LE LOGIS DE L ABBE EDGEWORTII
Des sensations d'un ordre tout différent nous attendent en l'hôtel de Juigné : les deux étroites fenêtres ouvertes au-dessus et à gauche de la porterie, fenêtres bien simples, bien bourgeoises, bien « province », donnent sur une chambre qui fut le théâtre d'un gros événement. Eugène Sue visait certainement cette chambrette quand il assurait, dans le Juif Errant, que du fond d'un réduit perdu en une ruelle sombre du vieux Paris, un groupe anonyme, audacieux et inquiétant, bouleversait à son gré la carte du monde. C'est en effet dans cette petite pièce — aujourd'hui coupée en deux par une cloison et formant deux cellules — qu'en 1814 le premier provincial de la maison de la rue des Postes, le père Picot de la Clorivière, assisté des « Pères de la Foi », jeta les bases de « la Congrégation »... Quel étonnant paradoxe de songer qu'une si vaste association, dont les rameaux s'étendent jusqu'aux confins du monde, a pris naissance dans cette humble pièce carrelée, s'éclairant d'un côté sur une cour du cloître, de l'autre — par-dessus la rue Lhomond — sur le jardin du collège des Irlandais...
Mais ici tout est paradoxe; les deux fenêtres voisines, séparées jadis par un mur mitoyen, furent celles des deux cabinets de travail de deux historiens dont les noms seuls offrent la plus parfaite des antithèses, le père Loriquet et notre grand Michelet.
En 1837, époque où il logeait rue des Postes, Michelet était un jeune homme de petite taille, au visage
encadré de longs cheveux déjà grisonnants. Deux fois par semaine, vers six heures et demie du matin, on le voyait — des livres et des cahiers sous le bras, vêtu d'un frac noir, portant culotte courte, bas de soie et chaussé d'escarpins — traverser la place du Panthéon, en sautillant pour éviter les flaques d'eau et ne pas ternir l'immaculé de ses « vernis ». Il se rendait à l'École normale pour y professer l'histoire et la philosophie. Son cours achevé, et toujours sur la pointe du pied, il se dirigeait, dès huit heures, vers le château des Tuileries, où il enseignait également l'histoire à la princesse Clémentine, fille de Louis-Philippe. Or, l'étiquette de Cour exigeait qu'il ne se présentât au château que dans un costume protocolaire (i).
Ses leçons terminées, Michelet courait à la Bibliothèque, entassait documents sur documents, puis rentrait dans sa thébaïde de la rue des Postes; là, loin du monde, enfermé sous triples verrous, il se plongeait dans ce travail gigantesque : raconter l'éblouissant passé de notre pays... et voici le cabinet, témoin de ce labeur sublime(2).
(1) Ces leçons durèrent de 1832 à 1840. L'avant-dernier des fils du roi Louis-Philippe, le duc d'Aumale, qui avait conçu une vive admiration pour le professeur de sa sœur et la passion de l'histoire en écoutant au lycée Henri IV les cours de V. Duruy, l'élève favori de Michelet, s'associa, dès qu'il eut quitté le lycée, aux leçons de la princesse Clémentine.
Gabriel Monod. Portraits et souvenirs, p. 42.
(2) D'une extrême sobriété, ne prenant d'autre excitant que le café, qu'il aimait avec passion, ayant le tabac en horreur, il n'acceptait ni dîner, ni soirée hors de chez lui... Jamais il ne souffrit
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Un mur bas séparait le jardinet de Micheletdu préau de ses voisins; par-dessus ce mur, le grand Michelet observait, étudiait « le parti prêtre ». 11 en avait la hantise, et cette hantise le suivait partout; c'est ainsi que, dédaignant même la feinte d'une transition, il s'écriait en pleine École normale : « Hier encore, je l'avoue, j'étais tout entier dans mon travail, entre Louis XI et Charles le Téméraire, et fort occupé de les accorder, lorsque, entendant à mes vitres ce grand vol de chauves-souris, il m'a bien fallu mettre la tête à la fenêtre et regarder ce qui s'y passait... »
Au bout des plates-bandes de Michelet apparaissaient les hautes frondaisons d'un parc splendide et sauvage, disparu aujourd'hui, hélas! qu'Hugo a chanté en vers inoubliables :
Le jardin était grand, profond, mystérieux, Formé par de hauts murs aux regards curieux, Semé de fleurs s'ouvrant ainsi que des paupières, Et d'insectes vermeils qui couraient sur les pierres, Pleins de bourdonnements et de confuses voix ;
Au milieu presqu'un champ, dans le fond presqu'un bois...
Celait le jardin des Feuillantines...
Les parcs et la plupart des hôtels laïques disparurent dès le xixe siècle, emportés par des percées de rues et des lotissements de terrain. Sous le second Empire,
que le drap qui recouvrait sa table à écrire fût changé, ni que les vieux cartons sales et déchirés où il renfermait ses papiers fussent renouvelés.
Gabriel Monod. Jules Michelet. 1875, p. 92.
l'école de la rue des Postes était devenue une importante préparation aux Écoles du gouvernement. A ce moment éclate la guerredel870,et pendant le siège de Paris les obus tombent sur la maisonconvertie en ambulance, où sont soignés plus de 800 blessés.
Après l'invasion étrangère, la guerre civile.
Dans la nuit du 3 au 4 avril 1871, elle est cernée par un bataillon de fédérés; on fouille rétablissement jusqu'aux caves; on arrête le P. Ducoudray, directeur, sept