‹ Le long des quais; bouquinistes, bouquineurs, bouquinsChapitre 2 sur 9 · VIM · texte numérisé non relu

VIM

SOUS,, sans avoir eu même la pudeur ou l'hypocrisie d'en couper les pages .

Mais si tu t'es apitoyé sur ces infortunés bouquins, il est douteux que tu aies réservé un peu de ta commisération pour le bouquiniste. Tu n'a pas eu la curiosité de savoir d'où venait, lui aussi, ce pauvre hère ; par quelle suite de circonstances il en était réduit à battre la semelle sur ce bitume; à quoi il song;"eait pf^ndant ces longues heures d'attente dans le brouillard et le vent. Peu t'importe si cette concession de lo mètres sur les parapets constitue pour lui une déchéance ou un sommet; si c'est de plein gré qu'il est devenu marchand des quatre saisons de la librairie. ,

Crois- tu qu'il n'a d'autre idée en tète, d'autre but dans la vie, que de s'efforcer d'obtenir d'un client qu'il consente à payer 50 centimes un in-quarto dont il n'offre que huit sous ? Te figures-tu qu'il se déclare satisfait quand il a réussi à caser quelques livres, à empêcher d'adroits pickpockets de lui en subtiliser d'autres?

Octave Uzanne, l'auteur delà Psychologie des quais, a dressé incidemment la liste des professions dont les bouquinistes étaient les misérables laissés pour compte.

Si les commis de librairie en rupture de ban dominent parmi eux, il reste également — pour ne s'en tenir qu'aux disparus — d'anciens perruquiers, comme le père Isnard; d'anciens chefs de claque, comme le père Foy ; d'anciens employés de chemins de fer, comme Gaillard ; d'anciens notaires, comme Gustave Boucher.

Plusieurs cumulent les fonctions. Leurs boîtes cadenassées, ils se muent en frotteurs, ils font des courses, rempaillent des chaises, relient des brochures, mettent du vin en bouteilles, à moins qu'ils ne jouent le drame dans les théâtres de quartier, ainsi que le fît à ses débuts le bouquiniste comédien Abel l'arride, qui, depuis... mais alors. . .

Pourquoi n'y rencontrerait-on pas des littérateurs? Car, s'il se trouve des bouquinistes ne possédant qu'une instruction rudimentaire, et confondant aisément les gloires du grand siècle avec les demi-célébrités contemporaines, la plupart sont instruits et parlent avec compétence des ouvrages qu'ils mettent en vente ; certains même — Dodeman est du nombre — traduisent le latin à livre ouvert.

Après avoir affronté des épreuves identiques, bouquinistes et bouquins sont venus échouer sur la même rive, les quais sont la grève hospitalière qui a recueilli ces épaves.

Charles Dodeman a débuté dans le journalisme. Il collabora à \Eclaireur de Seine-et-Marne et au Vêtit Seine-et-Marne. Dès cette époque, il écrivait des nouvelles, des contes, des comédies et des chansons.

Le hasard de la vie l'éloigna des bureaux de rédaction ; mais pour crsser d'être journaliste, il n'en demeura pas moins homme de lettres. On ne saurait échapper à sa vocation.

De\enu concessionnaire d'un étalage sur les quais,. il n'a pas renié ses premières amours. Tout comme ses collègues en bouquinerie, il

regarde passer les nuages et les chalands, il fait la causette avec les habitués des quais et ses voisins, il donne la pâture aux petits des oiseaux, il parcourt nonchalamment les livres qui garnissent ses boîtes... puis il élabore ses comédies et ses romans.

Le soir, dans son humble logement de la rue de Verneuil, il coordonne ses idées et raconte sur le papier les histoires imaginées au cours de ses interminables et fastidieux stationnements quai Voltaire.

La pièce est encombrée de livres; brochures et in-folio s'entassent le long des murs, en hautes piles qu'on risque à chaque instant de faire écrouler .

Ces bouquins constituent la réserve, ils combleront les vides et entreront dans la carrière quand leurs aînés n'y seront plus, ils y retrouveront leur poussière.

Certains attendent depuis longtemps que l'heure du départ ait sonné ; leur propriétaire les conserve avec un soin particulier, et ce sera avec regret, peut-être avec émotion, qu'un jour il les enta'ssera dans son panier et qu'il ira les mettre à l'encan, mais quand on n'est qu'un modeste bouquiniste, on n'a pas le moyen de s'offrir le luxe d'une bibliothèque privée !

Le bagage littéraire de Charles Dndeman est déjà d'une certaine importance. Après avoir composé une dizaine de vaudevilles, le Cambrioleur, la Chemise de l'komme heureux, le Pantalon de Marianne, suivant l'exemple de tout littérateur qui se respecte, il écrivit un grand roman, le Cheveu dans la Barbe, que publia VEcho de Paris, une histoire ténébreuse, émouvante et compliquée, l'impressionnante aventure d'un jeune homme et d'une jeune fille victimes d'un hypnotiseur : de la terreur, de la gaîté, de l'amour, de l'ironie, de la scélératesse.

Au Cheveu dans la Barbe succéderont Le Secret du Livre d'Or, une histoire pour jeunes filles. Le Tailleur d'images, La Botnbe silencieuse, La Rose de Provins.

Inévitablement, Dodeman devait, un jour ou l'autre, être amené à consigner ses impressions de bouquiniste. Ce livre, lui seul pouvait l'écrire, car, pour qu'il fût réellement vécu, qu'il procédât d'une observation exacte, qu'il recelât vraiment quelque originalité, il fallait que l'auteur remplît deux conditions : qu'il fût bouquiniste et qu'il tût homme de lettres.

Il existe, depuis les Voyages Littéraires du grave et solennel M. de Fontaine de Resbecq, jusqu'à LEnfer du Bibliophile de Charles Asselineau, de nombreux ouvrages, appréciables à divers titres, se rapportant au bouquinisme parisien ; ineis c'est, semble-t-il, la première (ois qu'une œuvre de ce genre a été entreprise par un véritable bouquiniste. Cette étude, consacrée aux quais, a réelleineot été composée et partiellement écrite sur les quais.

Ce qui plaira dans ce livre, c'est sa sincérité, sa simplicité. « Leceurs, c'est icy un livre de bonne foy. L'auteur parle de ce qu'il ccinnaît bien, il évite toute vaine recherche de style, il dédaigne les lieux communs, et les vieux clichés maintes lois ressassés. Les impressions qu'il a notées, il les a eftectivemcnt ressenties; il a connu par lui-même

les déceptions, les misères, et les agréments du métier de bouquiniste, et si quelques pages semblent imprégnées d'une certaine amertume', c'est que le sort fut parfois cruel pour lui. »

Pour appeler les choses par leur nom, ce livre n'est pas du chiqué. Parle temps qui court, le fait est rare et mérite d'être signalé; aussi est-il permis d'espérer que le public accueillera avec bienveillance et sympathie, ces impressions et ces observations d'un bouquiniste sur « les bouquineurs, les bouquinistes et les bouquins. »

Emile LE SENNE.

Aperçu Historique

Ils ne se doutaient pas — en travaillant pour nous — Qu'un jour à cet affront il leur faudrait descendre : Qu'on jetât — sur les quais — tous leurs chefs-d'œuvre à vendre . Dans la boîte à deux sous!

Il arrive — et, au bouquiniste immobile au sein de l'élément mobile, la foule, l'aventure échoit encore assez souvent — qu'un quidam issu de la masse anonyme vous saisit par un bouton de votre habit et vous décoche un aphorisme virulent ayant trait soit à une calamité publique soit à une catastrophe d'ordre intime. Or, M. le chanoine Roche, membre des antiquaires du Centre, musait le long des quais. La vue de ces milliers de pauvres livres, enfants spirituels qui coûtèrent tant de peines, de soins, voire de souffrances à leurs compositeurs, jetés en pâture au public, à des prix dérisoires, éveilla en son cœur de lettré un scepticisme amer.

Comme un flot jaillit sous un coup de rame, Un g-rand flot de larmes Crève son cœur dur...

et, s'arrêtant en face de l'auteur de ces lignes, il improvise — sur un mètre hugolesque — le quatrain ci-dessus.

Mais la boîte à deux sous ne date pas d'hier. M. le chanoine Roche a découvert, [en effet, quelque chose d'infiniment curieux, de savoureux, d'émouvant, pour les amis des quais de Paris.

Catherinot, juriconsulte en Berry, né en 1628, estTauteur de nombreux opuscules de sept ou huit pages sur l'Histoire locale. Ces brochures sont fort recherchées des bibliophiles. Catherinot raconte, entre autres choses, dans l'une d'elles, qu'il n'avait pas trouvé de moyen' plus pratique de les faire connaître et de les répandre, que de se promener à Paris, le long des Quais, et de les glisser dans les boîtes des nombreux

bouquinistes qui les garnissent, à Tinsu desdits bibîiopoles. Et c'est la vérité, puisque assure M. Gauvin^ autre ami des quais, les libraires du Palais pouvaient établir sur privilège du 30 janvier 1629, des étalages en plein vent, du quai de l'Ecole à la rue du Trahoir, En 16 19, parut un règlement interdisant aux Bouquinistes indépendants d'avoir « boutique portative » et d'étaler des livres, principalement sur le Pont- Neuf, sous peine d'être châtiés et leurs volumes vendus au profit du dénonciateur.

Le libraire Sangrain mentionne cette première persécution dans son code de la librairie. Les considérants du jugement sont savoureux. « 11 s'agissait de remettre le commerce de la librairie en honneur et de retrancher les choses qui tendent à son avilissement. Protestation des intéressés. L'exécution en est retardée d'un an. En 165O, Guy Patin mentionne que cinquante bouquinistes sont chassés du Pont -Neuf.

