‹ Le logement de l'ouvrier et du pauvreChapitre 9 sur 44 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LK HAPPOUT I)K LA COMMISSION d'eNQL'ÈTK

La question du logciiient cUi })auvre a vivement préoccupé l'opinion dans la Grande-Bretagne, en dernier lieu, pendant l'automne et l'hiver de 1883. Une série de publications illustrées, décrivant les horreurs des misérahles habitations où les ouvriers vivent entassés, ont provoqué comme un réveil de la conscience publique. Les journaux et les revues se sont emparés d'un sujet aussi intéressant; les philanlliropes n'ont pas laissé échapper l'occasion d'attirer l'attention sur leurs ellorts, et les politiciens ont compris tout l'avantage qu'ils auraient à faire preuve de zèle, afin de mériter les svmjialbies populaires. Conservateurs et radicaux ont l'ait assaut de sollicitude. Toute cette agitation H abouti à une enquête. Sur la proposition de lord Salisbury, le gouvernement a donné mission à quinze commissaires royaux (rétiulier la condition du logement des classes ouvrières, et de rechercher les moveus de l'améliorer. La prési -

dence de la Commission a été confiée à sir Charles Dilke, président du Local GoA^ernment Board. Le prince de Galles, le cardinal Manning, le marquis de Salisbury, sir Richard Cross, ministre de l'intérieur sous lordBeaconsfield et auteur de diverses lois sur la matière, en ont été nommés membres, avec M. Gosclien, M. Torrens, M. Jesse CoUings, 3,L Broadhurst, M. Samuel Morley et quelques autres personnes. Par l'adjonction du lord prévôt d'Edimbourg- et d'un député irlandais, M. Gray, le nombre des membres a été porté à dix-sept.

La Commission d'enquête a commencé par récapituler la législation existante, elle a étudié ensuite la condition des logements à Londres, principalement sous le rapport de l'encombrement. En dehors de la capitale, l'enquête a porté sur quelques grandes villes de province comme Bristol, Newcastle. Birmingham. Leeds, Liverpool; comme types de villes secondaires, on a choisi Exeter et Doncaster ; comme types de petites Ailles, Camborne et Alnwick; enfin on s'est occupé des campagnes. L'Irlande et l'Ecosse ont formé l'objet d'enquêtes séparées, dont le résultat a été publié plus tard. La commission a publié son premier rapport, relatif à l'Angleterre. C'est un document de 92 pages inquarto, qui témoigne de travaux considérables.

Les commissaires ont constaté que les tableaux fort tristes de l'habitation du pauvre n'avaient rien d'exagéré, et ils sont arrivés une fois de plus

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à la coiicliision quil n'y avait pas de remède prompt ni radical, pas de solution unique; ils ont reconnu la difliculté do proposer autre chose que des pallialit's dont l'action sera lente. Ils se sont trouvés en présence d'une foule de lois et de règlements greffés les uns sur les autres, formant un véritable chaos, où les spécialistes eux-mêmes finissaient par ne \)\u<, voir clair, et que les autorités locales n'appli([uaient pas, par ignorance, par intérêt ou par négligence. La Commission a été d'accord tant qu'il s'est agi d'exposer l'origine et les formes diverses du mal ; les dissentiments ont éclaté lorsqu'il a été question de formuler des remèdes, de suggérer des modifications à la législation. Le rapport est bien signé de tous les commissaires, mais presque tous ont annexé des notes exprimant leurs réserves, leurs objections sur tel ou tel point.

Le premier témoin entendu, lord Shaftesbury, apportait le fruit d'une expérience de soixante années. Suivant lui, la condition du pauvre s'est singulièrement améliorée sous bien des rapports, mais rencombrement dans les logements est devenu plus sérieux que jamais. Cette opinion a été confirmée par d'autres dépositions. Le système de la pièce unique par famille semble malheureusement établi pour la majorité, sinon pour la presque totalité des cas : dans le centre de Londres, la moyenne est de six chambres pour

cinq familles. Dans Clerkenwell, une maison contenant six chambres est habitée par six familles, huit personnes vivant dans une seule chambre. Une petite maison d'Allen street abrite trente-huit personnes, dont sept occupent une seule chambre; dans Norlhampton street, neuf personnes dans une pièce ; dans New Court, onze personnes et des poules dans deux chambres ; dans Gromer street, une cuisine souterraine (4 mètres de large sur 3 de long et 2 i /2 de haut) renferme sept personnes. D'autres parties de la capitale ne sont pas mieux partagées. A Spitalfieds, dans Hambury street, une maison de neuf chambres, servant à sept personnes par pièce, et dans aucune il n'y avait plus d'un lit. La condition des villes de province est, somme toute, moins défavorable; cependant on rencontre de l'encombrement à Bristol, à Newcastle. à Camborne. Lorsque les affaires marchent bien, notamment dans les districts miniers et industriels, la population afflue et s'entasse. Ce qui rend l'encombrement plus dangereux, ce sont les défauts dans la construction des habitations et leurs vices au point de vue de l'hygiène. Une grande partie des maisons qu'habitent maintenant les ouvriers ont été construites pour une seule famille ; mais dans l'intervalle, elles ont été abandonnées par les classes aisées, qui ont émigré vers d'autres quartiers et elles sont louées aujourd'hui chambre par chambre, sans qu'aucune mo-

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tlilicalioii ait t'ii' l'aile dans rarrangomciit ; il n'y a qu'un seul service d'eau el presque toujours un seul ivater-closet. Extérieurement les maisons ont un air respectable, (ju'elles doivent à leur ancienne destination ; mais à i'iutt;rieur, elles sont dans le plus mauvais état j)ossibIe. Les propriétaires n'y résident point d'ordinaire. La porte sur la rue est rarement fermée, si bien que la nuit les escaliers et les couloirs sont encombrés de mallieureux qui viennent y chercher un abri.

