CHAPITRE PREMIER
NEW-YORK. C4USES GÉOGRAPHIQUES DE LA DENSITE DE LA POPU- LATION A NEW- YORK. OBLIGATION d'ÈTRE A PROXIMITÉ DE l'atelier, attraction EXERCÉE PAR UNE GRANDE VILLE. — NOMBRE DES MAISONS. ÉTAT DES LOGEMENTS, LOYERS ET SALAIRES COMPARÉS EN EUROPE ET A NEW-YORK. PRESSION DE l'oPINION PUBLIQUE. RÔLE DE DEUX ASSOCIATIONS VOLONTAIRES. LA LÉGIS- LATION SANITAIRE.
Si différent que soit le cadre, quelque contraste qu'il y ait sur certains points entre les Américains et nous, une raison me porte à croire qu'il vaut la peine d'étudier certaines questions chez eux : c'est que la constitution des Etats-Unis offre des garanties extraordinaires contre tout transfert violent de la propriété d'un individu à un autre par un pouvoir législatif quelconque. Les lois y sont précises en matière d'expropriation
publique : quant à transférer la propriété d'une personne à une autre, fût-ce même considéré comme un bien social, toute loi sanctionnant une mesure obligatoire de ce genre, votée par la législature d'un Etat quelconque, serait cassée par la cour suprême des États-Unis. La sainteté des
.droits de propriété individuelle est Tun des fondements de -la^ sojciété, la liberté du contrat .privé •est.FespeçléQ aii^^. États-Unis, elle y est entourée
"dé gàfarilies; €0111 nYmplique nullement qu'on s'y montre clément envers les abus des droits de propriété, contre les négligences. Loin de là, l'opinion publique, les chambres et la presse savent faire acte de vigueur lorsqu'il le faut. On trouve seulement inutile, dangereux de substituer l'action de rÉtat ou de l'autorité locale, de charger l'État d'attributions nouvelles, lorsqu'on peut arriver au même résultat par des voies moins coûteuses.
Certains problèmes sociaux se présentent avec une singulière uniformité dans toutes les grandes agglomérations humaines. Malgré des salaires plus élevés (que compense d'autre part la cherté de la vie, due au système protectionniste), quoique l'on se trouve dans des pays relativement neufs, la question du logement ressemble sous bien des aspects à ce qu'elle est dans les vieilles capitales de l'Europe.
J'épargnerai an lecteur la description pittoresque
des logements insalubres de New- York. Les tableaux si minutieusement exacts que MM. d'Haussonville, Picot, D' du Mesnil, ont tracés de la misère à Paris, s'appliquent avec bien peu de changement à la métropole du commerce américain. C'est la même saleté, les mêmes habitudes de malpropreté, la même ignorance d'un standard de comfort, le même mépris des lois de la décence, la même pauvreté, la même insuffisance de ressources ne permettant pas aux habitants de ces bouges de consacrer davantage à leur logement ; la même puanteur, le même amoncellement de poussière et de détritus de toute nature, d'escaliers aux marches vermoulues, de croisées sans vitre : le même spectacle de dégradation. Sous certains rapports, New- York se distingue favorablement de Londres, de Paris même, en ce que sous la pression de l'opinion publique, il a été fait de grands progrès depuis 1878, que des associations volontaires ont stimulé l'action du pouvoir législatif et de l'autorité locale. Il n'y a pas à New-York, paraît-il, des quartiers complets qu'il faille démolir et reconstruire. Les points sombres ne manquent pas sur le plan de la ville, mais ils sont moins nombreux aujourd'hui. On considère également le problème d'une façon différente, plus pratique qu'en Europe; on invoque l'application de la loi, mais on ne veut pas transformer l'État en pourvoyeur de loge-
ments à bon marché, en prêteur de capitaux.
