CHAPITRE m
LE RAPPORT DE LA COMMISSION d'eNQUÊTE
La question du logement du pauvre a vivement préoccupé l'opinion dans la Grande-Bretagne, en dernier lieu, pendant Fautomne et l'hiver de 1883. Une série de publications illustrées, décrivant les horreurs des misérables habitations où les ouvriers vivent entassés, ont provoqué comme un réveil de la conscience publique. Les journaux et les revues se sont emparés d'un sujet aussi intéressant; les philanthropes n'ont pas laissé échapper Toccasion d'attirer l'attention sur leurs efforts, et les politiciens ont compris tout l'avantage qu'ils auraient à faire preuve de zèle, afin de mériter les sympathies populaires. Conservateurs et radicaux ont fait assaut de sollicitude. Toute cette agitation a abouti à une enquête. Sur la proposition de lord Salisbury, le gouvernement a donné mission à quinze commissaires royaux d'étudier la condition du logement des classes ouvrières, et de rechercher les moyens de l'améliorer. La prési -
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dence de la Commission a été confiée à sir Charles Dilke, président du Local Government Board. Le prince de Galles, le cardinal Manning, le marquis de Salisbury, sir Richard Cross, ministre de Tintérieur sous lord Beaconsfield et auteur de diverses lois sur la matière, en ont été nommés membres, avec M. Goschen, M. Torrens, M. Jesse CoUings, M. Broadhurst, M. Samuel Morley et quelques autres personnes. Par Tadjonction du lord prévôt d'Edimbourg et d'un député irlandais, M. Gray, le nombre des membres a été porté à dix-sept.
La Commission d'enquête a commencé par récapituler la législation existante, elle a étudié ensuite la condition des logements à Londres, principalement sous le rapport de Fencombrement. En dehors de la capitale, l'enquête a porté sur quelques grandes villes de province comme Bristol, Newcastle, Birmingham, Leeds, Liverpool; comme types de villes secondaires, on a choisi Exeter et Doncaster ; comme types de petites villes, Camborne et Alnwick; enfin on s'est occupé des campagnes. L'Irlande et l'Ecosse ont formé l'objet d'enquêtes séparées, dont le résultat a été publié plus tard. La commission a publié son premier rapport, relatif à l'Angleterre. C'est un document de 92 pages inquarto, qui témoigne de travaux considérables.
Les commissaires ont constaté que les tableaux fort tristes de l'habitation du pauvre n'avaient rien d'exagéré, et ils sont î^rrivés unç fois de plus
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à la conclusion qu'il n'y avait pas de remède prompt ni radical, pas de solution unique ; ils ont reconnu la difficulté de proposer autre chose que des palliatifs dont Faction sera lente. Ils se sont trouvés en présence d'une foule de lois et de règlements greffés les uns sur les autres, formant un véritable chaos, où les spécialistes eux-mêmes finissaient par ne plus voir clair, et que les autorités locales n'appliquaient pas, par ignorance, par intérêt ou par négligence. La Commission a été d'accord tant qu'il s'est agi d'exposer l'origine et les formes diverses du mal ; les dissentiments ont éclaté lorsqu'il a été question de formuler des remèdes, de suggérer des modifications à la législation. Le rapport est bien signé de tous les commissaires, mais presque tous ont annexé des notes exprimant leurs réserves, leurs objections sur tel ou tel point.