Dans la Requesie dîi Palais^ Ménage consacre un chant à la querelle des libraires et des bouquinistes. Il nomme ceux-ci des Mercelots .

En 1670, dans Les Cerises renversées ^ du Parnasse des dames, MUeChéron dit que les bouquinistes se sont répandus, le long des berges, au quai de TEscole, au quai des Augustins et au quai « Mal-à-Quai s.

Par arrêté du 20 octobre 1721, le Régent défend les étalages à peine de confiscation et de prison.

Ainsi donc, vers 1620, les bouquinistes des Quais existaient déjà.

On peut donc affirmer que la fondation de cette corporation qui fut très docte, date d'une époque plus reculée encore. Comment prit-elle naissance?... L'imagination peut seule suppléer à une documentation précise.

Au cours du Moyen-Age, le Marché aux Puces, rejeté par les municipalités modernes en dehors des fortifications, sauf à Noël, à Pâques et au Quatorze Juillet, se tenait au quai à la Ferraille (Quai de la Mégisserie). Les amateurs de vieilles rondaches devaient y heurter du pied de vénérables manuscrits amenés là, par les hasards de la guerre.

Néanmoins, les livres avaient déjà leurs amis, si nous en croyons, du moins, Saint François d'Assise. Par la suite, lorsque l'invention de l'imprimerie eut multiplié le nombre

des penseurs, des écrivains et des écrits, sans doute, quelque étudiant es sciences théologiques, las de ne se sustenter que de racines latines ou grecques, vint mettre ses livres à l'encan, en un recoin du pont Saint-Michel alors garni de hautes maisons. Des condisciples, aussi peu fortunés mais aussi avisés, accoururent lui procurer le troc de quelque

Oh ! que d'écrits obscurs, de livres ignorés Furent — depuis Boileau — de la poudre tirés.

(Le Lutrin, chant V.^

Natura Doememwm ou d'un Orlando Ft^rioso contre un certain nombre de Blancs à la Queue et de sols parisis.

Les livres, viatique de l'âme, devinrent pour notre escholier viatique du corps : le Bouquiniste des Quais était créé.

Les moines-copistes qui, pendant des siècles^ avaient sauvé de la voracité du Temps et du vandalisme des barbares l'héritage sacré de l'antiquité, passèrent la main aux Estienne, aux Aide, aux Manuce. Les exégètes, les compilateurs bibliques, du fond de leurs réduits obscurs, à la

lueur tremblotante de lumignons fumeux, travaillèrent pour les Bouquinistes. Les ouvrages-montagnes, les in-folio-mastodontes et les Elzévirs-nains devenant légion, crevèrent les échoppes de la rue Saint-Jacques ou de la Galerie du Palais et vinrent s'aligner le long du Quai des Grands-Augustins,le premier construit.

Puis, sur le Pont-Neuf, lieu de réunion des oisifs, des éventaires à bouquins se déployèrent. Boileau aimait à y fouiller, au sortir de la Librairie Cramoisy dont il courtisait l'héritière, en vain d'ailleurs, puisque la demoiselle lui préféra un mousquetaire gris.

Et le dix-septième siècle ajouta ses œuvres et ses chefsd'œuvre, ses innombrables écrits religieux, au monument édifié par les deux siècles précédents. Puis, vint le dixhuitième railleur et ricaneur, paré du dilettantisme de Boufflers, des Grâces de Gentil Bernard, ou portant comme un défi le hideux sourire d'Arouet. Et les opuscules philosophiques, et l'Encyclopédie, et les objurgations du père Duchêne sur papier à chandelle, ajoutèrent une spire à la tour babelique qui montait à l'assaut du ciel. Les bouquinistes s'étendirent du Pont Saint-Michel jusqu'au quai des Théàtins.

Tallien, le mélancolique amant de Notre-Dame-de-Thermidor, Thérésa Cabarrus, subsistait, vers la fin de sa vie, des livres qu'il vendait sur les quais. Une aquarelle de M. Georges Gain dans Floréal^ montre unjbouquiniste coiffé du claque de l'incroyable.

Et voici les romantiques verbeux, empanachés et tonitruants, ou d'un sentimentalisme de poitrinaires. Le bouquiniste qui a eu l'honneur insigne de saluer M. de Chateaubriand, vend à Sainte-Beuve un opuscule curieux d'où s'échappera une causerie étincelante.. . Charles-Louis-Fleury Panckouke passe. Il découvre dans les boîtes d'Achaintre, installé au quai des Grands-Augustins, près du Pont Saint- Michel, la première édition des œuvres de Tacite (Venise, 1469). Il s'en saisit avec une émotion respecttieuse et se tourne vers le vieillard à longue lévite qui vend ce trésor. Un mot et la conversation s'engage. Quelques jours plus tard, Achaintre est chargé de la traduction de luvénal dans la fameuse Bibliothèque latine-française de 1825-1830. Un

bois du Magasin pittoresque de 1828 a perpétué l'originale physionomie de cette gloire bibliopolesque.

Gérard de Nerval avoue ne pouvoir mettre le pied sur le quai, sans en éprouver une émotion intense. Balzac partage son avis. La littérature s'empare du nécrophore du bouquin.

Le Quai des Grands-A'tgustins sous le Directoire.

Nadar se moque de lui en une saynète alertement troussée. La bibliophile Jacob raille ses manies, ses travers, exalte ses héroïsmes minuscules en une plaquette d'une saveur amère. Edmond Texier, dans son curieux tableau de Paris, descend sa silhouette en un coup de crayon quelque peu paradoxal,

il va jusqu'à prétendre, par exemple, que nombre de bouquinistes ne savent pas lire!...

Et les Historiens, les Politiciens, les Réformateurs pleins de génie, désireux de détruire et de reconstruire en un tour de main ce que l'humanité a mis des siècles à édifier, jettent sur le papier le résultat de leurs investigations dans le passé ou dans l'avenir. La montagne de livres s'élève, le peuple des nécrophores, hôtes des quais, se développe. En 1873, M. Fontaine de Resbecq compte soixante étalagistes.

Mais la loi sur l'instruction obligatoire passe. La librairie augmente son débit, en popularisant la science... et l'imagination. Les éditions à vingt sous, les fascicules à dix centimes, les collections à dix-neuf sous, à treize, à quatre sous, pullulent. La littérature se vend au mètre. Bon! Les étalages s'étendent de la Halle aux Vins au quai d'Orsay. Des colonies s'établissent sur les rives du canal Saint-Martin, à la Bastille, Un arrêté de M. Poubelle interdit l'installation de nouveaux marchands sur la rive droite. Le nombre des étalagistes, dépassa, cependant, deux cents.

Les grands seigneurs de la bibliopolesque bohème, tels qu'Achaintre, se sont raréfiés; néanmoins, de même que le métier de souffleur de verre anoblissait son homme, de même, le reflet polichrôme du bouquin met, par magie, au front de celui qui le manipule, comme une auréole de génie et de gloire. Octave Uzanne écrit sur la Physiologie des Quais un ouvrage édité par Quantin. M. Francis de Miomandre, au cours de son curieux « Voyage' d'un Sédeniiire >, croque la vie des quais d'un trait de plume spirituel et vif et la mort du bouquiniste-auteur, Lecomte, fait élégiaquement pleurer la plume de M. Anatole France.

Ainsi du Jurisconsulte Catherinot — date certaine — à l'illustre auteur de la Rôtisserie de la Reine Pédatiqîie un laps de deux cent quatre-vingt-huit ans — trois siècles! — s'est écoulé. La corporation vlvra-t-elle encore autant ?. . . C'est douteux. Déjà, il y a de cela cinq ans, des esprits imbus du préjugé de la ligne droite, et pleurant les perspectives perdues, décidèrent la mort du Bouquiniste. Ils rêvèrentdelerelégjuer en quelque coin éloigné de l'immense Paris, où il se serait étiolé, sans profit pour personne. Il disparaîtra peutêtre par la ferœ des choses. La multiplicité des librairies

d'occasion qui se fondent dans l'intérieur de Paris (on compte plus de quinze cents libraires), la fuite outre-mer des éditions rares, de plus en plus rares, la difficulté à se ravitailler, chaque particulier se transformant en marchand et liquidant sa bibliothèque par catalogue; le livre lui-même étant appelé à s'en aller au pays des vieilles lunes, par suite d'une invention que nous n'imaginons pas, mais qui sortira un beau jour d'un cerveau en mal de nouveauté. Kdison ne nous a-t-il pas promis le livre en aluminium? — Toutes ces raisons accumulées et bien d'autres encore feront, qu'un jour — peut-être lointain — peut-être plus proche qu'on ne le croît... le Bouquiniste aura vécu...

Paris y perdra un attrait et non des moindres, puisque les Américains passent l'eau pour le seul plaisir de venir muser le long des quais, et ce sera bien dommage; mais comme dit l'autre, nous ne serons pas là pour voir... Autre temps, autres moeurs... Des projections odiques gonfleront les circonvol .tions cervicales d'un savoir savamment expurgé... Chaque individu aura la science infuse et dira en voyant un bouquin : « Comment y eùt-il des gens assez stupides pour noircir du papier de niaiseries ou d'inutilités et d'autres gens encore plus niais pour les sauver de l'oubli? » Et ce sera l'oraison funèbre du Bouquiniste...

Mais avant qu'il ne meure, obéissant à cette loi qui veut que l'homme cherche à se survivre, nous avons cru devoir jeter, en quelques traits, le plan de ce cosmos en miniature que forment les Quais de Paris, et chanter les hauts faits, les joies et les misères des citoyens de cette république bohème et poussiéreuse, avec le regret de n'avoir pas le talent d'un Daudet ou l'esprit d'un Dickens.

