Le long des quais; bouquinistes, bouquineurs, bouquins
Bouquiner, échapper aux rues tumultueuses, où les autobus vous éclaboussent, où les passants vous bousculent, où mille rumeurs vous assourdissent, découvrir un peu de calme, de silence et de tranquillité, se délasser, jouir du plein air, ne penser à rien, baguenauder.
Les quais sont silencieux et paisibles ; seuls les tramways électriques passent par instants, en coup de vent, dans un bruit de ferraille et un jaillissement d'étincelles. A la sortie des ponts, le flot des voitures s'engouffre dans les rues adjacentes ; les passants affairés s'éloig-nent ; le long des trottoirs, les fiacres et les autos stationnent, dolents et résignés ; conducteurs, chevaux et moteurs se délassent en paix. Et l'on s'attarde devant les boîtes où pêle-mêle s'entassent des livres, des lithographies, des estampes et des médailles. On les examine dans l'espoir d'y découvrir une rareté.
Par dessus les étalages, on aperçoit la Seine, animée par le passage des bateaux-mouches, et le lent défilé des trains de péniches. On regarde décharger les chalands, on s'associe aux émotions du pêcheur à la ligne; on s'intéresse au travail du tondeur de chiens; on assiste au repêchage des désespérés.
Pour la millième fois — pour la dix-millième fois peut-être — on admire le panorama incomparable qui se déploie devant vous, ce spectacle merveilleux dont les aspects diffèrent à chaque coude du fleuve, et qui n'a pas son pareil au monde. A chaque pas, un monument, une perspective, une statue, une plaque de marbre apposée sur une maison, un rien vous incite à évoquer quelque souvenir du passé, depuis le balcon de Charles IX, jusqu'au terre-plein de Notre-Dame, où certain soir le jeune Jean Racine débarquait du coche d'eau de Melun.,.
Bouquiner, c'est éprouver les impressions de Pierre Nozière. « Tout « compte fait — écrivait Anatole France dans un de ses livres de début « — tout compte fait, je ne sais pas de plaisir plus paisible que celui « de bouquiner sur les quais. On remue avec la poussière de la boîte « à deux sous mille ombres terribles ou charmantes. On fait dans ces « humbles étalages des évocations magiques. On converse avec les « morts qu'on y rencontre en foule. Les Champs-Elysées, tant vantés « des anciens, n'offraient rien aux sages après leur mort que le Parisien « ne trouve en cette vie sur les quais ».
< ... Si j'ai jamais goûté l'éclatante douceur d'être né dans la ville
< des pensées généreuses, c'est en me promenant sur ces quais, où, du « du Palais-Bourbon à Notre-Dame, on entend les pierres conter une
< desplus belles aventures humaines, l'histoiredela France ancienneet île c la France moderne... C'est là qu'on sent mieux qu'ailleurs les travaux
« des générations, les prog^rès des âg-es, la continuité d'un peuple, la < sainteté du travail accompli par les aïeux, à qui nous devons la liberté « et les studieux loisirs. C'est là que je sens pour mon pays le plus « tendre et le plus ingénieux amour » ,
Bouquiner, c'est goûter le charme de l'imprévu, l'agrément de la flânerie, c'est escompter la joie d'une découverte merveilleuse, c'est travailler et se récréer tout à la fois, c'est faire sienne cette vaste bibliothèque en plein air, où l'on vend de la science, des idées, de rémotion, de l'idéal et du rêve au rabais.
Heureux, trois fois heureux, les bouquineurs ! Mais les bouquinistes, les pauvres, les infortunés bouquinistes l Quel sort parfois lamentable est le leur !
En toutes saisons, hormis les jours où le mauvais temps rend leur commerce absolument impossible, qu'il neige, qu'il brume, qu'il gèle, qu'il vente, ou qu'il fasse du soleil, ils demeurent des journées entières en faction devant leur étalage, tantôt faisant les cent pas, ou battant la semelle pour se réchauffer. Rien ne les protège contre les intempéries ; les rhumatismes et les fluxions de poitrine s'attrapent vite.
Les affaires ne sont pas brillantes, le métier ne parvient qu'avec peine à nourrir son homme, les bénéfices ne dépassent pas la bonne médiocrité. Quand la température est favorable, les promeneurs sont nombreux, mais les acheteurs sont rares. Ils se penchent vers les boîtes, prennent un bouquin, Texaminent, le palpent, le soupèsent, l'entr'ouvrent, le retournent en tous sens, puis, dédaigneux, le remettent en place.
