AUX ÉTATS-UNIS
CILVPITRE PREMIER
NEW-YORK. C\U8ES GÉOGRAPHIQUES DE LA DENSITÉ DE LA POPU- LATION A NEW- YORK. OBLIGATION d'ÈTRE A PROXIMITÉ DE l'aTELIER, ATTRACTION EXERCEE PAR UNE GRANDE VILLE. — NOMBRE DES MAISONS. ÉTAT DES LOGEMENTS, LOYERS ET SALAIRES COMPARÉS EN EUROPE ET \ NEW-YORK. PRESSION DE l'oPINION PUBLIQUE. RÔLE DE DEUX ASSOCIATIONS VOLONTAIRES. LA LÉGIS- LATION SANITAIRE.
Si différent que soit le cadre, quelque contraste qu'il y ait sur certains points entre les Américains et nous, une raison me porte à croire (ju'il vaut la peine d'étudier certaines questions chez eux : c'est que la constitution des Etats-Unis offre des garanties extraordinaires contre tout transfert violent de la propri(''t('' d'un individu à un autre par un pouvoir législatif quelconque. Les lois y sont pré'cises en matière d'expropriation
publique : quant à transférer la propriété dune personne à une autre, fùt-cc même considéré comme un bien social, toute loi sanctionnant une mesure oblii;atoire de ce g-enre, vob'e par la législature dun h^tal ([uelcon([ue, serait cassée par la cour suprême des Etals- Unis. La sainteté des droits de propriété individuelle est l'un des fondements de la société, la liberté du contrat privé est respectée aux Etals-Unis, elle y. est entourée de garanties. Cela n'implique nullement qu'on s'y montre clément envers les abus des droits de propriété, contre les négligences. Loin de là, l'opinion publique, les chambres et la presse savent faire acte de vigueur lorsqu'il le faut. On trouve seulement inutile, danuereux de substituer l'action de l'État ou de l'autoriti!' locale, de charger l'Etat d'attributions nouvelles, lorsqu'on peut arriver au même résultat par des voies moins coûteuses.
Certains problèmes sociaux se présentent avec une singulière uniformit(î dans toutes les grandes agglomérations humaines. Malgré des salaires plus élev(''S (que compense d'autre part la cherté de la vie, due au système protectionniste), quoique l'on se trouve dans des pavs relativement neufs, la question du logement ressemble sous bien des aspects à ce qu'elle est dans les vieilles capitales de l'Euroj)e.
.l'épargnerai au lecteur la descriptioti pittoresque
des logements insalubres de New-York. Les tableaux si minutieusement exacts que MM. d'Haussonville, Picot, D"" du Mesnil, ont tracés de la misère à Paris, s'appliquent avec bien peu de changement à la métropole du commerce américain. C'est la même saleté, les mêmes habitudes de malpropreté, la même ignorance d'un standard de comfort, le môme mépris des lois de la décence, la même pauvreté, la même insuffisance de ressources ne permettant pas aux habitants de ces l)0uges de consacrer davantage à leur logement ; la même puanteur, le même amoncellement de poussière et de détritus de toute nature, d'escaliers aux marches vermoulues, de croisées sans vitre : le même spectacle de dégradation. Sous certains rapports, New-York se distingue favorablement de Londres, de Paris même, en ce que sous la pression de l'opinion publique, il a été fait de grands progrès depuis 1878, que des associations volontaires ont stimulé l'action du pouvoir législatif et de l'autorité locale. Il n'y a pas à New-York, paraît-il, des quartiers complets qu'il faille démolir et reconstruire. Les points sombres ne manquent pas sur le plan de la ville, mais ils sont moins nombreux aujourd'hui. On considère également le problème d'une façon différente, plus pratique qu'en Europe; on invoque l'application de la loi, mais on ne veut pas transformer l'Elat en pourvoyeur de loge-
monts îi bon marché, en prêteur de capitaux.