Je remarquerai, eil passant, que les Américains prétendent que la population d'origine européenne, née en Europe (environ 50 p. 100) est moins exigeante à New- York que ï American hom. Les paysans irlandais, allemands, italiens, les juifs polonais et russes, vivent dans des chambres mal aérées, mal tenues, dont les indigènes ne voudraient pas. Les premiers sont accoutumés à un niveau inférieur de bien-être et d'hygiène ; il est vrai qu'ils travaillent à meilleur marché et qu'ils arrivent sans grandes ressources.
Le problème sous la forme de maisons à logements multiples est d'origine récente à New- York, puisque la première aétéconstruiteenl838 dans Charry street. La population à cette époque ne dépassait pas beaucoup 200,000 âmes. Les maisons étaient habitées par un nombre relativement restreint de personnes. Aujourd'hui il en est autrement; les deux tiers au moins d'une population de 1,200,000 habitent des maisons occupées par plus de trois familles. La position géographique (New- York est située sur l'île de Manhattan) implique la nécessité de concentrer les maisons et de les bâtir en hauteur. Les gens se sont absolument habitués à vivre de la sorte, à occuper un étage ou une partie d'étage. Aujourd'hui même, malgré les facilités plus grandes de communication, malgré les chemins de fer, eleoated rail-
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roads^ malgré les nouveaux ponts, la population ne se déplace pas.
C'est surtout le cas pour les ouvriers et pour les indigents. La fascination qu'exerce une grande ville est bien connue ; il y a là des agréments, des distractions qu'on ne trouve pas ailleurs; le pauvre, le paresseux rencontrent des occasions de vivre aux dépens de la charité de leurs concitoyens.
C'est là ce qui retient beaucoup d'indigents : justement la classe la plus mal logée, la moins capable de se procurer de meilleurs logements est la plus sédentaire. L'ouvrier pour qui le temps a une valeur toute particulière, ne veut pas s'éloigner de l'endroit où est son atelier, son chantier; il peut venir prendre ses repas à domicile, ce qui est une grande économie, et le soir, la fatigue de la route ne s'ajoute pas à celle de la journée. Il épargne volontiers aussi le prix du transport. Comme il est obligé, à New- York, d'être à sept heures du matin au travail, et que tout retard entraîne pour lui des inconvénients, il craint en hiver d'être arrêté par le verglas, par le brouillard. Toute sorte de mobiles, d'habitudes le retiennent. Les moyens de communication plus nombreux servent surtout aux commis, aux boutiquiers, qui ont transporté leur domicile au dehors. La position insulaire de New- York est un facteur important, elle a contribué à resserrer la population. Philadelphie est dans une situation
plus heureuse, comme j'aurai l'occasion de le montrer tout à l'heure.
A New- York la population augmente rapidement (de 1860 à 1880, 50 p. 100); chaque année elle croit de 30 à 40,000 âmes; il y a là affluence du dehors. L'émigration européenne laisse un contingent considérable dans la ville. En même temps, l'activité des constructions ne semble pas excessive, 1,000 à 1,S00 maisons à plusieurs locataires dans les dernières années (1).
Les habitants de New-York ont commencé par s'établir à l'extrémité méridionale de l'ile, autour de ce qu'on appelle la Batterie, dans le terrain compris dans le premier et le quatrième arrondissement. La plupart des maisons vers 1840 étaient en brique, à trois étages ; beaucoup d'entre elles sont devenues des bureaux ou des magasins, quelques-unes sont encore habitées. La première maison de location [tenement honse) a été construite en 1838 (Gotham Court) dans Charry street ; plus tard la chapelle baptiste dans Mulberry street fut vendue et transformée en maison de rapport. Comme le revenu de ce genre d'immeubles était considérable, que la population croissait rapidement, la spéculation se tourna vers cette espèce de placement, et bientôt tout le long de Mul-
(1) De 1869 à 1879, on a construit 6.441 tenement houses, qui ont coûté 410 millions de francs.
berry street, d'Elisabeth street, de Baxter street, on transforma d'anciennes habitations pour une ou deux familles en maisons à locataires multiples.
