VISION
J'eus une vision, sombre, effroyable, ardente, Mon regard, plus perçant que le regard de Dante, Pouvait, plein de terreur et de compassion, Assister à la fin des choses et des hommes Et voir le dernier jour de la terre où nous sommes Comme Adam vit celui de la Création.
Car cette voix de Dieu qui jadis dit au monde, Ordonné jusque-là dans une nuit profonde :
« Terre, roule au milieu de mes astres élus, a Prends au soleil la vie, à l'éternité l'âme, » Sur ce monde soufflant comme sur une flamme, Un jour lui dira : * Meurs ! » et rien ne sera plus.
Et c'est ce jour fatal que je vis dans mon rêve! Le soleil expirant ne jetait sur la grève Qu'un regard, par la nuit déjà presque vaincu, Et des peuples éteints les cadavres sans nombre Entouraient sur la terre agonisante et sombre Le dernier des humains qui leur eût survécu.
De ces morts, étendus sur leurs dernières couches, Les uns en combattant étaient tombés; leurs bouches Gardaient — suprême insulte! — un sourire impuissant; Comme leurs mains jadis de haines enflammées, Au delà du trépas gardaient, inanimées, Entre leurs doigts osseux un fer rouillé de sang.
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Pâle sœur de la guerre, à son tour la famine Avait, pour concourir à l'immense ruine, Mordu parmi la foule avec ses dents de fer; Enfin, venant après la famine, la peste Avait dans son filet emporté tout le reste Comme fait un pêcheur des poissons de la mer.
Le silence était roi de la vaste hécatombe;
Le soleil se couchait dans l'Océan, sa tombe,
Après le mouvement la lumière expirait,
Et Ton n'entendait plus d'autre rumeur sur Tonde
Que celle que faisait, rasant la mer profonde,
Le vent dont la dernière haleine l'effleurait.
Et Ton n'entendait plus d'autre bruit sur la terre Que la morne action du funèbre mystère Que présidait la mort impitoyablement.
Bruit vague, continu, désespéré, stérile, Que troublait tout à coup celui de quelque ville S'écroulant dans la nuit et dans l'isolement.
Je me trompe pourtant, on entendait encore Dans cette sombre nuit, veuve de son aurore, Une voix qui parlait sans crainte, et cette voix Faisait frémir, passant comme un souffle d'orage, Les cheveux de ces morts couchés sur le rivage Et la feuille séchée aux rameaux dans les bois.
Cette voix qui semblait la plainte de la terre,
C'était le chant de mort de l'homme solitaire
Qui survivait à tout, cités et nations, 3
Et qui, sur ce chaos seul relevant la tête, ^
La croix entre les bras, debout comme un prophète, : $
Au silence jetait ses lamentations.
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H disait : « Nous mourons ensemble, astre sublime, « Nous descendons ensemble, ô soleil, dans l'abîme; « Ton disque va s'éteindre en ses gouffres béants, « Sans doute la pitié te dit de disparaître, « Toi qui vis, dix mille ans, naître, mourir, renaître « Ces hommes dont les pleurs ont fait deux océans.
« Tout était vain, hélas! orgueil, gloire, science,
« Les trésors du savoir et de l'expérience
« Ont échoué sans cesse à l'écueil des douleurs,
« Et si docte que fût la parole de l'homme,
« Qu'elle vînt de Memphis, ou d'Athènes, ou de Rome,
« Elle n'a pu sécher ni prévenir nos pleurs !
« Meurs et dis à la nuit qui voile la nature,
* Que tu laissas mourante une humble créature
« Qui, la croix sur son cœur, survivait même à toi,
« Et l'œil au ciel, le pied sur le gouffre suprême « Défiait le trépas, le néant, Satan même, « D'éteindre son espoir et d'ébranler sa foi! j>
Tout fut dit. — A son tour cet homme solitaire
Exhala son dernier soupir et sur la terre
Avec lui s'éteignit tout bruit, toute lueur,
Au milieu du chaos je me trouvai perdue,
Et je me réveillai frissonnante, éperdue,
Criant : « Ayez pitié de moi, Seigneur ! Seigneur ! »
129. — Zawiska le Noir, chant historique, mis en vers français. Ce chant (1820) fait partie de l'ouvrage intitulé la Vieille Pologne, album historique et poétique, etc. 12 livraisons gr. in-4 , Paris, 1834; deuxième édition, Treuttel et Wurtz, Bossange, Didot, etc. 1 836; troisième édition, Paris et Leipzig, chez Brockaus et Avenarius, 1839.
Ici s'arrête cette bibliographie, sinon complète, du moins aussi avancée que possible, des poésies détachées d'Alexandre Dumas père. Nous avons transcrit et nous possédons les textes de ces poésies, avec les additions, suppressions, transpositions et variantes. Il y a bien là, comme l'écrivait Dumas, matière à deux ou trois volumes de librairie.
Certes, Dumas ne saurait lutter de vigueur avec Hugo, d'harmonie avec Lamartine, d'originalité avec Musset, de couleur avec Gautier; il était trop épris de romantisme pour se souvenir du précepte de l'auteur de V Art poétique et pour prendre de la forme un souci auquel sont enfin revenus ses successeurs. Il faut donc accepter, avec leurs qualités et leurs défauts mêlés, ses poésies, inspirées par les événements dont il était le témoin, par les pays qu'il visiiait, par les sentiments et les passions plus ou moins durables qu'il éprouvait ou qu'il savait inspirer.
Qu'il nous soit permis en terminant d'exprimer un vœu, c'est que l'ensemble de ces poésies puisse un jour être placé sous les yeux des nombreux admirateurs de Dumas, et qu'un futur historien de la littérature française pendant le xix e siècle tout entier soit ainsi mis à même de porter un jugement définitif sur cette partie de l'œuvre gigantesque de l'un de nos plus illustres et de nos plus sympathiques écrivains.
Charles Glinel.
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