AUTOGRAPHE D'EUGÈNE RENDUEL
Lorsque Renduel mourut, Victor Hugo étant encore en vie, il parut ans le journal inféodé au grand poète une note assez singulière où, sans accorder la moindre marque de sympathie à la mémoire de l'ancien libraire, on insistait sur ce qu'il avait su gagner une fortune à la remorque de Pécole romantique : « Un château! des terres! des troupeaux! et tout cela acquis en moins de dix ans ! à éditer les écrivains dits romantiques! C'est ainsi que les écrivains, et particulièrement les écrivains dits romantiques, servent leurs éditeurs. » C'était là jouer sur les mots pour répondre à une question que personne n'avait soulevée. Assurément, Renduel avait un château, mais un château.déchu
de sa splendeur passée, et tel que n'en voudrait pas tel ou tel gros fermier beaucoup plus riche; assurément, Renduel avait des terres et des troupeaux; mais cela constitue-t-il une fortune à la campagne, et le rédacteur du Rappel, qui souhaitait si gaiement bon voyage à l'éditeur romantique, aurait-il volontiers troqué sa part d'intérêts dans le journal contre tout le revenu du fortuné châtelain de Beuvron?
Sainte-Beuve et Charles Nodier, Henri Heine et Théophile Gautier s'étaient ralliés des premiers à la librairie Renduel et ils s'étaient si bien trouvés de leurs relations avec le nouvel éditeur, qu'ils ne se séparèrent de lui que par la force des choses et quand Renduel alla vivre à la campagne. Sainte-Beuve était venu trouver Renduel pour réimprimer Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme, dont le premier tirage avait été épuisé en moins d'un an, grâce au scandale soulevé dans le camp classique par cet ouvrage, qui attira sur l'auteur les foudres vengeresses de Jay; et les deux nouveaux amis se convinrent si bien, que Renduel se chargea de rééditer les Consolations et que Sainte-Beuve lui vendit dès l'origine Volupté, cinq volumes de Critiques et portraits littéraires, les Pensées d'août, enfin son grand travail sur Port-Royal. Quant à Gautier, il était resté celui de tous « ses auteurs », dont Renduel avait gardé le meilleur souvenir : ils s'étaient rencontrés chez Victor Hugo et Renduel lui avait demandé quelque chose parce qu'il le trouvait « drôle », à ce que Gautier racontait lui-même. Et tout aussitôt Théophile, heureux d'avoir accès dans la librairie modèle, apportait à Renduel les Jeunes-France, puis Mademoiselle de Maupin et s'engageait à lui faire, avec Gérard de Nerval, un grand roman : Confessions galantes de deux gentilshommes, périgourdins. L'éditeur avait pris ses précautions par traité et ne devait payer les deux auteurs qu'au fur et à mesure de la copie remise : il reçut d'eux quelques bouts de papier griffonnés, leur compta cinq cents francs et plus jamais n'entendit parler des Gentilshommes périgourdins. Et pourtant Renduel ne leur en avait nullement gardé rancune, car, chaque fois qu'il parlait de Gautier, c'était pour vanter sa bonne et franche nature, son humeur égale, son excellent caractère : « Quel bon garçon, avait-il coutume de dire, et quel brave cœur! »
Théophile Gautier et Charles Nodier étaient — avec Dumas, sans oublier Hugo, ni Soulié — les deux plus grands quémandeurs d'argent qui se puissent voir : ils étaient toujours à court de monnaie et n'étaient jamais à court de raisons pour en demander. Mais le premier le faisait avec une telle faconde, en se moquant de lui-même avec tant de fantaisie burlesque, qu'on se laissait gagner par sa belle humeur; le second, au contraire, apportait dans ses requêtes une allure compassée, un air désespéré qui semblait rendre sa démarche plus pénible et plus humiliante. Renduel, cependant, lui ouvrait toujours sa bourse, et Charles Nodier, étant
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il avait [tenu à rassembler toutes les productions un de ceux qui lui demeurèrent attachés jusqu'au elles romanesques, fantaisies surnaturelles, études philologiques, tout arrivait ou reparaissait à la Nodier était d'une génération antérieure et son rt de ses ouvrages étaient déjà célèbres, lorsque a maison.
:, c'est tout le contraire, et ce fut Renduel qui, avec tive, demanda au critique, alors connu seulement le la Revue des Deux Mondes, de réunir en volume )ays : de là le premier livre de Heine, imprimé te la France. Le succès n'avait pas trompé l'attente ensuite avec Heine pour publier ses œuvres cornaitre effectivement, dans le cours des deux années imes, dont un sur la France, deux sur V Allemagne r. Et ce qui prouve qu'il y avait alors un certain tenri Heine, un certain courage à l'éditer, c'est e Renduel le critique eut beaucoup de peine & Jreur. Hachette n'avait pris qu'en dépôt le restant îe, redevenu maître de placer ses ouvrages où il vounement à Charpentier et fut tout aise, à la fin, de évy, qui ne fit pas ce jour-là une mauvaise opé-
as aussi quelque goût littéraire, quelque audace ire traduire et pour publier en vingt volumes tous , dont la lecture avait charmé Renduel? Ne fallaiten cette publication de longue durée pour l'enri- ■ignettes de Tony Johannot, l'une tirée de Ma'ttre ant le chat Murr, et pour faire dessiner par le jeune beau portrait de l'auteur, d'après une silhouette néme. La personne qui consentait à se dessaisir curieuse gravure allemande, écrivait au dos une nielle : « Renvoyez-la-moi vite, car j'y tiens beauîte-cinq ans de cela, et le prêteur, s'il vit encore, e enseignement pour les collectionneurs, seulement les coryphées du romantisme qui librairie Renduel. Viennet lui-même, ennemi déavait trouvé bon accueil auprès du libraire — par royauté aux fleurs de lys — et avait fait paraître politiques en 1829 : VÉpttre aux convenances et on Miguel, dirigée contre l'effroyable guerre civile ; de Jean VI avait déchaînée sur le Portugal. Et le ire t, qui n'avait aucun point d'attache avec le roman-
$o LE LIVRE
tisme, était venu, lui aussi, trouver Renduel par dépit contre Ladvocatqui avait publié en 1825 son Duc de Guise à Naples. Il avait été si mécontent de ce dernier, qu'il lui avait défendu de vendre l'ouvrage, qu'il avait retiré les exemplaires de sa librairie et tout fait pour empêcher les journaux d'en rendre compte : vit-on jamais beaucoup d'auteurs de cette trempe? Il s'accorda sensiblement mieux avec Renduel qui, pourtant, n'était pas toujours facile, et c'est chez lui qu'il publia son grand roman Raoul de Pelleve', esquisses du temps de la Ligue, auquel deux belles eaux-fortes de Boisselat, tout à fait dignes de Nanteuil, donnent un cachet romantique indiscutable; et M. de Pastoret, cette fois, ne retira pas ses deux volumes de la circulation.