Je n'ai pas besoin de dire tous les inconvénients d'une semblable transformation, lorsque l'installation intérieure, celle des water closets par exemple, a été calculée pour quelques personnes et qu'elle doit servir à un grand nombre. On édifia en môme temps des maisons avec de nombreux logements, mais on le fit sans égard pour la salubrité et le comfort; on chercha à entasser le plus d'habitants possible dans un espace limité, on ne s'inquiéta pas de faire pénétrer l'air et la lumière dans les appartements, d'éclairer les escaliers, de séparer les maisons par des cours; on les adossa les unes aux autres, de manière à couvrir le lot de terrain, ordinairement 10 mètres sur 33. Il est vrai que pendant longtemps, la propreté des rues, la canalisation des égouts demeura dans l'état le plus primitif. New- York n'a été doté d'un Board of health qu'en 1866, et ce n'est guère que depuis 1879 qu'on fait exécuter rigoureusement les règlements concernant la construction de nouvelles maisons. On peut se figurer sans peine la condition du logement, l'encombrement inouï, lorsque la population grandit dans des proportions énormes et qu'il y a une absence complète de législation.
8 QUKSTION DES LOGEMENTS
Les ouvriers et la population indîgente sont restés en possession du sud et du sud-est de New- York. Les maisons où ils logent sont pour la plupart des édifices en brique, de quatre à six étages sur la rue, souvent un magasin au rez-de-chaussée et Irop souvent un débit de boissons. Le nombre des débits autorisés est de 6,100, celui des débits clandestins est de 2,000 environ. Le nombre des tenement houses est de 27,000. Le débit a une porte latérale pour l'usage des habitants de la maison et pour la vente aux heures interdites le dimanche. Quatre familles occupent d'ordinaire un étage, et chaque appartement se compose d'une pièce où l'on fait la cuisine, où l'on se tient le jour, d'un ou plusieurs cabinets obscurs où l'on couche; l'escalier est le plus souvent une sorte de puits sombre au centre de la maison. Parfois il y a encore sur le derrière une seconde maison de trois étages, dont chacun est occupé par deux familles. Ainsi une seule maison peut abriter 20 ou 30 familles avec 40 ou 50 enfants, sans parler des cas fréquents où l'on prend des locataires à la nuit moyennant 30 centimes. Cette habitude se retrouve aussi à Berlin, où la densité de la population pauvre est très considérable (1). Celle de New-York dépasse ce que nous
(1) Voir sur cette question, « Les populations urbaines eu France comparées à celles de l'étranger », par M. E Levasseur. Paris avait 392 habitants par hectare de terrain bâti, Vienne 637, Berlin 657, Gènes 933, en 1881,
connaissons en Angleterre : Londres n'a que 170,000 habitants par mille carré, New- York 290,000. A Londres, il y a sept habitants en moyenne par maison, six à Philadelphie, huit à Boston, seize à New-York, et dans cette dernière ville la moyenne est souvent transformée en vingtcinq. A Londres sur un acre on trouve 45 personnes, à New- York, dans certaines parties, de 300 à 750. Dans le H*" arrondissement, un îlot de 52 maisons avec 2,360 habitants, nous donne 45 par maison. En 1879, il y avait 21,163 tcnement hanses^ renfermant en moyenne 7 à 8 familles de 4 à 5 personnes chacune, cela fait environ 160,000 familles ou 720,000 personnes. En 1885 dans 26,859 tenement hoiises vivent plus de la moitié, peut-être les deux tiers d'une population approchant de 1,300,000 à 1,400,000 âmes. On a calculé que dans 18,996 maisons en 1883, il y avait plus de 50 personnes, dans quelques-unes 150 et davantage. Dans une maison 32 pièces n'avaient pas de communication avec Pair extérieur. Je pourrais citer des cas extraordinaires d'entassement dans une seule pièce, et les pièces ne sont pas grandes. Dans ce qu'on appelle New-Italy, le quartier habité par les Italiens, qui sont ici comme chez nous ouvriers terrassiers, fabricants de casseroles, marchands de statuettes, il n'est pas rare de trouver 6,7,10 habitants dans une chambre. New-Italy est célèbre par sa saleté et ses mauvaises odeurs, le quartier
des Israélites dans Baxter street peut seul lui disputer la palme.
