‹ Le logement de l'ouvrier et du pauvreChapitre 16 sur 47 · LA CONDITION DU PAUVBE A BRISTOL · texte numérisé non relu

LA CONDITION DU PAUVBE A BRISTOL

Nous avons tenté d'esquisser rapidement la condition du pauvre à Londres, surtout au point de vue du logement. Nous voudrions poursuivre cette étude sur la Misère en Angleterre^ en prenant cette fois pour sujet de nos observations une grande ville de province, Bristol. Nous retrouverons là, dans un cadre plus étroit, tous les contrastes auxquels nous habitue le spectacle de la vie anglaise : la grande richesse non loin de l'extrême indigence, les habitations somptueuses des négociants et des industriels, construites dans des quartiers neufs, la vieille ville de plus en plus transformée en résidence de jour pour les hommes d'affaires et abandonnée aux ouvriers, aux petits employés, aux prolétaires. Ce qui nous a déterminé à choisir Bristol, c'est que nous avons en mains un document très remarquable pour nous servir de guide : nous voulons parler d'un

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blue book (1) non officiel, œuvre de Finitiative privée, qui a été publié à la fin de Tannée dernière. C'est le Rapport d'une enquête sur la condition du pauvre à Bristol ; cette enquête a été conduite sans l'intervention de l'Etat. On sait qu'il y a eu en Angleterre un sentiment de malaise très marqué dans la conscience publique, malaise provoqué par le tableau effrayant des habitations des classes ouvrières et indigentes ; la politique et la philanthropie ont amené un mouvement d'opinion qui n'est pas encore assoupi. Dans cet ordre d'idées, le clergé de Bristol s'est adressé à l'évêque de Bristol et Glocester, en le priant d'organiser une enquête locale. L'évêque s'est rendu à cet appel, il a présidé une réunion publique à laquelle assistèrent les habitants les plus influents de la ville, ainsi que les membres du clergé ; on résolut de former une commission de quarante personnes, au nombre desquelles figurait M. S. Morley, le représentant de Bristol au Parlement. Le comité a indiqué clairement l'objet de la mission toute volontaire qu'il avait acceptée. « Le « comité que l'évêque de Bristol a prié de coopérer « avec lui dans l'enquête sur les conditions d'exis-

(1) "Repcyrt ofthe Commitee (appointed february 1884) to inquire in to the condition of the Bristol poor, A Bristol, chez Lewis and Sons ; à Londres, chez P. S. King and Sons, 1884. 1 voL

« tence des pauvres de Bristol fait appel à ses « concitoyens pour l'aider dans une tâche ardue. « Il espère que le résultat de l'enquête sera un « Rapport exposant avec clarté et précision la « situation actuelle et contenant des recomman-

« dations qui pourraient servir à l'améliorer

« Le problème devant nous, c'est de rechercher « comment on peut le mieux élever et soulager <' sans paupériser, comment augmenter l'indépen- « dance, le respect de soi-même, les vertus so- « ciales et domestiques, le bonheur des plus pau- « vres, et comment leur permettre par là d'atteindre « un niveau supérieur de moralité et de religion. » Cette citation est précieuse, parce qu'elle montre l'esprit qui animait les hommes de bien formant le comité. Il ne s'agit pas de découvrir des panacées infaillibles, il ne s'agit pas d'arriver à des conclusions préconçues, telles que l'assistance de l'État ; bien que le clergé ait eu l'idée première et qu'il ait fourni son contingent de membres du comité, il n'y a. pas l'ombre de préjugés ni de fanatisme. L'Angleterre, aujourd'hui, renferme des adeptes plus ou moins nombreux du socialisme, et l'intervention gouvernementale, parlementaire, est fort à la mode parmi les socialistes anglais de toute nuance. Dans le rapport de Bristol, ils ne trouveront guère d'encouragement ; loin de là, ce document se distingue par la sagesse et la modération. Nous croyons qu'on a abusé, dans les der-

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nières années, des enquêtes à grand orchestre et à grand fracas, enquêtes embrassant la surface d'un pays tout entier. Les résultats qu'elles ont produits n'ont pas été de nature à nous satisfaire, pas plus que la manière dont elles ont été conduites. Si Ton veut qu'une enquête ait une valeur durable, tangible, il faut qu'elle soit spéciale, restreinte, qu'elle ne soit pas ambitieuse. C'est pour cela que l'enquête toute locale de Bristol a si bien réussi; le terrain et l'objet étaient strictement limités. Le comité s'est subdivisé en sections composées des personnes les plus compétentes sur des sujets donnés, il a dressé sur chaque partie un questionnaire assez court et très précis, qu'il a envoyé à tous ceux qu'il croyait capables et désireux de répondre en connaissance de cause. Il a eu recours à des interrogations orales qui ont été faites dans le local du comité ou sur place, dans des visites de maison à maison. On n'a pas prétendu épuiser la question de la condition du pauvre, mais on a pris successivement en -main quelquesunes des circonstances extérieures et quelquesunes des influences morales qui l'affectent. Voici les différents objets dont le comité s'est occupé : 1° le logement du pauvre; 2** l'instruction et le pauvre; 3** l'intempérance ; 4** l'immoralité; 5** distractions, clubs, écoles du soir et du dimanche, musique, bains; 6** visiteurs, maîtres, ceux qui travaillent parmi les pauvres; T aumône, cha-

rite ; 8° fondations charitables ; 9° poo7* law. Bristol, dans le comté de Glocester, est une ville fort ancienne, qui compte aujourd'hui 206,000 habitants, contre 182,000 en 1871 et 137,000 en 1851. Elle est située au confluent de TA von et du Frome, à 13 kilomètres de Tendroit où TAvon se jette dans le Severn. Bâtie sur sept collines, la vieille ville est sur la rive droite; c'est là quTiabitent les ouvriers; les rues sont étroites et sombres, les maisons légèrement construites. Le faubourg de Redcliff est sur Tautre rive, tandis que Clifton, où résident les négociants, s'élève sur lahauteur. Bristol est un centre de commerce maritime et fluvial, en même temps que de manufactures. Si par l'importance de sa production elle ne peut prétendre qu'au second rang, elle n'en est pas moins remarquable par la diversité de ses manufactures : fils de laiton, cuirs tannés, chaussures, ateliers de construction de wagons, raffineries de sucres, fabriques de savons, manufactures de tabacs et de cigares, ce sont là les branches principales d'industrie qu'on y rencontre. Le port de Bristol offre le spectacle d'une grande activité; c'est de là qu'en 1497 le navigateur Cabot est parti pour son voyage de découverte, de même que Bristol a été la première à posséder un paquebot faisant le service entre les Etats-Unis et l'Angleterre (le Great-Western), en 1838. Le principal article d'importation est le

tabac (30 millions de francs). En 1878, la valeur totale du commerce était estimée à 188 millions de francs ; les droits de douane ont rapporté 17 millions de francs.

Comme population, Bristol est la septième ville d'Angleterre : la densité y est la même qu'à Londres, 49 habitants par acre (à Manchester, 85 ; à Liverpool, 106). Sous le rapport sanitaire. Bristol occupe la première place ; Tétat de santé y est très favorable; la mortalité est de 17,9 par 1,000, tandis qu'à Londres elle est de 20 par 1,000, à Manchester de 27 par 1,000. La mortalité des enfants âgés de moins d'un an ne s'élève qu'à 133 par 1,000, tandis qu'à Londres elle est de 146 et à Manchester de 175. En 1850, la mortalité, à Bristol, était encore de 28 par 1.000, mais depuis lors on a entrepris de grands travaux d'assainissement; il existe aujourd'hui près de 200 kilomètres d'égouts; il n'y a plus de fossés découverts, servant de réceptacles et de cloaques. Les règlements d'hygiène sont très sévères et on les exécute. D'autre part, le climat est doux; la marée se fait sentir jusque dans la ville et emporte le résidu des égouts. Située entre deux rivières, la ville offre des facilités pour le drainage et l'écoulement des eaux.