Je remarquerai, en passant, que les Américains prétendent (jue la population d'origine européenne, née en Europe (environ 50 p. 100) est moins exigeante à New- York (jue \'Af7ie)ncan hom. Les paysans irlandais, allemands, italiens, les juifs polonais et russes, vivent dans des chambres mal aérc'es. mal tenues, dont les indigènes ne voudraient pas. Les premiers sont accoutumés à un niveau inférieur de bien-être et d'hygiène ; il est vrai qu'ils travaillent à meilleur marché et qu'ils arrivent sans grandes ressources.
Le problème sous la forme de maisons à logements multiples est d'origine récente à New- York, puisque la première a été construite en 1838 dans Charry street. La population à cette époque ne dépassait pas beaucoup 200,000 âmes. Les maisons étaient habitées par un nombre relativement restreint de personnes. Aujourd hui il en est autrement; les deux tiers au moins d'une population de 1,200,000 habitent des maisons occupées par plus de trois familles. La position gc'Ograpliique (New-Y'ork est située sur 1 ile de ^lanlialtan) implique la nécessité de concentrer les maisons et (h' 1rs bàfir en hauteur. Les gens se sont absolument habitués à vivre delà sorte, à occuper un étage ou une partie d'étage. Aujourd'hui même, malgré les facilités plus grandes de communication, malgré les cbemins de fer. clcvateil rail-
/■oads, malgré les nouveaux pouls, la population ne se déplace pas.
C'est surtout le cas pour les ouvriers et pour les indigents. La fascination qu'exerce une grande ville est bien connue ; il y a là des agréments, des distractions qu'on ne trouve pas ailleurs; le pauvre, le paresseux rencontrent des occasions de vivre aux dépens de la charité de leurs concitoyens.
C'est là ce qui retient beaucoup d'indigents: justement la classe la plus mal logée, la moins capable de se procurer de meilleurs logements est la plus sédentaire. L'ouvrier pour qui le temps a une valeur toute particulière, ne veut pas s'éloigner de l'endroit où est son atelier, son chantier; il peut venir prendre ses repas à domicile, ce qui est une grande économie, et le soir, la fatigue de la route ne s'ajoute pas à celle de la journée. Il épargne volontiers aussi le prix du transport. Comme il est obligé, à New- York, d'être à sept heures du matin au travail, et que tout retard entraine pour lui des inconvénients, il craint en hiver d'être arrêté par le verglas, par le brouillard. Toute sorte de mobiles, d'habitudes le retiennent. Les moyens de communication plus nombreux servent surtout aux commis, aux boutiquiers, qui ont transporté leur domicile au dehors. La position insulaire de New-York est un facteur important, elle a contribué à resserrer la population. Philadelphie est dans une situation
b QUESTION IJKS LUGKMENTS
plus licureuso, comme j'aurai l'occasion de le montrer toiil à riu'iiic,
A New-York la population augmente rapidement (de 18G0 à 1880, 50 p. 100); chaque année elle croît de 30 à 40.000 âmes; il y a là affluence du dehors. L'émigration européenne laisse un conlinoent considérahh^ dans la ville. En même temps, l'activité des constructions ne semble pas excessive, 1,000 à 1,500 maisons à plusieurs locataires dans les dernières années (1).
Les habitants de New-York ont commencé par s'établir à l'extrémité méridionale de l'ile, autour de ce qu'on appelle la Batterie, dans le terrain compris dans le premier et le quatrième arrondissement. La plupart des maisons vers 18i0 étaient en brique, à trois étages; beaucoup d'entre elles sont devenues des bureaux ou des magasins, quelques-unes sont encore habitées. La première maison de location [toinnent house) a été construite en 1838 (Gotham Court) dans Charry street; plus tard la chapelle baptiste dans Mulberry street fut vendue et transformée en maison de rapport. Gomme le revenu de ce genre d'immeubles était considérable, que la population croissait rapidement, la spéculation se tourna vers cette espèce de placement, et bientôt tout le long de Mul-
(1) De 1869 à 1870, ou a construit 0.441 tcncmmt houscs, qui ont coûté 410 millions de francs.
berry street, d'Elisabeth street, de Baxter street, on transforma d'anciennes habitations pour une ou deux familles en maisons à locataires multiples.