Le président du New- York Board of health a déclaré en 1878 que 9,846 tenement houses sur 18,582 étaient en mauvais état par suite de Temcombrement, d*une ventilation défectueuse, deTabsence de lumière, d'un drainage insuffisant et d'un manque de water closets. D'après Tavis d'observateurs compétents, dix pour cent des tellement houses étaient dans une condition satisfaisante, cinq pour cent au-dessous de toute critique , presque impossible à améliorer. Le reste remplissait l'intervalle du bon au très mauvais par une gradation ininterrompue.
Il existe à New York des logements à bon marché très confortables, beaucoup mieux entendus que les appartements les plus luxueux de Paris. Dans W^ Street, l'Improved Dweliing Company a construit des maisons qui sont parfaites au point de vue de la sécurité, du comfort et de l'économie.
11 y a là des appartements de trois pièces, la cuisine au milieu, de manière à chauffer les deux chambres à coucher, et toutes les trois pièces ont des fenêtres qui laissent largement pénétrer l'air. D'autres appartements ont quatre et cinq pièces. Il y a dans la maison un ascenseur pour monter le charbon, le bois et les gros paquets ; chaque appartement a son gazomètre et sa conduite d'eau. En outre, afin d'éviter le transport des cendres par l'escalier, un tuyau descend de chaque cuisine dans
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un réceptacle à la cave; on jette par là cendres, poussière, etc. qui sont enlevées tous les deux ou trois jours. Quelques-uns de ces appartements ont un récipient fixe pour faire la lessive, les autres ont des lavoirs communs, chauffés à la vapeur, dans le bas de l'immeuble ou au sixième étage. Le linge sèche sur le toit. Mais ces maisons sont l'exception. Il y a un règlement intérieur assez sévère, et comme Ton exige la propreté et Tordre chez le locataire, elles ne sont recherchées que par une élite. En général les immeubles construits depuis 1879 sont de beaucoup supérieurs aux maisons plus anciennes.
Ou me permettra d'ouvrir ici une parenthèse. Avant de renseigner le lecteur sur la législation eu vigueur, sur les efforts qui ont amené une amélioration, je voudrais toucher quelques mots des loyers et des salaires.
Les salaires sont en général plus élevés aux États-Unis qu'en Europe. D'après M. Mulhall, dont il ne faut accepter les données qu'avec une certaine réserve,
Par semaine :
un imprinieup gagne 40 fr. en Angleterre, 25 fr. en France, 70 fr. à New- York, un plombier 41.25 28.75 77.50
un tailleur ' 31.25 26.25 72.50
un cordonnier 38.75 25 77
un maçon 43.75 22 68
D'après le bureau de statistique du Massachusetts, une famille de cinq personnes (deux adultes,
trois enfants) gagne 4,015 fr. par an dans cet État, 2,585 fr. en Angleterre, le chef de famille figurant pour 2,790 en Amérique, 1 ,545 en Angleterre. Je donne ces chiffres simplement à titre de renseignement. La même autorité américaine estimait qu'en 1883 la nourriture et le logement étaient en moyenne 39 p. 1 00 plus dispendieux dans le Massachusetts que dans la Grande-Bretagne. Elle a compilé un tableau comparé des loyers, d'après lequel ïa moyenne du loyer dans le Massachusetts était de 740 francs Tan (19 p. 100 du budget ouvrier), en Angleterre de 340 fr. (13 1/2 p. 100). Le niveau du comfort, standard of living^ est supérieur de l'autre côté de l'océan Atlantique. On a vu plus haut quels étaient les salaires indiqués par M. Mulhall. Le loyer dans les maisons modèles de l'Improved Dwellings Company de New-York ou dans celles de M. White à Brooklyn est 10 p. 100 plus bas que „ dans les maisons ordinaires ; il varie par mois de 36 à 77 fr. 50 suivant l'étage et le nombre de pièces à New-York, de 30 à 50 fr. à Brooklyn. En général le loyer va de 40 à 60 ou 80 fr. même davantage. Un appartement de quatre petites pièces coûtera 60 à 70 fr. par mois, 720 à 840 fr. par an, tandis qu'à Paris on peut avoir l'équivalent pour 350 ou 400 francs. Dans les garnis de New-York, fréquentés par les ouvriers sans occupation régulière, les déclassés, la partie dangereuse de la population, le prix est do 50, 75 cen-
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times par nuit ; à la semaine un lit peut coûter 4 à 5 fr. Certains dortoirs de bas étage se contentent de 25 centimes. Les garnis sont vides Tété, ils regorgent Thiver; le nombre réglementaire de lits est alors dépassé d^ordinaire. Certains garnis qui sont presque des hôtels, se font payer 2 fr. 50 la chambre.
