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LA STATUE DE POLYMNIE

Richard et Bourdon, phot.

aussitôt nous sommes séduits par la beauté, la profusion des mascarons, des frontons, des motifs sculptés.

Entrons : devant nous une superbe rampe de fer forgé accolant un large escalier de pierre; dès le second étage, une autre rampe plus simple continuant la première, puis l'horrible « fonte de fer » apparaît! Nous voici dans les ajoutés modernes, car les propriétaires successifs ont, hélas ! « revu et considérablement augmenté » le noble hôtel du xvne siècle, au grand dommage de ses belles lignes architecturales; le haut de l'immeuble recèle aujourd'hui des petits logements et des ateliers de peintre.

L'obligeante intervention d'un camarade nous ouvre l'accès de l'un des appartements. Rien n'y atteste plus la beauté ancienne du logis. S'il y eut — comme c'est certain — des boiseries, elles ont totalement disparu et notre visite serait vaine sans la rencontre d'un balcon de fer, festonné de vignes vierges, dominant la maigre pelouse où se morfond une Polymnie de plâtre! Mais, pour un bon Parisien, n'est-ce pas une joie de poser les mains sur un balcon historique? Or, celui-ci Test au premier chef. Jugez-en.

L'hôtel du boulevard Montparnasse nous semble bien devoir être celui que Louis XIV offrit, vers 1672, à Mm* Scarron — plus tard Mme de Maintenon — pour récompenser le dévouement avec lequel elle élevait les trois enfants de la marquise de Montespan, qui devaient, en 1673, devenir les Princes légitimés.

UN ANCIEN LOGIS DU GRAND SIECLE

Voici les faits : En juin 1652, le poète Scarron, « conseiller et maître d'hôtel du Roi », épousait la belle

FRANÇOISE DAUBIGNE, MARQUISE DE MA1NTENON.

Françoise d'Aubigné. Le contrat de mariage, non seulement précise l'apport, mais encore donne l'état civil de la jolie mariée. Scarron déclare « reconnaître à Tac-

cordée quatre louis de rente, deux grands yeux mutins, un très beau corsage, une paire de belles mains et beaucoup d'esprit ». Le notaire, homme pratique, ayant demandé à l'époux quel douaire il accordait à l'épouse : « L'Immortalité », assura Scarron.

Ces poètes sont incorrigibles !

On sait la suite, Scarron, tordu par la maladie, meurt moins misérable, grâce au dévouement de sa femme, qui se retire ensuite aux Ursulines de la rue Saint-Jacques. La maréchale d'Albret aurait désiré qu'elle vînt loger chez elle, mais Mœe Scarron, jalouse de son indépendance, refusa. Ce fut à l'hôtel d'Albret que Mme de Montespan connut Mme Scarron et se prit d'amitié pour elle. La veuve du poète vivait chichement d'une pension de 2.700 livres que lui servait la reine-mère; cette pension disparut avec Marie de Médicis. La belle Françoise d'Aubigné se trouve alors sans ressources... Soudain, l'horizon s'éclaircit, Mme de Montespan obtient du Roi un brevet rétablissant la rente envolée...

C'était l'époque des royales amours de Louis le Grand et de l'altière Montespan. Une fille en était née en 1669, qui ne vécut que trois ans ; le 30 mars 1670, survint un fils (qui fut le duc du Maine) (*). Pour veiller sur ce fils Mme de Montespan songea alors à Mmo Scarron, « la jeune et belle veuve », qui vivait très retirée en une

(1) Il fut question de les mettre entre les mains d'une personne qui sût et les bien élever et les bien cacher. Elle se souvint de Mme Scarron et elle crut qu'il n'y avait personne qui en fût plus

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petite maison de la rue des Tournelles. Tout d'abord, Mme Scarron refuse, puis elle se ravise et accepte. « Si

capable ; elle lui en fit donc faire la proposition, à quoi Mme Scarron répondit que pour les enfants de Mme de Montespan, elle ne s'en chargerait point ; mais que si le Roi lui ordonnait d'avoir soin des siens, elle lui obéirait. Le Roi l'en pria et elle les prit avec elle. Souvenirs de Mme de Caylus, p. 38.

