POBTKA1T DE M. ADOLPHE JULLIEN
DESSIN DE FANTJX-LATODK
D'après bob tableau eiposé au Salon de 1887.
LES CARICATURES SUR RICHARD WAGNER ET HECTOR BERLIOZ. ioj
qui sommes de la même race que M. Adolphe Jullien, nous avons clairement vu son intention du premier coup, tandis que les écrivains d'outre-Rhin, si gagnés qu'ils fussent par la chaleur de son admiration pour Richard Wagner, ont dû se raisonner pour admettre que des caricatures pussent trouver place dans un livre destiné à glorifier un homme. A leurs yeux, du moment que l'auteur était dans l'intention d'écrire un ouvrage favorable à ce grand compositeur et d'exalter ses chefs-d'œuvre, il aurait dû garder un silence absolu sur toutes les attaques de la plume ou du crayon que le maître eut à subir durant sa vie, et ne pas plus s'en occuper que si elles ne se fussent jamais produites.
Pour nous, au contraire, et pour M. Jullien, ces quolibets ainsi rétorqués par le temps sont les meilleures assises de la gloire du maître, et nous aurions jugé la réparation due au génie incomplète, si l'on avait omis d'exhumer tant de satires
imprimées, tant de char- Wl0 "" DX "' lE " D D " L1 eon»otiTio«.
ges lancées pour divertir (Caricature du Ktkeriki, de Vienne, 1871:.)
le public à ses dépens.
Ces observations, du reste, étaient fort courtoises, et la plupart des journalistes allemands, si fort que cette innovation les eût d'abord troublés, finirent par se rendre aux raisons données par M. Jullien, et par avouer « qu'en somme c'était une excellente idée que de traiter les caricatures comme des documents sérieux ». C'était l'avis, après réflexion, de la Galette de Francfort, et c'était aussi celui de la Deutsche Rundschau, où M. Julius Rodenberg reconnaissait que cette longue série de dessins comiques offrait un intérêt singulier, tout en se félicitant que le Charivari de France se distinguât dans le nombre par sa violence et le K!ad~ deradatsch de Berlin par son absence, le célèbre caricaturiste Ernst Dohm ayant toujours été un des partisans les plus zélés de Richard Wagner. M. Théophile Zolling, de son côté, écrivait, dans la Gegenwart de Berlin, que dussent les wagnériens allemands gémir de voir exhumer tant de caricatures de Paris et de Londres, de Vienne et de Munich, où leur idole était cruellement bafouée, il s'associait, pour lui, à la pensée de M. Jullien et jugeait que ces témoignages historiques d'un nouveau genre avaient grande importance et méritaient d'être pris au sérieux :
« On se console aisément, disait-il avec esprit, de la Facilité qu'ont les grandes choses a être tournées en ridicule en pensant que les petites sont déjà ridicules par elles-mêmes. »
Assurément, les ultra-wagnériens, en deçà et au delà des Vosges, crièrent au scandale et jouèrent une sainte indignation; mais tous les esprits droits, une fois le premier mouvement passé, reconnurent que c'était là une excellente façon d'élucider l'histoire et qu'il n'en était pas de meilleure, après tout, pour faire une enquête impartiale et pour établir un livre sérieux sur des bases durables. Au surplus, Wagner lui-même, qui ne s'entendait pas trop mal à défendre ses intérêts, n'a jamais réclamé contre la parodie écrite ou crayonnée. Il savait trop bien qu'elle lui serait, au présent comme au futur, d'un précieux secours, et certes il ne devait pas voir d'un œil indifférent ce déluge de croquis facétieux sur luimême et sur ses œuvres :
en frappant les regards des innombrables gens qui n'aun »oi de «avière «t «icn**D u'aokib. raient jamais eu le loisir ou Jt le goût de lire un article, ils aidaient plus à propager son
(Gr*«, *r FIoH, de Vi«« ) n ° m 1 Ue d f* «"taintS d'é-
crits n'auraient pu le faire.
Alors, de quel droit viendrait-on, maintenant qu'il est mort et glorifié, rayer de son histoire tant de caricatures qui furent un moyen de diffusion des plus actifs pour son nom comme pour son œuvre, et quel étroit esprit ce serait montrer que de vouloir effacer tout ce qu'il a, sinon provoqué, du moins accepté sans déplaisir tant qu'il fut en vie et libre de protester?
De la lecture des différents articles consacrés au livre de M. Adolphe Jullîen et qui, tous, contenaient quelque prudente réserve au sujet des caricatures, il se dégageait un double sentiment : quelque peu de confusion à l'idée de voir un Français rendre un hommage aussi considérable au maître allemand; puis une admiration très sincère pour le travail en lui-même et l'aveu irès franc que c'était bien là l'ouvrage impartial, complet et définitif qu'on devait forcément écrire un jour sur Richard Wagner. Compliments significatifs sous la plume des critiques d'Aile-
Le roi Louis : • Maître,
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Lai sic -moi faire de la m
uaique à Bayr
régner à Munich. ■>
magne, et d'autant plus flatteurs qu'ils prouvaient que, même dans le pays de Richard Wagner, il y avait place, en ce qui le concernait, pour un jugement sain, pour une admiration réfléchie, également distante des affolements d'enthousiasme et des violentes négations de parti pris
Nulle part peut-être cette double impression ne se traduisit avec plus de louable franchise que dans l'excellent article de la Post, de Berlin, auquel la signature de M. Adolphe Rosenberg prêtait une importance exceptionnelle : « Un Allemand quelque peu chatouilleux sur le patriotisme, écrivait-il, n'est pas sans éprouver un sentiment désagréable quand il lui faut annoncer à ses lecteurs que c est un Français qui vient d'écrire, à propos de Richard Wagner, la première biographie digne de ce nom, c'est-à-dire un ouvrage où les qualités du maître sont exposées clairement, jugées avec impartialité et où l'on n'a pas cherché à dissimuler ses
défauts En feuilletant ce livre que l'auteur, M. Adolphe Jullien, m'a
adressé, j'ai été péniblement impressionné par le grand nombre de caricatures insérées dans le texte; bien que l'auteur fût, à ma connaissance et depuis de longues années, un des plus chauds partisans à Paris de la cause wagnérienne, j'eus quelques doutes sur l'esprit qui avait guidé sa plume. Mais la lecture attentive de l'ouvrage, dont la composition témoigne d'une somme de travail extraordinaire, eut bientôt fait de dissiper mes appréhensions. Nous nous trouvons en présence d'une œuvre inspirée par la piété la plus noble et qui obtiendra sûrement un vif succès international, justifié par V application vraiment étonnante dont il porte la marque à chaque page. »
Richard Wagner, disions-nous plus haut, n'a jamais manifesté d'irritation contre cette pluie ininterrompue de dessins satiriques sur sa personne et ses œuvres. Comment n'aurait-il pas été fier, au contraire, en constatant de quelle renommée universelle ils étaient legage, en voyant tant de journaux réputés : le Charivari et le Journal amusant de Paris, le Kikeriki et le Floh de Vienne, le PUck de Leipzig, le Punsch et les Fliegende Blœtter de Munich; tant de dessinateurs en vogue : les Cham,les Bertall, les Nadar, les Gill, lesGraetz, les Gustave Gaul, les Scholz, sans oublier Martin Schleich, lui accorder une si grande place et ne jamais craindre, apparemment, d'ennuyer le monde en publiant toujours de nouvelles charges sur ses opéras, ses toilettes, ses habitudes, ses reparties ? Et quel artiste, au milieu d'un tel débordement de glorieuses attaques, n'aurait pas senti lui monter au cerveau de grosses bouffées d'orgueil ?
Bien mieux, si Wagner avait nourri contre Berlioz une haine égale à celle que l'auteur des Troyens lui avait vouée, il aurait pu trouver dans ces innombrables caricatures la preuve qu'il avait, même sur le terrain français, battu, réduit à néant son ancien allié, devenu son plus redoutable adversaire. On a souvent dit de Berlioz et de Wagner que c'étaient deux frères ennemis et la comparaison ne manque pas d'à-propos,
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malgré des dissemblances primordiales; car même après que Berlioz se fut séparé de Wagner par une rupture éclatante et l'eut combattu sans rémission, le public, ne jugeant toujours que sur les apparences et les trouvant aussi bruyants, aussi inintelligibles l'un que l'autre, continua à les mettre dans le même sac et ne voulut faire aucune différence entre Tannhœuser et les Troyens. Cette caricature de Cham, où le chevalier Tannhœuser demande à embrasser son petit frère les Troyens, un
qui n'en pat initié se rcprcienle la chevauchée dei Valkyrici. Devise ; Que sert-il de regarder, ti l'on n'y peut toucher?
(Caricature du Pûch, de Leipzig, 1876.)
poupon que Berlioz tient dans ses bras, ne prouve-t-elle pas avec la dernière évidence que la musique de Wagner ou celle de Berlioz, bruit pour bruit, c'était tout un pour la masse des auditeurs?
Fort bien, mais encore ici l'avantage était du côté de Wagner et même en France, aussitôt qu'il y fut venu donner des concerts, c'est lui qui demeura comme le type unique, absolu du musicien-chaudronnier dont les compositions font fuir les auditeurs, éclater les salles et hurler les exécutants. Jusqu'aux approches de 1 860, et tant que ni le nom ni la musique de Wagner n'étaient connus chez nous, c'est Berlioz qui avait servi de cible à tous les quolibets des journalistes ou des dessinateurs, et la fameuse caricature où Daumier le représente en homme-orchestre, frappant d'une main sur un chaudron, écrivant de l'autre un article à sa louange, — elle remonte a i838, au moment de Benvenuto Cellini, — fut mainte fois reproduite, imitée, utilisée par tous les crayonneurs en quête d'une comparaison bruyante. Mais, à partir des concerts de Richard
Wagner aux Italiens, à plus forte raison après les représentations du Tannhœuser, ce dernier détrôna complètement Berlioz comme personnification de la musique assourdissante, et les journaux satiriques, à tout propos, à propos d'électricité, de chemin de fer, de fusillade ou d'exposition, le mirent constamment en scène et sans merci. Quant au malheureux Berlioz, il était déchu même de ce cruel honneur, et, pour qu'on lui prête encore un peu d'attention, pour qu'on lui fasse l'aumône de nouvelles caricatures, il faudra qu'il les paye de son sang et de sa vie, au prix de ce douloureux échec des Trojrens, qui lui fut mortel.
Ce furent alors quatre ou cinq mois d'éclipsé ou de répit, comme on voudra, pour Richard Wagner. Mais, en tout autre temps, ce dernier, toujours sur la brèche et bataillant toujours par des brochures qui faisaient scandale ou des opéras qui faisaient tapage, occupait bien autrement l'attention du monde que le pauvre Berlioz dont les opéras ne se jouaient nulle part, dont les compositions symphoniques figuraient très rarement dans les concerts et qui en était réduit, pour faire entendre un peu de sa musique, à courir jusqu'en Russie. Aussi s'explique-t-on fort bien que les caricatures sur Richard Wagner aient surgi dans tous les pays avec une abondance inimaginable, en Allemagne, en Autriche, en France, en Angleterre, en Amérique, partout enfin où sa musique soulevait de violentes réprobations et d'ardents enthousiasmes ; aussi comprend-on à merveille que ces dessins aient rapidement pris un caractère agressif très personnel et n'aient plus épargné ni ses amis ni ses proches, Wagner excellant par ses boutades, son humeur encombrante et son train de vie, à choquer l'opinion publique, à susciter des inimitiés tenaces dans tous les pays où les hasards de l'existence lui faisaient dresser sa tente.
Ces différences essentielles, entre Wagner et Berlioz, — à n'envisager que les caricatures dont ils furent harcelés, — sautent aux yeux lorsqu'on suit avec attention la double série de ces croquis facétieux dans les deux ouvrages de M. Adolphe Jullien. Car vous vous doutez bien qu'après avoir ainsi reçu l'approbation même de ses confrères allemands touchant Richard Wagner, M. Jullien s'est bien gardé d'agir différemment lorsqu'il entreprit d'écrire un ouvrage non moins considérable sur Hector Berlioz. D'abord parce que cette façon de procéder était la bonne; ensuite parce que, s'il s'en fût le moins du monde écarté, les partisans exclusifs de Richard Wagner n'auraient pas manqué de jeter les hauts cris, en l'accusant de montrer plus d'égards et de respect pour le grand musicien français que pour le maître allemand.
Et puis, ce que souhaitaient les admirateurs de Berlioz en pressant M. Jullien de se remettre au travail, ce que lui-même entendait réaliser s'il cédait à ces flatteuses sollicitations, c'était un volume identiquement semblable au premier, un ouvrage où Berlioz fût aussi soigneusement
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étudié, aussi sincèrement jugé que l'avait été Wagner, par un partisan d'ancienne date et qui, dès qu'il avait pris une plume, avait contribué de tout son pouvoir à la réhabilitation du génie méconnu, que ce génie eût nom Schumann, Berlioz ou Wagner. Donc, et c'est tout dire en un mot, tel était le Richard Wagner de M. Adolphe Jullien, tel devait être et fut en effet son Hector Berlio\ : même esprit d'indépendance absolue et d'admiration réfléchie, égal souci de l'exactitude historique, patience et persévérance égales pour remonter aux bonnes sources, pour démêler le vrai du faux au milieu des récits romanesques du héros lui-même ou des inventions perfides de ses ennemis 1 .