Les clients manquent de générosité ; ils ignorent le geste large. Bien peu achètent sans marchander ; ils redoutent sans cesse de ne pas en avoir pour leur argent, même quand ils limitent leurs investigations aux richesses de la boîte à deux s(;us !
On a eu l'imprudence de raconter que certains bouquineurs, nés sous une heureuse étoile, avaient eu l'agréable surprise de découvrir dans les livres achetés un prix dérisoire, des billets de banque, imprudemment oubliés par leurs anciens possesseurs. On a répandu le bruit que d'autres avaient fait des acquisitions extraordinaires ; qu'un jour le marquis de Libri acheta 60 francs une série de chroniques italiennes du xvi™* siècle, qu'il céda pour 3o.ooo francs à la Bibliothèque Nationale. On a cité le cas de M. de Fontaine de Resbecq, vendant 25 louis une édition eizévirienne du « Pâtissier Royal », acquise moyennant 5 sous; et celui de M. Parison, trouvant la boîte à 0.95 un exem.plaire des Commentaires de César édité par ^iantin, et annoté par Montaigne. Tout récemment encore, n'est-ce pas sur les quais que fut découvert le Piganiol de la Force, ayant appartenu à Gabriel de St-Aubin, qui l'avait illustré de sa propre main ?
De telles occasions peuvent évidemment se représenter: pour en profiter, il s'agit d'avoir du flair, et d'être favorisé des dieux. Toute illusion est toujours permise, et maint bouquineur, en parcourant les quais, caresse celle d'y découvrir un trésor.
Patiemment, il remue le fatras poussiéreux, dans l'espérance d'y
trouver une édition de Aide, de Junta, de Mamert-Patisson ou de Cramoisy ; cet homme a toutes les audaces. L'insuccès de ses recherches ne lasse pas sa patience ; il reste convaincu que le hasard — cette providence du chercheur opiniâtre et persévérant — saura récompenser ses efforts.
D'autres amateurs, déçus de ne pas mettre la main sur un volume à leur convenance, demandent naïvement au bouquiniste s'il ne possède pas tel livre rare dont la valeur dépasserait à elle seule celle de looo bouquins entassés dans sa demi-douzaine de boîtes, y compris celle à 3 fr. , le nec plus extra de sa marchandise !
En hiver, la série des jours de pluie semble interminable, cela ne fait pas l'affaire du pauvre bouquiniste ; la pluie est sa pire ennemie ; elle éloigné les passants ; elle rend les quais déserts, elle ruisselle dan s les boîtes, les transformant en véritables cuvettes, détériorant fàcheu sèment les bouquins et les gravures, déjà en si piteux état, donnant aux reliures des teintes invraisemblables, transformant les brochures en véritable bouillie.
Stoïque, solide au poste, l'infortuné bouquiniste résiste autant qu'il est possible. Il sait, selon les conseils du sage, que l'honnête homme doit mépriser également les injures du temps et les injures des hommes. Il n'abandonne le champ de bataille que lorsque, manifestement, toute résistance paraît vaine ; il ne capitule qu'à la dernière extrémité.
Il est philosophe : sans récrimination ni murmure, il accepte sa défaite et se résigne à fuir. Mais à la première éclaircie, les boîtes se rouvrent comme par enchantement, les bouquinistes sortent des réduits ignorés où ils se terraient ; un rayon de soleil a bientck fait de sécher l'asphalte, les platanes cessent d'égoutter ; un à un, les passants réapparaissent ; le commerce reprend.
Ni l'inclémence des saisons, ni l'indifférence et les exigences des clients, ne découragent le bouquiniste. Sans lassitude, sans grande conviction sur l'utilité de la chose, il met en ordre ses livres, ses lithographies et ses estampes, les classe vaguement, les époussète un peu, et cherche à donner à son étalage un aspect engageant.
Il finit par connaître les goûts et les préférences du public. Le jeudi, les collégiens et les répétiteurs fréquentent les quais ; aussi, metil en évidence les livres classiques ; le dimanche, la place d'honneur sera réservée aux romans d'amour, aux histoires sentimentales : c'est le jour des petits employés.
