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LA FENETRE DU CABINET DE MICHELET

Richard et Bourdon, phot.

le ror.is de i/abbé edgeworïh 315

professeurs, quatre frères, sept domestiques; on les emmène comme otages à Mazas, puis à la Roquette; le 24 mai, le père Ducoudray, le père Clerc, ancien officier de marine et professeur de mathématiques, sont fusillés dans le chemin de ronde aux côtés de l'archevêque de Paris et de M. le président Bonjean.

Au petit jour, un groupe de forcenés, déjà ivres, entassaient dans une voiture à bras les cadavres raidis. Les corps troués de balles furent jetés dans les fosses banales du Père-Lachaise, après que les poches des vêtements eurent été minutieusement retournées. Maigre butin d'ailleurs que ces soutanes de jésuites !

Voici, dans l'un des longs couloirs aux allures conventuelles, la cellule n° 18 où fut arrêté le père Ducoudray; un crucifix, une photographie déjà jaunie par le temps; un réduit ascétique...

Nous redescendons dans le cabinet directorial pour consulter des plans, des papiers et sur le mur, au-dessus de nous, sourit la belle figure de M. de Mun, le grand orateur catholique.

Le 19 février 1806, Napoléon Ier signait un décret ordonnant l'ouverture d'une rue entre la « place Vendôme » et « les boulevards du Nord, sur remplacement de l'ancien couvent des Capucines » (d). La place Vendôme non seulement passait ajuste titre pour Tune des plus belles de Paris, mais encore contenait, en plus d'hôtels admirables, le ministère de la justice, l'étatmajor de la Place, le commandement militaire de Paris... Or l'immense couvent des Capucines encombrait de ses bâtiments canoniaux, de ses vastes jardins à la française, de sa pièce d'eau, de ses quinconces tout l'espace compris entre la place et les boulevards, et le portail de l'église s'ouvrait exactement au beau milieu de l'actuelle rue de la Paix.

(1) ...Au Palais des Tuileries, ce 19 février an 1806..., art. IV..., art. V.

« Plan du Couvent des Capucines et tracé du futur passage de la rue Napoléon » présentés à S. M. l'Empereur. — Archives nationales À. F1* 192. plaq. 1246.

Pour gagner la place Vendôme, il fallait donc — en venant du boulevard — contourner les jardins et, par un long détour, suivre soit la rue Neuve-des-Capucines (le nom n'a pas été changé), soit la rue de la Place-Vendôme (aujourd'hui rue Louis-le-Grand)... aussi l'impérial décret fut-il unanimement approuvé.

Les ordres de César ne subissaient aucun retard; les travaux furent immédiatement commencés; « la voie nouvelle s'appellera rue Napoléon, elle sera la plus belle de Paris », et l'on s'empressa de jeter bas l'ex-couvent des Capucines (1).

Ce pauvre couvent avait déjà connu les affres d'un déménagement. Fondé en 1604 par Louise de Lorraine, épouse de Henri III, il se trouvait occuper l'emplacement dont Louis XIV avait eu besoin en 1686 pour situer sa place (la place Louis-le-Grand) et édifier sa statue équestre. Les pauvres Capucines — que l'on appelait aussi les Filles de la Passion — furent donc purement et simplement expropriées, et, en moins de deux ans, l'architecte François d'Orbay construisit pour elles — aux frais de Louis XIV qui dut payer près d'un million — un

(1) La première pierre y avait été mise au nom de Mme Elisabeth, fille aînée du Roi, le 29 juin 1604, et les bâtiments avaient été achevés en 1606 ; pendant qu'on les élevait, la duchesse de Mercœur, belle-sœur de Louise de Lorraine, s'était retirée au faubourg Saint- Antoine, au lieu nommé la Roquette. Le 24 juillet 1604, douze filles prirent l'habit de l'Ordre Réformé de Saint-François ; elles se rendirent à leur nouveau monastère, rue Saint-Honoré, le 9 août 1606, et firent procession le 24 juillet de l'année suivante. — Jaillot. Recherches sur Paris, t. I.

nouveau couvent, celui-là même que le décret impérial supprimait en 1806.

Ce couvent était célèbre, le ministre Louvois y avait son tombeau, — chef-d'œuvre de Girardon ; en face

UNE GRAVURE DU « BON GENliE )) (1801).

reposaient le duc et la duchesse de Gréqui, en une chapelle dédiée à saint Ovide. — un saint inauthentique, paraît-il, dont les ossements avaient été donnés en 1665 par le pape Alexandre VII au duc, alors ambassadeur de France à Rome. La sépulture du saint était d'ailleurs lieu de pèlerinage consacré et achalandé : saint Ovide

portait bonheur. A côté, dans une chapelle de marbre blanc, un monument funèbre commémorait la mémoire de « haulte et puissante dame d'Etiolles, marquise de Pompadour »... De beaux tableaux, une Résurrection de Coypel, une Descente de croix de Jouvenet, des sculptures à profusion, des marbres de couleur faisaient des « Capucines » un des sanctuaires magnifiques de Paris (4).