Le premier témoin entendu, lord Shaftesbury, apportait le fruit d'une expérience de soixante années. Suivant lui, la condition du pauvre s'est singulièrement améliorée sous bien des rapports, mais l'encombrement dans les logements est devenu plus sérieux que jamais. Cette opinion a été confirmée par d'autres dépositions. Le système de la pièce unique par famille semble malheureusement établi pour la majorité, sinon pour la presque totalité des cas : dans le centre de Londres, la moyenne est de six chambres pour
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cinq familles. Dans Clerkenwell, une maison contenant six chambres est habitée par six familles, huit personnes vivant dans une seule chambre. Une petite maison d'Allen street abrite trente-huit personnes, dont sept occupent une seule chambre; dans Northampton street, neuf personnes dans une pièce ; dans New Court, onze personnes et des poules dans deux chambres ; dans Cromer street, une cuisine souterraine (4 mètres de large sur 3 de long et 2 1/2 de haut) renferme sept personnes. D'autres parties de la capitale ne sont pas mieux partagées. A Spitalfieds, dans Hambury street, une maison de neuf chambres, servant à sept personnes par pièce, et dans aucune il n'y avait plus d'un lit. La condition des villes de province est, somme toute, moins défavorable; cependant on rencontre de l'encombrement à Bristol, à Newcastle, à Camborne. Lorsque les affaires marchent bien, notamment dans les districts miniers et industriels, la population afflue et s'entasse. Ce qui rend l'encombrement plus dangereux, ce sont les défauts dans la construction des habitations et leurs vices au point de vue de l'hygiène. Une grande partie des maisons qu'habitent maintenant les ouvriers ont été construites pour une seule famille ; mais dans l'intervalle, elles ont été abandonnées par les classes aisées, qui ont émigré vers d'autres quartiers et elles sont louées aujourd'hui chambre par chambre, sans qu'aucune mo-
dificatioii ait été faite dans rarrangement ; il n'y a qu'un seul service d'eau et presque toujours un seul xfjater-closet. Extérieurement les maisons ont un air respectable, qu'elles doivent à leur ancienne dostiuation ; mais à l'intérieur, elles sont dans le pliiK mauvais état possible. Les propriétaires n'y résident point d'ordinaire. La porte sur la rue est rarement fermée, si bien que la nuit les escaliers cl Là couloirs sont encombrés de malheureux qui \n"riinent y chercher un abri.
Cependant, au point de vue de la salubrité géiM^ntte, de grands progrès ont été accomplis. Le dm i nage de Londres, par la construction des égoiits, a été l'objet d'une incontestable amélioration; le système des fosses et des puisards a prf?2^que disparu. Cela n'empêche pas qu'il y ait cnrure beaucoup à faire. Le drainage, dans beaucoup de maisons, est défectueux et c'est une source de maladies. L'enlèvement des cendres et deij détritus laisse infiniment à désirer. Le service dtî Teau est mieux fait ; il ne satisfait point toutefois aux exigences de l'hygiène la plus élémentaire, huriout dans les anciennes habitations qui sont alïectées à plusieurs familles. La suppression de l'eau par les Compagnies, faute du payement de Ta bonnement, produit de graves inconvénients.
L'état des habitations à l'intérieur est déplorable ; elles sont rongées par l'humidité, envahies par la saleté. L'air manque. Malgré tous les efforts,
les caves sont encore employées comme logements, pourvu qu'elles remplissent certaines conditions d'élévation.
L'encombrement est pour ainsi dire le nœud autour duquel viennent se grouper les autres maux. On peut se faire aisément Tidée des inconvénients qui en résultent au point de vue de la santé physique et morale. La décence, la pudeur la plus élémentaire deviennent impossibles, lorsque lit unique est occupé par le père, la mère et les enfants. Tout le bénéfice de la journée passée à l'école est perdu lorsque ceux-ci rentrent au logis. Cet état de choses mène à l'immoralité, à la débauche précoce. La mortalité infantile est énorme. L'ophthalmie fait de grands ravages, surtout parmi les enfants, et il est inutile d'insister sur le fait que ces habitations malsaines deviennent des foyers de maladies contagieuses. En moyenne, l'ouvrier ou l'ouvrière perd vingt jours par an par suite de maladie, résultant, la plupart du temps, de simple épuisement.
La saleté et l'ivrognerie sont-elles la cause ou la conséquence de l'état misérable des habitations du pauvre ? Lord Shaftesbury croit que le milieu exerce une grande influence sur les ouvriers ; un jeune homme de la campagne, sobre et robuste, arrive à Londres pour chercher de l'ouvrage; il doit loger près de son atelier, il n'a pas le choix et il est obligé de s'installer dans un de ces taudis
malsains; il renonce vite à essayer de le tenir propre, il devient indifférent et tombe victime de la maladie, s'adonne à l'intempérance. On reproche aux pauvres d'être malpropres, ce n'est souvent pas de leur faute, ils trouvent devant eux la saleté des locataires précédents, transmise de génération en génération, sans que jamais personne ait songé à balayer. De plus, l'état des maisons est tel qu'on ne saurait y toucher : les planches sont pourries, les papiers moisis, et il est inipossible de les tenir propres. L'ignorance en matière d'hygiène est déplorable, elle explique les objections des ouvriers à une bonne ventilation, elle fait comprendre l'étrange coutume de garder pendant des journées dans leur unique chambre le corps de parents ou d'enfants décédés. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que les malheureux sont souvent destructeurs par goût et par instinct. Transportés sans transition dans une maison neuve et propre, ils la réduisent vite à n'être plus qu'un bouge puant.