Pendant très longtemps on abandonna les choses à elles-mêmes. Jusqu'en 1866, New-York n'a possédé aucune autorité locale spécialement chargée de veiller à la salubrité des rues et des habitations. Le taux de la mortalité a été naturellement fort élevé, tant que personne ne s'est occupé d'une manière suivie et scientifique du drainage, de l'enlèvement des ordures, tant qu'un minimum d'air, de lumière, n'a pas été imposé aux constructeurs de nouvelles maisons, tant qu'on a toléré la négligence des propriétaires, tant qu'on s'est borné à combattre les épidémies déclarées sans chercher à faire de l'hygiène préventive. Le climat de New- York, avec ses chaleurs extrêmes en été, présente des dangers particuliers, et l'arrivée de nombreux émîgrants d'Europe empirait encore la situation. L'honneur d'avoir attiré l'attention sur le défaut de salubrité, sur l'absence de législation, appartient à l'Association pour améliorer la condition du pauvre, fondée en 1843, incorporée en 1848 (1). Elle
(l)Voir les rapports annuels de ces deux sociétés, où nous avons puisé de nombreux renseignements.
dispose aujourd'hui d'un capital de 108,000 dolL, rapportant 7,300 doll. ; elle a recueilli, en 1884, 22,000 doll. Elle a fait énormément de bien dans les quarante-trois années de son existence. Plus tard on a fondé la State Charities Aid Association (association auxiliaire des établissements d'assistance publique), qui fonctionne depuis quatorze ans. Ces deux associations, nées de l'initiative privée, ayant leur origine dans un sentiment de philanthropie intelligente, ne veulent à aucun prix étouffer chez le pauvre la notion du respect et de l'aide de soi. Au contraire elles cherchent à développer ce double sentiment, qui est le facteur le plus puissant de l'élévation physique et morale. Voici le programme de la plus ancienne association : diminuer le vagabondage et le paupérisme, en constater la véritable cause, empêcher l'abus de la charité faite sans réflexion, protéger la collectivité contre la fraude et l'imposture, faire du travail la base du secours, veiller à ce que les cas de véritable détresse soient secourus aussitôt, relever le home life^ la santé et les habitudes du pauvre, introduire et encourager l'épargne et l'économie, faciliter l'application des lois relatives à la salubrité et à la propreté de la ville, assurer de meilleures conditions d'existence à la population des logements ouvriers. La seconde association poursuit un objet identique; elle veut de plus coopérer avec l'assistance publique de l'État et organiser
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l'entente entre les diverses sociétés charitables. Ces associations se sont constituées les patrons, les avocats du pauvre et de l'ouvrier, qui ignorent la loi ou qui sont incapables d'en demander l'exécution, sous peine de s'attirer l'inimitié du landlord, qui expulsera sans merci tout locataire incommode ou qui augmentera le loyer. Elles se chargent de leurs intérêts, elles font inspecter les logements dénoncés comme insalubres, elles insistent pour que la loi municipale soit mise en branle là où le cas d'urgence a été dûment prouvé. Elles ont obtenu la correction d'une foule dïnfractions, elles ont été mises en contact avec ceux qui souffrent en silence, elles ont accumulé un nombre considérable de faits, dont la publication a plus d'une fois ému l'opinion publique et permis de triompher de résistances intéressées. L'Association pour améliorer la condition du pauvre est purement volontaire ; elle n'est revêtue d'aucun pouvoir officiel, elle n'a pour elle que l'influence morale. Un rôle analogue, en ce qui concerne le logement des ouvriers, l'application de la loi et des règlements, est joué en Angleterre par le Comité de Mansion house, formé en 1884, et qui a publié deux intéressants rapports annuels.