Je n'ai pas besoin de dire tous les inconvénients dune semldable transformation, lorsque l'installation intérieure, celle des water closets par exemple, a été calculée pour quelques persormes et qu'elle doit servir à un grand nombre. On édifia en même temps des maisons avec de nombreux logements, mais on le fit sans égard pour la salubrité et le comfort ; on chercha à entasser le plus d'habilants possible dans un espace limité, on ne s'inquiéta pas de faire pénétrer l'air et la lumière dans les appartements, d'éclairer les escaliers, de séparer les maisons par des cours ; on les adossa les unes aux autres, de manière à couvrir le lot de terrain, ordinairement 10 mètres sur 33. Il est vrai que pendant longtemps, la propreté des rues, la canalisation des égouts demeura dans l'état le plus primitif. New- York n'a été doté d'un Board of heallh qu'en 1866, et ce n'est guère que depuis 1879 qu'on fait exécuter rigoureusement les règlements concernant la construction de nouvelles maisons. On peut se figurer sans peine la condition du logement, l'encombrement inouï, lorsque la population grandit dans des proportions énormes et qu'il y a une absence complète de législation.
8 Ol'i:^'l'"»>< "1-^ LOGEMENTS
Les ouvriers et la p()[mlatioii indigente sont restés en possession chi sud et du sud-est de iXew- York. Les maisons où ils logent sont pour la plupart des édifiées en brique, de quatre à six étages sur la rue, souvent un magasin au rez-de-chaussée et trop souvent un débit de boissons. Le nombre des débits autorisés est de G, 100, celui des débits clandestins est de 2,000environ. ha nombre des tenenieiit hoiiscs est de 27,000. Le débit a une porte latérale pour l'usage des habitants de la maison et pour la vente aux heures interdites le dinianclie. Quatre familles occupent d'ordinaire un étage, et cliaque appartement se compose d'une pièce où l'on fait la cuisine, où l'on se tient le jour, d'un ou plusieurs cabinets obscurs où l'on couche; l'escalier est le plus souvejit une sorte de puits sombre au centre de la maison. Parfois il y a encore sur le derrière une seconde maison de trois étages, dont chacun est occupé par deux familles. Ainsi une seule maison peut abriter 20 ou 30 familles avec 40 ou 50 enfants, sans parler des cas fréquents où l'on prend des locataires à la nuit moyennant 50 centimes. Cette liabitude se retrouve aussi à Berlin, où la densité de la population pauvre est très considérable (1). Celle de New-York dépasse ce que nous
(1) Voir sur cette question, « l.es i)0|nil;itioiis urbaines eu France couiitarées à celles de l'élrauger », i)ar M. E Levasseur. Paris avait 31t2 hai)itauls lùir hectare de terrain hùti, Vienne 637, Herlia 0;>7, Gènes 1)33, en 1S81.
connaissons en Angleterre : Londres n'a que 170,000 habitants par mille carré, New-York 290,000. A Londres, il y a sept habitants en moyenne par maison, six à Philadelphie, huit à Boston, seize à New-York, et dans cette dernière ville la moyenne est souvent transformée en vingtcinq. A Londres sur un acre on trouve 43 personnes, à New-York, dans certaines parties, de 300 à 750. Dans le 11" arrondissement, un îlot de S2 maisons avec 2.360 habitants, nous donne 43 par maison. En 1879, il y avait 21,163 tcnement hoiises, renfermant en moyenne 7 à 8 familles de 4 à 3 personnes chacune, cela fait environ 160.000 familles ou 720,000 personnes. En 1883 dans 26,839 tellement houses vivent plus de la moitié, peut-être les deux tiers d'une population approchant de 1,300.000 à 1,400,000 âmes. On a calculé que dans 18.996 maisons en 1883, il y avait plus de 30 personnes, dans quelques-unes 130 et davantage. Dans une maison 32 pièces n'avaient pas de communication avec l'air extérieur. Je pourrais citer des cas extraordinaires d'entassement dans une seule pièce, et les pièces ne sont pas grandes. Dans ce qu'on appelle New-Italy, le quartier habité par les Italiens, qui sont ici comme chez nous ouvriers terrassiers, fabricants de casseroles, marchands de statuettes, il n'est pas rare de trouver 6,7, 10 habitants dans une chambre. New-Italy est célèbre par sa saleté et ses mauvaises odeurs, le quartier
des israélites dans Baxter street peut seul lui disputer la palme.