Quant aux causes de cet encombrement, de cette condition lamentable des habitations, la première est sans contredit la pauvreté des habitants. Le rapport envisage le salaire habituel des classes ouvrières, et il fait ressortir avec raison combien les gains de beaucoup sont précaires et incertains. Une classe considérable, dont les gains sont les moins élevés, ce sont les colporteurs, les marchands ambulants; ils se font en moyenne 10 à
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12 sh. (12 fr. 50 à 15 fr.) par semaine. Cette somme représente un labeur continu, le revenu est très précaire, mais il n'y a pas de saisons de chômage. Le revenu dépend de Tétat du marché. Viennent ensuite les portefaix des docks, qui sont soumis à des incertitudes perpétuelles ; leur revenu est évalué entre 8 et 9 sh., au maximum entre 12 et 18 par semaine : 5 pence Theure est le prix ordinaire, mais il y a une offre surabondante de travail purement physique, et beaucoup de portefaix ne travaillent que deux jours par semaine. Les journaliers, dans Clerkenwell, se font 16 sh. environ. La confection des sacs et les travaux de tailleur se font dans les homes du pauvre à des salaires de famine [starvation wages). Les ouvriers (artisans) gagnent davantage : 25 sh. est le taux ordinaire pour la moyenne.
D'après M. Marchant Williams, inspecteur du London School Board, 88 p. 100 de la population pauvre consacrent plus d'un cinquième de leur revenu au loyer; 46 p. 100, d'un quart à la moitié; 12 p. 100 seulement moins d'un cinquième. Ces chiffres sont le résultat d'une enquête qui a porté sur un millier de logements. 3 sh. 10 p. (4 fr. 75) sont la rente moyenne d'une chambre, 6sh. (7fr. 50) de deux chambres louées ensemble. Le loyer, dans les parties congestionnées de Londres, a une tendance à s'élever, tandis que les salaires n'augmentent pas; il est à craindre que la disproportion
entre le loyer et les salaires s'accroisse encore. On a tout lieu de croire que les données de M. Williams pèchent plutôt par un excès de modération.
En province les loyers sont bien meilleur marché qu'à Londres. Cette cherté dans la métropole provient évidemment de la concurrence que les ouvriers se font pour obtenir des habitations et du nombre restreint de celles-ci en proportion de la population. On pourrait se demander comment il se fait que les quartiers encombrés ne soient pas dégagés par la distribution d'une partie de leurs habitants sur d'autres districts, et cela, lorsqu'il y a tant de maisons inoccupées dans quelques quartiers de Londres. La réponse, c'est qu'une masse énorme des malheureux entassés dans les quartiers encombrés sont obligés de vivre dans le voisinage de leur ouvrage, quel que soit le prix du loyer ou l'état de l'habitation. Si les quartiers pauvres du centre de Londres sont tellement peuplés, cela tient à ce qu'une classe considérable de journaliers doit vivre autant que possible au milieu de la ville, parce qu'ainsi ils dominent le marché du travail de la métropole tout entière. Ainsi, les portefaix des docks, qui attendent à la queue leur tour d'être embauchés, aux portes des docks, logent tous autour de la Monnaie dans Southwark. De même les marchands ambulants sont forcés de vivre à proximité de leurs marchés. Les horlogers de Clerkenwell
viveiït serrés les uns sur les autres, parce que Toutillage complet est trop coûteux pour un seul ouvrier, et qu'ils se prêtent leurs outils plusieurs fois par jour. Les tailleurs ne peuvent s'éloigner de leurs patrons. On a remarqué que des ouvriers sont obligés de revenir dans leur ancien quartier, après avoir essayé de s'établir plus loin dans une position plus salubre. Le travail des femmes et des enfants est encore une considération qui force les familles à fixer leur demeure dans tel ou tel quartier. Il ne faut pas non plus négliger la question du crédit chez les boutiquiers, le voisinage des marchés : dans les faubourgs la nourriture est plus chère. Enfin le pauvre a une répugnance naturelle à abandonner ses anciens voisins et à former de nouvelles relations.