Comment on peut devenir Bouquiniste

Une étude sur les enseignes de libraires parisiens, depuis la fondation de cette corporation, serait infiniment intéressante et ne manquerait pas de piquant.

Le Martyrologe, la Faune et la Flore y furent représentés, en même temps que l'Art Héraldique. Nous y trouvons, en effet, Notre-Dame, Saint-Martin, Saint-Nicolas, Sainte- Marguerite, Le Loup et la Limace, la Fleur, le Lys d'or ou la Rose ; enfin l'Ecu de France.

Que tous ces termes sont amusants et jolis! Comme ils définissent bien les esprits qui les engendrèrent, naïfs, sincèrement croyants, tout embaumés de parfum mystique! Qu'ils sont beaux d'allure, brillants de couleur !

Que viennent faire, demanderez vous, en la compagnie de pieux personnages, le Loup, la Licorne ou la Limace?... Hé!... Nos aïeux n'avaient pas pour les animaux, quadrupèdes ou reptiles, notre dédain transcendantal ? Le Roman du Renard chantait dans toutes les mémoires et ils se rappelaient que les moines de la Thébaïde vivaient de pairs à compagnons avec les êtres inférieurs. Ils se rappelaient que, touchant au ciel par leur esprit, ces ascètes ne dédaignaient pas d'envelopper le monde, entier dans leur cœur.

Or donc, très chers amis des quais, quelle enseigne, à votre avis, le bouquiniste devrait-il déployer au-dessus de son humble éventaire?... La vieille Madame Pugno dont l'étalage musical, au quai Malaquais, est demeuré dans le souvenir des anciens habitués, avait mis le sien sous l'invocation de Jeanne d'Arc. Hélas ! Nul d'entre ses confrères n'a eu cette idée gracieuse ! Le mercantilisme moderne ne s'allie plus aux besoins de l'àme, car l'àme est morte avec le moyen-àge. Le bouquin n'est plus que de « la marchandise », mot horrible qui fait bondir le géographe Chadenat.

O Sacrilèges! Sacrilèges, écoutez ceci :

Il y a de cela une vingtaine d'années, la place du Petit- Pont avait un aspect général très triste. Encaissée entre des maisons lépreuses, fendillées, fleuries de bardes pendues aux fenêtres, écrasée sous la haute bâtisse de l'Annexe de l'Hôtel-Dieu, l'hiver, les bises s'y engouffraient et y tourbillonnaient sans répit; l'été, une chaleur humide y régnait, La clientèle des bars à deux sous le verre, des restaurants à cinquante centimes, vin non compris ; la gueusaille, hôtesse

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des coins obscurs, orde et acre, ajoutait à la teinte grisaille, boueuse et pourrie, du cadre.

Un soir de septembre 1898, un être assez bizarre dans sa forme et dans sa structure, vint s'y poser comme un héron au milieu d'un marais.

Que l'on se figure des souliers bâillants, béants, crevés, bouches édentées ouvertes dans le rire muet de Bas-de-cuir, le fameux héros de Cooper. Au-dessus de ces sortes de mitaines, deux jambes de pantalon s'élevaient en élégantes spirales, lesquelles se perdaient dans les basques effilochées d'une redingote jadis noire, mais si lavée, relavée, séchée, racornie, frottée, usée, refrottée, salie et gaufrée dépoussière, qu'elle en avait pris les teintes irisées d'une urne

lacrymatoire. Un morceau de lustrine se gonflait dans réchancrure. Enfin, au-dessus d'une figure hâve, maigre et tourmentée, un gibus pelé, jauni, galeux comme un chat d'égout. L'ensemble de l'édifice s'étayait sur une canne de sapin.

L'être singulier demeurait planté au milieu de la place en se tortillant la barbiche et murmurant :

— Mon vieux, si d'ici une heure, tu n'as pas trouvé ta voie, il ne te reste plus qu'à faire le plongeon.

Son œil levé vers le ciel, comme pour l'implorer, rencontra dans son ascension quatre baraques bleuâtres appliquées contre la muraille de l'annexe. Sur l'auvent rabattu de l'une d'elles on avait écrit à la craie : Boutique à louer.

Cet homme était un poète. Ni par son éducation ni par ses goûts, il ne se sentait la moindre aspiration vers l'état commercial. Mais, s'il est vrai que l'atavisme détermine inconsciemment certains de nos actes, s'il est vrai que si nous remontons de cinq siècles en arrière, vingt-cinq mille individus ont servi à nous former, on peut admettre que ce poète, ayant certainement des commerçants parmi ces vingt-cinq mille aïeux, se trouva sous l'intluence de ce que M. Léon Daudet nomme l'Hérédité. La vue de la boutique éveilla ces instincts obscurs. Il se fit ce raisonnement : « Ne pouvant vivre de mes livres, je vivrai des livres des autres. »

Poète, je faisais des pièces illisibles,

Gnaff, je mets maintenant, des pièces invisibles ! »

conclut le Lorrain en lâchant la plume pour l'alêne. Enfin, étant jeune, il avait eu la passion des souterrains, des ruines, des vieux sous. Un rond de cuivre vert-de-grisé le précipitait dans un monde de rêvasseries. Il était né antiquaire. L'œil fixé sur l'auvent fermé, il pensa tout à coup :

— Ça ne doit pas coûter cher de location.

Il avait trouvé son chemin de Damas.

Il se rendit à l'administration Collet, rue de l'Aqueduc, Le prix en était de dix francs par mois. Tous les premiers, le receveur passerait pour toucher la location. Marché conclu. Il empnmte douze francs au docteur Beyrand, d'Enghien, fin lettré lequel l'avait bien des fois soutenu de ses deniers.

et il s'installa avec deux francs de papier à lettre avarié. Le soir même, il avait une recette de six sous.

Hélas ! les jours se suivent et ne se ressemblent pas Sa baraque, située au fond d'une place noire et triste, était, en plus, dissimulée derrière un édicule nauséabond. L'hiver^ une bise mortelle y soufflait. L'été, une buée lourde l'enveloppait. Il devint ambitieux. De son antre, il voyait les bouquinistes des quais encaisser de fructueuses recettes. Il sollicita. Cinq mois s'écoulèrent et il fut nommé titulaire d'un emplacement, au quai Montebello.

Il n'avait pas fait fortune, oh non ! Et encore ne mangeait-il pas tous les jours. Quand la faim le tenaillait trop il empruntait cinq sous à ses voisines, Mme Gourmand ou Mme Tastet, et il se régalait d'un boudin cru, d'un bout de pain et d'un cigare. Mais enfin, il vivait. Il vivait et il avait l'espoir. Par certains côtés, Tespoir est préférable à la certitude, car la réalité ironique contrebalance toujours la possession.

Les flots tumultueux s'apaisaient sous sa barque en péril. Il pouvait fumer sa pipe au soleil, rêveur et philosophe, la bête à peu prés sûre d'avoir sa suffisance, l'esprit séduit j>ar la diversité amusante de son métier. Le contraste entre sa vie passée et sa vie présente a été rendu avec originalité par le dessinateur Boullaire en un triptyque que nous reproduisons ici. Il aurait pu prendre pour enseigne Au Radeau de la Me'duse et pour devise : Parva doimis^ magna quies. Quoiqu'il en soit, à chaque jour que Dieu fait, monte vers ses protecteurs humains et invisibles, vers ceux qui lui furent pitoyables et bons en le dur chemin de la vie, un acte de gratitude et de reconnaissance.

Cette histoire n'est-elle pas un peu la vôtre, Bouquinistes des quais ?.. Dans la dure lutte pour l'existence, votre petit pan de trottoir h'est-il pas pour vous comme un havre de grâce et un peu d'élévation de votre àme vers la Puissance infinie nuirait-elle beaucoup à votre commerce ?

Il est permis de supposer, en effet, que le bibliopole néophyte que vous voyez apparaître un beau matin sur l'une des berges de la Seine sort d'une crise d'oii il a frôlé le désespoir. Pas toujours, mais souvent. Il a pu être commis libraire, relieur, acteur^ peintre, cuisinier, boulanger, métal-

lurgiste, secrétaire de commissariat, policier, licencié. moine ou simplement bohème; mais le Destin lui a été, peu ou prou, cruel. Il s'est demandé ce qu'il pourrait bien faire pour ajouter au pain quotidien durement gagné ou pour ne pas mourir de privation; un jour qu'il passait sur les quais, l'inspiration est venue

— Tiens n>ais, s'est-il écrié avec l'accent triomphal du Corrège se découvrant tout à coup, à la vue d'un tableau de Raphaël, la bosse de la peinture, tien?, mais je vendrais bien de ces « bricoles », moi aussi.

Il retourne chez lui, tout exalté. Il fait part à sa compagne de son idée lumineuse. La bonne ménagère a une moue contrariée. La femme est, en général, méfiante^ devant toute nouveauté qui n'est pas issue d'un grand magasin. On discute. On est éloquent. Finalement, l'épouse se lave les mains et le chef de famille se renseigne sur la marche à suivre.

Sur une feuille de papier ministre,, il écrit de sa plus belle main : ^

« Monsieur le Préfet de la Seine,

« Le soussigné... a l'honneur de solliciter de votre haute « bienveillance, une place de bouquiniste-étalagiste, sur le « quai, devant le n" ...

« Il vous prie de vouloir bien considérer que, en proie à « la plus noire misère, il met son unique espoir en votre « bonté... »

Sa page de calligraphie à la main, le postulant va trouver son conseiller municipal ou son député, ou mieux, celui que l'on dit le plus influent.