Il n'ignore pas que certains volumes se vendent facilement ; que d'autres, au contraire, ne parviennent jamais à trouver preneur ; si quelqu'un les feuillette, ce n'est sans doute que par charité, pour leur donner l'illusion d'avoir encore les lecteurs ! On les céderait pour rien, que nul ne consentirait à s'en charger.
Le bouquiniste ne s'illusionne pas sur la valeur de sa marchandise ; il sait bien que la littérature qu'il débite ne saurait équitablement être estimée qu'au prix où se négocie le vieux papier.
Certes, ce n'est pas sa faute. A la différence des autres commerçants, il ne choisit pas les produits qu'il écoule. Ces misérables bouquins sont
venus là, on ne sait comment ; le flux les apporta, le reflux les remporte. Il suffit d'une vente à l'hôtel Drouot, à la salle Sylvestre, du décès d'un homme de lettres, pour que tout un genre de livres fasse son apparition sur les quais.
Dans cet amalgame, il se trouve assurément des pièces r^res et curieuse<î, l'ensemble cependant ne vaut pas grand'chose, les habitués des quais ne sauraieut se montrer difficiles.
Il ne faudrait pas toutefois pousser le tableau trop au noir ; le métier a son bon côté. Au printemps, par une de ces après-midi où Paris se révèle la ville superbe et délicieuse entre toutes, nul n'est plus digne d'envie que le bouquiniste, quand, assis sur son tabouret, le dos appuyé au parapet, il fume paisiblement sa pipe, en attendant le client.
Le beau temps attire les promeneurs, et les retient le long du fleuve ; les livres semblent moins poussiéreux, les estampes moins défraîchies, la vente se fait aisément, le bouquiniste voit avec joie son étalage se dégarnir, et le billon, sinon l'or, affluer dans son escarcelle ; et cela, sans grand effort, sans troubler sa quiétude et sa somnolence.
Je liais V activité, qui détourne du rêve.
Au surplus, les distractions ne manquent pas au bouquiniste. Pour peu qu'il soit observateur, il prendra plaisir à observer les passants, il découvrira parmi eux des types inénarrables, de véritables héros de la « Comédie humaine » ; il en est de tous genres, de toutes espèces, de toutes conditions sociales, depuis le vénérable membre de l'Institut qui s'achemine, grave et solennel, vers le Palais Mazarin, jusqu'à l'inévitable gavroche, qu'on rencontre à tout endroit de Paris, ovi l'on flâne, où l'on se rassemble, où l'on badaude; bibliomanes à la recherche de la pièce de choix de l'édition princeps, collectionneurs sans ressources, professeurs réduits à se constituer une bibliothèque à bon marché, vieillards et adolescents considérant d'un regard luxurieux le volume au titre prometteur de descriptions égrillardes et de dessins lubriques, officiers en retraite, ecclésiasticjues, vénérables institutrices, soldats en permission, gens élégants, mendiants à l'aspect sordide, rapins originaux dans leur accoutrement, si ce n'est dans leurs œuvres, folliculaires, à court d'inspiration, espérant découvrir dans la boîte à deux sous le livre ignoré qu'ils pourront piller et démarquer sans inconvénients et sans scrupules, potaches à la recherche de la traduction à bon compte de quelque illustre auteur grec ou latin, dont la pensée est parfois si malaisée à exprimer en français, bonnes d'enfants allant promener la marmaille aux Tuileries ou au square Notre-Dame, et considérant les étalages d'un œil désintéressé.
D'une façon générale, les bouquineurs sont gens peu pressés, ils s'attardent volontiers à causer avec le bouquiniste. On parle bibliophilie, littérature ou politique ; on s'entretient du temps qu'il fait, de celui qu'il fera, car tout bouquiniste est météorologue. Matin et soir, il observe le ciel, il note la direction des vents, les mouvements des nuages. Passant sa vie en plein air, n'est-il pas naturel qu'il en soit
ainsi ? Avec l'assurance d'un vieux navioj-Hteur, il prédit les chang'ements de temps ; il sait que si le ciel se couvre vers les hauteurs du Trocadéro, c'est la pluie inévit.ible ; il peut assurer que les petits nuages légers et moutonneux venant d'est sont les précurseurs du soleil.