Le président du Neiv-Yor/,- Board of heallh a déclaré en 1878 que 9,846 tenemont houses sur 18,582 étaient en mauvais état par suite de l'emcombremont, d'une ventilation cléfectueuse, deFabsenee de lumière, d'un drainage insuffisant et d'un manque de water closets. D'après l'avis d'observateurs compétents, dix pour cent des tellement houses étaient dans une condition satisfaisante, cinq pour cent au-dessous de toute critique, presque impossible à améliorer. Le reste remplissait l'intervalle du bon au très mauvais par une gradation ininterrompue.
Il existe à New York des logements à bon marché très confortables, beaucoup mieux entendus que les appartements les plus luxueux de Paris. Dans 70"" Street, l'Improved Dwelling Company a construit des maisons (jui sont parfaites au point de vue de la sécurité, du comfort et de l'économie.
11 y a là des appartements de trois pièces, la cuisine au milieu, de manière à chaufl'er les deux chambres à coucher, et toutes les trois pièces ont dès fenêtres qui laissent largement pénétrer l'air. D'autres appartements ont quatre et cinq pièces. Il y a dans la maison un ascenseur pour monter le charbon, le bois et les gros paquets; chaque appartement a son gazomètre et sa conduite d'eau. En outre, afin d'éviter le transport des cendres par l'escalier, un tuyau descend de chaque cuisine dans
un réceptacle à la cave ; ou jette par là cendres, poussière, etc. qui sont enlevées tous les deux ou trois jours. Quelques-uns de ces appartements ont un récipient fixe pour faire la lessive, les autres ont des lavoirs communs, chaufîés à la vapeur, dans le bas de lïmmeuble ou au sixième étage. Le linge sèche sur le toit. Mais ces maisons sont l'exception. Il y a un règlement intérieur assez sévère, et comme l'on exige la propreté et l'ordre chez le locataire, elles ne sont recherchées que par une élite. En général les immeubles construits depuis 1879 sont de beaucoup supérieurs aux maisons plus anciennes.
Ou me permettra d'ouvrir ici une parenthèse. Avant de renseigner le lecteur sur la législation eu vigueur, sur les eflbrts qui ont amené une amélioration, je voudrais toucher quelques mots des loyers et des salaires.
Les salaires sont en général plus élevés aux Etats-Unis qu'en Europe. D'après M. Mulhall, dont il ne faut accepter les données qu'avec une certaine réserve,
Par semaine :
un imprimeur gagne 40 fr. en Angleterre, 25 fr. en France, 70 fr. à New- York, uu plombier 41.23 28.73 77.50
un tailleur 31. 2o 26.23 72.50
un cordonnier 33. T5 23 77
un maçon 43.73 22 68
D'après le bureau de statistique du Massachusetts, une famille de cinq personnes (deux adultes,
14 OLKSTIU.N bl'.S I.or.KMENTS
ti'dis ('uTîmlsi i;!ii;ii(' 'i.OI.') IV. par au dans cet Etal, 2,r)8") fr. (Ml Ant;'lclc'rrc, le clicldc famille fiij;urant pour 2,700 en Aiiiéri([ue, l,')^^ en Angleterre. Je donne ces ehi(Ti-es simpleuient à titre de renseijineuieut. La même autorité américaine estimait (ju'eu 4883 la nourriture et le log(mient étaient en moyenne 39 p. 100 plus dispendieux dans le Massachusetts que dans la Grande-Bretagne. Elle a compilé un tableau comparé des loyers, d'après lecjuel la moyenne du loyer dans le Massachusetts était de 740 francs l'an (11) p. 100 du budget ouvrier), en Angleterre de 340 fr. (13 1/2 p. 100). Le niveau du comforl, sttutdard of liviiig^ est supérieur de l'autre coté de l'océan Atlantique. On a vu plus haut (juels étaient les salaires indiqués par ^I. Mulhall. Le loyer dans les maisons modèles de l'Improved Dvvellings Company de New-York ou dans celles de M. White à Brooklyn est 10 p. 100 plus bas que dans les maisons ordinaires ; il varie par mois de 36 à 77 fr. 50 suivant l'étage et le nombre de pièces à New-York, de 30 à no fr. à Brooklyn. En général le loyer va de 40 à GO ou 80 fr. même davantage. Un appartement de quatre petites pièces coûtera 00 à 70 fr. par mois, 720 à 840 fr. par an, tandis qu'à Paris on peut avoir ré(iui\ aient pour 350 ou 400 francs. Dans les garnis de New-York, fréciuentés par les ouvriers sans occupation régulière, les déclassés, la partie dangereuse de la population, le prix est de 50, 75 cen-
times par nuit ; à la semaine un lit peut coûter 4 à l) h\ Certains dortoirs de bas étage se contentent de 25 centimes. Les garnis sont vides l'été, ils regorgent l'hiver; le nombre réglementaire de lits est alors dépassé d'ordinaire. Certains garnis qui sont presque des hôtels, se font payer 2 fr. 50 la chambre.