Sur ce point là, les avis sont en général très partagés. Mais c'est une erreur de croire à de la partialité. Le service des concessions sur la voie publique est dirigé par un homme excellent, M. Saint-Martin, qui considère toujours les demandes avec un réel esprit de justice et d'humanité. Cet esprit est de tradition à la Préfecture de la Seine. Témoin la petite anecdote suivante :

Un postulant s'était ouvert de ses ambitions à un bou-

quiniste du quai Saint- Michel. Ce dernier avait la sagesse de Nestor et la finesse d'Ulysse. Il demanda :

— Qui donc apostilla votre demande?

— M. Auffray, et ce, très obligeamment.

— Malheureux ! s'écria le sage Nestor, M. Auffray est ci ; et la Préfecture est ça!

Inquiet, le postulant s'en fut trouver M. Autrand, alors secrétaire général de la Préfecture, et lui dit, ô lâcheté du cœur, i Je ne suis pas clérical, je suis anarchiste ! >"

M. Autrand eut un sourire indulgent d'homme d'esprit.

« Je m'en moque un peu », répliqua t-il.

Le solliciteur obtint son étalage... Et, sur l'assurance que lui donna la Bouquiniste qui devait être sa voisine, qu'il n'est si petit métier qui ne fasse vivre son homme, il sentit l'espoir pénétrer en lui comme un doux rayon de soleil, il trouva la vie bonne, les hommes meilleurs qu'on ne le dit, et il découvrit qu'il n'avait jamais été anarchiste.

Où l'on verra que l'Egalité est une chimère

Un beau matin, le candidat aux fonctions de bouquiniste reçoit une convocation sur papier jaune. « M. . . est prié de se rendre Place Lobau, N" 2 (Annexe de rHôtel-de-\''ille), pour affaire qui le concerne » .

Il est exact au rendez-vous. Là, il est reçu par de très aimables fonctionnaires en blouse blanche. On lui annonce que M. le Préfet a bien voulu faire droit à sa demande et on lui remet un papier efi le priant de traverser la place et de se rendre à la recette municipale pour acquitter les droits.

Le cœur léger, il obéit. Il monte dans les combles, redescend dans les sous-sols et sort enfin, nanti d'une carte verte. . . C'est l'autorisation de stationner, sur tel point des quais. On la lui a remise contre le versement total de soixante-cinq centimes. C'est pour rien.

Voici la teneur générale de cette carte :

RÉPUBLIQL'E FRANÇAISE

DIRKCllON DES AFFAIRES MUNICIPALES.

« Préfecture du Département de la Seine. Siintionnement de Petits « Marchands. Bouquinistes. Décrotteurs, etc..

« ANNEE 1915.. . — Permission délivrée en ve;tu des délibérations « du Conseil Municipal des 29 décembre 1898 et 28 m irs 1899 et des « arrêtés approbatifs des dites délibérations des 11 février et 29 avril « 1899, M. X..., demeurant.... pour la vente de Vieux Livres.

« Conditions Spéciales. Vieux LIVRES : Il est formellement interdit « aux bouquinistes de mettre en vente des volumes, -brochures, publi- « cations ou illustrations qui seraienr contraires aux bonnes mœurs ou « à l'ordre public... »

La carte est la même pour les tenanciers de Kiosques à Fleurs, à Journaux ou à Rafraîchissements, avec les conditions spéciales à chacun d'eux.

Les anciennes cartes vertes portaient l'interdiction aux

bouquinistes de vendre des fleurs, des oiseaux ou des liqueurs.

Le Bibliopole-liquoriste ! Le type ne manquerait pas d'originalité ! Il serait piquant de voir M. Anatole France et M, Raoul Ponchon se rencontrant au coin du Quai Conti, et se faisant part de leurs trouvailles, tout en sirotant un petit verre, embué de la poussière séculaire du vieux papier. Le cinéma y trouverait son compte.

Bref, le nouveau titulaire retraverse la Place Lobau, montre sa carte verte aux fonctionnaires des concessions sur la voie publique... C'est la preuve que les droits ont été acquittés. Il prend alors rendez-vous avec le Piqueur, lequel viendra procéder à son installation officielle.

Hélas ! L'Egalité n'existe pas dans la nature : elle ne saurait exister parmi les bouquinistes. Ceux-ci sont plus ou moins bien partagés par le sort. Paris s'étend vers l'ouest, et le mouv^ement de la foule suit le cours du soleil ; il s'ensuit que les étalages de la partie est des quais sont bien moins — ou plutôt, étaient, il y a vingt ans — bien moins fréquentés que les étalages situés en aval du pont Saint-Michel.

— Comment? disait M. Cadot, un vieux chevronné de la corporation (il avait vingt-cinq années de présence aux alentours du Petit-Pont), à un naïf qui aspirait à l'honneur d'y avoir sa place. Comment?... Vous voulez donc vous suicider?...

Il n'exagérait pas.

Un dimanche de décembre, toute une famille d'ouvriers, de très braves gens, défilait le long du quai Montebello. Un patriarche, le grand-père sans doute, marchait en tète de la colonne. Une joie sincère épanouissait les visages. On venait d'obtenir une concession, au quai de la Tournelle, et on longeait les étalages, les étudiant, quant à la structure, supputant ce qu'ils pouvaient contenir de livres.

On se disait, les uns aux autres : « Nous allons vendre de tout çà ». Et c'était un bonheur simple! Et c'était charmant!

Pauvres gens !

Deux semaines plus tard, celui qui, par un temps pluvieux, poisseux, triste, noir, comme il en est en hiver, aurait tourné le pont de la Morgue, celui-là aurait pu voir un

petit vieux, le patriarche de la famille, courbé devant deux boîtes où se racornissaient trois chansons à deux sous ! Et quel air de fatigue et de navrement sur le visage du pauvre hère! Quel contraste avec la scène précédente! Quelle tristesse dans le morne logis où la douleur de vivre, un moment disparue sous le coup de plume de M. le Préfet, était revenue plus âpre que jamais I

Il n'avait pour yéconforier son âme. ..

Pareille désillusion attendait souvent le titulaire casé du Quai Saint* Bernard au Petit-Pont. Le Marchand de Bibelots, seul, y gagnait sa vie sur le dos du touriste attiré par Notre- Dame ou par la Morgue. Les jours de pluie ou de grande chaleur, le bouquiniste en était réduit à contempler l'eau morne du petit bras de Seine ou le labeur titanesque des débardeurs. Quelquefois, un suicide venait rompre la monotonie de l'existence, car on se suicide beaucoup en cet endroit. D'autres fois encore, c'était toute une horde de misérables qui venait s'affaler sur un banc; l'homme abruti.

avec, sous son masque effroyable, des airs inattendus de distinction. De quel cycle social était-il tombé? La femme, lasse d'une lassitude immense; les enfants desséchés, les membres mordus par la dent aiguë de la faim... Oh I ces jours, ces longs jours du quai Montebello ! Ces jours d'hiver sinistrés, dans quel état d'âme découragé ils plongeaient le bouquiniste i Placé en plein cœur du Quartier Général de la misère — la fameuse place Maubert — tout lui rappelait l'horreur d'être pauvre. Iln'avait pour réconforter son àme que lahaute, élégante, lumineuse, harmonieuse, radieusesilhouette de Notre-Dame de Paris. Mais quel réconfort puissant !

Les épithètes les plus recherchées, en effet, ne sauraient rendre les multiples impressions de grâce, de force, de majesté que l'on reçoit de ce livre de pierre, de cette imagerie retentissante.

Regardez-la à l'aurore, lorsqu'elle apparaît emmitouflée de brume légère; regardez-la en plein soleil, lorsque chaque détail apparaît à cru; regardez-la, lorsque le couchant la drape de pourpre royale; regardez-la encore, lorsque son fantôme se dresse dans sa robe de ténèbres, ou, lorsqu'au milieu d'une épaisse obscurité, les projections de la Tour Eiffel la font se détacher, sur l'écran [de la Nuit, comme une épousée de marbre blanc; chaque fois, les clairs et les ombres mués de place lui donnent un aspect nouveau surprenant ; chaque fois, une basilique inconnue surgit auxyeux émerveillés...

Et le bouquiniste, accoudé au parapet, l'esprit comme sidéré par les splendeurs de cet ouvrage antique, oubliait dans sa contemplation l'âpre douleur de vivre.

Tout a une fin, hélas! Et son rêve évaporé, tortillant sa poche où ne jouait nulle pièce de cuivre, il regardait en soupirant vers les grands ormes du quai de Conti, Terre Promise de la peuplade bibliopolesque...

En ce moment, l'air et la lumière circulent en ce quartier naguère mal famé. L'annexe de l'Hôtel-Dieu a disparu. Les bars à deux sous ferment, un à un. L'Association des Etudiants s'est installée dans l'ancien Hôtel Colbert. M. Loubet, haut seigneur de la République, habite rue Dante, anciennement rue du Fouarre, là même où retentirent les magni-

fiques périodes d'Abeilard et les furibondes discussions de la Scholastique. Les bouquinistes des quais delà Tournelle et du quai Montebello connaissent les bonnes recettes. Un jour viendra où ils n'auront plus rien à envier aux autres. La Fortune aura pour eux de doux sourires.

La première bouquinisteest Madame Mathieu, au quai Saint- Bernard ; puis viennent Madame Toutée et Bailly, Mademoiselle Gérard, Clairet et Baudon, au quai de la Toumell-e.

Au quai Montebello, le philatéliste Bouilly ; Bara, descendant collatéral du fameux Tambour de Palaiseau ; Rey, bouquiniste d'une érudition étendue; Moulinet, Ménétrier, Ragueneau^ Tournier, le numismate Clément ; Théo Aimé, bravant avec une inaltérable gaieté les petites misères de la vie de bouquiniste; Lhermite, antiquaire; Madame Gourmand, Enfin, saluons le « Casque d'or », qni est un casque de pompier. A son ombre guerrière, Dumouliîi vend des armes et des bibelots.

