‹ Le livreChapitre 18 sur 163 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

(Sans date.)

« Je n'ai jamais vu un jugement aussi profond, aussi fin, aussi prompt que celui de M. de Cazanova sur Catherine le Grand. Elle a plus de génie que d'esprit, dit des choses douces, simples, presque communes, jusqu'à ce que sa conversation amène quelque trait d'élévation ou de sensibilité, ou de sublime, elle n'a jamais dit de bons mots : mais de beaux mots. Par exemple, un jour dans sa visite de ses gouvernemens en quittant Puttava, où elle avait fait des remerciemens à quantité de membres de l'administration, je lui dis : Votre Majesté paraît bien contente de ces messieurs. Mon principe, me répondit-elle, est de louer tout haut, et de gronder tout bas '.

« Elle me demanda un jour quelle idée je m'étais faite d'elle. Avant de la voir je lui dis que je lui croyais un pied de plus, un grand vertugadin : le nez en l'air, et toujours de l'esprit, de l'esprit, de l'esprit; et qu'il faudrait toujours avoir le sien, sous les armes avec elle. Au lieu de cela, lui dis-je, le mien se repose très souvent avec Votre Majesté qui aime qu'on dise des bêtises, et qui a le bon esprit d'en rire. Ainsi, me dit-elle, mon esprit est de n'en pas avoir. Comme vous voudrés, Madame. Kh bien, m'ajouta-t-elle, vous dites quelquefois que j'ai du mérite. Quel est le mérite que j'ai ?

t Celui de rà-propos,Madame,parce que Votre Majesté saisit ce qu'il y a à faire, ou à dire, au moment même ; et quesa montre ne retarde, ni n'avance.

« Et mon caractère me dit-elle ? — Imperturbable, Madame.

t Elle répéta trois ou quatre fois tout cela en se trompant fort drôle-

i. Sans doute Parbre généalogique de M** DTrfe à dresser v :\ i» Voir le Portrait Je Catherine U Gnuuf, par le prince de Lîspe.

ment, et confondant tout ce que je lui avais dit, et qu'enfin je parvins à lui apprendre avec bien de la peine : car son visage est serein : et quelquefois son âme ne Test pas, étant agitée de tant de choses qui se passent dans l'univers, et son intérieur. Elle a la présence d'esprit pour ce qu'elle dit : mais pas pour ce qu'elle entend. Elle est distraite, sans en avoir jamais Pair; elle me disait un jour : je ne sais pas pourquoi les souverains ont quelquefois l'air d'être intriguans dans leur cour. Ils sont tantôt pour l'un, tantôt contre l'autre. Je suis pour tout le monde, moi. Quelquefois je traite bien un général, un sénateur, ce général, ce sénateur a des ennemis. Ces ennemis se croyent perdus; point du tout : je les traite bien aussi, et je ris. Je dis pourquoi n'encouragerais-pas le mérite des uns et des autres, ou ne les remercierais-je pas des services qu'ils m'ont rendu ?

« Tant pis pour eux s'ils se détestent.

« L'impératrice n'a jamais connu la vengeance, la méchanceté, la méfiance, la susceptibilité, l'inégalité, l'humeur : et son régime de cœur, de corps et d'esprit la fera vivre trente ans, jusqu'à ce que la mort la rende immortelle.

« Je ne la justifierais pas des trois crimes imaginaires dont la calomnie la plus affreuse l'a accusée. Qu'on la regarde, qu'on l'entende, cela suffit. D'ailleurs, cependant, sans les chercher, j'ai eu des preuves que Catherine le Grand n'a pas été plus coupable au sujet de Pierre III, que du prince Ivan et de la grande duchesse. Le plus petit malheur qu'elle apprend se peint dans l'instant sur son front : et ce n'est que le mal qui épouvente les autres, qui peut troubler le bonheur de sa vie.

« Vos bouts rimes, cher ami, sont admirables, heureux, bien faits. Je vous renvoyé ce. qui prouve en vous une supériorité bien marquée, surtout sur moi ! ; et vous crois plus que le credo. »

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