Comme je le disais plus haut, c'est l'Association pour améliorer la condition du pauvre qui a commencé la croisade. Au bout de quelques années d'activité, elle s'aperçut que tous les eft'orts
!(} QUESTION DES LOGKMENTS
en faveur des classes dépendantes d'un salaire journalier, n'aboutiraient à rien, si Ton ne parvenait à assainir dans une certaine mesure les logements, à diminuer les foyers de maladie et d'immoralité. Ce fut sous l'empire de cette idée qu'elle entama une campagne, qu'elle prit en main la question des logements insalubres : en 1853-1854, elle se livra à une enquête qui révéla une situation effroyable. Sous la pression des faits relevés par elle, une commission parlementaire fut chargée d'examiner la question et de faire un rapport. Quelque dix ans devaient s'écouler avant que New- York fût pourvu d'un bureau de salubrité et d'une législation sur les logements. En 1865, un comité de citoyens, sous la contrainte de la nécessité, sous le stimulant de l'Association et des articles de la presse, s'empara de la matière, et aidé par un mouvement d'opinion, il obtint la création du Bûord of health et le vote d'une loi sur les logements.
Au moment de la création du Board (mars 1866) les rues étaient mal nettoyées ; il y avait des abattoirs dispersés dans toute la ville jusque dans les maisons d'habitation les plus encombrées; les industries insalubres n'étaient pas réglementées; les fosses d'aisances, les drainages, la ventilation, ne faisaient Tobjet d'aucune réglementation; tout au plus se préoccupait-on de la solidité des matériaux employés dans la construction. Le
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Board of health fut doté d'attributions lui permettant d'intervenir, si un immeuble était infecté par une maladie contagieuse ou s'il se trouvait dans un état dangereux pour la sûreté et la santé des habitants; il reçut des pouvoirs spéciaux pour surveiller les habitations des classes ouvrières. En 1867, on fit une loi sur les logements, complétée et amendée à diverses reprises, notamment par ce qu'on appelle le Code sanitaire de New-York. On arriva à une réglementation sanitaire assez complète en ce qui concerne la ventilation, l'entretien des fosses d'aisances, l'encombrement. Mais pendant des années le Bom^d of health eut à lutter contre de grandes difficultés ; les inspecteurs envoyés pour constater les nuisances étaient mal reçus par les habitants des logements examinés, hostiles à ce qui leur semblait une immixtion de l'autorité dans leur intérieur. Ce fut une éducation à faire. Aujourd'hui les inspecteurs sont bien accueillis, et leurs visites depuis vingt ans ont contribué à instruire, à répandre des notions élémentaires d'hygiène. On se heurta aussi à la résistance des propriétaires, qui firent la sourde oreille; ils forment à New- York une corporation puissante (les immeubles de New-York représentent une valeur de 4,000,000,000 de francs environ), leur influence politique est considérable, et ils sont fort bien défendus dans le conseil municipal et dans les
chambres, qui les ont traités avec ménagement. A la longue les propriétaires ont compris que leur intérêt bien entendu était d'améliorer leurs immeubles; quelques-uns cependant, qui ne sont pas riches, s'excusent sur leur pauvreté qui les empêche d'assainir leurs logements. En outre l'opinion publique au début ne soutenait guère les efforts du Board. Le plus grand obstacle, c'est qu'il était sans la moindre autorité en ce qui touche la construction de nouvelles maisons; le département chargé d'accorder les permis de bâtir ne coopérait pas avec lui et ne se souciait pas de la salubrité ; il se bornait à contrôler la solidité des matériaux employés. On accusait le Board of heallh de négligence et de mollesse. En 1878 il y eut de nouveau une croisade menée par l'Association pour l'amélioration de la condition du pauvre, par la State charities aid Association, soutenue par la presse et par le clergé ; cette croisade eut des résultats sérieux dans plusieurs directions. Le plus important fut de créer un courant irrésistible de l'opinion publique. Le maire de New-York (i) chargea un comité de neuf personnes (le président du Board of heallh^ ceux des deux associations, M. Vanderbilt) d'élaborer un
(1) Pour la législation sanitaire à New-York, consulter ]fis publications du D'. A. J. Martin, notamment « Études sur l'administration sanitaire civile », 1 volume, — et la « Revue d'hygiène et de police sanitaire » (tomes Vil et VIII).