Mais avant de quitter cette région, accordons une mention spéciale à un personnage singulier qui régna, deux années, sur l'étalage situé en face du n" 17.

Un jour arriva sur ce quai, escorté par le bouquiniste Bord, un individu couleur de ruisseau. Son chapeau melon était défoncé comme une vieille casserole. Ses habits historiés de pièces disparates étaient recousus de ficelles. Se3 pieds étaient chaussés de morceaux de souliers. Le crâne de cet homme était, selon les principes de Gall, le crâne idéal ; renflé à l'occiput, il s'avançait vers la face en un ovale élégant et majestueux.

L'être était dolichocéphale.

Un front superbement plissé surplombait des yeux de penseur.

Les méplats du visage étaient d'un Mongol ; l'ensemble d'un animal polaire.

Le nouveau venu serrait sur son cœur une serviette bourrée de manuscrits dépenaillés. U s'installa au coin-d'ane boîte, sortit un encrier, tira une plume de sa poche, étala du papier devant lui, — et ne bougea plus. La bise souftfla. Le froid mordit. La pluie tomba à flots. Le soleil s'écroula

en masses de plomb fondu. L'homme ne bougea pas. On ne le voyait jamais vendre, jamais manger : il écrivait.

Il était la statue de l'écriture.

Un tel prodige étonna. Quelqu'un voulut savoir si cette statue avait une àme vivante. Ce fut long. Cette àme était rébarbative et méfiante. La fortune sourit aux patients. L'homme dégela.

Il se nommait Arn-Grim, « Fils de la Pierre ». Il était Islandais et avait gardé les moutons aux environs des geysers. Un sien oncle qui le destinait à l'état de pasteur, lui avait inculqué les rudiments du latin. Arn-Grim fut révolutionnaire. Il voulut l'autonomie de l'Islande, et lutta contre la pose du câble qui reliait son île au Danemark, comme unechaîne relie le captif au pilier. Il plongea son épieu dans le ventre du Maire de Reykjawick. Il s'enfuit au Canada, à Winipeg. 11 fonda un journal pour défendre ses compatriotes que les mal élevés du pays traitaient en veaux marins. Il fut préparateur de chimie. Il s'établit ensuite à Chicago, écrivit des ouvrages sur le Magnétisme terrestre, rêva de dompter la force inemployée des Volcans, traduisit et commenta les Eddas, cette Iliade du Nord, composa une étude approfondie sur l'origine des langues...

Mais l'Humanité a horreur de la vérité, surtout quand cette vérité est lancée en coup de harpon. Il connut la détresse. Il vint à Paris. Embauché comme manœuvre à la construction du pavillon danois, à l'exposition, un jour qu'il rêvait à la quadrature du cercle, il chut avec son fardeau et se creva la panse. Depuis lors, il erra, ses manuscrits sur son cœur ; rejeté des bibliothèques parce que trop sale, il allait à travers Paris, sans jamais s'arrêter, Juif-Errant de la pensée. Lorsque son cerveau était trop plein, il s'arrêtait dans un bureau de poste et usait des rames de télégrammes à fixer ses élucubrations pour la postérité. Et comme tout vient au quai. Bord le connut et le chargea de garder son étalage du quai Montebello. Arn-Grim ne vécut pas dans les livres — il en avait de magnifiques em gestation, dans son cerveau — il vécut dessus. Cela ne faisait pas l'affaire de son patron. Il fut renvoyé à ses errances. Et Arn-Grim se mit à tourner en rond, comme ses idées d'ailleurs. Indésirable sans doute, la Guerre le lit disparaître.

Au fil de l'eau

Suivons donc'la Fortune, qui sous les traits d'un vénérable bibliophile, comme Minerve sous les airs du sacristain Boirude, s'en va, doucettement, tout le long, le long de la rivière, comme dit la chanson.

Franchissons, avec elle, le pont de l'Archevêché; puis l'emplacement de l'annexe de l'Hôtel-Dieu récemment démoli. A son ombre, à l'angle du Petit-Pont se trouviit l'éventaire du marquis de X.,, ex-lieutenant aux dragons de l'impératrice. Ce bouquiniste bibelotier avait un chien d'une sagacité extraordinaire. Un soir le marquis, ayant perdu ses clefs en route, fait un simple signe au roquet ; celui-ci file comme une flèche et revient, cinq minutes après, les clefs dans la gueule. A ce chien, il ne manquait que la parole. Et encore!... Il s'accroupissait, parfois, devant son maître et lui racontait de véritables histoires. Un moine a noté le chant du rossignol, que n'a-t-il composé un vocabulaire Chien-Homme? Accordons un souvenir à la pléiade de braves qui défendit la Cité contre les Normands — les plus vaillants des Français d'aujourd'hui, et les pires émules des Auvergnats. En effet, il n'est pas un Normand qui ne soit libraire.

De l'autre côté du Petit-Pont, c'est le parvis Notre- Dame, bordé de l'Hôtel-Dieu et de la Préfecture de police.

Il y avait, à l'angle de ce pont et du quai Saint-Michel, un Savoyard bouquiniste dont le nez avait une particularité remarquable : son éclat indiquait la hauteur de la recette. Soit que l'argent ait eu sur lui une mystérieuse influence ; soit que le nombre des petits verres absorbés fût proportionnel au nombre des pièces de dix sous recueillies, le iour où la clientèle abondait, c'est-à-dire le jeudi et le dimanche, l'appendice nasal avait des truculences à ravir le plus véhément des impressionnistes.

Le Tramw^ay Ivry-Concorde fut établi. Les amateurs

des bêtes du Muséum furent drainés. Les receltes périclitèrent et... le bouquiniste mourut.

Son voisin, un sourd-muet, exerce son négoce depuis vingt ans, par le truchement d'une ardoise et d'un crayon.

C'est sur le quai Saint -Michel que, avec quelques bouquins dans une vieille malle, débuta le libraire Gibert, locataire actuel de trois grands magasins sur le même quai.

Le Pont Saint-Michel au XVIII^ siècle.

Il y avait, au quai Saint-Michel, un bouquiniste, homme excellent d'ailleurs, nommé Ledain, qui était un personnage assez particulier. Figurez-vous une tête couverte de cheveux roux, floconneux, des yeux profondément enfoncés dans les orbites, noirs et perçants derrière des lunettes d'or, les yeux de ceux qui s'occupent d'occultisme, d'une expression un peu démoniaque. Il était bien l'hôte des ruelles étroites du quartier Saint-Jacques, solitaire et mystérieux comme un

berger du temps jadis. l\ avait, avec M, Pillot, un vrai type de comédie, des discussions furibondes. Ce M. Pillot, grand collectionneur de livres spirites^ s'était juré de démasquer ce qa'il appelait l'immense fumisterie du spiritisme et de vouer à la risée des générations futures les Allan-Kardec, les Papus, Lalanne, Crooks, Eusapia Paladino, les Flammarion et le Colonel de Rochas. Or, Ledain, très bon médium et homme sincère, affirmait avoir entendu un piano continuer à jouer seul, après qu'on en eût éloigné l'artiste, un enfant de sept ans — et çuë Voit eût '/efermé l'instrument. Ledain s'est établi bouquiniste-numismate à Marseille.

Franchissons le grouillement du Pont-Saint-Michel.

Nous sommes au quai des Grands-Augustins, si riche en souvenirs librairesques et bibliopolesques, quartier de libraires et d'éditeurs. On en trouve dans toutes les cours et à tous les étages. C'est là que régnait Poulet-Malassis, « comme un poulet sur une malle assis ». Sur ce quai vinrent s'échouer, sous le Directoire, les innombrables dépouilles des châteaux pillés pendant la Révolution. Un Watteau y fut adjugé dix livres. Ce bric-à-brac attirait une multitude d'Anglais. Nombre des chefs-d'œuvre en leur possession viennent de là.

Au coin du quai se trouvait Chaumouru, le marchand de musique à catogan, le communard condamné deux fois au peloton d'exécution, le révolutionnaire devenu marchand d'harmonie.

Voici Pugno, le marchand de musique qui s'enorgueillit de sa parenté avec le célèbre pianiste. Le père Bouland, âgé de quatre-vingts ans, Marins et Mendel.

Au quai des Grands-Augustins, des boîtes sont tenues par une femme des plus intéressantes. C'est Madame \^ernier, auteur d'un système pédagogique qu'elle intitule : « Pour quils soient des hommes. » « Apprends à connaître ce qui t'entoure. Apprends à connaître l'humanité. > Le système de Madame Vernier a été honoré d'une mention, lors du congrès pédagogique de Lyon. M. de Porter Wilsky, polyglotte parlant cinq langues, Barre successeur de son père et de son grand-{>ère, Noël et Guillery, marchands de musique.

Les libraires Gougy et Dorbon, connus des bibliophiles

du monde entier, débutèrent sur le quai, aux environs du Pont-Neuf.

Et nous arrivons au quai Contî.

Des arbres centenaires l'ombragent. Voici la pointe du Vert-Galant, l'écluse de la Monnaie, le panorama si beau, si ample, si vivant du port Saînt-Nicolas où viennent aborder les carg-o-boats de Londres. Là, surgit, comme sous le coup d'une baguette magique, le Paris d'antan : les Tours de Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, la Conciergerie, Saint- Germain-l'Auxerrois, le Louvre; plus près, les arches massives du Pont-Neuf dominées par la légendaire statue de Henri I\^, les maisons du coin de la rue de Nesle où aurait vécu un temps, mais le fait est controuvé, Bonaparte ; l'hôtel du Prince de Conti, devenu l'Hôtel des Monnaies, et enfin, le Pont des Arts et de l'Académie :

Pour arriver jusqu'à l'Académie, Que fallait-il ? fallait-il du g-énie ? Non, mes amis ; il ne fallait qu'un sou !