Bristol n'a pas échappé à la crise industrielle qui atteint plus ou moins les villes d'Angleterre ; il y a des ouvriers qui ont de la peine à se pro-

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curer du travail, et les salaires d'un certain nombre d'artisans sont à peine suffisants (1). Cependant, la situation, à Bristol, est meilleure que presque partout ailleurs. Une des raisons qui affectent le labour market^ c'est la popularité de Bristol comme centre d'immigration. Bristol sert en quelque sorte de réservoir dans lequel se déverse une grande partie du surplus de travail du Somersetshire, du Devonshire, du Cornouailles, du Wiltshire; on croit que 2,000 artisans et 4,000 journaliers arrivent chaque année à Bristol. La grande majorité ne fait que passer; le dixième environ se fixe définitivement; le reste, après un séjour assez court, se répand sur tout le pays, poussant jusqu'à tondres. Cette population flottante trouble un peu les relations du travail. Les ouvriers sont des jeunes gens robustes et intelligents, qui se font vite une bonne position parmi leurs compagnons urbains. Certaines industries se sont déplacées, d'autres ont souffert de faillRes; par exemple, depuis la ruine de MM. Finzel, les raffineries de sucre n'emploient plus que le cinquième des ouvriers dont elles se servaient dans le temps. Beaucoup d'ouvriers ont passé dans d'autres branches ou ont quitté la ville ; ceux qui n'ont pu s'y décider vivent au jour

(1) Le salaire moyen des journaliers est de 14 shellings (17 fi*. 50) par semaine;

le jour, grossissant le nombre de ceux qui n'ont pas d'occupation régulière (1).

Les problèmes sociaux sont, au fond, les mômes, qu'il s'agisse d'une immense capitale, d'une ville de second ordre ou d'une bourgade rurale. Les circonstances extérieures les modifient cependant et en changent quelque peu la nature. Nous retrouverons à Bristol bien des traits que nous avons constatés ailleurs. La question du logement se représente à nous avec son hideux cortège, l'encombrement, l'insalubrité physique et morale. Il y a cependant une différence notable entre Bristol et Londres : à Londres, il y a trop peu d'habitations à la disposition de l'ouvrier; la place manque, il est obligé de s'entasser avec sa famille dans des taudis infects, on bien d'aller s'installer à une grande distance de son atelier ou de son chantier ; il n'obtient qu'avec peine, pour son argent, un logement convenable. Il n'en est pas de même à Bristol, et si l'encombrement persiste, ce n'est pas faute de maisons; celles-ci sont en nombre suffisant pour abriter la population actuelle et même une population plus considérable. On bâtit encore chaque jour, et les

(1) La fabrication des souliers donne de l'ouvrage à 6,000 ou 7,000 ouvriers ; dans les dernières années, la fa- ))rication des eaux gazeuses a pris un très grand développement, à la suite des progrès des mouvements de tempérance et des co/fee liouses.

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loyers sont assez bas pour être à portée du salaire des ouvriers. En ce moment, un ouvrier, ayant régulièrement de Touvrage, peut obtenir un logement approprié à ses besoins pour un prix raisonnable ; ce n'est pas comme à Londres, où ^ il doit payer une somme exorbitante. La difficulté, c'est le logement des individus appartenant à la classe inférieure, de ceux qui travaillent irrégulièrement, le logement de l'ivrogne, du fai-' néant, du mendiant, de ceux qui forment, en un mot, le plus fort contingent de la vraie misère. Remarquons, en passant, que le garni {common lodgiiig house) tend de plus en plus à devenir le foyer du pauvre. Le pauvre s'accoutume chaque jour davantage à cette vie en commun et il en apprécie l'indépendance. La question du logement semble moins aiguë à Bristol qu'ailleurs. Là où Ton rencontre de l'encombrement, c'est faute de ressources et quelquefois aussi par goût, par ignorance d'un confort supérieur. L'entassement est grand dans les maisons habitées jadis par la classe aisée et qu'elle a abandonnées, en se déplaçant vers les nouveaux quartiers. Construites pour une seule famille, ces maisons se prêtent mal à leur destination, lorsqu'il y a autant de ménages que de pièces. Le loyer est de 1 fr. 25 à 4 fr. 50 pour une chambre par semaine, de 2 fr. 50 à 5 fr. 60 pour deux chambres par semaine ; c'est environ le sixième du salaire moyen. Une particularité de

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Bristol, ce sont les cours, sorte de passages étroits; les maisons sont adossées les unes aux autres sans que Tair puisse y circuler. On en compte 600 à Bristol. Les maisons renferment de deux à neuf pièces, habitées, d'ordinaire, par quatre personnes. Le loyer minimum est de 1 fr. 25. Les maisons de . cinq ou six chambres se louent de 3 fr. 75 par semaine à 625 francs par an. L'encombrement est intense dans les quartiers de Saint- James, Saint- Jude, Saint-Paul, Saint-Pierre, etc.

