‹ Le logement de l'ouvrier et du pauvreChapitre 39 sur 47 · LA CITK OUVRIERE DE MULHOUSE. — SON ETAT ACTUEL · texte numérisé non relu

LA CITK OUVRIERE DE MULHOUSE. — SON ETAT ACTUEL

Mulhouse au moment de sa réunion à la France en 1798 ne comptait que 8,000 habitants, au lieu de 70,000, chiffre actuel de sa population. Cette population s'est accrue sous Teffet du développement de l'industrie manufacturière. Pour procurer à leurs ouvriers des logements meilleurs que ceux qui se trouvaient à leur portée, les chefs d'industrie ont cherché une combinaison, permettant aux ouvriers venus des campagnes voisines d'acquérir une maison moyennant une dépense à peu près égale au prix des loyers en ville et d'encourager l'épargne en rendant possible l'accès de la propriété. On sait comment s'est constituée la Société des cités ouvrières de Mulhouse sous l'influence de cette idée. Avec un capital social de quelques centaines de mille francs, souscrit par les principaux manufacturiers de la place, capital auquel se sont ajoutés des emprunts garantis par la Société, les promoteurs de l'œuvre

ont construit 1,200 maisons d'ouvriers dans l'espace de trente ans. Un millier de ces maisons est payé dès maintenant par les acquéreurs, moyennant une retenue sur leur salaire, retenue dont U» montant ne dépasse pas considérablement le taux des loyers ordinaires en dehors de la cité. En achetant sa maison avec des économies modestes, Tacquéreur tient en main le gage de l'épargne et en jouit immédiatement, puisqu'il peut l'occuper aussitôt après la signature du contrat. Une fois l'habitude de l'économie prise, elle persiste quand le prix d'achat de la maison est acquitté et nombre d'ouvriers sont parvenus à faire ensuite de nouveaux placements. Au point de vue social, l'acquisition d'une maison, l'accès de la propriété devient une garantie d'ordre et attache davantag(î l'ouvrier et sa famille au foyer de travail où il s'est fixé. Une fixité plus grande des populations ouvrières facilite aussi le développement dos institutions de secours et de prévoyance, notamment la création de caisses de retraite pour les invalides. Dans le cas où les propriétaires de la cité ouvrière de Mulhouse ont dû s'éloigner, ils ont jusqu'à présent toujours trouvé à vendre leur maison à un prix supérieur à celui du prix primitif de construction. Indubitablement ce placement des épargnes des ouvriers occupés dans les manufactures de Mulhouse a été plus profitable que le versement à la caisse d'épargne.

L ouvrier a avantage à employer ses économies à l'acquisition d'une maison, lorsque c'est possible. Co mode de placement est préférable en général à Tachai de valeurs mobilières et au recours à la caisse d'épargne. La caisse d'épargne ne donne à ses déposants qu'un intérêt minime, inférieur au profit retiré de l'achat d'une maison, dans les conditions offertes par l'œuvre des cités ouvrières de Mulhouse, par exemple, et les placements en valeurs mobilières pour les petites économies se montrent souvent trop aléatoires.

Sans doute il n'est pas d'institution humaine qui n'ait ses inconvénients. Il peut arriver parfois que l'acquisition d'une propriété devienne dommageable, mais en règle générale, comme l'a si bien dit M. Levasseur au congrès de l'association française pour l'avancement des sciences à Nancy en 1886 : 1° Il est bon d'être chez soi, l'amour de la propriété existe chez l'ouvrier comme chez tout homme ; la famille ouvrière qui a sa maison s'intéresse davantage à son intérieur qu'elle aménage à sa fantaisie, au petit coin de jardin qu'elle cultive ; les grandes maisons ouvrières bien ordonnées telles que le familistère de Guise sont très utiles pour le bien-être des ouvriers. M. Levasseur considère cependant la petite maison dont l'ouvrier est propriétaire eomme supérieure surtout au ppipt de vue moral ; 2° l'acquisition de la maison mv Touvrief est \\ï\ i»ojren d'épargnpr Pt