Oh! le mordant de l'ironie populaire !

Le tourniquet a disparu. Le clarinettiste aveugle a rendu la liberté à son chien. L'Académie est restée, pour le plus grand bonheur des bouquinistes du quai, et pour sa plus grande gloire.

Où défilèrent, musant et bouquinant, Lamartine, Hugo, Musset, Sainte-Beuve, passent d'autres immortels : Pierre Loti, Anatole France, René Bazin. Des cerveaux délicats aux cellules suprêmement nerveuses et subtiles absorbent la science entassée dans les parallélépipèdes de chêne ou de sapin, pour l'irradier, sur le Monde, du haut de la Coupole.

Mon frère, Henri, las de folâtrer dans les sentiers de la peinture paysagiste et de ne s'y sustenter que de violettes et de cailloux, s'y est fait < Bourgeois [de Bouquinville ». Chariot le Landais, Madame Le Fournier, le numismate Douvillé, lequel à soixante-dix ans, épousa une charmante jeune femme et donna un futur défenseur à la Patrie, le numismate Nadan, Dubois [le marchand de gravures, Le

Blanc, marchand de pierres gravées e,t de collections d'his toire naturelle, perpétuent la bonne renommée de cette Jérusalem céleste de la Bohème du Vieux Papier.

Le quai Conti, donc, point de passage de la rive droite à la rive gauche, demeure plus fréquenté des amateurs. D'ailleurs, comme nous l'avons dit, l'Institut autour duquel déferle le flot des désirs et des fièvres vertes, est une sorte de pôle magnétique. Certains jours de grande réception, l'élite parisienne envahit le parvis et paie un louis la place que lui a gardée, à travers une nuit glacée, une larve à figure humaine. A ce moment, des cars étincelants sillonnent le quai, et vous apercevez, sous la corne audacieuse d'un claque, un peu au-dessus d'un habit vert posé en face de fourrures de grand style, l'éclair fugitif d'un sourire satisfait de soi-même... et des autres...

Et le quai vibre de sa gloire déjà plus que séculaire, tafldis que les bibliophiles, indifférents aux vanités humaines qui grincent ou font la roue, continuent leur inlassable poursuite de l'édition curieuse et rare...

En descendant toujours

Le bibliophile est parvenu au Pont des Arts, A sa gauche, la statue de Voltaire préside en toge romaine aux destinées du quai Malaquais et du quai qui fut, tour à tour, le quai des Théatins, le quai Bonaparte et le quai Voltaire. Rien n'est éternel, ici-bas. La statue disparaîtra. Des événements bouleverseront les choses, les gens et les idées On supprimera le nom du philosophe, comme on a supprimé le joli nom de Cours-la-Reine et le nom sonore de l'Avenue du Trocadéro.

Le bibliophile a dit un bonjour aimable au père Bailly qui fut moine trappiste, à Des Noyers dont l'étalage est une succursale des Pieds Humides — il a acheté un livre rare à Chambeau, à Francisque ou à Legueltel, un livre en solde.

Mais le bibliophile curieux de singularité, par essence et par destination, s'est arrêté un moment à l'étalage de Bord.

Bord, avant d'être mercanti dans les forêts du Brésil, avait sur la bouquinerie et son négoce des idées bien arrêtées. Pour être sûr que les bouquineurs ne lisent pas ses livres, il achetait aux chiffonniers — qui, le matin, « faisaient » le Quartier du Louvre ou de la Samaritaine, des monceaux de ficelle rouge. Avec ces ficelles, il ligotait chaque volume en long, en large, deux ou trois fois, et il le plaçait dans les cases, tel un poupon emmaillotté par une nourrice campagnarde. Une large étiquette annonçait le tijre, l'éditeur, l'année et le prix. Celui-ci, même pour un classique de dixhuitième ordre, pouvait être le double du neuf, ça n'avait pas la moindre importance. Toutefois, Bord n'était pas irascible; il était un ironiste et jugeait la clientèle de très haut... mais il était poli... Discoureur; mais poli. Ses boîtes étaient garnies de livres innommables de formes et d'allures — c'était assez bon pour le vulgaire — et cinq pièces de ^a demeure, rue Descartes, craquaient d'éditions anciennes, d'aucunes très rares. Il était très intéressant.

Le bibliophile a franchi le Pont du Carroussel ou Pont des Saints-Pères. Il a laissé à sa droite, les deux statues d'angles, symbolisant, l'une, la Seine ; l'autre, la Ville de Paris.

Il visite les boîtes d'Oatrelot, de de Waet, fondateur d'une publication « Le Panthéon de la gtierre ». Elle eut un numéro ; mais l'idée est semée. Il bavarde un long- moment

La Tour de Nés le s.

avec Georges Durand qui, par un sincère amour du livre, deviendra unérudit bibliophile. Puis, il va de Gaillandre (i), à Chavasse, à Camille Porte qui a quitté le pétrin pour les boîtes à bouquins et que la passion du livre a conquis. Il a une longue causerie avec mon frère Edouard qui, philosophe, a su découvrir le bonheur parfait dans l'achat d'un vieux Montaigne et dans la possession des œuvres intellectuelles des hommes qu'il convertira en écus.

n a regardé les gravures de François, acheté un livre anglais à la femme de mon frère Edouard ; il est au Pont- Royal.

(i) M. Gaillandre est l'éditeor d'une eau-forte : « Les Boaqojojstes souç le bombardement. »

De l'autre côté du quai, sont de hautes maisons, élégantes comme celle du numéro i ; majestueuses, comme l'immeuble formant les numéros 23 et 25 ; maisons pleines de souvenirs, maisons où des gloires artistiques ou littéraires laissèrent un peu de leur rayonnement, comme en laisse le ver-luisant à la main qui le touche.

An numéro 13, se trouve le Moniteur Universel et l'Imprimerie Desfossés ; le Monde Illustré dirigé par M. José Frappa, l'auteur dramatique bien connu.

Ici, mourut Ingres ; là, vécut Zierm ; là, fut le couvent des Théatins amenés d'Italie par Mazarin. Ces moines prêchaient, agrémentant leurs sermons de dialogues mouvementés entre marionnettes, représentant Dieu, les saints, les diables ou les pécheurs.

Plus loin, habitait le peintre Landelle qu'une musique militaire accompagna à sa dernière demeure. A côté, vécut Musset. Plus loin, au n° 27, décéda M. Arouet de Voltaire, pendant que les encyclopédistes, dissimulés derrière les arbres du quai, attendaient le moment de farder son cadavre pour l'emporter à l'abbaye de Sellières et lui éviter ainsi l'infamie de la claie. Au coin de la rue de Beaune, il y avait une caserne de mousquetaires gris. La comtesse Du Barry habita où vivait naguère Madame E... Enfin, le café de là Frégate perpétue le souvenir d'une frégate école de natation amarrée au coin du Pont-Royal, Après, se trouvait la Cour des Comptes, incendiée pendant la Commune,... et le quai au nom moyenâgeux de La Grenouillère.

Le quai Voltaire est presque familial. Tout le monde s'y connaît. Tout le monde y est animé de cette bonne grâce exquise, de traditioa dans la Société française. La Beauté s'y rencontre sous ses formes les plus gracieuses; l'art, dai\s ses fidèles les plus variés.

C'est M. Bisson, poète, Directeur de VHirondùlle^ organe du Patronage Saint-Georges ; M. Sadre, Président de la Société Numismatique ; le Général de Boisdefïre et le Député Vaillant ; les frères Tharaud qui, entre deux pages de copie, viennent vivre près des boîtes de studieux loisirs ; Madame Delarue-Mardrus^ Madam.e Cécile Sorel, Madame

Jane Marnac, Madame Clara-Tambour. Les peintres tels que MM. Baschet, Iwill, Madeline, Mahut, vont et viennent, nouant avec l'humble « chand d'bouquins t> le lien d'un mot cordial jeté au passage.

Le soir, les vitrines des antiquaires jettent des flots de clarté, révélant aux regards éblouis leurs richesses artistiques.

M. Rousseau, dont les cartons renferment d'inestimables estampes, le libraire Revêt, M. l'antiquaire Rouquet; Madame Demagnée-Touzain, pour qui la science délicate des styles n'a aucun secret ; l'antiquaire Ancel^ qui se distingua à Reims en sauvant, sous un effroyable bombardement, les richesses artistiques de la Ville; l'antiquaire Touzain qui fait avec une parfaite bonne grâce les honneurs de l'appartement du Marquis de Villette ; le libraire Belin, dont les trésors livresques font rêver son « concurrent > du parapet.

Le bibliophile est passé devant l'Administration du Journal officiel. 11 a franchi le Pont-Royal. A sa droite, sont les Trois Dauphins, ormes centenaires, l'embarcadère du bateau touriste de Saint-Germain-en-Laye. A gauche, se trouvent la Caisse des Dépôts et Consignations et la Gare d'Orsay. Le bibliophile explore les cinq ou six étalages installés à cet endroit; celui de Madame Chevalier, celui de Gabriel.

Son voyage est terminé. Il a désormais, devant lui, le désert des quartiers aristocratiques où ne passent que les tramways et les automobiles.

Telle est dans ses grandes lignes, la physionomie des quais sur l'un desquels viendra s'établir le nouveau bibliopole. Peut-être, au fond de lui, aura-t-il l'espoir d'édifier, sol à sol, la petite aisance, l'humble logis campagnard où il pourra^ quelque jour, mettre en pratique la philosophie puisée au sein des livres qu'il aura vendue. Du moins. pourra-t-il se référer à un exemple émouvant : le père Maloret, simple bouquiniste des quais, donna cent mille francs à sa fille...

Mais c'était dans ce temps-là !