La marchande de journaux dont le kiosque est voisin n'est pas, elle non plus, rebelle à la conversation. A vivre côte à côte, on finit par se bien connaître, on se rend réciproquement des petits services ; quand l'un est absent, l'autre encaisse la recette à sa place. Tous deux, du reste, sont un peu de la même partie. Chacun dans leur genre, ils vendent du papier. Ce magazine frais et pimpant qui s'étale orgueilleusement à la devanture du kiosque, et qu'on ne pourrait se procurer aujourd'hui qu'au prix marqué, il ne tardera pas à franchir le trottoir et a s'étioler misérablement dans la tristesse et dans la honte de la boîte la plus méprisée.
Les quais ont conservé de certains côtés un caractère intime et patriarcal ; cantonniers, balayeurs, sergents de ville, cochers et chauffeurs, tout le monde fraternise.
Fidèles à une ancienne trad"itiou, les cochers de tlacre ont conservé l'habitude de venir déjeuner sur les quais. Certains marchands de vins n'ont pas d'autre clientèle.
Les stations de voitures ont le privilège d'attirer les oiseaux, qui, aux heures où les quais sont tranquilles, viennent s'ébattre sur le trottoir. Les sacs laissent inévitablement échapper quelques grains d'avoine, et l'aubaine n'est pas perdue pour tout le monde. Les moineaux parisiens sont admirables de témérité ; l'homme des Tuileries n'est pas leur seul ami, ils consentent à se poser sur d'autres épaules, à venir picorer dans d'autres mains. La bonhomie des bouquinistes n'est pas faite pour les effaroucher.
Puis, quand il est las de causer avec les clients, les cochers de fiacre, les sergents de ville et la marchande de journaux, quand il a examiné le ciel et jeté des miettes de pain aux oiseaux, comme les journées sont longues et qu'il n'est pas décent de rester des heures entières à ne rien laire, le bouquiniste lit.
Recueils de vers, dictionnaires, libelles, encyclopédies, bréviaires, pamphlets, récits de voyages, manuels scolaires, mémoires, livres de science, de piété, d'histoire, de polémique, de philosophie, de pédagogie, de droit, de géographie, de théologie, ouvrages écrits en anglais, en hébreu, en latin, en français, en chinois ou en espéranto ] livres de toute nature, de tous formats, de toutes couleurs, de tous poids, de tous styles, il a tout sous la main, les boîtes des quais sont le vaste dépotoir où chaque imprimé, quel qu'il soit, finit par échouer tôt ou lard.
Toutes les écoles littéraires, tous les genres, toutes les chapelles, grandes ou petites, romantisme, classicisme, futurisme, réalisme, naturalisme, symbolisme, auteurs anciens et ultra-modernes, écrivains illustres et inconnus, toutes les productions de la pensée humaine y sont représentées.
Il puise au petit bonheur, cueillant une phrase par ici, un vers par
1h, une date à riroite, une pensée à gauche, g'iànant sans plan ni méthode, feuilletant tout, depuis << Le discours sur l'Histoire Universelle », jusqu'aux < Claudines » de Willy, en passant par « La Morale à Nicomaque >, d'Aristote.
Il lit pour se distraire, pour passer le temps, parce que l'occasion se présente. Il lit aussi — pourquoi ne pas en convenir? — un peu par obligation professionnelle.
Mieux renseigné, il pourra, en connaissance de cause, rectifier dans la mesure du possible, et tout en tenant compte des goûts, des partispris, des ignorances du public, les injustices dont certains ouvrages sont victimes. Telle brochure qui se dissimulait mélancoliquement dans la boîte à 75 centimes, se verra soudainement transportée dans la boîte à un franc ; telle autre, en retour, constate avec surprise que l'estimation de sa valeur vénale a diminué de moitié d'un instant à l'autre.
Et les heures, les journées, puis les années passent. Devenu vieux, le bouquiniste ne se trouve pas être beaucoup plus riche qu'au jour de ses débuts. Cependant, il convient d'ajouter qu'au dire des mauvaises langues, les mastroquers établis le long des quais font tous fortune.
On cite certains bouquinistes qui ont réussi à se firer d'affaire; ua beau matin, ils ont abandonné les parapets, et se sont installés en boutique; ils sont devenus les fournisseurs de riches collectionneurs, voire même les correspondants d'universités américaines ; leur nom figure aujourd'hui dans le Bottin, accompagné de l'astérisque réservé aux « notables commerçants ». Mais ici, comme partout, l'exception ne confirme-t-elle pas la règle ?