Pendant très longtemps on abandonna les choses à elles-mêmes. Jusqu'en 1866, New-York n'a possédé aucune autorité locale spécialement chargée de veiller à la salubrité des rues et des habitations. Le taux de la mortalité a été naturellement fort élevé, tant que personne ne s'est occupé d'une manière suivie et scientifique du drainage, de l'enlèvement des ordures, tant qu'un minimum d'air, de lumière, n'a pas été imposé aux constructeurs de nouvelles maisons, tant qu'on a toléré la négligence des propriétaires, tant qu'on s'est borné à combattre les épidémies déclarées sans cliercher à faire de l'hygiène préventive. Le climat de New- York, avec ses chaleurs extrêmes en été, présente des dangers particuliers, et l'arrivée de nombreux émigrants d'Europe empirait encore la situation. L'honneur d'avoir attiré l'attention sur le défaut de salubrité, sur l'absence de législation, appartient à l'Association pour améliorer la condition du pauvre, fondée en 1843, incorporée en 1848(1). Elle
(1) Voir les rapports annuels de ces deux sociétés, où nous avons puisé de nombreux renseignements.
M OUESTlOiV DES LOnEMKNTS
dispose aujourd'luii (rtiii capital tli^ 108,000 doll., rapporlaiii 7. '500 doll.; elle a reeiioilli, en 1884, 22,000 doll. Elle a fait éuonuément de bien dans les quamnte-li'ois années de son existence. Plus tard on a fond«; la State Cliarities Aid Association (association auxiliaire des établissements d'assistance piibli([ue), qui fonctionne depuis quatorze ans. Ces deux associations, nées de l'initiative privée, ayant leur orii;ine dans un sentiment de philanthropie intelligente, ne veulent à aucun prix étoulîer chez le pauvre la notion du respect et de l'aide de soi. Au contraire elles cherchent à développer ce double sentiment, qui est le facteur le plus puissant de lélévatiou physique et morale. Voici le programme de la plus ancienne association : diminuer le vagabondage et le paupérisme, en constater la véritable cause, empêcher l'abus de la charité faite sans réflexion, protéger la collectivité contre la fraude et l'imposture, faire du travail la base du secours, veiller à ce que les cas de véritable détresse soient secourus aussitôt, relever le home life^ la santé et les habitudes du pauvre, introduire et encourager lepargne et l'économie, faciliter l'application des lois relatives à la salubrité et à la propret(î de la ville, assurer de meilleures conditions d'existence à la population des logements ouvriers. La seconde association poursuit un objet identique; elle vent de plus coopérer avec l'assistance publi(pie de l'Etat et organiser
A NEW-YORK. lo
l'entente entre les diverses sociétés charitables.