La Révolution ferma le couvent en 1790 et mit en location « les vastes bâtiments propres à faire des magasins considérables ». L'administration se réserva uniquement une partie du local qu'elle affecta à la fabri cation des assignats... Le 16 novembre 1795 les « planches à tirer » avaient déjà « rendu » pour plus de vingtcinq milliards de papier-monnaie... et l'on en imprimait encore, cependant qu'en la petite cour voisine, sur le sol calciné, on brûlait chaque jour des milliers d'assignats truqués ou démonétisés !

L'église des Capucines est louée par un fabricant de papiers peints et dans la magnifique galerie de recueillement, longue de 167 mètres, un éditeur de caricatures grivoises installe « le Musée du Rire ».

Jamais époque ne vit pareille floraison de caricatures, de dessins satiriques, de croquis de modes, de « Messagers des dames », « Bon genre », « Courriers de Paris », « Suprême Bon Ton », « Modes et Manières du jour »,

(i) Dictionnaire historique de Paris, t. II, pp. 32, 33, 34, 35, 36,

passim.

etc., etc.. Le Rire, si longtemps comprimé par la Terreur, éclatait enfin, moqueur, convulsif, insolent, vengeur, invinciblement comique, et c'était une continuelle procession dans « la Galerie des Capucines » pour s'esclaffer devant les dernières productions des Debucourt, des Joseph, Carie et Horace Vernet, des Boilly, des Bosio, des Isabey.

Quant aux six arpents du jardin, ils étaient devenus un des lieux de plaisir de Paris (d). Une foire les avait envahis! Sous les grands arbres centenaires où les religieuses avaient promené leurs pieuses rêveries, dans les allées duvetées de lierre, baignées d'ombre verte, tant de fois parcourues par les Filles de la Passion, «-jambes nues, sandales aux pieds », marmottant leurs litanies ou égrenant leurs longs rosaires ; dans ce calme paysage qui, si longtemps, était resté l'une des oasis mystiques de Paris... vint s'abattre une bande vulgaire de bateleurs, de saltimbanques, d'écuyers de cirque, de dresseurs de chiens savants, de dompteuses de puces!... et dans un de ces théâtricules débute une toute petite actrice qui sera plus tard la grande Virginie Déjazet.

(1) Le Jardin des Capucines est devenu, depuis quelque temps, l'image de l'Arche de Noé. On y voit tous les phénomènes d'histoire naturelle et tous les animaux rares qui arrivent à Paris, depuis la puce qui tire un char et les mouches qui tirent les armes, jusqu'à l'éléphant (attendu pour le Jardin des Plantes et logé dans le Jardin des Capucines) et à la baleine qui a échoué sur les côtes de Bretagne. — Gazette de France du 9 messidor an XI, 28 juin 1803. Aulard. Paris sous le Consulat, t. IV, p. 201.

Franconi, désertant le faubourg du Temple, y installe son « Cirque anglais »; et pendant des années de fringants équipages, des vis-à-vis, des wiskis dont beaucoup, menés les guides hautes par des femmes-cochers, « nouvelles Atalantes », déposent chaque soir au Jardin des Capucines les amateurs de divertissements variés, les anglomanes fous de sports.

De luxueux carrosses, flanqués par devant et par derrière de «jockeys» arrogants et chamarrés, amènent au perron de Franconi les parvenus de la veille, les spéculateurs enrichis, les « ventres dorés » dont Chamfort disait qu'ils « fournissaient de terribles arguments contre la Providence » (*). Tout ce monde suspect, né d'hier, au luxe vaniteux, effronté, cynique, roublard et insoucieux du lendemain, fait la roue, plastronne, se pavane, pose et se rengorge sous l'œil haineux de « nuées de mendiants », sous les regards muets et suppliants de pauvres diables « chapeaux en main », honteux, sans mot dire... ce sont d'anciens riches, ruinés par l'agiotage ou le « malheur des temps » et leur misère éclate dans l'indigence de leur linge fin en lambeaux (2).

On fait cercle chaque soir autour de la piste sablée : merveilleuses et incroyables du Directoire, élégantes et dandys du Consulat, « jeunesses dorées » de Fréron et

(1) En décembre 1795 le pain coûte — par arrêté du Bureau central — soixante francs la livre (en assignats).

(2) