SOCIÉTÉ D'AMATEURS DE LIVRES
LES (BIBLIOPHILES CQMTEM$0<kAU1S
Origine du projet.
e fut, il y a quelques mois à peine que l'idée m'en vint, au cours d'un bavardage sur les livres, la librairie le Monde des Lettres et des Ans.
La réunion se montrait amicale et sans contrainte; l'atmosphère était chaudement propice à l'éclosion des châteaux en Espagne.
Nous agitions entre nous les questions chères aux Amoureux des Livres, glosant particulièrement sur l'état présent de la Bibliophilie, où, comme en politique, une lassitude se fait sentir, où un dégoût se manifeste en raison de l'excès de la production de luxe et aussi de la baisse considérable d'ouvrages dont naguère on se plaisait à escompter la rareté. — Chacun constatait les difficultés de l'heure présente, la routine courante, l'incertitude du lendemain; l'on se disait qu'ici comme ailleurs on attendait quelque chose, un mouvement, une poussée d'initiative , un groupement de lettrés et d'artistes capables de créer du nouveau, d'imposer des formules révolutionnaires essentiellement //n du Siècle... et de se montrer assez remuants pour sortir enfin d'un idéal malheureusement trop borné par les belles créations de nos prédécesseurs.
« Asseç de Dix-Huitième!... Asse\ de 1840 et de î85o! criaient les plus intransigeants! — Ne croyons pas qu'après les Curmer, lesBourdin, les Dubochet , les Perrotin et leurs humbles disciples, il faille tirer L'échelle; redressons-la bien au contraire, afin d'atteindre beaucoup plus haut dans un domaine d'Art plus étheré, plus vivant, plus coloré, plus chaud, en plus intime communion avec la prodigieuse multiplicité des talents, des procédés et des interprétations du jour. »
Comme les plus ardents m'incitaient à me prononcer sur la ques-
tion, je me pris à ébaucher un projet d'organisation de Socie'té de Bibliophiles fervents, amis de la littérature moderne dans son reliquat de spiritualisme et d'idéalité; je parlai d'une réunion d'Amateurs progressistes d'instinct, amoureux des formes et des expressions nouvelles du livre, susceptibles de composer une puissante Académie lettrée de Cent cinquante à Deux Cents Membres au maximum, dans le but de publier annuellement un ou plusieurs ouvrages peu connus, sinon inédits, imprimés avec un suprême luxe et tirés au nombre même des Sociétaires.
Je montrais avec complaisance tout ce qu'une pareille Société active pouvait faire : Publications limitées, Annuaires vivants, nourris de faits, de renseignements pratiques, de divulgations curieuses et d'opinions indépendantes; Recueils formant Intermédiaires sur toutes questions de Bibliographie à agiter entre les Membres... Que sais-encore? La part de l'imprévu et du hasard, largement faite, venait grossir sans fin les projets les plus variés.
Cette Société, je la concevais souverainement compétente, autoritaire et autorisée, active, pleine de jeunesse et d'entrain, formée par une Elite d'Amateurs de la nouvelle École, c'est-à-dire ouverts à toutes les idées d'élégance artistique, dignes en un mot de constituer le Livre d'or des Bibliophiles actuels de France et de l'Etranger. — J'y tolérais également les Dames, pour apporter plus de grâce et de civilité galante à nos Décamérons; je me plaisais encore à assigner à cette Académie nouvelle un rôle prépotent dans l'histoire des publications de ces futures années et je poussais même l'ambition jusqu'à en faire l'instigatrice véritable du Livre-Type encore incréé du xx° siècle.
Je chevauchais, à vrai dire, un dada favori, et je m'emballais peutêtre, au milieu des virevoltes et des voltiges, sur l'hippodrome du paradoxe, tout en cavalcadant sur les praticables des Statuts et Règlements largement échafaudés; je voyais enfin, car telle était l'Enseigne de notre raison sociale, les bibliophiles contemporains glorieusement constitués avec l'apothéose des rêves qu'on dresse dans le bleu indécis de l'horizon.
« Mais les Amis des Livres... les Cinquante? objecta quelqu'un.
— Les Cinquante, dont je m'honore de faire partie, répliquai-je, verront sans déplaisir une Société confraternelle pousser comme un vert rejeton, avec une sève nouvelle, à côté de la leur; ils resteront toujours, sous la Présidence d'honneur du duc d'Aumale, les représentants de la Bibliophilie assise, les-Magistrats du livre; ils regarderont avec un intérêt d'aînés les efforts des hardis Struggle-lifeurs de la jeune génération. Tandis qu'à nos yeux ils apparaîtront comme des Sénateurs inamovibles et respectés, Nous, les chercheurs de voies nouvelles, nous marquerons vis-à-vis d'eux déférence et amitié, et nous ouvrirons volontiers nos rangs à ceux des Amis des Livres qui, tout en demeurant des Traditionnaires, consentiront à cumuler et à devenir des Contemporains. »