JULES CLARET1E
En témoignage de ma profonde affection.
Georges CAIN.
Avril 1912,
L'HOTEL DE M. DE FERSEN
Tous les flâneurs connaissent la longue muraille qui — au n° 17 — longe l'entrée de l'avenue Matignon, à quelques mètres des Champs-Elysées. L'hiver, à travers les branches dégarnies de feuillage, on peut, de la rue, apercevoir les parties hautes d'une délicieuse façade d'hôtel Louis XVI; des bas-reliefs, des frontons, des guirlandes de fleurs sculptées encadrent les fenêtres... Cette jolie demeure, épave d'un siècle d'art, séduit et intrigue... Combien la curiosité des Parisiennes sera plus aiguë, lorsqu'elles sauront qu'ici même demeurait en 1791 le bel Axel de Fersen, le chevalier servant de Marie- Antoinette, le plus brave, le plus dévoué de ses serviteurs, le Fersen de Versailles et surtout de Trianon, le Fersen de la guerre d'Amérique, l'élégant mestre de camp du Royal-Suédois, pour qui la Reine terminait l'un de ses billets : « Adieu, je vous embrasse bien tendrement... » Le « séduisant Fersen n enfin qui, maquillé en cocher de fiacre, caché sous une houppelande crasseuse, jaspinant l'argot avec des collègues avinés, leur
offrant des prises de tabac dans une tabatière en carton, guettait — avec quels battements de cœur! — le 21 juin 1791, à dix heures et demie du soir, au guichet de l'Échelle, devant l'hôtel du Gaillardbois, à l'angle du Petit-Carrousel, l'évasion des Tuileries — surveillées comme une prison — de ces détenus royaux : Louis XVI, Marie-Antoinette.
L'hôtel est intact où logeait ce serviteur passionné de la monarchie agonisante... L'obligeante courtoisie de M. Hellmann, locataire actuel, veut bien nous ouvrir les portes de la maison. Ce n'est pas sans émotion que nous parcourons cette habitation rare où tout parle du passé, depuis les salons, les chambres, les boudoirs en rotonde, encore fleuris de sculptures, jusqu'aux corridors étroits, obscurs, surbaissés, qui rappellent étrangement certains coins mystérieux de Versailles... Au dehors, deux perrons de pierre conduisent à une longue allée dont les arbres mêlent leurs ramures aux branches des marronniers d'un grand parc voisin. C'est ici que M. de Fersen prépara l'évasion de cette Reine qu'il adorait et dont il sentait la dignité, la liberté, la vie même menacées chaque jour davantage par la Révolution triomphante! Et ce nid gracieux — condamné hélas! à disparaître dans peu de mois — ce décor d'opéracomique, abrita le prologue du drame dont le dernier acte devait se dérouler le 16 octobre 1793 sur la place sanglante de la Révolution!
L'on en connaît les angoissantes péripéties : se sen-
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Richard et Bourdon, phol.
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tant chaque jour plus menacés dans leur liberté, le Roi et la Reine décident de se soustraire par la fuite à l'insultante surveillance organisée autour de leurs personnes (*).
En ces immenses Tuileries, que six cents sectionnâmes armés entourent d'une surveillance inquiète, dans le labyrinthe des salons dorés et des corridors enfumés, au milieu d'un tohu-bohu de courtisans, de municipaux, d'officiers de la garde nationale, des gens de service, de dames d'honneur de la Reine, d'espions, d'aides de camp... dans ce palais-prison hérissé de baïonnettes, où les tout-puissants de la veille en sont réduits à guetter le départ des laquais pour combinera voix basse leur projet libérateur, il paraissait presque impossible de se concerter, et surtout d'aboutir. Pourtant, le patient effort d'un homme énergique avait su tout préciser, tout préparer. Le plan semblait fort bien conçu et le résultat eût probablement été acquis, si une incroyable fatalité n'était venue se jeter en travers des événements, déroutant les plus sûres prévisions. Il faut bien le dire d'autre part : si M. de Fersen — car ce fut lui le metteur en œuvre de cette évasion — fut à la hauteur de sa tâche, ceux qui le secondèrent se montrèrent d'une incapacité stupéfiante et l'incroyable maladresse des personnes
(1) 600 sectionnaires entouraient le château d'une surveillance active...
Les murailles regardaient et écoutaient.
Louis Blanc. Histoire de la Révolution française, t. VI, pp. 316 et 317.
royales pour lesquelles il se dévouait déjoua les calculs les plus savamment élucidés.
Le projet était simple : sortir des Tuileries à la faveur d'un déguisement, quitter Paris, traverser hâtivement la France, gagner la frontière la plus rapprochée. Dès le premier jour, il apparaît que ces dispositions sagement conçues sont inintelligemment exécutées. Pour passer sans éveiller l'attention, le plus simple n'eût-il pas été d'user d'une de ces berlines de voyage que leur multiplicité ne faisait pas remarquer? Or, le zèle maladroit des organisateurs s'emploie à commander une voiture dont la coupe étrangère, le faste criard ne peuvent manquer d'attirer la curiosité (*).
Une note manuscrite que le hasard, ce dieu des chercheurs, a mise entre nos mains, nous donne par le menu la description de la fameuse berline : o Ce carrosse ne ressemblait à aucune voiture française, inconvénient grave; les dimensions en étaient d'une grandeur extraordinaire, le dedans ainsi que le dehors en étaient bizarres. Ces deux pourvoyeurs malavisés (il s'agit du comte de Fersen et de l'Ecossais Crawfurd, qui s'étaient chargés de diriger la construction du carrosse) y avaient fait pratiquer toutes les petites commodités de ménage et de toilette que Leurs Majestés auraient pu désirer si
(1) Bouille avait proposé de se servir de deux petites diligences anglaises légères, commodes et fréquemment employées pour les voyages en poste. On ne s'était pas arrêté à son avis...
Paul Gaulot. Un ami de la Reine, p. 168.
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elles avaient eu l'intention de faire un voyage d'agré-