CHAPITRE II
NOMINATION d'une COMMISSION d'eNQUÊTE EN 1884. GÉOGBAPIIIE DES QUARTIERS INSALUBRES ET PAUVRES. LEUR ASPECT.
Au mois de février 1884, Lord Salisbury fit une proposition à la Chambre des Lords demandant la nomination d'une commission royale (c'est-à-dire extraparlementaire dont les membres seraient désignés par le gouvernement) chargée d'étudier la question du logement des classes ouvrières. Le prince de Galles prit la parole en faveur de la motion qui fut adoptée à Tunanimité. Un arrêté royal en date du 4 mars 1884 institua la commission d'enquête; parmi les membres, on rencontrait le prince de Galles, le cardinal Manning, Lord Salisbury, Sir Richard Cross, Lord Brownlow, M. Goschen, Sam. Morley. Elle fut présidée par Sir Charles Dilke, en sa qualité de président du local government board. La commission a siégé du 11 mars au 18 août 1884 deux fois par semaine. Nous verrons plus loin les résultats de cette enquête et les modifications apportées à la législation.
80 OCTESTION DES LOGEMENTS
Réduit à sa plus simple expression, dépouillé de toute couleur locale pittoresque, le problème du logement du pauvre peut se formuler brièvement comme suit : les artisans et les ouvriers de Londres et des autres grandes villes ne sont pas en état d'obtenir des logements faits pour des êtres humains à des prix qu'ils peuvent payer. La conséquence c'est que leurs habitations sont insalubres par elles-mêmes et que l'encombrement les rend pires encore.
L'enquête promettait d'être fort intéressante ; elle n'apprendrait pas grand'chose de nouveau sur Londres et les villes importantes comme Glascow, Edimbourg, Liverpool, Manchester. Si on l'étendait aux campagnes, on aurait des renseignements précis sur la situation déplorable des ouvriers agricoles. Elle demanda quelques mois pour être achevée, et si les commissaires s'entendaient pour proposer quelques mesures législatives, celles-ci ne pourraient être soumises au Parlement qu'à la fin de la session. En tout cas, aucun acte du Parlement ne donnera de bons logements aux misérables pas plus qu'il ne fera disparaître l'ivrognerie, la saleté, l'immoralité.
Je voudrais demander aujourd'hui à mes lecteurs de m'accompagner dans une excursion au pays de la misère. Quelques traits recueillis sur place suffiront pour leur montrer quelle tâche énorpie il faut accomplir, si l'on veut assainir mo-
EN ANGLETERRE âl
ralement et physiquement les tanières oîi grouille une population entassée.
J'ai sous les yeux une carte de Londres, sur laquelle l'un des secrétaires du Metropolitan Board of Works a eu l'obligeance de m'indiquer par des points noirs l'emplacement des quartiers où les habitations ont été déclarées malsaines à cause de l'encombrement et d'autres circonstances. Il y en a dans presque tous les quartiers intérieurs de la ville, si ce n'est celui du West End, le quartier aristocratique. Les faubourgs en sont pour la plupart exempts.
D'énormes progrès ont été accomplis à Londres, depuis quarante ans, et, si hideux que soient les tableaux de la misère actuelle, ils semblent bien pâles à côté de ce qu'on a connu en 1840. Il suffit de parcourir les dépositions des témoins dans l'enquête sur la salubrité des villes en 1840 pour juger de la différence. En 1840, les parties basses de Londres n'avaient pas un système d'égouts satisfaisant. Le sol et les fondements des maisons étaient imprégnés d'eaux sales, de matières que la canalisation emporte aujourd'hui au loin : c'étaient des marécages fétides, qui empoisonnaient l'air. La fièvre enlevait chaque année 30,000 à 40,000 personnes.
La dégradation, le vice, la pénurie étaient inouïs. Si malsaine et si misérable que soit la condition de certains quartiers de Londres en 1884,
ce n'est rien en comparaison d'un passé encore récent.
Lis résultats obtenus sont d'autant plus remarijuablis qu'ils sont dus à des efforts isolés. Les grands travaux qui ont doté Londres d'un système d'i^gouts sont de date récente ; plus récents encore sont h.*s règlements concernant la salubrité publique : les lois sur les logements d'ouvriers sont plus nouvelles encore, et c'est à peine si la philantliropÎL^ commence à s'attaquer au mal sur une ^«stu eclielle. Sur 4 millions d'habitants on a rniiBlniit des logements meilleurs pour 60,000, en comprenant les maisons modèles du legs Peabody et 1rs cuitres institutions analogues. Celles-ci n'abrili^îU que l'élite de la classe ouvrière, ceux qui ont un salaire régulier, dépassant 30 francs par sL^iiiriinr!, qui n'exercent pas de métier bruyant à donu^Mlc. Pendant longtemps, elles n'ont pas été populaires ; leur aspect froid de casernes, la rigidité» des règlements qui empiétaient sur la liberté indi^ iduelle, éloignaient beaucoup d'ouvriers.