surtout un stimulant énergique à l'épargne par l'obligation où est l'ouvrier de payer ses annuités ; 3** le placement de Tépargne en achat de maison a chance d'être plus avantageux que le placement à la caisse d'épargne, parce que si le groupe industriel continue à prospérer la population urbaine augmente, les constructions s'étendent par delà la cité ouvrière et le prix des immeubles s'élève ; 4** la possession d'une maison attache l'ouvrier, au sol, condition de stabilité qui est favorable à l'ouvrier comme à l'industrie et à l'état socialen général; elle n'empêche pas cependant l'ouvrier de se déplacer au besoin et ne l'asservit pas à la localité, puisque si l'industrie, resté prospère, il peut louer ou vendre avec bénéfice.

C'était en réponse aux craintes exprimées par M. Ducrocq, qu'en excitant d'une ndanière trop générale l'ouvrier à devenir propriétaire de sa maison, on ne rendît un mauvais service à l'élite des ouvriers disposés à suivre ce conseil et qui pourrait parfois acquérir sa maison en perdant quelque chose de sa part de liberté du travail qu'un capital mobilier lui conserverait mieux (1).

(1) M. Limousin, qui est peu favorable aux petites maisons d'ouvHers où tout est étroit et peu solide, croit qu'il serait préférable dans les grandes villes que l'ouvrier possédât des actions de la société propriétaire. Il arriverait également ainsi à ne pas payer de loyer et pourrait plu^ f^oUement se 4é|placer si quelque circonstance ]y oblb

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Revenons à Mulhouse. La Société mulhousienne des cités ouvrières a été fondée en 1853, surtout grâce à MM. Jean Dolifuss et Pénot, par 42 grands industriels au capital de 300,000 francs en actions de 5,000 francs. Elle reçut une subvention de 300,000 francs de l'État (décret de 1852), prise sur les 10 millions que Tempereur Napoléon III avait décidé de consacrer à Tamélioration des logements d'ouvriers dans les grandes villes, et en outre le crédit foncier avança à 5 p. 100 355,000 francs, si bien qu'on se trouvait avoir près d'un million de francs.

Comme condition attachée à la subvention, la société devait construire au moins 300 maisons d'ouvriers, et limiter le dividende à 4 p. 100. La subvention devait servir à faire les frais de la voirie, des installations d'utilité générale. Le prix des maisons en a été par suite plus bas au début (2,200 à 3,000 francs), depuis lors la moyenne est de 2,600 à 3,400 francs.

Le premier versement doit être de 250 à 300 francs, le payement mensuel varie entre 18 et 25 francs. C'est calculé de façon à représenter 8 p. 100 du prix d'achat environ, 4 p. 100 sont aux actionnaires, 1 1/2 p. 100 pour les frais généraux, assurance, etc., 2 1/2 p. 100 à l'amor-

geait. Le parti socialiste ouvrier assure que le système des petites maisons a pour objet la reconstitution d'une sorte de glèbe.

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tissément. L'amortissement complet a lieu en 13 à 16 ans. En 1881, la Société avait construit 996 maisons, toutes vendues pour 2,932,475 francs 2,415,452 francs étaient remboursés et la dette des ouvriers était de 517,000 francs seulement. La colonie est habitée par 7,000 personnes environ.

Dans une récente publication : « Oberelsassische Baumwollindustrie und ihre Arbeiter », un élève de M. Brentano donne des détails sur Tétat actuel de la cité ouvrière de Mulhouse. L'étude du docteur Herkner a fait quelquiB bruit en Allemagne, parce qu'il peint la situation des ouvriers sous des couleurs fort sombres et qu'il prétend réagir contre les appréciations optimistes portées sur le résultat des efforts tentés par les grands industriels de Mulhouse.