Presque autant de portraits, cela va sans dire, et tout autant de caricatures. Aussi bien pour Hector Berlioz que pour Richard Wagner, il était instructif et piquant d'ouvrir, en regard de la série des véritables portraits, une sorte de galerie comique où les charges crayonnées sur sa personne, où les caricatures suggérées par sa musique et ses opéras vinssent témoigner de l'attention qu'on avait dû lui prêter dès la première heure et des glorieuses attaques auxquelles il fut constamment en butte. « Aujourd'hui, dit très justement M. Jullien, la caricature, par l'extension qu'elle a prise en France et même à l'étranger depuis le second tiers du siècle, est devenue comme la pierre de touche de la célébrité, et si les faux talents demeurent accablés sous ses attaques, les vrais génies, en revanche, à l'heure de la réparation, sont grandis en quelque sorte par les parodies qu'ils ont inspirées... Et quelle consécration plus complète, à ce compte-là, que celle à laquelle ont successivement aidé tous les maîtres de la caricature et tous les virtuoses du crayon : Dantan jeune et Traviès; Benjamin, Grandville et Daumier ; Cham, Nadar et Carjat; Marcelin, Grévin, Bertall et Gustave Doré! »
Quelle heureuse époque, si rapprochée et déjà si loin de nous, que celle où la politique n'absorbait pas à ce point l'attention qu'on ne pût s'occuper d'autre chose! Il semble, en parcourant ces amusantes séries de caricatures sur Berlioz et sur Wagner, qu'on vit dans un temps éloigné où les préoccupations d'art n'étaient pas éteintes par l'action courante de chaque jour. A cette époque, — un de nos plus distingués confrères, M. G. de Léris, en faisait dernièrement la remarque, — à cette époque où l'on déployait plus d'esprit qu'on ne répandait de fiel, où la satire était fine et restait généralement courtoise, la politique ne vous valait pas seule l'honneur d'être caricaturé. Car c'était un honneur alors, et chacun y pouvait prétendre, à la condition de se distinguer de la foule par une œuvre
i. Hector Berlio%, sa vie et ses onivres, par M. Adolphe Jullien; un volume grand in-8* de 400 pages, orné de 14 lithographies originales par M. Fantin-Latour, de 12 portraits d'Hector Berlioz, de 3 planches hors texte et de 122 gravures, scènes théâtrales, caricatures, portraits d'artistes, autographes, etc. (Paris, Librairie de l'Art, 29, cité d'Antin.)
LES CARICATURES SUR RICHARD WAGNER ET HECTOR BERLIOZ. m
maîtresse en littérature ou en art, au barreau comme à la Chambre, ou de s'imposer seulement à l'attention par l'originalité de sa vie et l'excentricité de son esprit.
Berlioz et Wagner étaient dignes de cet honneur à plus d'un point de vue; ils méritaient à tous égards que le crayon moqueur de leurs contemporains s'acharnât sur eux tant qu'ils seraient de ce monde et qu'un peu plus tard ces caricatures, aussi bien que leurs images sérieuses, fussent remises en lumière afin de contribuer à leur glorification. Il devait être instructif de revoir ces deux grands musiciens, les seuls qui passionnent aujourd'hui la foule, dans les différents états de leur développement physique et intellectuel, de reconstituer en quelque sorte autour d'eux la physionomie extérieure de la société, du monde où s'est manifesté leur génie. Et voilà comment, de l'aveu même d'un confrère étranger, les deux volumes que M. Adolphe Jullien leur a consacrés, ces deux volumes surprenants par le nombre et la variété des pièces curieuses ainsi rassemblées, sont des ouvrages absolument nouveaux, tout à fait modernes et conformes au goût d'une époque où la science et l'esprit d'investigation ont pris un développement extraordinaire, amené des résultats merveilleux.
Us vivraient aujourd'hui, ces deux grands artistes, qu'ils n'obtiendraient certainement pas un pareil honneur ou que, du moins, ils ne trouveraient pas d'aussi bons caricaturistes pour transmettre à la postérité leurs traits passablement déformés. A présent, la caricature a rarement le cachet d'élégance et d'originalité qu'elle avait au temps des Daumier, des Cham, des Bertall. La charge grossière et mal dessinée est de facture courante, l'enluminure est devenue indispensable, la vraie caricature, spirituelle et fine, est infiniment rare. Allons ! Si ces deux ennemis se sont réconciliés aux régions de la paix éternelle, ils peuvent se complimenter d'avoir quitté ce bas monde à temps : ils n'auraient rien gagné, ni l'un ni l'autre, à durer davantage et peut-être y auraient-ils sensiblement perdu.
Francis Renier.