Les maisons ouvrières modèles [model indiistrial dwellings) n'ont, pour ainsi dire, pas réussi à Bristol. Quelques-unes, contenant 33 logements, sont fermées; celles de Hotwell Road ont passé dans d'autres mains, et ne sont occupées ni en entier ni d'une manière satisfaisante; celles de Brandon buildings ne donnent pas de revenu rémunérateur et ne sont pas appréciées du pauvre. Elles constituent au point de vue sanitaire un progrès, mais les objections du pauvre sont ici les mêmes que celles que nous avons rencontrées à Londres. Il faut un contrôle, une surveillance qu'il trouve excessifs, il se plaint du bruit dans les couloirs et sur l'escalier. Le loyer varie de 1 fr. 25 par semaine, pour une chambre, jusqu'à 600 francs l'an, pour six pièces. Les classes les plus pauvres ne s'en servent pas d'une façon appréciable. Les logements sont recherchés par les petits commis, les petits rentiers.

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On croit qu'il convient mieux à Bristol de reconstruire à peu de frais les anciennes maisons de la classe aisée et de les aménager pour plusieurs familles. Le mouvement philanthropique, inauguré' par migs Octavia Hill à Londres et qui a produit de bous résultats sur une échelle restreinte, a des imitateurs à Bristol.

Pour finir, je relèverai la conclusion du comité d'enquête; il ne réclame pas de législation nouvelle. Il suffit qu'on fasse exécuter les lois existantes, mais ce qui est nécessaire avant tout, c'est une opinion publique éclairée, qui puisse exercer une pression bienfaisante sur l'autorité locale. Une commission sanitaire volontaire, dans le genre de celle qui fonctionne à Londres, et qui s'intéresserait à la santé de la classe ouvrière, rendrait d'incontestables services; elle recueillerait des faits, qui pourraient autrement échapper à l'attention, et exprimerait officieusement des avis sur des sujets importants. Les commissions organisées à Londres et dans quelques autres villes agissent de concert et avec la plus entière harmonie avec les Médical Of/icers of Health.

L'enquête de Bristol s'est occupée longuement de l'intempérance et de l'immoralité dans leurs rapports avec la classe pauvre. Ce sont, en effet, deux dos grands dangers qui menacent celle-ci et qui sont intimement unis à la misère. Il y a malheu-^ reusement corrélation entre de mauvais logements

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insalubres et sales, la promiscuité des sexes, Tabsence de tout confort, et Timmoralité et Tintempérance. L'ouvrier, à la fin d'une journée de travail, trouve au cabaret de la lumière, de la chaleur, la compagnie de ses égaux. Sa nourriture n'est pas bien réconfortante ; un verre ou deux de gin, de bière, lui procurent un bien-être physique. Les tentations abondent autour du pauvre. Bien des routes mènent vers l'ivrognerie, et celle-ci contribue à rendre la misère plus inguérissable. Elle ne détruit pas seulement au physique, elle brise le ressort au moral et rend ses victimes moins capables d'un bon effort. Presque toujours, l'intempérance a eu pour conséquence la pauvreté, l'immoralité et le crime. La plupart des pauvres de profession boivent ; la charité faite sans réflexion y entre pour une part.

Il existe à Bristol un débit de boisson par 170 habitants, à Liverpool par 239 (1). Le nombre des ivrognes arrêtés le dimanche est de 44 en moyenne à Bristol, de 2,256 à Liverpool.

On croit que l'ouvrier, qui boit modérément, dépense entre le sixième et le quart de son salaire au cabaret. C'est une forte partie de ses ressources qui s'en va de la sorte.

Dans le cours de son étude si consciencieuse.

(1) Condamnations pour ivresse à Bristol en 1883 : 1,074, dont 292 femmes.

le comité de Bristol a recueilli bien des faits intéressants et entendu bien des suggestions relativement à ce qu'il conviendrait de faire. On a attiré son attention sur les progrès de Tintempérance parmi les femmes, et on en a donné des explications plausibles : il y a augmentation dans quelques branches du travail des femmes, qui épuise leurs forces et les porte à user de stimulants, de plus la négligence de faire la cuisine. Du pain, du fromage et de la bière constituent l'alimentation la plus commode. C'est une plainte que l'on entend souvent faire en Angleterre, que la femme de l'ouvrier anglais n'a pas les talents de ménagère possédés par la femme du peuple française.