La cité ouvi'ière est née du sentiment, provoqué par la Révolution de 1848, qu'il était nécessaire de s'occuper du bien-être de l'ouvrier et notamment d'améliorer son logement. En présence de Tencombrement inouï qui régnait dans les sales maisons qu'habitaient les familles d'ouvriers, on voulut essayer de l'extrême contraire et créer des maisons isolées, destinées à abriter un nombre restreint de personnes. Pour des motifs d'économie, au lieu de cottages détachés, on bâtit les maisonnettes par groupe de quatre. Au rez-dechaussée, on trouve une petite cuisine qui forme antichambre en même temps et dont la porte

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ouvre directement à l'extérieur, elle est éclairée par une petite fenêtre et un œil de bœuf; un escalier fort étroit et raide conduit au premier étage, qui renferme une chambre de 2 m. 86 sur 5 m. 60 de large et de 2 m. 70 de haut, — un cabinet de 2 m. 24 sur 3 m. 46. Au-dessus, il y a un grenier avec une fenêtre. Le cabinet d'aisances est hors de la maison.

La maison avec jardin, dépenses de voirie et frais d'enregistrement, coûte 3,000 à 3,100 francs, cela représente un loyer mensuel de 25 francs équivalent à ce qu'on payait pour une très mauvaise habitation en ville. Nous avons dit qu'on a demandé un premier versement de 300 francs. Au bout de 13 ans et 5 mois on pouvait devenir propriétaire.

D'après M. Herkner, ce sont surtout des ouvriers de la campagne, y possédant un bout de champ qu'ils ont vendu, qui ont profité de la cité ouvrière.

Où auraient-ils trouvé sans cela les 300 francs, demande-t-il? En 1886, 55 ouvriers de fabrique et 205 journaliers, dont le salaire quotidien variait entre 2 francs et 2 fr. 50, habitent dans la cité comme aquéreurs. M. Herkner croit que les ouvriers ont emprunté, lorsqu'ils n'avaient pas d'économie ou qu'ils ont reçu des avances des fabricants.

Bien qu'il fût défendu de prendre des sous-locataires, les acquéreurs l'ont fait, afin d'augmenter

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leurs revenus, afin de payer plus facilement les annuités. On a fermé les yeux et on a eu l'encombrement dans de petites maisons, construites pour un nombre limité de personnes. Il paraît que lors d'une inspection faite à Toccasion de mesures à prendre contre le choléra en 1884, on a trouvé dans une seule maison de la cité 6 familles, soit 42 personnes, dans une autre 28, dans une autre 20. La moyenne est de 10 personnes.

Il était interdit de faire des modifications structurales pendant dix ans; ce délai s'est écoulé et dans la partie nord-ouest de la cité, on remarque que quelques propriétaires ont surélevé leur maison, que d'autres ont profité du terrain pour ajouter des constructions. 270 maisons ont été modifiées de la sorte. Dans la partie la plus voisine de la ville, et qu'habitent de petits bourgeois, il n'a pas été fait de changement.

Le personnel primitif s'est renouvelé en grande partie. D'après M. Herkner, beaucoup de petites maisons de la cité seraient hypothéquées.

En dehors de la cité ouvrière, le logement des ouvriers à Mulhouse est toujours déplorable. Une mauvaise chambre se paye 12 fr. 50 par mois en ville, une mansarde 7 fr. 50, trois chambres 17 fr. 50 à 18 fr. 75. La moitié d'un lit se paye 5 à 6 francs par semaine.

M. Herkner regrette qu'au lieu de ne bâtir que des cottages, on n'ait pas construit des maisons à

plusieurs locataires, installées d'avance pour recevoir plusieurs familles, — des maisons à deux étages, chaque étage renfermant trois ou quatre logements. La spéculation privée en édifie d'ellemême un grand nombre. Pour les indigents, la caserne de location est ce qu'il y a de mieux.

Dans un esprit d'impartialité, nous avons cru devoir citer les renseignements de M. Herkner, (jui ont d'ailleurs été l'objet de protestations.

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