Sur la carte dont je parlais plus haut, les poiufs noirs commencent à l'extrémité du district OuRst, à Edgware Road, et s'étendent à travers la \\l\ii entière. Il y en a à deux pas de Bond street, l;i rup de la Paix de Londres, de Haymarket, de Leicester square, du Strand, d'Oxford street. Ces liais dangereux deviennent plus considérables et plus rapprochés à mesure que vous vous éloignez
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• du West End. Ils suivent la Tamise sur ses deux rives.
En passant dans une rue commerçante, d*un aspect plus ou moins respectable, vous apercevez des espèces d'impasses qui viennent y aboutir. Au premier abord, il n'y a rien qui vous frappe particulièrement. Pendant la journée, si le temps est relativement beau, l'impasse semble un lieu paisible. Les maisons sont basses, l'espace entre elles est assez large. Mais, pénétrez dans une de ces maisons, et vous serez saisi de la façon la plus pénible : une odeur de moisi, d'bumidité, vous prend à la gorge ; l'escalier est à moitié pourri, les planches sont branlantes ; les marches de l'escalier, les couloirs, le plancher des pièces, les murs, le plafond sont couverts de couches accumulées de poussière ; jamais le balai ni le torchon n'ont fait leur office chez des gens habitués de génération en génération à vivre dans la saleté. Les fenêtres sont bouchées avec des planches, les carreaux brisés sont remplacés par des chiffons, l'eau passe par le toit. Par terre des débris de toute sorte, de vieux légumes, du poisson en décomposition; tout ce qui a pu être brisé, portes de placards, bouts de bois, a été arraché et brûlé. Les misérables qui habitent ces chambres transformées en tanière ont le génie de la destruction. Tout est loué : la cuisine dans le sous-sol abrite une famille de plusieurs personnes qui élève avec
ses enfants des poules ou des porcs. Si le locataire est un marchand des quatre saisons possédant une petite voiture et un àne, il y a des chances pour que le baudet couche dans la même chambre que son maître.
Le prix de ces logements est fort élevé, — au minimum 3 francs par semaine. pour une chambre et, si elle est meublée (et quel ameublement!), c'est le double. La pauvreté de ceux qui les habitent est inimaginable. Souvent ils sous-louent la moitié de leur chambre, et l'entassement prend des proportions inouïes. La promiscuité, Tabsence de toute notion de pudeur, amènent une immoralité révoltante. Le cabaret est la seule consolation qui reste à ces malheureux, et ils ne s'en privent pas.
De l'autre côté de la Tamise, une population misérable s'est concentrée à Soulhwark, après avoir été chassée peu à peu par les démolitions et le renchérissement des loyers. Ceux qui travaillent font les besognes les plus humbles dans la Cité; ils sont trop pauvres pour prendre les trains d'ouvriers. C'est un asile pour les voleurs et les filles de la plus basse espèce. Au delà de Land Street, par exemple, il y a une allée de 3 pieds de large qui mène à un antre de voleurs. Qu'il fasse beau ou qu'il pleuve, le sol est couvert d'une boue humide, qui a jailli sur les murs des deux côtés. Les maisons dans ce cul-de-sac, qu'on nomme Vine
Yard, sont basses; elles n'ont qu'un étage. Pour deux-chambrettes, soi-disant meublées, le prix y est de 14 francs par semaine. Pas le moindre arrangement sanitaire, la fièvre règne en permanence. L'endroit est si mal famé que ni clergyman ni inspecteur de salubrité ne s y aventure. C'est tard dans la journée que les habitants se lèvent ; leurs métiers inavouables s'exercent la nuit. Paris renferme certainement des misères aussi poignantes, mais l'aspect en est moins hideux peutêtre.
Depuis que la question du logement du pauvre est devenue une question du jour, les bas-fonds de Londres ont été visités par d'illustres personnages : sir Charles Dilke, en sa qualité de président du Local Government Board, le prince de Galles et M. Clemenceau.
On emporte une impression de profonde mélancolie, de dégoût et de découragement, en sortant des quartiers misérables. On a conscience de l'impuissance où l'on est de remédier aux maux dont souffrent tant d'individus. La charité, l'intérêt privé, l'éducation dans leurs sphères séparées, peuvent diminuer les souffrances; rien ne supprimera malheureusement le paupérisme.