les enfants sont au Roi, je le veux bien... mais il faut que le Roi me l'ordonne et voilà mon dernier mot. » Il s'agissait non seulement d'élever, mais d'abord de recueillir cet enfant mystérieux. Mme de Montespan désirait cacher ses faiblesses aux yeux de tous, elle en vint même à imaginer des formes nouvelles de vêtements dissimulant sa jolie taille...

Ce fut dans une maison écartée « avec toutes les précautions du plus profond secret » que Mme Scarron se rendit pour enlever le nouveau-né. Les mesures étaient si bien prises que le médecin lui-même avait dû consentir à se laisser conduire « les yeux bandés » chez sa malade inconnue. Ce brave homme soupçonnait si peu le rang de ses clients qu'il se fit servir « un coup de vin » par le Roi-Soleil en personne « qui avait tenu à être là » ! Mme Scarron, amenée en fiacre par une rue détournée, entra chez Mme de Montespan avec un masque sur le visage, prit l'enfant, le couvrit de son écharpe et s'enfuit comme une voleuse...

Même cérémonie le 31 mars de l'an suivant au château de Saint-Germain, mais cette fois ce fut Lauzun qui reçut le nouveau-né, l'enveloppa dans son manteau et, muni de son précieux fardeau, traversa l'appartement de la Reine, tout tremblant que le bébé ne se mît à pousser des vagissements. Il courut ensuite le porter à Mme Scarron qui guettait, blottie dans le fond d'un carrosse... En trois ans, Mme Scarron eut à recueillir trois rejetons royaux. Elle devait leur donner ses soins,

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veiller étroitement sur eux, ne pas les perdre de vue, mais non loger avec eux, et surtout ne rien changer à sa manière de vivre, de peur d'éveiller les méfiances et les jalousies de la Cour; aussi faut-il l'entendre rendre compte, dans un de ses entretiens à Saint-Cyr, du genre d'existence qu'elle dut s'imposer (*•) :

« Cette sorte d'honneur assez singulier m'a coûté des peines et des soins infinis. Je montais à l'échelle pour faire l'ouvrage des tapissiers et des ouvriers, parce qu'il ne fallait pas qu'ils entrassent... Les nourrices ne mettaient la main à rien de peur d'être fatiguées et que leur lait ne fût moins bon... J'allais souvent de l'un à l'autre à pied, déguisée, portant sous mon bras du linge, de la viande et je passais quelquefois les nuits chez un de ces enfants malade, dans une petite maison hors de Paris. Je rentrais chez moi le matin par une porle de derrière et après m'être habillée, je montais en carrosse par celle de devant, pour aller à l'hôtel d'Albret ou de Richelieu, afin que ma société ordinaire ne sût pas que j'avais un secret à garder... De peur qu'on ne le pénétrât, je me faisais saigner, pour m'empêcher

(1) Colbert, aussi curieux que les autres et plus intéressé à l'être, voulut savoir s'il était vrai qu'elle élevât des enfants. Mme de Montespan jouait tous les soirs avec la reine. Il alla chez Mme Scarron et, pour la surprendre, il entra sans être annoncé. Elle caressait un de ces princes. Sans se déconcerter, elle le déroba adroitement à sa vue, le fit emporter comme un paquet de linge et entretint le ministre avec un sang-froid dont il fut ou parut être la dupe.

Mémoires pour servir d'histoire à Mme de Maintenon, par La Beaumelle, t. II, livre iv, p. 5.

de rougir, lorsque l'on prononçait le nom de Mme de Montespan. »

La Beaumelle raconte encore l'émotion qu'éprouva le Roi en surprenant Mme Scarron « soutenant d'une main le duc du Maine qui avait la fièvre et portant de l'autre Mlle de Mantes, pendant que le comte de Vexin dormait sur ses genoux ». Sur quoi Louis XIV concluait, en bon égoïste : « Elle sait bien aimer, il y aurait du plaisir à être aimé d'elle » (*).

