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ET LA LIBRAIRIE ROMANTIQUE

Ustillly

A failli

Faire un livre.

Il n'a tenu qu'à Rendue!

Que cet homme immortel

Pùl vivre!

f. sixain, rime par Alfred de

Musset sur l'air du Menuet

d'Exaudct à propos d'un des

écrivains les plus extravagants

de l'école romantique, montre

assez quelle importance avait

le libraire Eugène Renduel et

• comment, aux yeux des auteurs

comme à ceux du public, toute

la librairie, alors s'incarnait en lui. Musset savait bien avec quelle

impatience il avait attendit la réponse du célèbre éditeur lorsque lui,

l'auteur des Coûtes d'Espagne et d'Italie publiés chez Levavasseur, il

avait voulu trouver accès dans la librairie romantique par eicellence et

fait offrir par son frère, à Renduel, deux ébauches de pièces en vers

sous le titre de Spectacle dans un fauteuil.

Renduel finit par accepter, par égard sans doute envers Paul de Musset avec lequel il était en rapports suivis et dont il avait déjà publié les premiers volumes : la Table de nuit : équipées parisiennes, et Samuel, roman sérieux. Or, l'honneur qu'Alfred de Musset avait voulu et su obtenir, soit une petite place sur les rayons de la librairie en vogue, une

mention sur les catalogues de l'éditeur à la mode, presque tous les écrivains, poètes et prosateurs de cette époque en étaient aussi désireux, alors même qu'ils avaient eu déjà quelque volume édité par d'autres libraires, et ils usaient de tous les moyens : instances, cadeaux, recommandations, pour en venir à leurs fins. C'est que la marque : Eugène Renduel, au bas d'un livre, était alors comme une cocarde littéraire, comme une consécration pour l'écrivain qui pouvait l'obtenir.

Et ces auteurs ne se trompaient pas. Non seulement cette marque augmentait leurs chances de succès dans le temps même où paraissaient leurs ouvrages; mais, à défaut de toute valeur littéraire, elle leur assurait longue vie dans l'avenir et,grande estime auprès des bibliophiles, grâce aux piquantes vignettes, aux vigoureuses eaux-fortes dont Téditeur se plaisait à les parer. Assurément, tous les écrivains qui venaient assiéger la porte de son cabinet ne faisaient pas ce calcul modeste, ils étaient bien trop persuadés de leur mérite pour croire qu'une vignette des Johannot, d'Henri Monnier ou de Devéria, qu'une eau-forte de Nanteuil ou de Boisselat, dût par la suite ajouter grand prix à leur prose ou à leurs vers; mais c'était la parure enviée de tous, et comme aucun autre éditeur ne se prétait d'aussi bonne grâce aux sollicitations des auteurs sur ce chapitre, ils allaient tous implorer de lui bon accueil et belles éditions.

Pour nous, à présent, Renduel est le libraire par excellence de l'école romantique, et plus de la moitié des livres de cette période qu'on recherche avec tant d'ardeur dans les ventes portent son estampille. C'est qu'à lui seul il en a mis au jour de ces ouvrages devenus précieux pour les bibliomanes autant et plus que tous les autres éditeurs de Paris réunis. 11 semble qu'il ait pressenti quelle force acquerrait le mouvement littéraire qui ne faisait que de naître ; en tout cas, il eut l'habileté de réunir dans sa maison tous ces auteurs célèbres aujourd'hui, alors modestes débutants, qui allaient frapper à la porte des différents libraires pour leur glisser subrepticement quelques volumes de prose ou de vers : il comprit qu'il fallait s'imposer, se faire en quelque sorte une spécialité de ces livres abhorrés du bourgeois classique, les publier franchement tous, au lieu d'en produire timidement un ou deux, comme ses confrères l'avaient fait jusque-là.

C'est seulement en i83o que le nom de Renduel commença à se répandre dans le monde des lettres. Étant venu trop tard dans la librairie pour posséder les premières productions des plus grands de ces écrivains, il eut le talent de les attirer chez lui, de les enlever aux libraires qui avaient lancé leurs livres de début, de retirer l'un à Ladvocat, l'autre à Gosselin, celui-ci à Paulin, celui-là à Levavasseur; de publier, sans distinction d'auteur, tous les ouvrages qui lui semblaient avoir l'ombre de mérite, laissant au hasard ou au public le soin de décider lesquels auraient le plus de succès et le dédommageraient des pertes occasionnées

EUGÈNE R EN DUEL ET LA LIBRAIRIE ROMANTIQUE «j

par les autres. Et c'est ainsi qu'il méritait le surnom de : « Célèbre éditeur de l'Europe littéraire pour la France », que Gautier lui décernait pompeusement par lettre, en plaisantant sur le titre officiel que la société de l'Europe littéraire avait décerné à Rcnduel.