Cela n'exclut pas les habitudes de migration ; la moitié de la population pauvre de certains quartiers est sans cesse en mouvement, à la recherche de travail. Ce mouvement a lieu surtout dans le centre de la ville; ces migrations, si on pouvait les diriger, serviraient à dégager les localités trop peuplées ; elles ont des conséquences toutes contraires. Ajoutez à cela les incidents extraordinaires, l'arrivée de juifs persécutés qui viennent grossir le contingent israélite de White-Chapel et de Spitalfields. Puis, l'idée prévaut à la campagne qu'à Londres on est sûr de trouver de l'ouvrage. Enfin certains entrepreneurs font appel aux travailleurs
de province, alors qu'il y a un excès d'offre de travail à leurs portes, dans la capitale; ils se justifient en disant que l'homme de province est plus capable de faire de gros travaux exigeant de la vigueur, que l'ouvrier des villes, aflfaibli par les conditions défavorables au milieu desquelles il vit.
Si fâcheux que puissent être les effets de l'immigration, ils ne sont rien en comparaison de ceux des démolitions. On a vu la nécessité où se trouve le pauvre de vivre à proximité de son ouvrage; aussi lorsqu'on démolit des maisons occupées par la classe ouvrière, l'encombrement augmente immédiatement dans le voisinage et il se crée de nouveaux bouges. Il y a toute une série de démolitions pour des motifs divers : embellissements, constructions d'écoles, de gares, etc. Toutes ont Contribué à empirer la condition du pauvre, même celles qui avaient été entreprises dans son intérêt afin d'assainir le quartier et de bâtir des logements modèles. Par exemple le district de Saint-Luke n'a jamais repris son aspect antérieur à la construction des maisons Peabody : l'encombrement hors de celles-ci est plus intense qu'avant. Dans Great Wild street, les travaux de reconstruction ont amené une hausse des loyers dans les maisons restées debout.
Il reste deux causes à énumérer, parmi celles qui sont responsables de la situation : la première, c'est la relation entre les propriétaires du terrain
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sur lequel s'élève la maison et les tenanciers (locataires principaux) ; la seconde, c'est la manière défectueuse dont les autorités locales usent de leurs pouvoirs légaux.
Le régime particulier de la propriété urbaine en Angleterre, les longs baux emphytéotiques et la concentration du sol dans les mains d'un petit nombre, ne pouvaient manquer de donner une physionomie particulière à la question du logement, en même temps qu'ils augmentaient les souffrances de la classe ouvrière. Le propriétaire foncier est désarmé en quelque sorte; il ne peut intervenir pour forcer le locataire principal à satisfaire aux exigences sanitaires; les termes du bail sont sévères, mais ils ne tardent pas à tomber en désuétude. Il est très difficile de déterminer la personne qui est directement responsable du mauvais état de la propriété. Il s'est formé en Angleterre toute une classe d'exploiteurs, d'intermédiaires, d'accapareurs, qui interviennent entre le freeholder et les habitants des maisons, qui fixent et perçoivent les loyers. Le propriétaire du sol et son homme d'affaires ont une préférence bien explicable pour cet intermédiaire, qui leur offre de précieuses garanties au point de vue pécuniaire. L'intermédiaire fait des bénéfices énormes en louant une à une les chambres d'une maison à des familles d'ouvriers. Le loyer primitif de la maison est de oOO francs; les sous-locataires payeront
ensemble 2,500 francs. En moyenne, le bénéfice est de 150 p. 100 par an, sans compter les dépenses pour les réparations — et quelles réparations! — qui se font toutes les trois ou quatre années.
Nous n'insisterons pas sur le rôle des autorités locales : elles sont demeurées presque toutes absolument passives, malgré Tabondance de pouvoirs que le Parlement leur a conférés. Les vesùnes de Londres sont élus par les habitants qui payent la taxe des pauvres, mais personne ne s'intéresse à ces élections ; on cite des cas où les membres d'un vestry ont été élus par deux électeurs, et cela dans un quartier très peuplé. Deux autorités locales, sur les trente-huit qui composent l'administration de Londres, ont fait exception à cette négligence criminelle des devoirs et des responsabilités les plus élémentaires : Chelsea qui était représenté par sir C. Dilke au Parlement, et Hackney, qui avait pour député M. Fawcett. Ces deux, districts sont soumis à une administration locale énergique, qui a amélioré considérablement l'état sanitaire, qui a fait la guerre à l'encombrement, si bien que leur situation est relativement brillante. Il est permis de se demander si cette amélioration de Chelsea et de Hackney ne s'est pas faite aux dépens des districts limitrophes. Il est facile de déplacer le mal, bien plus facile que de le guérir.