Et, sous le coup de cette impression troublante, il porte à 6.000 livres les appointements de Mme Scarron, lui donne un hôtel et règle son train de maison.

Dès 1673, les mystères ne sont plus de mise; les lettres de légitimation du duc du Maine, du comte de Vexin et de Mlle de Mantes ont été enregistrées par le Parlement. Mme Scarron peut donc avouer les soins dont elle entoure les enfants royaux; elle vit au grand jour, sa maison est ouverte à tous et le 4 décembre 1674,

(1) Je suis en très bonne santé, enfermée dans une assez belle maison, un jardin très spacieux, ne voyant que les gens qui me servent, toute ravie, toute extasiée dans la contemplation de ma dernière aventure. Je vois tous les soirs votre gros cousin (M. de Louvois), qui me dit quelque chose de son maître et puis s'en va, car je ne voudrais pas causer longtemps avec lui. Ce maître vient quelquefois chez moi, malgré moi, et s'en retourne désespéré, sans être rebuté.

Lettre de Mme Scarron à Mme de Grignan, citée par La Beaumelle.

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Mme de Sévigné elle-même rend, en ces termes, compte dune visite qu'elle fit à l'hôtel que nous parcourions l'autre matin :

« Nous soupâmes encore hier, avec Mme Scarron et l'abbé Testu, chez Mme de Coulanges. . Nous trouvâmes plaisant d'aller ramener Mme Scarron à minuit, au fin fond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de Mme de Lafayette (laquelle demeurait rue de Vaugirard, près la rue Férou), quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne : une grande et belle maison où l'on n'entre point; il y a un grand jardin, de beaux et grands appartements... Elle a un carrosse et des chevaux, elle est habillée modestement et magnifiquement comme une femme qui passe sa vie avec des personnes de qualité, elle est aimable, bonne et négligée... On cause, on rit fort bien avec elle... »

Les événements se précipitent, c'est la grande fortune, Mme Scarron devient Mmo de Maintenon, c'est la Reine du Roi... Elle meurt en 1719, et Thôtel passe aux la Tour d'Auvergne; le 21 septembre 1778, donation en est faite par Godefroy-Charles-Henry de la Tour d'Auvergne de Bouillon, vicomte de Turenne, à demoiselle Jeanne-Cantienne Rey et à Etienne-Godefroy de Folainville, son fils naturel... Folainville émigré, devient capitaine de frégate dans la marine anglaise; en 1806 il habitait Jersey (i).

(1) Donation par acte passé devant Me Rousseau et son confrère, notaires à Paris, le 21 septembre 1778, de l'hôtel rue de Vaugirard,

L'hôtel, saisi comme bien d'émigré, est vendu nationalement le 11 octobre 1806. L'ordre de mise en vente donne le détail de l'habitation et décrit même le jardin « entouré de murs, planté de tilleuls et de deux grands massifs de gazon ; l'entrée officielle est rue de Vaugirard ; en face, une grande baie avec grille donnant, ainsi qu'une porte de sortie, sur la rue du Petit- Vaugirard. » Un M. Robert Morel acquiert le tout pour la somme de 43.000 livres.

Le père de l'actuel propriétaire achetait en 1858 l'immeuble, saccagé hélas ! il y a quelques années. .. Sic transit gloria mundi...

par Godefroy-Charles-Henry de la Tour d'Auvergne de Bouillon, à Dlle Jeanne-Cantienne Rey, fille majeure, et à Etienne-Godefroy- Jean-Marie de Folainville, son fils naturel :

à la dame Rey de l'usufruit,

et au sieur de Folainville de la nue propriété et de l'usufruit à la mort de sa mère.

Archives de la Seine.

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