Tel était alors le crédit des livres marqués de l'estampille : Eugène Rendue^ tel était leur retentissement même hors de Paris, que nombre d'écrivains de province accablaient le libraire de propositions pour publier leurs précieux essais, en l'assurant que ces productions feraient grand bruit dans le monde et vaudraient beaucoup de gloire à l'éditeur aussi bien qu'à l'auteur. Telle était la fureur avec laquelle on se jetait, dans les cabinets de lecture des départements, sur les livres récemment parus chez Renduel, que leur lecture enflammait l'imagination de certains amateurs qui prenaient leur crayon, traçaient sur le papier les scènes les plus saisissantes et envoyaient ces ébauches à l'éditeur avec licence de les faire graver pour les joindre au volume : ainsi de cet amateur dç Lyon, qui, transporté par les Contes du bibliophile Jacob, adressait à Renduel deux dessins dont le réalisme outré ne rachetait pas l'inexpérience et dont le premier, même, était d'une impudeur audacieuse.
Dans les premiers temps de sa retraite à Beuvron, Renduel correspondait encore assez activement, pour régler ses affaires, avec les libraires de Paris, Charles Gosselin, Hachette, etc., mais surtout avec Charpentier qui était pour lui mieux qu'un ancien confrère, un ami. Charpentier était un peu plus jeune que Renduel et débutait alors assez modestement ; mais, soit sympathie de caractère, soit communauté d'idées, les deux libraires s'étaient convenus et rapidement liés. Ils avaient publié ensemble quelques ouvrages, dont un André Chénier en deux volumes; enfin, Renduel, déjà près de se retirer et ne pouvant pas recommencer toute sa collection sur nouveaux frais, avait vivement engagé son confrère à tenter une révolution capitale dans la librairie, à choisir pour ses livres courants un format intermédiaire entre V in-octavo romantique et l'in-18 ordinaire, à adopter enfin ce format si maniable qui a dû son succès à sa commodité et qui s'appelle encore aujourd'hui du nom de son inventeur : Format Charpentier. L'idée, à ce qu'on vit par la suite, avait du bon, car elle a bouleversé le commerce des livres.
Durant sa longue retraite à la campagne et tout en menant une vie d'ermite au milieu de paysans qui ne soupçonnaient rien de notre litté-
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rature, sachant eux-mêmes à peine lire, Renduel ne se désintéressait pas des événements qui se produisaient dans le monde littéraire, et le soir, une fois les bétes rentrées et les gens couchés, il aimait retrouver dans son journal les noms des auteurs qu'il avait connus, édités, soutenus au temps de leurs débuts. Il avait la tête pleine de souvenirs, mais il fallait qu'on fût bien de son intimité pour qu'il se décidât à les évoquer; ordinairement, il préférait les garder pour lui seul et se complaisait à y rêver parfois. Cet oubli complet n'était pas pour lui déplaire et l'idée que tant d'anciens amis auraient juré qu'il était mort le faisait volontiers sourire : il était pourtant bien en vie et devait durer plus longtemps que la plupart d'entre eux.
Mais lorsqu'il apprenait par son journal la disparition d'un des écrivains qu'il avait connus et qui le croyaient déjà sous terre, il en était sincèrement affecté; la mort des derniers survivants, celle de Sainte- Beuve, de Jules Janin, celle de Gautier surtout, lui avaient causé une impression durable. Il retombait alors dans ses pensées et se rappelait les luttes littéraires auxquelles il avait pris une part si active. Il pouvait bien pressentir que son nom resterait attaché à l'histoire du grand mouvement littéraire de notre siècle et que le souvenir de sa librairie aurait quelque durée, grâce à tant de belles œuvres qu'il n'avait pas refusé d'accueillir; il se disait peut-être à part lui que ce renom posthume serait le juste prix de sa clairvoyance, mais il n'en laissait rien percer dans ses discours. Et s'il se remémorait parfois le délicieux sonnet qu'Aloysius Bertrand lui avait laissé certain jour en guise de carte de visite, encore ignorait-il que d'autres poètes l'eussent célébré et que Théodore de Banville, après Alfred de Musset, eût consacré son souvenir dans la jolie pièce intitulée Aube romantique ;
Redis-nous cette guerre, Les livres faits naguère
Adolphe Jullien.