DU PRINCE DE LIGNE A JACQUES CASANOV
epuis trop longtemps nous n'avions point donné à nos lecteurs de nouveaux extraits des précieux et importants manuscrits relatifs à Casanova que nous avons acquis au Château de Dux, en Bohême, il y a environ deux ans.
Lentement, cependant, mettant à profit nos plus courts instants de loisir, nous avons pu inventorier et annoter les principaux dossiers contenus dans ces volumineuses paperasses, et plus particulièrement surtout les liasses de correspondances qui forment les lots les moins négligeables de ces pièces inédites.
Nous publions aujourd'hui la première partie d'une série de lettres qui, bien que ne portant pas de signature, proviennent, à n'en point douter, de Charles Joseph, prince de Ligne, le guerrier illustre, le causeur incomparable, le penseur subtil et le brillant écrivain polygraphe. Le prince de Ligne, aussi bien dans les fragments imprimes de ses Mémoires que dans son Recueil de lettres publiées à Weimar en 1812, parle de son affection profonde pour Casanova; il a, d'autre part, écrit, sous le nom d'Aventuros, un portrait trop psychologiquement observé pour laisser des doutes sur l'intimité qui l'unissait au célèbre aventurier, à peine dissimulé sous ce masque à l'espagnol. Les lettres qui suivent sont donc adressées à Aventuras par le prince de Ligne, qui se trouvait à
Vienne en 1794, mettant en ordre ses Mélanges militaires, littéraires et sentiment aires, qui parurent à Dresde en 1797. Il n'est pas un fait consigné dans ces épîtres qui ne révèle le prince de Ligne, militaire belge au service de l'Autriche. Le doute n'est point possible pour les érudits. Voici, du reste, ces missives à l'orthographe desquelles, si bizarre qu'elle fût parfois, nous nous sommes fait un scrupule de ne point toucher. Nous n'y avons ajouté que les annotations nécessaires à l'éclaircissement de certains passages.
« Vienne, le 22 novembre 1794.
« Je ne sens pas le même plaisir, mon cher ami, à vous écrire qu'à Tœplitz, parce que vous même vous m'apportiés la réponse. Et l'incertitude et la lenteur de la poste m'en décourage ordinairement : mais j'aime mieux en courir les risques, que de ne pas vous dire que notre engagement de nous donner de nos nouvelles, une fois par mois, me fait le plus grand plaisir.
« Votre ancien camarade d'aventure, de littérature, de couvent et d'espèce vient de mourir à Rome. J'en suis fâché; vous m'aviés appris à l'aimer davantage, puisqu'il vous a toujours constament aimé 1 .
« Il y a quelques semaines que j'étais à Feldsberg, à la chasse : et il y avait comme de raison le grand veneur, Hardegg. Je vais le matin pour le voir dans sa chambre, il en était sorti : mais je trouve dans un fauteuil un grand nez, devant un miroir : et des yeux qui n'étaient pas faits peutêtre pour être vifs, et même presque spirituels, mais qui semblaient avoir été inoculés par quelqu'un qui a ceux de l'aigle et du génie. Je dis à ce grand nez : Bonjour, M. Casti, vous ne pouvés pas vous représenter son étonnement : Comment diable save^vous mm nom? — Je sais plus : ie sais vos aventures : vos malheurs, vos voyages, vos coups de poing avec le duc, votre courage contre les voleurs en sortant de Cologne, etc.
. « Il m'a cru sorcier. Je finis par lui dire, après l'avoir vu un peu embarassé que vous m'aviés dit beaucoup de bien de lui : de sa fidélité, valeur, esprit discrétion et attachement*.
* C'était le moyen de lui faire dire du bien de vous : et comme j'aime à l'entendre, il m'a servi à merveille, et n'a plus tari sur vos louanges. C'est ce que je fais sans être M. Casti. Je dis à tout le monde le plaisir que j'ai eu à vous voir, vous entendre et vous lire.
1. II s'agit ici du cardinal de Bernis, qui mourut à Rome assez misérablement, le 2 novembre 1794» à Page de soixante-dix-neuf ans. On se souvient du rôle si piquant joué par le cardinal dans les parties galantes de Casanova avec les religieuses d'Italie. (Voir les Mémoires.)
2. L'abbé Casti vivait à la cour de Joseph IL Le prince de Ligne a laissé de lui un portrait-anecdote en vingt lignes.
« Le général Souvaroff vient de faire votre quatrième tome, mon cher ami. Corne on ne peut guère lire des caractères de sang (car il y en a bien eu de répandu dans le fauxbourg de Varsovie), j'assemblerai tous les matériaux possibles que je vous apporterai l'été prochain, pour que vous écriviés tout cela, avec vos caractères de feu.
a L'Europe n'en va pas moins à tous les diables : la Hollande y est déjà. Il faut s'en consoler avec notre ami Horace qui a toujours pour principe de prendre le tems comme il vient, et de profiter de chaque minute de la vie, dum res, et actas et fila trium patiuntur etra.
« Vous serez un peu embarassé de faire la pépinière à dresser pour M" 1 d'Urfé * et pour M. B. O. Il y a d'autres cabales qui détruisent toutes ces conjectures, ce sont celles des cours et des armées, une prédiction sera que vous pouvés faire; c'est que je vous serai bien tendrement attaché de tout mon cœur, tout le reste de ma vie. »