Du vieil Homme à THomme nouveau

Donc, un matin, le piqueur des Ponts-et-Chaussées, a instauré le néophyte sur l'emplacement qui lui a été concédé. Il y a quelques années encore, votre investiture officielle regardait le piqueur de l'arrondissement (V'', VP et VII«) sur lequel vous aviez obtenu droit de stationnement. (Charles Louis Philippe fut piqueur du VIP). Cela embrouillait les choses et donnait lieu à des quiproquos. Il arrivait qu'une même concession était accordée en même temps, à deux titulaires. Aujourd'hui, la répartition et la surveillance de Bouquinville est, tout entière, entre les mains de M. Moncel.

L'emplacement concédé a dix mètres d'étendue. Certains n'ont que cinq mètres, d'autres deux seulement. A droite et à gauche un espace de cinquante centimètres doit rester libre, pour permettre d'inspecter la berge. Les boîtes auront, environ, soixante-dix centimètres de profondeur. Elles ne devront pas dépasser la surface verticale du mur. Elles ne devront pas avoir une hauteur vertigineuse.

Autrefois le bibliopole était tenu d'emporter ses boîtes, tous les soirs. Il les lui fallait, en conséquence, petites et d'un maniement facile. Il avait besoin d'une remise où les caser. Un homme gagnait vingt sous par jour à en faire le transport. Maintenant, les étalages sont à demeure, fixés au parapet par des ferrures. Le bouquiniste se rend à ses boîtes, comme un notable commerçant à son magasin. Il en a perdu, prétend Octave Uzanne, un peu de ses airs bohèmes. On ne le voit plus, d'ailleurs, en sabots bourrés de paille assis sur un escabeau rapetassé avec des ficelles... autres temps... autres mœurs ! Un bon étalage coûte en moyenne trois cent cinquante francs. Chaque boîte est partagée en casiers où les livres seront rangés par prix ou par catégories.

Jadis, les boîtes étaient sans couvercle. Quelques étalages sont demeurés à cette mode. Elle est bonne en ce sens que la lumière tombe à flots sur les bouquins et que les titres se

lisent mieux. Mais le climat de Paris avec ses bruines fréquentes et ses changements brusques de temps forcent ainsi l'étalagiste à une gymnastique perpétuelle. Avec les couvercles à charnières, si le temps est certain, on les entr'ouvre^ telles des huîtres au soleil, et on peut avec tranquillité atten-

Pendant la Commune.

Le dessinateur Robida a ff'amé hésite entre un hibou a ^francs et une suite de G . Doré à j francs.

dre l'averse. D'aucuns disent — non sans raison — que cet alignement de panneaux gâte la perspective du quai et empêche le promeneur de goûter la beauté des constructions de la Rive droite, du Louvre à Notre-Dame. Soit, mais les amateurs viennent moins le long des quais pour jouir de la vue que pour humer la délicieuse odeur du veau plein, du maroquin ou simplement du vieux papier. Les autres n'ont qu'à se placer au milieu d'un pont et ils savou-

neront la beauté réelle de la traversée de Paris, jusqu'à la pâmoison, s'ils le désirent.

Ses boîtes ouvertes, le nouveau venu est plutôt ahuri, surtout s'il n'a jamais fait de commerce. Il est plongé dans un monde inconnu.

Le regard des passants qui le dévisagent le trouble profondément. Il croit voir de la raillerie ou du dédain, là où il n'y a peut-être que de l'indifférence ou, tout au^moins, de l'étonnement. 11 est encore sous le coup des long jours de misère qu'il a traversés et une autre angoisse l'étreint :

<i Gagne-t-on sa vie, dans ce métier ?... Ne s'est-il pas fait illusion ?. . . Saura-t-il se débrouiller ? » Et s'il a débuté au cours d'une de ses stagnations complètes qui, sans raison apparente, saisissent les affaires commerciales, il s'aperçoit, ou du moins il croit s'apercevoir qu"il a changé son désespoir pour un autre.

Un client se présente-t-il ?.. Il s'entend dire trois sottises en deux paroles, il croit avoir vendu trop bon marché ou demandé un prix ridiculement élevé. S'est-il risqué à acheter un lot, il ignore la valeur de sa transaction et tremble de ne jamais récupérer la somme engagée.

C'est un tourment perpétuel. S'il a occupé un certain rang dans la vie, la hauteur ou la grossièreté de certains < clients » sont autant de coups qui l'étourdissent. Certains acheteurs pleins de respect pour leur chair et désireux d'éviter un dégradant contact vous jettent les sous dans la main, de très haut. Le néophyte éprouve des envies folles de fuir, de se terrer en son gite et de s'y laisser mourir. Il reste attaché à son étalage par la ténacité de la bête à qui répugnent le froid et l'immobilité de la mort ; ou bien il cherche une autre situation et, exhibant un certificat de maladie, il loue ses boîtes dix ou vingt francs par mois, selon l'emplacement.

Une institutrice avait obtenu une titularisation au quai des Grands- Augustins. Elle avait une telle horreur de son métier et éprouvait un tel sentiment de déclassement lorsqu'elle se trouvait sur le quai, qu'elle préférait aller vendre ses livres à des confrères éloignés.

Ah I qu'un conseiller expérimenté serait, en la circonstance, un véritable bienfaiteur, un sauveur 1

Il y a bien un syndicat des bouquinistes, mais ce syndicat n'existe guère que pour la forme. Sa grande préoccupation est d'offrir une couronne aux membres décédés. A 1 époque des inondations, la Presse parisienne, toujours prête à venir en aide aux souffrants, donna une somme de deux mille francs à partager entre les bouquinistes. Chacun d'eux, en comptant d'autres donations, avait droit à dix francs.

Le syndicat, mettant en pratique les immortels principes de 89, jugea bon de retenir trois francs à chaque non syndiqué pour les cotisations. Passe encore, si le Syndicat comprenant le rôle humanitaire qu'il pourrait jouer s'érigeait en conseiller des débutants, en soutien paternel dans les moments de crise ou de maladie... Mais pour une couronne, au jour de la mort, le procédé était tout au moins saugrenu.

Le néophyte entreprend donc seul (i) et sans guide une voie nouvelle qui n'est pas sans douleurs ; mais l'homme est ainsi pétri qu'il s'adapte aux fonctions à lui dévolues de par la Destinée. La guerre en est une preuve et les pacifistes les plus véhéments ne sont pas les guerriers les moins acharnés. Un peu de patience et le destin a un sourire.

Vous trouvez un bon lot. Vous vendez à tort et à travers dix sous ce qui vaut cinq francs, trois francs ce qui vaut vingt centimes ; mais vous vendez. Vous faites une bonne journée et vous voilà ragaillardi.

Puis, dans Timmense quantité des livres et brochures, il en est un certain nombre qui reviennent toujours. Vous vous familiarisez avec eux. Des bouquineurs vous renseignent : « Tel livre vaut tant ; il a fait tant en vente ; je vous en offre tant... > Et vous vous faites une petite clientèle, et le métier entre, et vous vous prenez à aimer vos boites, à avoir pour ces parallélipipèdes une sorte de tendresse affectueuse.

Peu à peu, l'endosmose se produit. Vous vous mettez à parler bouquins! Vous ne voyez plus que bouquins. \'ous ne

(i) Venus des cycles sociaux bien différents, d'éducation et de mentalités distinctes, les bouquinistes n'ont, en somme, rien de commun que leur négoce. Les boîtes fermées, ils n'ont plus de relations entre eux. De là, l'individualisme qui règ'ne à Bouquinville.

rêvez que bouquins, ^'^ous prenez confiance en vous-même. Vous commencez à avcir pour votre intelligence la plus grande des admirations. Et c'est très humain. Vous vous estimez davantage parce que vous commencez à lutter contre les amateurs trop ficelles qui flairent en vous le naïf et parce que vous commencez à sortir du pétrin.

Un beau jour, vous découvrez un^oiseau rare : — Tiene! je parie que c'est la bonne édition !

Et comme par hasard, vous avez deviné juste ! Et alors vous vous dites : [ — Voilà qui fera l'affaire de M. Un Tel,.. Pas un Tel, parce qu'il a le mauvais oeil et que s'il m'étrennait la journée^serait perdue. Ce sera pour M. X.

Et M. X... passe. Triomphalement, vous lui présentez le livre.

— Tiens ! Tiens ! En effet ! Je vous le prends. . . Combien ?

Frissonnant d'orgueil vous empochez la grosse somme, dix, vingt, trente francs.

— Oh ! Maintenant pensez-vous, les clients et les livres peuvent venir. . . Connus ! Connus !...

C'est fini, vous êtes bouquiniste.

Le Chat eau- Gaillard

A moi. Balzac!

Oseraî-je, aujourd'hui, saisir un de ces bipèdes parisiens, dénommés « Boitquiyiistes », l'étendre sur la table de dissection et l'analyser, devant vous, fibre à fibre?... Oserai-je vous détailler ses héroïsmes minuscules, ses petites patiences, ses petites colères, ses petites lâchetés!...

Le$ mascarons moqueurs du Pont-Neuf.

Le bouquiniste-homme disparaît. Il estremplacé, peu à peu par le bouqui niste-femme. Le fond est le même. Seulement, les petites passions qui l'agitent sontd'un trait plus appuyé. La jalousie de métier, a, par exemple, plus de prise sur elle. Elle est prête à renier une « amitié » éternelle pour un lot de bouquins qu'elle n'aura pas eu ou qu'elle voudra acquérir, ou pour un amateur qui a failli lui acheter tel livre et qui vient le prendre dans le vôtre. L'homme aura — peut-être — plus de philosophie. Il dominera les mouvements de son cœur, malgré l'énervement d'une vie au jour le jour, au sou le sou, malgré l'aurait magnétique que le bouquin opère sur lui. Il vivra en bon

camarade avec ses voisins. A de rares exceptions près, les femmes finissent par se haïr ou par jeter la zizanie.

