CINQUIÈME LETTRE
{Sans date.)
Pourquoi parler sans cesse de ta mort A mon âme attendrie Apprends, pour te prouver ton sort Que vingt ans pour ton corps, autant pour ton génie Feront encore durer ta vie.
« Vous voulés du Bonneval, je vais vous en donner à mon tour. Une cabale orgueuilleuse autrichienne et superstitieuse espagnole, jalouse de ce qu'il avait le plus contribué aux victoires de Turin, Tanné six, de Peterwardein, et Pannée seize, de Belgrade, et Pan dix-sept de la tendre amitié du prince Eugène, cherche à le brouiller avec lui. Le prince n'était pas dévot : mais ses deux amies, M me> de Bathyany,et de Strattmann, qui faisaient tous les jours sa partie de piquet, et chez qui il se consolait du crédit qu'il perdait à la cour, avaient pris quelque ascendant sur lui. Le prince dégoûté de plus en plus des affaires avait laissé beaucoup trop d'autorité à trois commis Kock, Brouckanfen et Ettel. — Bonneval demanda le gouvernement d'Esseck. Le second de ces messieurs à qui les manières françaises ne devaient pas plaire dit Wass ! der francose Esseck ? Dreck : und nicht Esseck! et cela prononcé avec toute la délicatesse de Pidiome autrichien. — Bonneval soupait tous les jours avec le duc d'Aremberg, mon père, mon oncle, et Rousseau, au cabaret; car c'était le bon tems. Jean-Baptiste n'était pas un buveur d'eau comme Jean-Jacques. Le vin d'Hongrie valait mieux que le vin de Païenne du Rousseau latin, les faisans de Bohème que les paons de Mecenas, et le Schille que les petits poissons du Tybre.
« On chantait au dessert : et Bonneval, un jour, enfanta ces mal* heureux couplets qui, quelques jours après, le firent employer suivant mon grade, et le sien, au Pays-Bas : sur Pair de lampons, lampons, qui en France, en a bien fait disgracier d'autres : ainsi que les alléluia 1 .
Connaisses vous monsieur Kock Qui met toutte affaire au croc Et jamais ne la décroche, Qu'il n'ait votre argent en poche
Lampons, lampons, camarades, lampons.
i. On sait que le prince de Ligne a publié un Mémoire sur M. le comte de Bonnevml, ci-devant général-felzengmeister des empereurs Joseph et Charles VI, et puis connu sous le nom d'Achmet- Bâcha. L'anecdote et les couplets cités ici font reproduits presque sans variantes dans ce Mémoire sur M. de Bonneval, page i5 et suivantes des éditions in- (2.
Quoique Ettel ne soit qu'un sot, Et de plus un franc bigot,
Quoiqu'il soit mangeur d'hostie,
Sans argent, il vous oublie.
Lampons, etc.
Le secrétaire est hautein, Avare, fourbe et malin.
Le maître, d'un ton farouche, Dit-il, parle par ma bouche.
Lampons, etc.
Bonneval aura du Dreck :
Et Pétrarch aura Esseck :
Près de ce référendaire L'or d'Esclavonie opère.
Lampons, etc.
Hongrois, Espagnols, Flamands, Italiens, et Allemands, Aux pieds de ces trois idoles, Apportés tous vos pistoles.
Lampons, etc.
Bien sot qui sert l'empereur, Par un principe d'honneur.
Sans se donner tant de peine, Achetés l'honneur à Vienne.
Lampons, lampons, camarade, lampons,
« Un vieux général de quatre-vingt-dix ans qui soupait, buvait, et chantait aussi, m 'ayant appris cette anecdote, je m'avisai de continuer.
Sur le même air.
Sait-on pourquoi Bonneval Cet excellent général A l'oreille ayant la puce Se fit couper le prépuce ! ,
Lampons, etc.
C'est qu'il chanta monsieur Kock Qui n'était qu'un franc escroc Et quelque référendaire Dont oh baisait le derrière.
Lampons, etc.
i. Allusion au mahométanisme de Bonneval.