, le Roi s'amuse, Lucrèce Borgia, Marie Tudor et Angelo. Ajoutons, pour être complet, les deux volumes de Littérature et philosophie mêlées.

Renduel avait un intérêt évident à réunir en faisceau dans son magasin toutes les œuvres du poète, afin de devenir son éditeur exclusif, et il y arriva au prix de sacrifices pécuniaires qui n'étaient pas toujours suivis de bénéfices. Hugo se faisait payer également cher — et pour un temps très court — ses poésies et ses drames; mais autant les unes avaient de débit, autant les autres se vendaient mal, même Marion, même le Roi s'amuse^ en sorte que le libraire perdait forcément d'un côté ce qu'il gagnait de l'autre. Encore Renduel me disait-il qu'en débattant ces divers contrats et pour ne pas se laisser entraîner à la ruine, il reportait toujours sa pensée sur Mame-Delaunay qui, ébloui, fasciné, étourdi par le bruit qu'on menait autour (THernani, avait fait la folie de le payer 6,000 francs et les avait perdus, la vente ayant couvert tout juste les frais de publication.

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