Deux coqs vivaient en paix!...

La remarque n'est pas d'aujourd'hui.

Quoi qu'il en soit, comme nous le constaterons au chapitre des vols... des kleptomanes, le bouquin véhicule du Bien... en idée, est une machine infernale surchargée des microbes pathogènes les plus effrayants, de l'avarice au sadisme intellectuel; mais il n'en suggère pas moins d héroïques sentiments, les gens pratiques hausseront les épaules. Ils ont tort. Tout le bonheur humain n'est pas dans une pièce de cent sous. Si, dit Sainte-Thérèse, l'Enfer est pavé de bonnes intentions : les logis parisiens les plus frustes sont peuplés de vertus obscures. La légende raconte la fin terrible de cet artiste qui mourut de froid pour avoir enveloppé sa maquette de glaise dans ses propres couvertures ; le bouquiniste serait, pour ses livres, d'une telle abnégation . Bref, héroïque ou lâche, vertueux ou pervers, froid ou passionné, vous êtes un bouquiniste et les qualités et défauts de votre nature sont adaptés à votre état.

Il y a le bouquiniste ordonné et méticuleux. Ses livres sont exactement rangés par prix, par genre et par taille. Chaque livre est frotté, remis à neuf, décorné page par page. La marque au crayon est d'un calligraphe. Elle est appuyée, nette, correcte d allure.

Ce bouquiniste méticuleux est parfois doublé d'un bouquiniste irascible. Ses bouquins sont ses enfants . Que dis-je... Ils sont sa chair elle-même. Son étalage est le Totem dont il tire sa subsistance. Aussi ne touchez pas à ses volumes : ils sont faits pour être regardés, achetés, et non parcourus d'avance.

Il est aussi méfiant, jusqu'à l'absurde ; car si le métier « est jaloux >, il est aussi méfiant.

Si, quelque jour, on s'aperçoit qu'un monsieur — un habitué auquel on aurait volontiers confié ses sous et aussi confié ses malheurs, — pratique le système des compensations, c'est fini : votre équilibre moral est rompu. La méfiance a dressé sa tête vipérine et vous a piqué au

cerveau. La pensée que l'on peut vous voler devient une idée fixe, une obsession, et, dans le bouquineur le plus innocent, vous croyez découvrir un voleur à la tire. Si vous voyez une personne glisser dans sa pc;che un livre acheté ailleurs, et si, par malheur, vous n'avez pas remarqué celui-ci, vous tressaillez jusqu'au plus profond de l'être et vous n'êtes rassuré que lorsque vous avez constaté qu'aucun de vos volumes ne manque à l'appel. Cette manie donne lieu à des scènes parfois délicates.

L'étalagiste en éprouve un remords. . . léger. . . « S'il ne l'a pas fait, pense-t-il, il aurait pu le faire! » et il ouvre un quart d'oeil sur un autre bouquineur dont les gestes, il ne sait pourquoi, lui apparaissent singuliers.

Le bouquiniste snob. Ce dernier manie ses livres avec des gfestes sacerdotaux, rituels, précieux. Le livre est un miroir dans lequel se reflète sa science bibliophilique, dans lequel il s'admire.

Le bouquiniste rosse et féroce, pour qui le bouquineur est un ennemi. Il ne démordra pas de son prix marqué, qu'il ait affaire à un millionnaire ou à un libraire ou à un pauvre diable qui a besoin de l'ouvrage pour ses études ou pour son travail. Le bouquineur le redoute : mais il lui achète quand même. . . et le bibliopole en est très fier. L'amateur s'est tenu à dix sous... et il est revenu le chercher... Noble victoire !

Ou bien encore, le bouquineur a oublié son portemonnaie. . . Il manqne deux sous pour parfaire la somme. . . « Eh bien, dit le marchand, je mets le livre de côté : vous viendrez le reprendre. »

Enfin, si quelqu'un s'oublie dans sa Itcture, il prend son plumeau et l'enveloppe d'un nuage de poussière. Le bibliophile s'enfuit au plus vite, pendant que l'étalagiste rit sous cape de sa bonne ruse.

Ce bibliopole a pour variante celui qui cote un livre tel prix et qui n'en démord jamais : « Ça ne mange pas de pain. » Le grand mot est lâché. Le temps passe. Le volume n'est plus qu'une éponge moisie ou un amalgame de poussières , tant pis! Il est voué à son prix immuablement.

Le bouquiniste vieux jeu, bohème, désordonné, considéré par les précédents avec~\in dédain d'êtres infiniment

supérieurs. Ses boîtes prennent l'eau, comme de vieilles carcasses nautiques. Qu'importe! On lui demande un livre qu'il n'arrive pas à découvrir dans son capbarnaùm. Qu'importe encore ! Il n'en est pas plus mauvais garçon pour cela. Il est presque toujours satisfait du prix que lui offre l'amateur. Il vit content de peu. 11 ne voit pas le moyen de gagner plus qu'il ne gagne. Il vit dans un monde fermé et vous vous demandez ce qu'il peut bien y trouver d'agréable. Ne vous tourmentez pas. Il est, dans un sens, aussi heureux que celui qui amasse, grippe ses sous, pièce à pièce. Le vrai bonheur n'est pas au dehors ; il est en soi.

Il y a quelques années, vivait au quai Voltaire, un bouquiniste, ancien flûtiste à la Garde et auteur d'un ouvrage sur les éditions Cazin, le père Corroënne. Le père Corroënne disposait ses livres à plat, les uns sur les autres. Puis, il soufflait sur celui de dessus pour en écarter la poussière ; après quoi il s'asseyait, mettait ses lorgnons et se plongeait dans la lecture de son journal. Quand, en 1899, on transporta les étalages de la rive gauche à la rive droite, pour la construction de la ligne d'Orsay, les camionneurs pouvaient jouer à l'accordéon avec les piles de ses volumes qu'ils enlevaient, en saisissant simplement celui de dessus. Les autres suivaient. On découvrit, çà et là, dans les intervalles, car ses boîtes n'avaient pas de fond, des nids de chauves-souris.

Le Cazinophile qu'était ce bouquiniste d'un autre âge, nous convie à parler du bouquiniste érudit. Nous avons eu l'occasion de citer Achaintre qui fut collaborateur de Panckouke. S'il n'en est plus qui puissent, au point de vue « Humanités », être mis sur le même plan que ce latiniste, il en est d'aucuns capables de rivaliser au point de vue commercial avec un chartiste de carrière. Ils connaissent les années des bonnes éditions, les bons éditeurs, les bonnes séries. Ils savent combien a fait tel livre, dans telle vente, et combien il peut faire ; où il a été, 011 il est, où il ira s'il leur tombe dans les mains. Ils savent retaper un livre, lui redonner un lustre. Ils flairent une rareté, tel un chien de chasse un lièvre ou un chevreuil. Ils voient si le volume a été lavé, truqué. Ils sont à la fois, loupe et catalogue Ils

sont vénérés des bibliophiles qui leur font une place dans leur cœur, entre une peau de truie estampée, du seizième siècle, et une édition Curmer à gravures coloriées.

Mais il n'est pas donné à tous d'avoir la mémoire apte à enregistrer cette matière sèche et rèche qu'est l'immense nomenclature delà bibliophilie. Il n'est pas donné à tous d'avoir fait des études préparatoires, soit pratiques en tant que commis libraires, soit théoriques, en tant que bacheliers.

Il y a donc le bouquiniste ignorant, qui vend le livre selon la valeur qu'il lui donne lui-même. Au fond, ça n'a pas la moindre importance, car un livre, une monnaie ou un timbre n'a jamais qu'une valeur relative : tel bibliophile rejettera avec mépris les feuillets qu'un autre sauvera de l'incendie ou du naufrage au péril de sa vie; tel autre se pâmera devant une médaille qui laissera le confrère indifférent ou béant de la sottise des hommes. . .

— « Comment ? Il y a des gens pour collectionner cette ordure?... — Mais oui, Monsieur, et même pour la déposer dans une châsse du quinzième siècle ! »...

Ne raillez donc pas le bouquiniste ignorant. A tout prendre, relativement à ce que le plus savant ne sait pas, il n'est pas plus ignorant que vous. 11 est une chose qu'il sait, tout au moins : il sait faire payer l'amateur récalcitrant. Son indéfectible confiance en s< i en mpcse. Le commerce est un art et être commerçant est un don. Le vendeur doit suggestionner le chaland et le seul

Chineur.

moyen d'y parvenir est de montrer de l'assurance. La plus grosse balourdise lancée avec la force que donne la conviction réussira mieux qu'une vérité avancée timidement. C'est ce qui arrive dans les Marchés aux Puces, où certains brocanteurs vendent des objets de zinc au poids de l'or. Affirmez qu'un livre en zinc est un livre en or, vous trouverez des gens pour l'obtenir coûte que coûte..

Un jour, un bouquiniste voulant solder un fonds de vieux rossignols les afficha à cinq centimes : il n'en vendit pas un seul ; le lendemain, il les remit à cinquante centimes et les écoula tous, sans exception. Le vulgaire se méfie de ce qui est trop bon marché; témoin celui qui paria vendre trois francs la pièce un panier d'écus parfaitement bons, et dont personne ne voulut. Et voilà pourquoi le bouquiniste ignorant peut gagner de l'argent où le confrère instruit claquera des dents.

Et, tel quel, laconique ou verbeux, sympathique aux uns, insupportable aux autres, le Bouquiniste des quais va son petit bonhomme de chemin, n'ayant d'autre souCi que celui de trouver un lot, un bon petit lot, où il y ait sa vie à gagner..

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