‹ Le livreChapitre 91 sur 163 · SE · texte numérisé non relu

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Bastard estoit, car rien on ne desguize, Et toutefois moult fut noble guerrier :

Dont, sans mentir, il semble en bonne guise Que telles gens sont à glorifûer Pardessus tout.

Car Hercules, Romulus et Bacchus, Qui ont jadis tant de peuples vaincus, Furent bastards comme cestuy preudhomme*

Belles pourtant, qui pouvez fruit porter, Sans regarder si fort de qui ny comme, D'avoir bastards bien devez souhaiter Pardessus tout.

Vers 4. les La P., los C. Ms-V. || 6. toutefois fut un C. La P. || 12. partant La P. y ibid. qui savez C. La P. Ms-V. || 14. devez bien C. La P. ||

>'. Pour Oger le Danois.

\i Bien à propos s'en vint Oger en France

Pour le pays des mescreans monder :

Je n'ay mestier de conter sa vaillance Puisque ennemis n'osoyent le regarder.

Après qu'il eut tout mis en assurance,

De voyager se voulut hazarder;

En paradis trouva l'eau de Jouvance, — Dont il se sceut de vieillesse engarder

». Bien à propos.

jj/ -

£'-~ Car par cette eau son corps tout décrépite

£\ - Fut transmué par manière subite

£'•' En jeune gars, frais, gracieux et droict.

' - Grand dommage est que cecy soit sornettes :

Filles cognoys qui ne sont pas jeunettes, A qui cette eau de Jouvance viendroit Bien à propos*

Vers 2. de mécréans G. La B. La P. Ms.-V. || 3. Jà n'est besoin C. La B. La P. Ms-V. H 5. Or quand il eut La B. || 6. il voulut s'enharder La B. || 9. Puis par La B. || ibid. si décrépite C. La P. Ms-V. || 10. Transmué fut La B. Fut C transformé La P. ||

La collation montre qu'entre les diverses formes de texte celle de

La Bruyère est de beaucoup la plus mauvaise, et celle de notre manus-

1, .. crit la meilleure. Sans parler d'une foule d'altérations graves, La Bruyère

introduit dans les vingt-huit vers qu'il cite un barbarisme et une faute de versification : I, v. 12, bruit plus enmesnageau lieu de bruit plus dans un mesnage (bruit, verbe aussi bien que substantif, est encore au xvn« siècle constamment monosyllabe), IV, v. 6, s^enharder au lieu de se... hasarder (enharder n'a jamais existé en français, il faudrait enhardir ou enhardier) ; en somme les deux rondeaux sont tellement maltraités chez La Bruyère, qu'on a de la peine à imputer ces interpolations à un copiste : je croirais volontiers que l'auteur des Caractères n'a point eu de manuscrit sous les yeux et citait de mémoire. Au contraire le manuscrit Conrart fournit trois leçons excellentes qu'on ne trouve nulle part ailleurs. I, v. 7 (grand renonpar tout le monde) il prit : au lieu de acquit étant données les habitudes de versification de l'auteur, qui rime, à la mode de Marot» d'une façon peu variée mais très exacte, acquit n'est guère admissible : la consonne d'appui pour une rime aussi simple est nécessaire, et, sur six vers du même rondeau qui ont cette rime, les cinq autres finissent en rit : il prit est donc la vraie leçon. — III, v. 12, qui pouve\ fruit porter au lieu de qui save\... : il s'agit des filles capables de concevoir, qui save\ n'a pas de sens. — IV, v. 3, Je riay mestier au lieu de Jà n'est besoin. Jà n'est est bien dans le style du morceau et semble préférable à Je n'qy, mais c'est certainement mestier qu'il faut lire, plutôt que besoin: à la vérité les. deux mots dans cette acception existent pareillement en vieux français; mais si besoin était la leçon originale, il n'y a pas apparence qu'un copiste du xvn* siècle y eût substitué une expression archaïque et difficile à comprendre; c'est l'inverse qui est logique.

Quant à la généalogie des cinq formes de texte connues, on peut les

figurer de la façon suivante :

y Conrart.

{ VlLLARCEAUX.

Courbé. La Place.

La Bruyère.