Les avocats de la tempérance à outrance sont venus en foule apporter leurs remèdes : réduction du nombre des cabarets, fermeture de bonne heure dans la semaine, fermeture complète le dimanche, système de Gothembourg, plus de sévérité dans la distribution des patentes aux débitants. Nous ne citons que les plus raisonnables. On a fait observer au comité que la profession de débitant n'est pas ou n'est plus aussi lucrative que par le passé ni autant qu'on se le figure, ce qui aura pour effet d'en diminuer le nombre. On a insisté, en outre, sur l'absence d'endroits où le pauvre peut aller, hors du cabaret, s'il veut se distraire un peu.

Le hlue book^ que nous avons sous les yeux, est plein de bon sens pratique sur cette terrible

question de Tintempérance. « Nous ne croyons pas à l'efficacité du moyens violents; au lieu de hâter une amélioration, des mesures radicales la retarderaient. Il y a des indices que, même parmi les plus pauvres, il y a un progrès dans les habitudes sociales ». Le comité insiste sur ce qu'il faut tenir compte des droits acquis des débitants, qu'il serait injuste de leur faire la guerre à tous et sans distinction et qu'en restreignant brusquement le débit public des boissons, on ne manquera pas d'encourager le commerce illicite, la consommation clandestine et d'aggraver le mal. Il serait utile de prendre en considération, autant que possible, les besoins de la localité, avant d'accorder de nouvelles patentes, d'exiger plus de sévérité de la part de la police contre les gens en état d'ivresse, d'interdire la vente de boissons à de jeunes enfants. Il conviendrait peut-être de demander quelques mesures législatives, afin de protéger les enfants abandonnés et négligés par des parents se livrant à l'ivrognerie habituelle, et imiter ce qui a été fait dans cette direction aux Etats-Unis. Ce serait un moyen de diminuer l'intempérance héréditaire. Des efi'orts qui tendraient à accroître le nombre des locaux, tels que clubs, coffee hoitses^ appropriés à la récréation du pauvre, auraient d'excellents résultats et devraient être encouragés par tous les moyens possibles. Enfin, il est indispensable de poursuivre rigoureusenient lesfalsifications

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de boissons et autres articles de consommation (1).

Il y a à Bristol 40,000 personnes, affiliées au mouvement de tempérance sous une forme ou sous une autre, et il n'y a pas lieu de créer de nouvelle organisation.

Ces recommandations nous ont semblé fort sages et fort modérées.

Bristol, comme la plupart des ports maritimes et des villes manufacturières, ne brille pas sous le rapport de la moralité. La prostitution y fait de nombreuses victimes. On trouve à Bristol le même fait qu'à Hambourg, Marseille, Anvers : les maisons de débauche sont massées dans deux ou trois quartiers; cette localisation est de date fort ancienne, elle remonte au temps où chaque métier était groupé ensemble dans une ou deux rues. A Bristol, 110 à 120 maisons sont habitées exclusivement par des prostituées, qu'elles soient de simples locataires ou qu'elles soient aux gages d'un exploitateur. Ces maisons sont situées dans trois paroisses contiguës ; elles abritent 400 à 450 malheureuses, dont il est difficile de fixer l'âge ; on croit que la moitié n'ont pas vingt ans. Leur clientèle se recrute, pour les maisons de Saint-James et de Saint- Augustin, parmi les matelots et les ouvriers, —

(1) On a proposé, comme remède à rintempérance, d'interdire le travail des femmes, de ne pas permettre qu'un débit ait deux sorties, etc.

dans Saint-Michel, parmi les gens d'une classe supérieure, le jeudi notamment, parmi les fermiers des environs. Un trait commun à Londres et à Bristol, c'est le progrès de la prostitution juvénile, qui s'offre dans les rues sous le couvert du colportage de fleurs, de journaux, d'allumettes ou même ouvertement. Le relâchement dans les relations entre enfants de la classe pauvre est très grand et explique bien des maternités à quatorze ans. Les filles plus âgées font la guerre aux toutes jeunes, dont elles redoutent la concurrence. Les parents sont rarement complices de la première faute ; mais, plus tard, beaucoup profitent de cet abominable trafic. Jadis les bonnes, dans les maisons mal famées, étaient des enfants : le School-Board a été pourvu de pouvoirs lui permettant d'intervenir pour l'empêcher, ainsi que pour enlever les enfants aux mères vivant habituellement de la prostitution. Les ouvriers se plaignent de l'influence pernicieuse que les maisons mal famées exercent sur le pauvre. Tout le voisinage en souffre. Les maisons qui sont dans ces rues dégradées se louent fort mal, à l'exception des lupanars. Il est curieux de relever que ceux-ci sont à la même place depuis des générations ; on en connaît qui remontent à 1480. Les propriétaires des maisons sont le plus souvent de petits boutiquiers qui cherchent à faire de gros intérêts avec leur argent. Les landlords (propriétaires du sol) sont impuissants