L'état-major des inspecteurs chargés de vérifier
rapplication de la loi est insuffisant; à Islington il y a un inspecteur des nuisances par 56,000 habitants; à Greenwich, un par 65,000; à Bermondsey, par 86,000; à Mile End, par 105,000; à Saint- James's, Westminster, il y a un inspecteur par 9,000 habitants.
Ce qui rend les autorités locales aussi molles, c'est qu'elles sont dominées par des intérêts particuliers en conflit avec l'intérêt général. D'ordinaire, les membres des veslries sont des boutiquiers, des cabaretiers, des propriétaires de maisons habitées par les ouvriers, et il se fait une alliance entre eux pour entraver la mise en vigueur des règlements et des lois. S'il n'y a pas d'opposition ouverte, on pratique l'obstruction par inertie.
Les conditions d'existence en province sont différentes de celles qu'on remarque à Londres. On pourrait dire que chaque centre de population subit des influences particulières. En province, la disproportion entre le salaire et le loyer n'est pas aussi considérable; la pauvreté n'en reste pas moins un facteur important de la condition misérable des logements. A Bristol, la grande masse ne saurait payer plus de 1 sh. 3 p. par semaine (1 fr. 55). Suivant les localités, l'encombrement accompagne la dépression ou la prospérité industrielle. En province, l'ouvrier n'est pas forcé de vivre autant à proximité du lieu où il travaille : les distances y sont moindres. Cependant, dans le Cornouailles,
des mineurs ne peuvent trouver d'habitations plus rapprochées qu'à 12 kilomètres.
Quant aux districts ruraux, la plus grande diversité existe ; on ne saurait dire qu'un comté soit mieux partagé qu'un autre sous le rapport du logement. Il y a, dans tous, des cas d'extrême misère et de bien-être relatif. Les cottages des ouvriers agricoles laissent beaucoup à désirer; l'encombrement et la saleté n'y sont pas moindres que dans les villes; cependant, le système delà chambre unique y est moins fréquent. D'ordinaire, dans les villages, il y a une chambre où l'on couche et une où l'on fait la cuisine ; mais quelles chambres ! L'escalier est remplacé par une échelle, le toit de chaume laisse passer la pluie. Les dépositions les plus naviuiites sont celles des délégués des Unions d'ouvriers agricoles; le tableau tracé par les agents des propriétaires est moins sombre. On peut citer le progrès accompli par lord ToUemache dans ses domaines duCheshire; il a construit 300 nouveaux cottages, dont chacun a trois chambres à coucher; il a doté chacun de trois acres de terre à pâturage. Les maisonnettes sur les terres de lord Shaftesbury sont dans un excellent état. Le salaire des ouvriers à la campagne est toujours très bas; mais il n'y a pas le manque de proportion entre le salaire et le loyer, dont nous avons parlé pour Londres et les grandes villes. Dans le Wiltshire, le loyer est de 1 sh. (1 fr. 25) par semaine, le salaire de 9 à 13 sh.
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(11 fr. 25 à 16 fr. 25). Un berger se fait 20 fraiicfs* et a en outre un cottage avec jardinet. Il est très difficile d'arriver à un chiffre moyen, applicable k toute TAngleterre. A la campagne, Toccupation d'un cottage fait partie souvent du salaire; il est impossible dans ce cas d'établir un rapport entre le loyer et le salaire. Les ouvriers agricoles ont un grief spécial, c'est que les cottages sont loués avec la ferme et sous-loués par les fermiers. Cela les expose à être expulsés de leur logis, avec huit jours de préavis. L'incertitude de tenure pèse sur eux plus même que l'état misérable de l'habitation. Il semble, à en juger par le gros des dépositions, que les salaires ruraux ont augmenté, et qu'il y a un progrès sensible depuis cinquante ans. Cependant, le revenu des ouvriers agricoles serait insuffisant à leur procurer des logements convenables, si ceux-ci devaient leur être fournis par un entrepreneur à un taux rémunérateur.
