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A PROPOS DE DEUX LIVRES RIXENTS

«.Martine, un jour qu'on lui demandait permission de le tourner en charge, repondit de sa plume la plus noble : « On nedoit jamais autoriser personne à faire grimacer le visage de l'homme, seule créature faite à l'image de Dieu. » Sans même examiner combien ce prétendu respect de la divinité cachait d'orgueil et d'adoration de soi-même, il est bien clair que Lamartine, en lançant de haut cette fière réponse, se méprenait totalement sur la portée et le vrai sens delà caricature à notre époque. Et comme il est heureux, ajouterons-nous, que nombre de gens illustres ou simplement réputés n'aient pas eu de ces scrupules dans le temps où l'on ne pouvait publier la charge d'aucune personne sans y être expressément autorisé, car nous aurions perdu, à ce compte, une innombrable série de caricatures plus

intéressantes, en bien des cas, pour l'histoire artistique, politique ou littéraire, que maints portraits sérieux! Le portrait, en effet, ne donne que l'image plus ou moins fidèle de l'individu, tandis que la caricature, ordinairement, indique au moyen d'un accessoire, d'un détail, par suite de quelles circonstances tel ou tel homme a suffisamment frappé l'attention générale pour exciter la verve des parodiâtes, et, presque toujours aussi, elle marque quel courant suivait à tel moment donné l'opinion publique et si le personnage ainsi mis sur la sellette était vraiment pour elle un objet de franche risée ou de secrète envie.

Car il peut y avoir de ces deux sentiments chez l'artiste qui dessine aussi bien que chez le flâneur qui regarde, et, dans la plupart des cas, la charge graphique prête au personnage ainsi grossi, déformé pour égayer le public, une importance, un relief que les simples discussions imprimées n'auraient su lui donner; le crayon, en effet, est bien préférable à la plume pour répandre dans les masses la figure en même temps que le nom d'un individu. C'est ainsi que la caricature, en multipliant ses attaques, en s'acharnant contre tel

artiste, tel homme politique ou tel H ich»«d «nom

littérateur, lui procure une célébrité ( T h< Homt, d e Londm, 1877.)

. qui sera purement éphémère, si le personnage ainsi visé n'a qu'un talent médiocre, et qui peut grandir au contraire avec le temps, si le patient possède une valeur exceptionnelle, un vrai génie auxquels la postérité rendra justice avec plus de clairvoyance que n'auront fait ses contemporains.

La parodie dessinée et s'attaquant aux défauts physiques de la personne est donc devenue, à notre époque, un indice, un gage de notoriété, que celle-ci soit accidentelle ou durable, et c'est, dans tous les cas, un document historique des plus curieux, abstraction faite de l'attaque plus ou moins vive, du irait plus ou moins envenimé qu'elle dirige contre l'homme public ou privé. Voilà ce qu'a très bien compris et fait valoir M. Adolphe Jullien lorsqu'il a publié, à deux années de distance, ces magnifiques ouvrages sur Richard Wagner et sur Hector Berlioz, établis

loo LE LIVRE

sur un plan tout nouveau, accompagnés d'une illustration très riche où la fantaisie n'avait aucune part, conçus enfin de façon que le documentimage vînt compléter et corroborer le document écrit, le jugement du critique ou le récit de l'historien.

Certes, un travail aussi compétent, aussi complet que celui sur Richard Wagner n'avait pas besoin d'une telle accumulation de portraits

inédits , d'autographes précieux, de caricatures oubliées, de gravures inconnues pour frapper l'attention du monde musical et provoquer les chauds éloges de tous les journalistes sérieux, français ou étrangers. Mais si l'audace était grande à M. Jullien, qui fut de tout temps un défenseur convaincu de Richard Wagner, de vouloir devenir son historien fidèle et son juge impartial dans le moment même ou tout un clan d'illuminés affectait de voir en Wagner plus qu'un homme et presque un dieu; si son hcctok ■■ktioi, pur Cmjh {iB6)). ouvrage, écrit sans pas-

sion, dans un esprit de • libre- examen, était tout à fait propre à rallier au grand compositeur les gens dégagés de parti pris en leur expliquant bien ce qu'il fallait penser de Wagner et comme homme, et comme polémiste, et comme créateur; la magnifique parure artistique dont notre confrère a su revêtir ce grand travail de critique et d'histoire lui prêtait un agrément singulier et ne dut pas peu contribuer à son succès universel ».