et ne peuvent que protester contre la destination donnée à l'immeuble ; ils n'ont pas le droit de rompre le bail. La prostituée de profession se recrute surtout parmi les domestiques, les enfants des classes les plus pauvres, les filles venues de la campagne, les filles de magasin tentées par le loisir de leurs soirées, les barmaids^ etc. Les restaurants de bas étage (près de la gare, des théâtres) et à la devanture desquels on lit beds^ servent de lieu de rendez-vous. Bristol renferme aussi des prostituées vivant séparément en ville, d'autres qui combinent ce trafic avec quelque métier. Certains bureaux de placement passent pour très suspects. Il ne semble pas que la pauvreté soit une cause directe d'immoralité avant un certain âge (30 ans), ou excepté dans le cas de femmes ayant appartenu à une classe un peu plus élevée. L'influence de mauvais exemples, le spectacle du luxe, des tentations de toute sorte, les soirées inoccupées, l'intempérance, sont des agents tout aussi actifs, sinon davantage.

Quels remèdes préconiser ? Une fpis de plus la réponse sera la même. Il ne faut pas compter sur des mesures radicales et violentes, qui n'aboutiraient à rien. L'immoralité diminuera au fur et à mesure que la condition du pauvre deviendra meilleure, que son habitation sera plus saine et plus confortable, que les notions morales, propagées par l'instruction, par l'aide de soi, prendront

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plus d'autorité, qu'on offrira davantage de distractions et d'occupations inoffensives le soir aux jeunes filles et aux jeunes femmes. Bristol compte un grand nombre d'institutions philanthropiques qui travaillent dans cette direction, qui s'attachent à prévenir et à relever. La cruauté avec laquelle on traite en général une première faute contribue à l'endurcissement des malheureuses et entrave le retour au bien. La législation anglaise est dans un état peu satisfaisant contre les brothel-keepers et au sujet de la protection de l'enfance. Sur ce point, le comité fait quelques recommandations; il réclame que la pénalité encourue soit toujours la prison et jamais l'amende. Mais il fait surtout uppel à l'opinion publique, qui ferme les yeux et préfère se détourner de cette plaie sociale.

Faute d'espace, nous passons, sans nous arrêter, sur les tentatives faites à Bristol en vue de procurer des distractions au pauvre, de lui offrir le moyen de compléter son instruction par des cours du soir ou du dimanche. Il y a là un champ de noble et bienfaisante activité pour les classes plus aisées. Malheureusement, le succès ne répond pas toujours aux efforts. Le pauvre qui flâne le soir dans la rue ou entre au cabaret aime des plaisirs un peuépicés ; il est friand ^'excitement^i il trouve les clubs, les coffee-hoiises bien fades. Il faut lui offrir de la musique,. des concerts pour l'attirer; il est dans son élément lorsqu'il assiste aux services

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bruyants de la Salvation-Army . Il faut craindre d'autre part qu'en mettant des amusements à la portée des classes ouvrières ou indigentes, on ne les encourage à délaisser le foyer domestique. Et avec tout cela il est bien difficile d'atteindre les malheureux placés tout au bas de Téchelle, les verypoor^ de modifier leurs habitudes sociales, leurs idées. Les pauvres s'entr'aident, et le bhœ book sur Bristol constate que les ouvriers le disputent en générosité aux personnes plus riches. Le comité d'enquête signale un moyen de faire du bien sans paupériser, c'est de contribuer à construire des lieux de réunion pour les pauvres : clubs, gymnases, lavoirs, ou bien de faire cadeau de sommes qu'on emploierait à ouvrir des squares plantés d'arbres, dans les quartiers populeux, afin d'y faire circuler l'air ou d'offrir des emplacements pour les jeux des enfants. L'initiative privée a un emploi de ses capitaux dans cet ordre d'idées (1).