Ces associations se sont constituées les patrons, les avocats du pauvre et de l'.ouvrier, qui ignorent la loi ou qui sont incapables d'en demander l'exécution, sous peine de s'attirer l'inimitié du landlord, qui expulsera sans merci tout locataire incommode ou qui augmentera le loyer. Elles se chargent de leurs intérêts, elles l'ont inspecter les logements dénoncés comme insalubres, elles insistent pour que la loi municipale soit mise en branle là où le cas d'urgence a été dûment prouvé. Elles ont obtenu la correction d'une foule dinfractions, elles ont été mises en contact avec ceux qui soutirent en silence, elles ont accumulé un nombre considérable de faits, dont la publication a plus d'une fois ému l'opinion publique et permis de triompher de résistances intéressées. L'Association pour améliorer la condition du pauvre est purement volontaire ; elle n'est revêtue d'aucun pouvoir officiel, elle n'a pour elle que l'iniluence morale. Un rùle analogue, en ce f[ui concerne le logement des ouvriers, l'application de la loi et des règlements, est joué en Angleterre par le Comité de Mansion bouse, formé en 1884, et qui a publié deux intéressants rapports annuels.
Comme je le disais plus haut, c'est l'Association pour améliorer la condition du pauvre qui a commencé la croisade. Au bout de quelques années d'activité, elle s'aper(;ut que tous les etForts
16 OUESTIUN Di:S LUGKMKNTS
en faveur des classes dépendantes d'un salaire journalier, n'aboutiraient à rien, si l'on ne parvenait à assainir dans une certaine mesure les logements, à diminuer les foyers de maladie et d'immoralité. Ce fut sous l'empire de cette idée qu'elle entama une campagne, qu'elle prit en main la question des logements insalubres : en 1853-1854, elle se livra à une enquête qui révéla une situation etï'royable. Sous la pression des faits relevés par elle, ime commission parlementaire fut chargée d'examiner la question et de faire un rapport. Quelque dix ans devaient s'écouler avant que New- York fût pourvu d'un bureau de salubrité et d'une législation sur les logements. En 1865, un comité de citoyens, sous la contrainte de la nécessité, sous le stimulant de l'Association et des articles de la presse, s'empara de la matière, et aidé par un mouvement d'opinion, il obtint la création du Board of heallh et le vote d'une loi sur les logements.
Au moment de la création du Board (mars 18GG) les rues étaient mal nettoyées ; il y avait des abattoirs dispersés dans toute la ville jusque dans les maisons d'habitation les plus encombrées; les industries insalubres n'étaient pas rt'glementées; les fosses d'aisances, les drainages, la ventilation, ne faisaient l'objet d'aucune réglementation; tout au plus se préoccupait-on de la solidité des matériaux employés dans la construction. Le
A NEW-YOfîK. 17
Board of heailh fut doté d'attributions lui penuctlant d'intervenir, si un immeuble était infecté par une maladie contagieuse ou s'il se trouvait dans un étal dangereux pour la sûreté et la santé des habitants; il reçut des pouvoirs spéciaux pour surveiller les habitations des classes ouvrières. En 1807, on fit une loi sur les logements, complétée et amendée à diverses reprises, notamment par ce qu'on appelle le Code sanitaire de Xew-York. On arriva à une réglementation sanitaire assez complète en ce qui concerne la ventilation, l'entretien des fosses d'aisances, l'encombrement. Mais pendant des années le Board of hc(dth eut à lutter contre de grandes diflicultés; les inspecteurs envoyés pour constater les nuisances étaient mal reçus par les habitants des logements examinés, hostiles à ce qui leur semblait une immixtion de l'autorité dans leur intérieur. Ce fut une éducation à faire. Aujourd'hui les inspecteurs sont bien accueillis, et leurs visites depuis vingt ans ont contribué à instruire, à répandre des notions élémentaires d'hygiène. On se heurta aussi à la résistance des propriétaires, qui firent la sourde oreille; ils forment à New-York une corporation puissante (les immeubles de Xew-York représentent une valeur de 1,000.000,000 de francs environ), leur influence ])oliti(jue est considérable, et ils sont fort bien défendus dans le conseil municipal et dans les
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chambres, qui les ont traités avec, inénagenient. A la longue les |ii-o[)riétaires ont compris que leur intérêt bien entendu était d'améliorer leurs immeubles; quelques-uns cependant, (jui ne sont pas riches, s'excusent sur leur j)îuivrelé qui les empêche d'assaiuii' leurs logements. En outre l'opinion publi(iue au (l(''])ut ne soutenait guère les efîorts du Board. Le plus grand obstacle, c'est qu'il était sans la moindre autorité en ce qui touche la construction de nouvelles nuiisons; le département chargé d'accorder les permis de btàtir ne coopérait pas avec lui et ne se souciait pas de la salubrité; il se bornait à contrôler la solidité des matériaux employés. On accusait le Board of lieahh de négligence et de mollesse. En 1878 il y eut de nouveau une croisade menée par l'Association pour l'amélioi'ation de la condition du j)auvre, par la State cliarities aid Association, soutenue par la presse et par le clerg('; cette croisade eut des résultats sérieux dans plusieurs directions. Le plus important fut de créer un courant irrésistible de l'opinion publique. Le maire de New-York ( l) chai'gea un comité de neuf personnes (le président du Board of hcalth, ceux des deux associations, M. Vanderbilt) d'élaborer un
(l) Pour la lé^nslalion sanitaire à New-York, consulter ](^s publications tlu D^ A. J. Martin, notamment « Etudes sur l'administration sanitiiirc civile ^>, 1 volume, — et la u Revuf d'hygiène et do police sanitaire » (tomes VII et VIII).