Le Parlement anglais s'occupe depuis quarante ans de la question du logement. Une série de lois souvent modifiées et amendées prouve que les hommes d'État en ont reconnu toute la difficulté. On peut distinguer et diviser ces lois en plusieurs groupes : les unes ont pour objet d'introduire des règlements de salubrité permettant aux autorités locales de combattre la nuisance des logements malsains; d'autres ont servi à exproprier des maisons ou des îlots entiers qui compromet-
>iOâ --:•-' /:: : (jumiort des logements
"taient la santé publique et qui étaient vraiment inhabitables; d'autres enfin sont venues en aide à des entreprises philanthropiques qui avaient pour objet la construction de logements d'ouvriers, en leur procurant des capitaux à un taux avantageux. On peut dire qu'une grande partie de cette activité législatrice n'a abouti à aucun résultat sérieux, que les lois faites sont restées à l'état de lettre morte. Les autorités locales ont été au-dessous de la tâche qui leur était dévolue, et comme l'application des lois votées par le Parlement était facultative dans la plupart des cas, il n'a pas été fait usage des pouvoirs conférés. De plus, l'assainissement de certains quartiers ne pouvant se faire que par voie de démolition et d'expropriation, les indemnités allouées aux propriétaires d'immeubles insalubres entraînaient une charge considérable pour le budget local, l'obligation de réserver une partie du terrain déblayé à des habitations d'ouvriers condamnant d'avance l'opération à se solder en perte.
L'inertie des autorités locales dûment constatée, la Commission d'enquête demande une loi venant déclarer qu'il est du devoir de l'autorité locale de mettre en vigueur les pouvoirs dont elle a été munie, de manière à obtenir qu'un immeuble ne puisse plus être laissé dans une condition d'insalubrité. On veut par là enlever le caractère facultatif des lois sur la santé publique. Comment
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assurera-t-on Texactitude et la fidélité des administrations? Le chaos dans lequel l'administration locale est tombée à Londres et dans les districts ruraux est un obstacle sérieux à toute amélioration ; c'est pour cela que la commission d'enquête tait ressortir la nécessité de procéder à la réforme de l'organisation municipale de Londres et à celle des comtés. Toute la partie du rapport consacrée à la capitale est un véritable réquisitoire contre l'état de choses actuel ; c'est certainement l'argument le plus puissant que les partisans de la réforme municipale de Londres puissent faire valoir : incapacité, gaspillage, prédominance des intérêts privés, désordre, manque d'unité, conflits de compétence entre les vesiries et le Metropolitan Boards of Works; si bien que rien ne se fait et que l'un rejette sur l'autre le soin d'agir : ce sont là des inconvénients reconnus; ils subsisteront aussi longtemps que Londres sera livré à une foule d'autorités inférieures, soustraites à l'influence de l'opinion publique et privées d'esprit public.
Afin d'obvier à une situation aussi déplorable et qui est la conséquence de défaillances dans l'administration, non pas d'un défaut de législation (celle-ci a été excessive), la Commission propose d'investir le Local Government Board de pouvoirs plus étendus, d'une initiative et d'une surveillance plus considérable ; en cas de conflit entre les vestries et le Metropolitan Board ofworks^ le départe-
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me^t du gouvernement local servira d'arbitre. Ce qui manque, c'est un pouvoir moteur pour mettre en mouvement les ressorts de l'organisation. L'opinion publique est certainement capable d'exercer une pression suffisante ; malheureusement elle s'est détournée de ces questions. Afin de ramener l'attention de ce côté, de fixer les regards sur l'état sanitaire des différents quartiers, la Commission voudrait que le ministre de l'intérieur fît procéder à une enquête sur les mesures indispensables, que cette enquête fût confiée à des personnes nommées par le gouvernement et assistées de délégués des autorités locales. M. Goschen a fait une objection à cette recommandation de ses collègues, et il est difficile de ne pas en sentir la force. Il conseille d'ajourner le relevé du plan du Londres insalubre jusqu'à la constitution du nouveau régime municipal : autrement, on risquerait de se trouver en face d'un projet monstre de reconstruction, dont les auteurs ne seraient responsables devant aucun contribuable. Qui estce qui payera d'ailleurs le coût très considérable de cette enquête? Comme nous aurons occasion de le montrer, ce n'est pas le seul rappel à la modération que M. Goschen ait adressé à la Commission. Celle-ci n'a pas résisté suffisamment à lu tendance habituelle, elle a formulé des propositions dans un langage assez vague, de nature à satisfaire le plus de gens possible, et elle a
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adopté des idées dont la réalisation serait passablement dangereuse.