Richard Wagner et Berlioz furent certainement, avec Rossini, les

i. Richard Wagner, sa vie et ses œuvres, par M. Adolphe Jullien; un volume grand in-8° de 400 pages, orné de 14 lithographies originales par M. Fanlin-Latour, de ] b portraits de Richard-Wagner, de 4 eam-fortes et de no gravures, scènes d'opéra*, caricature», vues de théâtre, autographes, etc. (Paris, Librairie de l'Art, 19, cité d'Amin.)

LES CARICATURES SUR RICHARD WAGNER ET HECTOR BERLIOZ. toi

deux compositeurs sur lesquels les dessinateurs s'acharnèrent le plus; mais il faut noter une différence essentielle, à ce point de vue, entre eux et le maître italien. Les charges dirigées contre l'auteur d'Otetlo, contre a il sîgnor Vacarmini », ne sont jamais blessantes; elles conservent un caractère bon enfant et ne prétendent nullement porter atteinte à son génie. Elles le proclament bien plutôt et le sanctionnent, tout en plaisantant son amour de la grosse caisse et des cymbales ou sa passion pour la . bonne chère, en exagérant à plaisir sa rotondité physique et son glorieux toupet. Au contraire, les parodies qui s'attaquent à Richard Wagner ou à Berlioz ont, pour la plupart, un ton très agressif et ne gardent aucune mesure, tant ceux qui les ont crayonnées étaient sûrs de leur fait, et certains que jamais, au grand jamais, le public ne reviendrait sur le compte de ces méchants croque- notes,

qui se donnaient pour Q Utl]e aarah des génies méconnus h. hci-h

et dont il importait de (Caricature de Clutm, iBjJ.)

rabaisser la suffisance.

Avec Rossinî, d'humeur joviale et toujours prêt à rire avec les rieurs, les satiriques du crayon ne faisaient que s'amuser et ne tendaient qu'à divertir un instant les gens du monde, encore qu'ils fussent très épris de sa musique; ils fredonnaient ses motifs les plus gais, peut-être, en s'escrimant contre lui. Avec Wagner et Berlioz, ces mêmes dessinateurs se prenaient au sérieux et se posaient en justiciers, en vengeurs du bon goût offensé : ils leur donnaient donc de la férule en public, avec énergie et conviction, moins pour égayer la galerie que pour les châtier, eux, de leur fol orgueil.

Voilà pourquoi la caricature, à laquelle on n'attachait, jusqu'à ce jour, presqueaucune importance comme document historique, offre, au contraire, un intérêt capital en ce qui concerne et Richard Wagner et Berlioz; voilà pourquoi M. Adolphe Jullien a été des mieux inspirés quand il a entrepris de rechercher et de republier un grand nombre de ces charges que leurs auteurs, s'ils vivaient encore, auraient presque

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honte d'avoir imaginées 1 . * Pour qu'un ouvrage ainsi entendu sur Richard Wagner — dît-il dans sa préface — mît bien en lumière le génie auquel on tentait de rendre un juste hommage, il fallait marquer mieux que par le récit, par des dessins, quelle opposition le maître avait rencontrée en tout pays, et quelle énergie il avait dû dépenser pour venir à bout des nombreux obstacles qui se dressaient devant lui. par sa fauie assez souvent, par suite de son caractère absolu. Or rien ne montre mieux que le dessin, qui saute aux yeux, quel revirement s'est fait dans l'opinion publique au sujet de Richard Wagner. La caricature ici devait donc venir en aide au texte écrit, et comme nul compositeur, pas même Rossini ni Berlioz, n'a plus inspiré la verve railleuse de ses contemporains, il n'y avait qu'à choisir parmi toutes les caricatures écloses en Allemagne, en France, en Angleterre, etc., mais en évitant toujours d'en reproduire qui fussent trop grossières ou le moins du monde blessantes pour des personnes encores vivantes. »