A NEW-YOniv. 19
projet de loi amendant l'Act de 1867, de façon à en rendre l'application plus facile et d'empêcher toute nouvelle construction sans approbation préalable du Board of health réorganisé. Cette loi fut rapidement votée. Elle a augmenté les moyens d'action du Board, son état-major qui se compose aujourd'hui de 15 inspecteurs principaux (des médecins touchant 8,000 francs par an avant chacun un rayon déterminé), de 30 agents de police, détachés au service de la salubrité. La loi de 1879 exige que les plans détaillés de la nouvelle construction soient soumis au Board, qui refuse le permis de bâtir, si les conditions prescrites par le Code sanitaire ne sont pas remplies. Afin d'assurer la bonne aération, chaque pièce doit être pourvue dune fenêtre ouvrant sur l'extérieur; de plus il est interdit de couvrir tout le lot de terrain, comme par le passé, lorsque les maisons étaient adossées ou séparées par des cours minuscules. L'immeuble ne doit pas absorber plus de 65 p. 100 du terrain (dans des cas exceptionnels 78 p. 100). En 1881, une nouvelle loi, fort appréciée par les personnes compétentes, s'est occupée des travaux de plomberie et de canalisation ; elle soumet les travaux à l'approbation préalable du Board et elle crée pour les ouvriers plombiers une ri'glemcntation spéciale (enregistrement de leur adresse). Armé de ces nouveaux pouvoirs, stimulé par l'opinion publique, le Board déploie
âO OUESTION DKS LOGEMENTS
une plus f,n'an(lo îicliviti' que par le passé (1). H l'cçoit par an environ G.OOII [)lainl('s, et lors({ue les inspecteurs trouvent quelles sont justiliées, on force les propriétaires dans la majorité des cas à faire le nécessaire. Il y a cependant des nuisances qni demeurent inconnues, ou bien l'on se lienrtc à une résistance passive du propriétaire. Dans les cas d'urgence extrême, le Board a des pouvoirs exceptionnels. Si un logement est encombré au delà de toute mesure, il peut faire évacuer une partie des habitants, qui vont coucher dans les garnis ou augmenter l'encombrement sur d'autres points. Il use de ce pouvoir avec discrétion; quant aux habitations souterraines, il en a considérablement réduit le nombre. On est d'accord pour trouver que la législation est suflisamment complète aujourd'hui, et que tout ce qu'il faut, c'est de l'appliquer. Une dilTiculté, c'est la répugnance des habitants des (|uartiers pauvres à se plaindre, pour ne pas être expulsés par le propriétaire furieux. Comme je l'ai dit plus haut, l'Association pour améliorer la condition du pau-
(i) De 1879 à 1884, 3,110 tcncraents ont été inspectés, 2,398 améliorés au moins en partie. La jrrande masse des violations du code sanitary sont corrigées dans un temps relativement court, surtout s'il s'agit de plomberie ou de drainage. Dans ces 2,398 la dépense moyenne a été 175 francs, soit en tout 449,650 francs, au grand avantage direct de 19,184 familles, composées de 95,920 personnes.