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projet de loi amendant TAct de 1867, de façon à en rendre l'application plus facile et d'empêcher toute nouvelle construction sans approbation préalable du Board of health réorganisé. Cette loi fut rapidement votée. Elle a augmenté les moyens d'action du Board, son état-major qui se compose aujourd'hui de IS inspecteurs principaux (des médecins touchant 8,000 francs par an ayant chacun un rayon déterminé), de 30 agents de police, détachés au service de la salubrité. La loi de 1879 exige que les plans détaillés de la nouvelle construction soient soumis au Board, qui refuse le permis de bâtir, si les conditions prescrites par le Code sanitaire ne sont pas remplies. Afin d'assurer la bonne aération, chaque pièce doit être pourvue d'une fenêtre ouvrant sur l'extérieur; de plus il est interdit de couvrir tout le lot de terrain, comme par le passé, lorsque les maisons étaient adossées ou séparées par des cours minuscules. L'immeuble ne doit pas absorber plus de 65 p. 100 du terrain (dans des cas exceptionnels 78 p. 100). En 1881, une nouvelle loi, fort appréciée par les personnes compétentes, s'est occupée des travaux de plomberie et de canalisation ; elle soumet les travaux à l'approbation préalable du Board et elle crée pour les ouvriers plombiers une réglementation spéciale (enregistrement de leur adresse). Armé de ces nouveaux pouvoirs, stimulé par l'opinion publique, le Board déploie
une plus grande activité que par le passé (1). Il reçoit par an environ 6,000 plaintes, et lorsque les inspecteurs trouvent qu'elles sont justifiées^ on force les propriétaires dans la majorité des cas à faire le nécessaire. Il y a cependant des nuisances qui demeurent inconnues, ou bien Ton se heurte à une résistance passive du propriétaire. Dans les cas d^urgence extrême, le Board a des pouvoirs exceptionnels. Si un logement est encombré au delà de toute mesure, il peut faire évacuer une partie des habitants, qui vont coucher dans les garnis ou augmenter Tencombrement sur d'autres points. Il use de ce pouvoir avec discrétion; quant aux habitations souterraines, il en a considérablement réduit le nombre. On est d'accord pour trouver que la législation est suffisamment complète aujourd'hui, et que tout ce qu'il faut, c'est de l'appliquer. Une difficulté, c'est la répugnance des habitants des quartiers pauvres à se plaindre, pour ne pas être expulsés par le propriétaire furieux. Comme je l'ai dit plus haut, l'Association pour améliorer la condition du pau-
(1) De 1879 à 1884, 3,110 tenements ont été inspectés, 2,398 améliorés au moins en partie. La grande masse des violations du code sanitary sont corrigées dans un temps relativement court, surtout s'il s'agit de plomberie ou de drainage. Dans ces2,3981adépense moyenne a été 175 francs, soit en tout 449,650 francs, au grand avantage direct de 19,184 familles, composées de 95,920 personnes.
