SANS ORDRE ON N'ARRIVE A RIEN
Cet apophthegme revenait en outre sans cesse dans la conversation, à propos de rien et l'on entendait couramment des phrases ainsi conçues :
— La Rounat me demande des changements au deuxième acte. Il trouve que la jeune première est trop naïve, nous en ferons une courtisane, car... sans ordre on n'arrive à rien.
A un certain moment, ces balourdises ne faisaient plus rire... et on les disait tout de même.
Pour la première représentation Rolland fit des trais. Il y eut des lettres d'invitation, imprimées chez Claye et frappées d'un timbre gravé exprès. Il représentait un petit amour tenant d'une main un flambeau et de l'autre le masque de la comédie. En exergue on lisait : EPOTIKON ©EÀTPON. On joua un prologue en vers de du Boys et Signe d'argent, comédie en trois actes du même.
Il y avait en tout quinze spectateurs qui étaient : Monselet, Champfleury, Duranty, Poulet-Malassis, Glatigny, Bizet, Carjat, Durandeau, Debillemont, Dusolier, Busnach, Bataille, de Launay, Demarsy, Darjou, Bernardi et Gibouin, ces deux derniers parfaitement inconnus. Bizet tenait le piano.
Le prologue très littéraire et la pièce, ultra-bouffonne, eurent un grand succès. Dans la pièce il y avait un coin aristophanesque qui fit hurler l'auditoire, il peut se citer. Le marquis avait à confectionner un certain plat et l'assaisonnait avec toute la littérature contemporaine. La marionnette apportait en scène une grande casserole sans fond et mettait dedans les livres des divers auteurs qu'il nommait :
Voici le passage en question.
Ah ! j'aperçois une bibliothèque, Comme cuisine elle peut me servir...
Près de Louvet j'y vois placé Sénèque, Et Blum et Flan à côté de Saphir.
Mais dans mon choix vraiment tout m'embarrasse... Prenons d'abord des feuilles de laurier :
SOUVENIRS A TRAVERS LES RAYONS DE MA BIBLIOTHÈQUE u?
Cet Aminta me servira de Tasse, Cet Arétin vaut tout un poivrier.
En fait de sel, je vois ici Molière; Je vois Clairville... oh! mais c'est du gros sel! Grange, Thiboust dans la même salière Avec Crémieux sont présents à l'appel.
Ce Monselet servira de muscade.
Si vous l'aimez, je vous en mets partout; Pour que mon plat ne demeure pas fade J'y joins encor ce girofle : Babou.
Lions le tout avec une ficelle :
Chez Dennery je la trouve, ma foi; Mais un auteur heureux, je crois, m'appelle Et papillonne assez autour de moi.
C'est toi, Sardou, c'est toi, couvert de gloire, Perle, bijou... de succès constellé.
Eh bien, Sardou, malgré ta Perle noire \ Je te prendrai pour un oignon brûlé.
Quoi donc encor? L'ail, qu'à tort on repousse,
Est un parfum réel, quand avec art
Il se combine avec la sauce rousse :
L'ail le meilleur nous vient de Molinchart !
Ajoutons-y Banville, dont la crème N'a pas tourné, malgré le mauvais temps; Et pour lier cette sauce suprême Cassons cet œuf : Moinaux sera dedans.
Et cela continuait ainsi pendant une soixantaine de vers. Après la représentation on buvait des bocks offerts par l'administration et on partait vers les minuit en se donnant rendez-vous à la prochaine première.
Le théâtre n'eut pas une longue durée : on donna une dizaine de représentations tout au plus pendant Pété de 1862 et au commencement de Phiver de i863. Tissèrent, en juin 1862, demanda une lecture pour sa pièce intitulée le Dernier jour d'un Condamné. On lui accorda un tour de faveur y quoiqu'on n'eût aucune pièce que la sienne à lire. Elle fut reçue à l'unanimité et montée tout de suite, la première eut lieu le 8 juillet. C'était une pièce à grand spectacle qui nous fit beaucoup travailler. Le premier acte se passait à la cour d'assises, le second à la Conciergerie, et le troisième sur la place de la Roquette. Mais pour ce der-
nier tableau nous avions peint un panorama de trois mètres de long qui représentait le parcours de la charrette du condamné depuis le Palais d< justice jusqu'à la Roquette. On le déroulait lentement pendant que sui la charrette, placée à l'avant- scène, le condamné parlait avec l'aumônier A la fin, on apercevait la guillotine praticable, car Jean Couteaudier ) laissait sa tête. Dans la coulisse, assis, se tenait Tisserant qui lisait sot rôle, du Boys et moi qui tenions les marionnettes et Weinscheink qu s'occupait du rideau et des accessoires et pendant que le public se tordait, nous ne riions pas, je vous jure.
Cet essai de mise en scène, qui réussît pleinement, nous mit en goût Nous voulûmes monter un grand drame en cinq actes et dix-huit tableau? intitulé :