La Place n'est pas issu de Courbé, parce que celui-ci contient deux fautes que La Place ne reproduit pas, mais il est avec lui dans un rapport étroit, aussi bien qu'avec le manuscrit partiellement et très inexacte* ment représenté par La Bruyère 1 . L'auteur commun de ces trois textes est parent lui-même du manuscrit Villarceaux. Le manuscrit Conrart,

1. C'est une particularité commune à ces trois versions, qu'elles donnent la division en quatrains et tercets ; on ne la trouve ni dans Villarceaux ni dans Conrart.

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à cause des trois leçons examinées plus haut, doit être rangé à part; il représente à lui seul une deuxième famille, et conséquemment son autorité égale celle de toutes les autres versions réunies. Moyennant les corrections légères que j'ai introduites en trois endroits et le changement de Je rCay en Jà n'est (IV, 3), nous avons dans le manuscrit Conrart le texte original des rondeaux.

Je n'aurais pas donné tant d'attention à ce peu de vers, s'ils ne soulevaient un petit problème d'histoire littéraire, que La Bruyère a posé sans le résoudre. Comparant les bons ouvrages de son siècle aux bons ouvrages du précédent : « Il faudrait opposer, dit-il, les meilleurs rondeaux de Benserade ou de Voiture à ces deux-ci, qu'une tradition nous a conservés sans nous en marquer le temps ni l'auteur », et il copie à la suite les rondeaux Pour Ogier le Danois et pour Richard sans Peur.

Pour le temps, l'examen des quatre pièces au point de vue linguistique et rythmique permet de le fixer approximativement. L'éditeur du Menagiana (La Monnoie) observait déjà à propos du rondeau IV : « Une preuve indubitable qu'il est moderne, c'est que dans tous les anciens rondeaux le vers qui précède la chute a toujours un sens fini, qui ne laisse pas de se joindre agréablement à la chute sans qu'il en dépende nécessairement; et c'est ce que l'auteur n'a point observé dans ce vers..., où Ton voit que le sens est suspendu et se trouve engagé avec celui de la chute. » La remarque est assez inutile : en effet, la règle énoncée par La Monnoie n'était déjà plus suivie à la fin du xv« siècle, comme il parait par les rondeaux de Jean Marot ; or, il n'y a nul doute que nos poèmes datent d'une époque notablement postérieure, et c'est ce que suffiraient à montrer les mots nuptial, décrépite 1 , la forme verbale souvenez-vous (pour qu'il vous souvienne), l'adjectif haut avec h muette (d'haute chevalerie), toutes expressions qui n'entrèrent pas dans la langue avant le xvi 6 siècle.

Mais ce que l'on n'a point remarqué, c'est qu'en dépit de leur titre ces pièces ne sont rien moins que des rondeaux. Le rondeau est essentiellement écrit sur deux rimes et comprend au plus treize vers, deux strophes symétriques (généralement de 5 vers) séparées par une petite strophe (généralement de 3 vers) . Ici nous avons quatorze vers, répartis en deux quatrains et deux tercets consécutifs, les quatrains écrits sur deux rimes seulement, les tercets sur trois autres rimes : mais c'est là justement la définition du sonnet, et — si l'on fait abstraction de la double chute propre au rondeau, ajoutée ici après le second quatrain et après le second tercet — nos poèmes sont de véritables sonnets, un peu irréguliers toute-

1. Décrépite, au masculin. Telle est la forme première, qu'on trouve encore dans le Oict. de Nicot, 1606.

fois, en ce que dans le I er , le III et le IV les rimes des quatrains sont enchaînées au lieu d'être croisées, et que dans le II ces rimes .sont bien croisées, maïs la seconde fois dans un ordre inverse. L'auteur évidemment a eu la bizarre idée de réunir en une seule deux formes poétiques différentes, de refondre, en quelque sorte, le vieux rondeau dans le moule neuf du sonnet '. Or Ton sait que le sonnet fut importé d'Italie par Melin de Saint-Gelais sous le règne de François I er . Il y a plus, nos poèmes offrent l'alternance régulière des rimes masculines et féminines; mais cette loi, qui n'est observée ni dans les sonnets de Saint-Gelais et de Clément Marot, ni même dans ceux de J. du Bellay, Ronsard fut le premier à la mettre en vigueur dans son recueil de sonnets amoureux publié en i552 : il s'ensuit que nos poèmes sont postérieurs à cette date. D'autre part, comme on y relève quatre hiatus (II, mqy et; III, hardy advanturier — et immortel — qui ont)*, il faut qu'ils soient antérieurs au moment où, sous l'influence de Malherbe, l'hiatus disparut de la versification française. On peut donc affirmer que les sonnets-rondeaux pour quatre Preux furent composés entre les débuts de Ronsard et la réforme de Malherbe, c'est-à-dire pendant la seconde moitié du xvi* siècle. Mais par qui ? A ceci encore il n'est pas impossible de répondre.