Cette restriction dernière, très judicieuse et très opportune à l'égard de Richard Wagner, aurait été bien superflue en ce qui concerne Berlioz. Remarquez, en effet, que celui-ci, même au moment où il était constamment en butte aux railleries acerbes de ses contemporains, ne fut jamais vilipendé que comme un compositeur écrivant de la musique incompréhensible,

i. Par les dix caricatures que nous donnons ici et que nous devons à l'obligeance de M. Adolphe Jullien d'avoir pu choisir, entre cenl, dans ses deux ouvrages, nos lecteurs pourront bien juger des différents caractères propres à ces satires par le crayon, en même temps qu'ils auront un avant goût de cette illustration si riche et si variée. Nous devions nous en tenir, par notre sujet même, aux planches comiques; sans quoi, nous eussions eu plaisir à donner également quelqu'un de ces portraits rares, de ces autographes inconnus, quelqu'une de ces belles compositions en lithographie ou brillent la poétique imagination et le savant crayon de M. Fantin-Latour, aussi fervent admirateur de Richard Wagner que d'Hector Berlioz... Nous laissons aux amateurs et aux curieux le plaisir de chercher toutes ces belles choses dans ces deux volumes qui sont aussi comme deux musées à la gloire de Richard Wagner et de Berlioz.

îonsieur Wagner, votre musique fait trop de

>i fouloir Blre entendu d'ici en Allemagne !

(Caricature de Chant, iBfii.)

comme un artiste aimant furieusement la réclame et faisant un bruit d'enfer : l'homme, à proprement parler, n'eut pas à souffrir d'attaques personnelles. Il en va tout différemment pour Richard Wagner : la

(Caricature de Benjamin, i8j8.)

personne privée, chez ce dernier, est souvent tournée en ridicule avec une acrimonie extrême, et ici nous ne parlons pas seulement de maintes caricatures françaises où l'on injuriait l'Allemand, où l'on se vengeait

sur lui des blessures faites à notre amour-propre national ; nous pensons surtout à certains dessins publiés dansles journaux d'Allemagne et d'Autriche, où les personnes qui touchent de près à Richard Wagner ont été, elles aussi, prises à partie et traitées de façon fort peu civile. Il y aurait donc mauvaise grâce à nous reprocher, à nous Français, quelques écarts de plume ou de crayon qui pourraient s'expliquer par la passion patriotique, alors que les dessinateurs des pays allemands n'auraient pas de

M. Berlioz allant embaucher dci recruta — Et où u-t-rlk gagné tout ça?

pour ton orcheitre dans l'artillerie de la — Dantle» coloni. Elle a eu l'idée d'en vendre

garnison... à la porte du concert momlre Berlioz.

(Caricatures de Nadar, iBjS.)

motifs plausibles à faire valoir pour excuser un tel oubli des convenances envers leur illustre compatriote et ses plus proches alliés.

Sur ce point d'ailleurs, M. Adolphe Jullien a été d'une réserve très scrupuleuse et tout en faisant large place aux caricatures dans son ouvrage, il a su les choisir avec tact, sans jamais se départir de la règle qu'il a si bien formulée. Il eut cependant, de ce chef, à subir tout d'abord quelques observations. Cette innovation, qui consistait à introduire de plaisants croquis dans un ouvrage sérieux, à prêter une nouvelle vie à des charges éphémères en les insérant dans un travail assuré de vivre longtemps; cette idée, si louable à tous égards, de republier ces dessins dont les années, en s'écoulant, ont modifié le caractère et qui, d'injurieux, sont devenus presque glorieux pour le personnage ainsi bafoué, ne furent pas sans déconcerter un moment la critique et les lecteurs. En Allemagne au moins, car en France cette reproduction parut toute naturelle et l'on s'en amusa sans arrière-pensée, — au détriment des caricaturistes, non de leur victime.

Il y a la la différence de deux tempéraments, de deux races, et nous

Xiilaon QUiKTI

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