On a fait bien souvent le procès de la charité privée et de l'assistance publique ; on leur a reproché de n'apporter qu'un soulagement temporaire, superficiel, de rendre la misère en fin de compte plus lourde, plus inguérissable, de ne pas venir en aide d'une manière efficace et surtout de

(1) On remarque que les ouvriers s'intéressent de plus en plus aux affaires politiques et les discutent dans les heures de liberté.

profiter aux moins méritants. Les riches ont péché pas omission à Tégard de leurs concitoyens malheureux ; ils n'ont pas tourné leur attention vers des questions comme celles du logement, de Tinstruction publique, où il y avait place pour le jeu spontané de l'initiative privée, de la véritable philanthropie. Mais ils ont commis d'autre part des fautes positives : lorsqu'ils ont voulu intervenir et porter secours, ils ont été plus nuisibles par leur activité mal ordonnée qu'ils ne l'avaient été par leur négligence même. Je n'ai pas à insister ici sur les conséquences funestes d'une assistance publique mal organisée, relâchée dans ses principes et manquant de suite dans l'application, — sur les conséquences tout aussi déplorables d'une absence de coopération et d'entente entre les divers éléments charitables. Savoir faire la charité, c'est un art difficile à apprendre et à pratiquer, qui s'appuie sur des règles scientifiques rigides. On ne peut rendre la société responsable de la plus grande partie des maux, des souffrances, des misères qui affligent ses membres : on ne peut lui demander de rendre l'existence de chaque individu heureuse ou confortable ; on ne peut lui demander de fournir à tous de bons logements, des vêtements chauds et une nourriture suffisante. Le jour où elle tenterait, où elle organiserait le travail et le salaire suivant la pharmacopée socialiste, l'existence deviendrait intolérable, et tous les res-

sorts qui assurent le progrès seraient brisés du même coup. Mais ce qu'on est en droit d'exiger de la société où nous vivons, c'est qu'elle n'augmente pas la somme de misère par l'insouciance, l'inexpérience, l'indolence de son assistance publique et de sa charité privée. Faite sans discernement, sans réflexion, la charité n'est qu'un acte tout instinctif (1).

L'assistance publique en Angleterre est réglée par la loi des pauvres, cette mesure si profondément entachée de socialisme, dont les socialistes anglais se prévalent aujourd'hui de plus en plus comme du meilleur argument en faveur de leurs thèses (2).

La loi dBS pauvres est la conséquence des fautes graves commises par l'autorité royale, lorsqu'elle a voulu déterminer le taux des salaires et empêcher la libre circulation du travail. Malgré toutes les réformes effectuées, elle a donné au paupérisme anglais une physionomie toute spéciale. On sait que le principe de l'assistance en Angleterre, c'est que la condition du pauvre secouru par la communauté ne doit pas être meilleure que celle du travailleur libre. Il ne faut pas qu'elle soit

(1) « Tohelp distrcss by a rcady gift of money may only « mark a selfish tempérament wliich seeks to put out of « sight and mind a disagreable impression. »

(2) V. Histoncal basis of socialism in England, by Hyndmaiin.

plus attrayante. C'est pour cela que le workhouse devrait faire la règle et rassistance à domicile Texception. Le plus ou moins grand nombre de pauvres assistés à domicile est un signe de prudente administration ou d'application désordonnée de la loi. Le secours à domicile est plus économique, mais il démoralise et paupérise davantage. Bristol fait une triste figure dans les statistiques des pauvres : c'est la ville d'Angleterre où relativement à la population (206,000 habitants), il y a la plus forte dose d'assistance publique, surtout d'assistance à domicile (au 1" juin 1884, 2,086 personnes étaient dans le workhouse, 6,192 étaient assistées à domicile, ensemble 8,278). Un habitant sur vingt-cinq était un pauper^ c'est un chiffre plus considérable que celui des quartiers les plus misérables de Londres, où la proportion est bien moindre. A Whitechapel et à Saint- Georges in the East, les autorités n'ont pas fait de réforme radicale, mais peu à peu ils ont restreint l'assistance au dehors, offrant le workhouse à ceux qui venaient s'adresser à elles, et elles ont obtenu d'excellents résultats. Il y a bien des objections à faire contre la manière dont le workhouse fonctionne à Bristol ; on n'y établit pas de catégories de pauvres et l'on enferme dans les mômes salles les mères de famille, les jeunes filles et les prostituées. Sur les enfants surtout l'atmosphère du workhouse est mauvaise ; elle est tout imbue