Pas plus que La Bruyère, le manuscrit Villarceaux ni le recueil de Courbé ne font mention de l'auteur. Mais Ménage attribue le rondeau d'Ogier le Danois à « un évéque de Rieux en Languedoc » ; et le recueil de La Place (peut-être d'après le Menagiana) répète le même renseignement, en l'étendant, comme il est juste, aux quatre rondeaux. Ces autorités, qui en elles-mêmes pourraient sembler médiocres, sont confirmées pleinement par notre manuscrit :on y lit en effet au bas de chaque morceau la mention : TEvesque (ou VE.) de Rieux. Ce point acquis, reste à déterminer dans la suite chronologique des évêques de Rieux un personnage tel, qu'il ait pu composer les vers en question enjtre l'an 1 5 52 et les premières années du xvii* siècle.

La Gallia Christ iana (t. XIII) indique trois noms :

i° François du Bourg, fils du chancelier de France Antoine du Bourg, qui occupa le siège de Rieux de i538 à 1564.

2 Jean-Baptiste du Bourg, frère puiné (ou, moins probablement, neveu) du précédent, i566-i6o2.

3° Jean de Bkrtier, qui succéda à ce dernier l'an 1602.

1. La tentative au reste n'est pas des plus heureuses, et je ne pense pas qu'aucun poète s'avise jamais de la reprendre. L'effet principal du sonnet gît dans le dernier vert, celui du rondeau dans le refrain final : accumuler l'un sur l'autre, c'est sacrifier le premier ; et tout le charme du sonnet s'évanouit, sans que le rondeau gagne à être

insi allongé.

2. Paulin Paris ne connaissait que les rondeaux I et IV, cités par La Bruyère, et n'y trouvant point d'hiatus, se fondait sur ce fait négatif pour avancer la date des poèmes jusqu'au xvii* siècle : à tort, comme on le voit.

Pour le premier et le troisième', nous ne savons rien de leurs talents littéraires. Et d'ailleurs il n'est pas a supposer que F. du Bourg, mon en 1 568, ait rimé si vertement dans le dédia de l'âge; d'autre part J. de Bertier, né en 1 556, appartient 1 une génération nourrie dans le mépris de Marot et où chacun ronsardisait à l'envi, et des vers si nettement marotiques, écrits par un contemporain de Desportes et de Bertaut, constitueraient un bien étrange anachronisme. Par son âge le second cvêque, J.-B. du Bourg, convient beaucoup mieux; mais une raison décisive en sa faveur, c'est la phrase par ou les auteurs de la Gallia Ckristiana terminent son article : < Leguntur quœdam poemata latina ab eo antistite elucubrala, quœ summam vemtstatem redolent. > Le prélat qui tournait de si jolis vers latins n'est-il pas le même qui fit les rondeaux des quatre Preux? Je vois à cela d'autant plus d'apparence, qu'en ce temps-là les beaux esprits qui se piquaient de poésie s'exerçaient volontiers dans les deux langues : témoin les du Bellay, les Passerai, les Desportes, les du Perron, etc. Et ce serait merveille qu'un fin lettré, qui montra tant de talent poétique en latin, n'eût pas quelquefois tenté la rime française.

En somme, ce Jean-Baptiste du Bourg, qui parait n'avoir pas éié sans mérite comme administrateur, doit être rangé, selon toute probabilité, par l'historien littéraire entre les derniers disciples de Marot; quant aux quatre sonnets-rondeaux qui lui méritent cette place, il me semble que, soit comme curiosités poétiques, soit pour leur sujet populaire et leur tour ingénieux et plaisant, ces petits poèmes ne dépareraient point quelque anthologie des poètes français du xvr* siècle.

George Doncieux.

i c» noni* te renommé; il fut mêlé i ta politique et joua i omestiquec de Henri IV et de la reine Marguerite.

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