vre s'est faite ravocat cl office ; elle recueille les dénonciations, gardant secret le nom du plaignant, ou bien ses agents dans la distribution des secours, constatent des cas dnisalubritë, et comme depuis 1878, elle possède un inspecteur spécial, celui-ci va vérifier sur place et voir ce qu'il y a à faire. Sïl y a lieu, on prévient l'autorité compétente, et après qu'elle a répondu à la lettre d'avis, on retourne voir ce qui a été fait, revenant à la charge, si cela est nécessaire. En 1884, l'Association s'est occupée de 951 plaintes, dont on a écarté 317 comme non justifiées; 347 ont été transmises à l'autorité, 57 ont été satisfaites directement sans appel au Board, beaucoup de propriétaires pr(''férant porter remède de suite, sans sexposer à une représentation du Board; dans 310 cas, les ordres de celui-ci ont été exécutés, dans 88, ils sont restés en soiitTrance. Dans la majorité des cas, il s'agissait de water closets, de fosses d'aisances, de toit endommagé, de tuyaux défectueux. En 1883, on avait inspecté 991 maisons; dans 825, la défectiiosit(î fut réparée. Elles étaient habitées par 6,600 familles; la dépense moyenne fut de 157 francs, ce qui donne un total de 140,000 francs. L'Association a'*dépensé 2 fr. 50 par inspection. Dans 13 p. 100 seulement des cas signalés, l'Association n'a pas obtenu satisfaction en 1883. On a remarqué qu'une assez faible d(''pense suffit dans la majorité des cas pour améliorer la salubrité
extôrioiiro objoctivo; il est difficile d'agir efficacciuent sur los habitudes des locataires, sur la salubrité subjective. Percez des fenêtres, rendez les prises d'air, les ventilateurs obligatoires, comment aurez-vous un 6tat-niajor de fonctionnaires pour voir si les gens ouvrent les fenrtres. sils balavent, s'ils se lavent? C'est dans ces habitudes héréditaires et dans la pauvreté des gens, que se trouve la partie la plus difficile du problème de Thabitation, la partie sur laquelle la h'gislalion est impuissante, et dans laquelle l'éducation, l'esprit d'épargne, de self help et de self respect sont seuls efficaces. Dans une certaine mesure, des logements plus salubres et plus propres encouragent l'hygiène subjective, mais pas toujours.
On ne saurait nier que depuis six ans, il y a une amélioration sensible dans la ville de New-York. Tout d'abord les nouvelles maisons sont édifiées selon le programme du Boanl of heallh. On a porté remède à ])ieu des défectuosifé^s dans les édifices de date plus ancienne, mais il ne faut pas se bercer de l'illusion que tout soit pour le mieux. Loin de là, il y a encore bien des logements mal tenus, mal aérés, sentant mauvais, où
(1) Le taux de morlalitô a été luiifilemps de 28, {lour Unuberà 26 ot même 24 et demi.
Dans les quartiers insalubres, il est deux fois plus élevtque dans les quartiers aist'^s 72 p. 100 des morts dans les teupiiient liouses.
la population vit entassée dans une déplorable promiscuité. En 1885, une commission parlementaire s'est occupée de la question, elle a visité des bouges affreux; de même la Commission d'enquête du Sénat fédéral sur les relations du capital et du travail a recueilli des dépositions mélancoliques sur l'état des logements. Le chef du bureau de statistique de l'Etat de New-York, dans son rapport pour l'année 1885, fait d'abominables descriptions sur l'état d'insalubrité et d'encombrement des habitations ouvrières. « Si je n'avais inspecté personnellement ces quartiers, dit-il, je n'aurais jamais cru qu'une pareille négligence des précautions sanitaires fût tolérée par le Board of health. » Au fur et à mesure qu'on améliore certains quartiers, certaines maisons, il se reforme ailleurs des foyers d'insalubrité. C'est une lutte perpétuelle, et les règlements d'hygiène sont impuissants à triompher du mal. La population augmente, les ressources ne grandissent pas assez vite pour permettre de se loger dans de meilleures conditions parce que cela coûte trop cher. Les maisons neuves, plus confortables, sont recherchées par l'élite des ouvriers, qui en apprécient les avantages et qui peuvent payer davantage, surtout payer régulièrement.