d'un paupérisme héréditaire. A tout workhouse est attachée une école, mais on préfère avec raison le boarding ont system pour les enfants, on les met en pension à la campagne. De cette manière on les soustrait au contact de Textrême pauvreté et on combat les tendances de l'hérédité. On recommande l'émigration, le placement au Canada pour cette jeune catégorie des habitants du workhouse.

L'assistance publique dépense en moyenne par an à Bristol 55,000 liv. st. (1,375,000 fr.). Les fondations charitables disposent de 50,000 liv. st. (1,250,000 fr.), on obtient par souscription 38,000 liv. st. (950,000 fr.), les dons recueillis par les sociétés créées en souvenir de Colston, 3,000 liv. st. (75,000 fr.), enfm on évalue les aumônes à 50,000 liv. st. (1,250,000 fr.). On arrive à un total de 196,500 liv. st., près de cinq millions de francs. Une grande partie de cet argent est bien employée, mais le reste sert à entretenir des existences dégradées, des mendiants de profession. Cette engeance fleurit à Bristol comme dans toutes les grandes villes, et elle se distingue par les mêmes caractères, se recrute dans les mêmes sphères que sur le continent. Il y a toutefois en Angleterre plus de mendicité héréditaire, et en outre bien des soldats licenciés après leurs trois ans de service viennent grossir l'armée des mendiants. Les mendiants de Bristol vivent d'or-

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dinaire en commun dans les garnis, d'où ils sortent le matin pour faire des tournées, prenant le tramway ou le chemin de fer, dès qu'il s'agit d'aller un peu plus loin. Ils fréquentent surtout les faubourgs riches de Clifton, Redland, etc. Il existe des cartes de Bristol et des environs, qui indiquent les maisons auxquelles il fait bon de sonner ; ces cartes se transmettent de l'un à l'autre ; les nouveaux arrivés doivent payer une certaine taxe pour se servir des indications géographiques. Le soir, tout ce monde rentre au logis et fait bombance ; il se passe de véritables orgies, et l'argent gagné en quémandant s'en va en boisson, en jeu et autrement encore. La mendicité par lettre, qui sévit si fortement en Angleterre, n'épargne pas Bristol. Dans certains cabarets, on rencontre des écrivains qui, moyennant rétribution, composent des épîtres aussi touchantes qu'effrontément mensongères.

Le bhie book sur les pauvres de Bristol renferme cinq règles de conduite que nous traduisons, en les recommandant à nos lecteurs et qui seront la conclusion de notre étude :

i"" Ne donnez jamais à un mendiant sans enquête sur la vérité de V histoire qu'il vous débite. C'est un acte de cruel égoïsme que de le faire. La pièce de monnaie enverra l'ivrogne au cabaret où il n'aurait pu aller sans cela. C'est encourager le mensonge et la fraude.

2** Si vous donnez^ donnez par sommes qui pfiis-

^^2/ être d'un secours efficace. Sou venez- vous que le but de la Charité, c'est de rendre un bienfait d'une espèce permanente. Des sixpence et des schillings sont presque sans valeur, si on les prodigue sur beaucoup de personnes ; accumulés, ils auraient été un véritable secours à une personne.

3^ Donnez lorsque vous donnez persomiellement, en ayant une connaissance intelligente des circon^ stances et de V existence des obligés, donnez avec une véritable sympathie pour les malheureux et dans lin esprit de confiance et d'espoir. Le pauvre est prompt à découvrir la méfiance à son égard. Si vous avez de la méfiance, ne donnez pas du tout. Vous n'avez pas le droit de donner, si vous avez des suspicions.

4° Si faute de temps ou auti^ement vous ne pouvez entrer en relation personnelle avec le pauvre, ne donnez pas personnellement ; envoyez votre argent à ceux qui peuvent le faire et priez-les de le distribuer pour vous.

5* Ne donnez jamais en réponse à des lettres de mendicité. C'est la forme de mendicité lapins entachée de fraude et celle qui démoralise le plus le caractère du mendiant.

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