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vre s'est faite Tavocat d'office; elle recueille les dénonciations, gardant secret le nom du plaignant, ou bien ses agents dans la distribution des secours, constatent des cas d'insalubrité, et comme depuis 1878, elle possède un inspecteur spécial, celui-ci va vérifier sur place et voir ce qu'il y a à faire. S'il y a lieu, on prévient l'autorité compétente, et après qu'elle a répondu à la lettre d'avis, on retourne voir ce qui a été fait, revenant à la charge, si cela est nécessaire. En 1884, l'Association s'est occupée de 951 plaintes, dont on a écarté 317 comme non justifiées; S47 ont été transmises à l'autorité, S7 ont été satisfaites directement sans appel au Board, beaucoup de propriétaires préférant porter remède de suite, sans s'exposer à une représentation du Board; dans 310 cas, les ordres de celui-ci ont été exécutés, dans 88, ils sont restés en souffrance. Dans la majorité des cas, il s'agissait de water closets, de fosses d'aisances, dé toit endommagé, de tuyaux défectueux. En 1883, on avait inspecté 991 maisons; dans 825, la défectuosité fut réparée. Elles étaient habitées par 6,600 familles ; la dépense moyenne fut de 157 francs, ce qui donne un total de 140,000 francs* L'Association a dépensé 2 fr. 50 par inspection. Dans 13 p. 100 seulement des cas signalés, l'Association n'a pas obtenu satisfaction en 1883. On a remarqué qu'une assez faible dépense suffît dans la majorité des cas pour améliorer la salubrité
extérieure objective; il est difficile d'agir efficacement sur les habitudes des locataires, sur la salubrité subjective. Percez des fenêtres, rendez les prises d'air, les ventilateurs obligatoires, comment aurez-vous un état-major de fonctionnaires pour voir si les gens ouvrent les fenêtres, s'ils balayent, s'ils se lavent? C'est dans ces habitudes héréditaires et dans la pauvreté des gens, que se trouve la partie la plus difficile du problème de l'habitation, la partie sur laquelle la législation est impuissante, et dans laquelle l'éducation, l'esprit d'épargne, de self help et de self respect sont seuls efficaces. Dans une certaine mesure, des logements plus , salubres et plus propres encouragent l'hygiène subjective, mais pas toujours.
On ne saurait nier que depuis six ans, il y a une amélioration sensible dans la ville de New- York. Tout d'abord les nouvelles maisons sont édifiées selon le programme du Board of health. On a porté remède à bien des défectuosités dans les édifices de date plus ancienne, mais il ne faut pas se bercer de l'illusion que tout soit pour le mieux. Loin de là, il y a encore bien des logements mal tenus, mal aérés, sentant mauvais, où
(1) Le taux de mortalité a été longtemps de 28, pour tomber à 26 et même 24 et demi.
Dans les quartiers insalubres, il est deux fois plus élevé que dans les quartiers aisés 72 p. 100 des morts dans les tenement bouses.
la population vit entassée dans une déplorable promiscuité. En 1885, une commission parlementaire s'est occupée de la question, elle a visité des bouges affreux; de même la Commission d*enquête du Sénat fédéral sur les relations du capital et du travail a recueilli des dépositions mélancoliques sur Tétat des logements. Le chef du bureau de statistique de l'État de New- York, dans son rapport pour l'année 1885, fait d'abominables descriptions sur l'état d'insalubrité et d'encombrement des habitations ouvrières. « Si je n'avais inspecté personnellement ces quartiers, dit-il, je n'aurais jamais cru qu'une pareille négligence des précautions sanitaires fût tolérée par le Board of health. » Au fur et à mesure qu'on améliore certains quartiers, certaines maisons, il se reforme ailleurs des foyers d'insalubrité. C'est une lutte perpétuelle, et les règlements d'hygiène sont impuissants à triompher du mal. La population augmente, les ressources ne grandissent pas assez vite pour permettre de se loger dans de meilleures conditions parce que cela coûte trop cher. Les maisons neuves, plus confortables, sont recherchées par l'élite des ouvriers, qui en apprécient les avantages et qui peuvent payer davantage, surtout payer régulièrement.