Malgré tout, la profession en vaut bien une autre ; elle a l'avantage de vous laisser votre indépendance ; on dispose de sa marchandise à son gré, sans avoir de compte à rendre à personne. Bon an mal an, on réussit tant bien que mal à gagner ses 5 franc-î par jour. L'essentiel est de savoir prendre les choses avec philosophie, d'aimer son métier et d'avoir la sagesse de se contenter de peu.
La vie hu^nblôy aux travaux ennuyeux et faciles Est une ceuvre de choix qui vaut beaucoup cfamouf.
Verlaine pensait peut-être aux bouquinistes quand il écrivait ces jolis vers.
Charles Dodeman est bouquiniste. Son étalage est installé quai Voltaire, presque dans l'axe de la rue de Beaune, non loin de la maison ovi mourut le patriarche de Ferney.
Autrefois, il vendait, quai Montebello, des chansons à deux sous, mais ses affaires ont prospéré, il est monté en grade; actuellement, il vend des livres, des partitions de musique et des médailles.
Arrière-petit-fils d'un colonel tué à la bataille de Bautzen, petit-fils d'un chef d'escadron d'artillerie, fils d'un chef de bataillon, il lui était sans doute permis de prétendre à une position moins modeste; mais nul n'est maître de sa destinée, celle de ce descendant de trois officiers de la Légion d'honneur était sans doute d'être bouquiniste.
L'extrémité du quai Voltaire, [jour ne pas être la partie des quais la mieux achalandée, ne le cède, toutefois, à aucune autre au point de vue du pittoresque. Les platanes des berges déploient leurs branchages à la hauteur des parapets, et les étalages sont, par endroits, environnés de verdure.
Sur la rive opposée, par dessus l'arc du Pont-Royal, on aperçoit les frondaisons des Tuileries; le Pavillon de Flore dresse sa masse harmonieuse, finement sculptée ; la somptueuse façade du Louvre se prolonge sur la droite à perte de vue, pour se perdre dans un fouillis d'arbres et de toits au-dessus desquels se détache, toujours à demi voilée de brume, la silhouette de la Tour Saint-Jacqut^s.
On domine l'embarcadère des bateaux de Suresnes, où, par la belle saison^se presse la foule des Parisiens impatients d'aller chercher sur les coteaux de Meudon et de Saint-Cloud, une apparence de campagne.
L'hiver, le quai est un des endroits les plus froids de Paris, le vent y souffle en rafale, et les courants d'air y sont terribles; mais aux jours de canicule, l'ombre des grands immeubles voisins y répand une fraîcheur délicieuse.
C'est là que, depuis des années, Charles Dodeman monte la garde. Nul ne remplit son métier avec plus de zèle et de ponctualité. Sauf les jours de pluie discontinue, il ouvre ses boîtes dès neuf heures du matin, et ne les ferme qu'à la nuit tombante.
Son pardessus, sur lequel le soleil et la pluie ont marqué leur empreinte, est devenu d'une couleur indécise, et sa calotte de velours a pris une forme étrange.
Le bouquiniste Charles Dodeman est membre de la Société des Gens de Lettres. Les livres, il ne se contente pas d'en vendre, il en fabrique, contribuant à approvisionner, pour sa modeste part, le commerce qui le fait vivre.
Passant, tu te rends à ton travail, à ton plaisir, à tes occupations; le hasard veut que tu traverses les quais, et la tentation te vient de flâner un instant devant les étalages, de regarder si tu n'y trouveras pas quelque brochure à ta convenance. L'occasion fait le bouquineur.
Tu remues les livres dédaigneusement, timidement peut-être, car la terreur du microbe est un des commencements de la sagesse, et rien ne te garantit que le bouquin que tu manies n'a pas appartenu à un scrotuleux ou à un poitrinaire.
Tu te demandes sans doute quelles étapes plus ou moins brillantes, ce malheureux bouquin a traversées, par quelles vicissitudes il a passé, de quelles bibliothèques austères et tranquilles il s'est échappé, avant d'être ainsi livré aux rigueurs du plein air.
Tu l'examines, tu cherches à établir l'origine de=î taches dont il est maculé, la nature des déprédations qu'il a subies, tu apprécies son âge à l'usure de sa reliure, à la couleur de son papier.
Ce roman, tout flambant neuf, t'intéresse également. Tu lis en première page la dédicace louangeuse adressée au critique influent — ils le sont tous —qui s'est empressé de vendre l'exemplaire pour quelques