Certains auteurs de ce temps, et non des moindres, Mérimée et George Sand, sont cependant demeurés en dehors de la librairie Renduel; il faut placer dans la même catégorie Alexandre Dumas et Jules Janîn, qui étaient pourtant en bons termes avec l'éditeur en vogue et ne se gênaient pas, Dumas surtout, pour lui demander des services d'argent.

Mais en regard de ces dissidents, combien d'ouvrages de valeur Renduel fit-il paraître, combien d'auteurs de génie ou de talent virent leur premier ouvrage édité par lui ou le vinrent successivement trouver par la force même des choses! Victor Hugo d'abord, puis Sainte-Beuve, Lamennais, Théophile Gautier, Henri Heine, Alfred et Paul de Musset, Gérard de Nerval, Alfred de Vigny, Jules et Paul Lacroix, Charles Nodier, Petrus Borel, Frédéric Soulié, Eugène Sue, Léon Gozlan, Alphonse Royer, d'Ortigue, le vicomie d'Arlincourt, Michel Masson, Louis de Maynard, Raymond Brucker, etc.

Il était parti de bien bas, ce libraire qui avait su conquérir une si grande position dans le Paris de i83oet dont le nom nous arrive entouré d'une si glorieuse auréole de noms illustres. Il était né, le 23 no*

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vembre 1798, au gros village de Lormes, situé sous les montagnes, aux confins des bois du Morvan. Fils de petits bourgeois campagnards, presque des paysans, d'abord clerc chez un notaire de Lormes, puis chez un avoué de Clamecy, il était venu tenter la fortune à Paris, après s'être fait remplacer sous les drapeaux. Par suite de recommandations, il s'était tourné du côté de la librairie, et, après s'être essayé dans deux maisons de peu d'importance, il avait trouvé une place assez avantageuse auprès du colonel Touquet, le Touquet du Voltaire et des Tabatières à la Charte, qui venait d'installer, rue de la Huchette, une librairie libérale où il voulait publier surtout des ouvrages déplaisant au gouvernement et combattant les idées religieuses en faveur sous la Restauration.

Renduel, alors, se rendait fréquemment chez un imprimeur de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, du nom de Laurens : il fut vivement frappé par la beauté de sa fille cadette et prétendit l'obtenir. Mais la position du jeune commis n'avait rien de sûr; la librairie de Touquet, après un moment de succès éphémère, allait déclinant chaque jour; le colonel était forcé de se réfugier en Belgique et Renduel, sur le conseil de Laurens, entrait à la librairie Hautecœur jeune, afin de se mettre, en voyageant, bien au courant des affaires de la librairie. Il espérait bientôt se marier et s'établir; mais ce double espoir fut déçu : Laurens transmit son brevet d'imprimeur à Honoré de Balzac, et Renduel dut attendre encore avant d'épouser M l,e Laurens 1 .

Il en arriva pourtant à ses fins, et vaillamment secondé par sa femme, qui lisaic et corrigeait avec un soin minutieux les épreuves des ouvrages en cours d'impression, il installa le plus modestement du monde, au numéro 22 de la rue des Grands-Augustins, ce cabinet de librairie qui devait être, peu d'années après, le rendez-vous de toutes les célébrités littéraires et artistiques. Un tout petit code et des contes de Berquin, publiés de moitié avec un ami, furent les premiers volumes qu'il fit paraître en 1828; mais les deux ouvrages qui mirent sa librairie à flot et le firent voguer à pleines voiles, furent les Soirées de Walter Scott à

1. M me veuve Renduel, née Rose-Célestine Laurens de Pérignac(son père avait abandonne ce second nom pendant la Révolution et ne Pavait jamais repris), était née à Paris le 21 septembie 1 801, au n° 211 de larued'Argenteuil,oùM. Laurens avait alors sa maison d'imprimerie ; elle a survécu treize ans à son mari et est morte au château de Beuvron, le 14 juillet 1887. Par testament, elle a légué au Musée historique de la Ville de Paris le grand portrait de son mari fait par le peintre-poète Auguste de Chatillon, en i836, et reproduit ici pour la première fois. En cette même année i836, Chatillon peignait aussi le portrait de Victor Hugo avec son fils François-Victor entre les genoux, qui attira tellement l'attention des visiteurs à l'Exposition des portraits du siècle, en i883. Le portrait de Renduel, scrupuleusement vêtu à la mode romantique, sans laisser voir le plus petit morceau de linge, n'est pas moins curieux et avait sa place indiquée dans un Musée consacré aux gens qui, par leur naissance ou leur réputation, se rattachent à l'histoire de Paris.

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