Après avoir demandé qu'on obligeât les autorités locales au respect et à la mise en vigueur des lois existantes, ou plutôt à Tusage de leurs pouvoirs, la Commission réclame qu'on simplifie, qu'on coordonne en un code unique et intelligible toutes les prescriptions sanitaires applicables à la capitale. Ces prescriptions, contenues dans une ^ite de lois votées depuis trente ans, sont difficiles à comprendre et forment un amas de documents au milieu desquels on se perd. On pourrait profiter de la circonstance pour introduire quelques amendements, notamment pourvoir à l'établissement de mortuaires où l'on déposerait les corps des personnes décédées en temps d'épidémie, parce que, faute de ce transport au mortuaire, le corps devrait rester dans une pièce habitée par d'autres personnes. Les pauvres de Londres ont l'habitude de conserver pendant très longtemps, dix jours et plus, leurs morts chez eux, ce qui est une source d'inconvénients et de dangers. De môme, on pourrait modifier la législation sur les habitations souterraines dans les nouvelles maisons, exiger une plus grande élévation au-dessus du niveau de la rue et des fenêtres plus dégagées. La Commission suggère la nécessité de règlements plus rigoureux relativement aux constructions nouvelles, de manière à garantir une ventilation indis-
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pensable, plus d'air et de lumière; elle insiste pour qu'on force les autorités locales à adopter dans leur circonscription les règlements mentionnés dans la loi de 1866, et qui ont rapport aux maisons habitées par plusieurs familles. Les vesiries ont le droit de déterminer le nombre des lùcatairtis, de faire inscrire sur un registre les maisons de location, d'inspecter ces maisons, de teniP la main à ce que le drainage, les water-closets soient en bon état ; de faire blanchir à la chaux, etc. Mais, un même temps, la Commission fait remarquer que les choses ont toutes les chances de demeurer sans changement, tant que les habitants ne pr tendront pas un intérêt plus actif dans Tadminintration des affaires locales. D'autre part, en province, afin de ménager certaines susceptibilités que le spectre de la centralisation effarouche, il conviendrait d'étendre les attributions des municipalités et de leur permettre d'agir sans Tinterventîon du Local Government Board,
Beîuicoup de dépositions recueillies dans Tenquêto ont placé un système d'inspection des logemenls ouvriers au nombre des remèdes efficaces. Miss Octavia Hill, dont on ne saurait contester Tautorité sur ce terrain, s'est plutôt prononcée cotih'e un développement de l'inspection, excepté peul-t;*tre en ce qui concerne l'encombrement; elle demande, en outre, que l'inspection soit dans les niuins d'une autorité municipale. Obtenir un
état-major de surveillants probes, intègres, connaissant les éléments de Tarchitecture et de Thygiène, et fonctionnant sur une étendue aussi vaste que celle de Londres, n'est pas chose facile; aujourd'hui, l'inspection échoit souvent à des ignorants, à des gens conduits par des intérêts privés. A l'exception de quelques districts privilégiés, elle est insuffisante sous le rapport du nombre et de la compétence. De même, les fonctionnaires médicaux {médical officersofhealth) ne consacrent pas tout leur temps à leur fonction et résident souvent hors de leur district. La Commission demande qu'à l'avenir il en soit autrement et qu'on les oblige à s'adonner entièrement à leurs onéreuses fonctions.
Nous arrivons à un autre ordre d'idées, qui laisserait, le cas échéant, une grande place à l'intervention bénévole de l'Etat, avec tous ses inconvénients et toutes ses conséquences fâcheuses. Comme nous l'avons dit, toutes les nuances d'opinions étaient représentées au sein de la Commission, et l'accord entre elles n'est qu'apparent.
Dans les quartiers de Londres où l'encombrement est le plus considérable, où les ouvriers sont forcés de résider et où le terrain à bâtir fait défaut, se trouvent de grands espaces couverts par les prisons, telles que Pentonville, Millbank, etc. Ces prisons occupent quarante-cinq acres environ. La Commission d'enquête suggère l'idée de trans-