BOULEVARD MONTMARTRE
A. Lepère, del. et se.
à l'endroit où, dans mon enfance, le Théâtre Séraphin donnait des représentations d'ombres chinoises (*), —
(1) Le « Spectacle lyrico-magique » fut installé dans le sous-sol du bazar européen, aujourd'hui Spectacle Séraphin (1858). Une lithographie comique d'Etienne Carjat représente le prestidigitateur Raphaël Macaluto avec, à l'angle, cette annotation :
« Je recommande très vivement mon bon ami R. Macaluto.
« C'est un homme d'une habileté prestigieuse, d'une intelligence remarquable et d'une grande complaisance. Alp. Karr.
« Nice, 12 février 1858 ».
un café-concert : le Petit-Casino; à droite, flamboie l'entrée du célèbre Musée Grévin.
J'en ai franchi le tourniquet. Quel étonnement de retrouver après tant d'années ces vieux souvenirs de jeunesse; j'ai revu Bonaparte à la Malmaison, le Pape sur la Sedia, Marie-Antoinette, Mirabeau, les Martyrs chrétiens, Henri Brisson, Paul Déroulède, Louis XVII et ses rats, et aussi cet excellent Marat si férocement égorgé par une Charlotte Corday, souriante dans sa jupe rayée... J'ai contemplé la baignoire tragique, ce «sabot» de cuivre qu'authentique la lettre d'un brave curé du diocèse de Vannes. J'ai rencontré des amis : Hugues Le Roux, promenant un bien joli costume khaki chez l'empereur Ménélick ; Mme Rose Caron, en Marguerite de Faust] Maurice Barrés, très noir; Frédéric Masson, très mince; Gabriel Hanotaux, assis sur un canapé et faisant de l'œil à Mme Sada-Yako, Sarah Bernhardt japonaise ; j'ai frôlé un Edouard Détaille très sec, discutant avec un Léon Bonnat furieux... et comme le soir même je narrais ma promenade à mon très cher maître et ami Edouard Détaille, celui-ci me raconta les odyssées de son « mannequin »...
« Au début, ça marchait bien... j'avais été photographié, moulé, mensuré à fond, comme un simple malfaiteur. Un perruquier avait pris des notes sur ma chevelure et étudié Tor de mes moustaches; mon chemisier, mon bottier s'étaient prêtés à l'interview, j'avais même offert à mon sosie un fort joli complet
tout neuf... A part un mouvement de surprise bien naturel, devant le « fournisseur d'yeux » vidant devant moi des sacs de prunelles bleues pour « m'échantillonner », tout m'avait amusé!... Première malchance : le jour même de la répétition générale, la veille de l'ouverture du musée, un filou chipe mon parapluie ou plutôt le parapluie de mon image... enfin « notre » parapluie! Le lendemain, c'est mon « huit-reflets » tout neuf qui disparaît et Dieu sait par quel riflard élimé, par quel bolivar désuet mes voleurs les avaient remplacés... J'en étais honteux.
« Successivement tout le « complet » y passa ; mon élégance s'envolait à vue d'œil... Je réclamai; on me dépouilla alors de ma personnalité ; je devins « aide de camp du bey de Tunis », un rôle sacrifié...
« Aujourd'hui, tout est d'aplomb, l'administration du Musée m'a remis sur pied; vous m'avez vu... je discute avec Bonnat... Mais de quoi pouvons-nous bien causer?... Nous devons échanger des adresses de tailleurs! »