Cependant, au point de vue de la salubrité générale, de grands progrès ont été accomplis. Le drainage de Londres, par la construction des égouts. a été l'objet d'une incontestable amélioration ; le système des fosses et des puisards a presque disparu. Cela n'empêche pas quïl y ait encore beaucoup à faire. Le drainage, dans beaucoup de maisons, est défectueux et c'est une source de maladies. L'enlèvement des cendres et des détritus laisse infiniment à désirer. Le service de l'eau est mieux fait ; il ne satisfait point toutefois aux exigences de l'hygiène la plus élémentaire, surtout dans les anciennes habitations qui sont atïect('»es à plusieurs familles. La suppression de l'eau par les Compagnies, faute du payement de l'abonnement, produit de graves inconvénients.

L'état des habitations à l'intérieur est déplorable : elles sont rongées par l'humidité, envahies par la saleté. L'air manque, ^[algré tous les efforts,

les caves sont encore employées comme logements, pourvu qu'elles remplissent certaines conditions d'élévation.

L'encombrement est pour ainsi dire le nœud autour duquel viennent se grouper les autres maux. On peut se faire aisément l'idée des inconvénients qui en résultent au point de vue de la santé physique et morale. La décence, la pudeur la plus élémentaire deviennent impossibles, lorsqu'un lit unique est occupé par le père, la mère et les enfants. Tout le bénéfice de la journée passée à l'école est perdu lorsque ceux-ci rentrent au logis. Cet état de choses mène à l'immoralité, à la débauche précoce. La mortalité infantile est énorme. L'ophthalinie fait de grands ravages, surtout parmi les enfants, et il est inutile d'insister sur le fait que ces habitations malsaines deviennent des foyers de maladies contagieuses. En moyenne, l'ouvrier ou l'ouvrière perd vingt jours par an par suite de maladie, résultant, la plupart du temps, de simple épuisement.

La saleté et l'ivrognerie sont-elles la cause ou la conséquence de l'état misérable des habitations du pauvre ? Lord Shaftesbury croit que le milieu exerce une grande inlluence sur les ouvriers ; un jeune homme de la campagne, sobre et robuste, arrive à Londres pour chercher de l'ouvrage; il doit loger près de son atelier, il n'a pas le choix et il est obligé de s'installer dans un de ces taudis

malsains; il renonce vite à ossayor de le tenir propre, il devient indi lièrent et tombe victime de la maladie, s'adonne à l'intempérance. On reproche aux pauvres d'être nuilpropres, ce n'est souvent pas de leur faute, ils trouvent devant eux la saleté des locataires précédents, transmise de génération en génération, sans que jamais personne ait songé à balayer. De plus, l'état des maisons est tel qu'on ne saurait y toucher : les planches sont pourries, les papiers moisis, et il est impossible de les tenir propres. L'ignorance en matière d'hygiène est déplorable, elle explique les objections des ouvriers à une bonne ventilation, elle fait comprendre l'étrange coutume de garder jiendant des journées dans leur unique chambre le corps de parents ou d'enfants décédés. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que les malheureux sont souvent destructeurs par goût et par instinct. Transportés sans transition dans une maison neuve et propre, ils la réduisent vite à n'être plus qu'un bouge puant.

Quant aux causes de cet encombrement, de cette condition lamentable des habitations, la première est sans contredit la pauvreté des habitants. Le rapport envisage le salaire liabituoldes classes ouvrières, et il fait ressortir avec raison combien les gains de beaucoup sont précaires et incertains. Une classe considérable, dont les gains sont les moins élevés, ce sont les colporteurs, les marchands ambulants; ils se font en moyenne 10 à

12 sh. (12 fr. 50 à 13 fr.) par semaine. Cette somme représente un labeur continu, le revenu est très précaire, mais il n'y a pas de saisons de chômage. Le revenu dépend de l'état du marché. Viennent ensuite les portefaix des docks, qui sont soumis à des incertitudes perpétuelles; leur revenu est évalué entre 8 et 9 sh., au maximum entre 12 et 18 par semaine : 5 pence l'heure est le prix ordinaire, mais il y a une offre surabondante de travail purement physique, et beaucoup de portefaix ne travaillent que deux jours par semaine. Les journaliers, dans Clerkenwell, se font 16 sh. environ. La confection des sacs et les travaux de tailleur se font dans les homes du pauvre à des salaires de famine [starvatioii ivoges). Les ouvriers (artisans) gagnent davantage : 25 sh. est le taux ordinaire pour la moyenne.

D'après "SX. Marchant Williams, inspecteur du London School Board, 88 p. 100 de la population pauvre consacrent plus d'un cinquième de leur revenu au loyer; 46 p. 100, d'un quart à la moitié; 12 p. 100 seulement moins d'un cinquième. Ces chitîres sont le résultat d'une enquête qui a porté sur un millier de logements. 3 sh. 10 p. (4 fr. 75) sont la rente moyenne d'une chambre, 6sh. (7fr. 30) de deux chambres louées ensemble. Le loyer, dans les parties congestionnées de Londres, a une tendance à s'élever, tandis que les salaires n'augmentent pas; il est à craindre que la disproportion

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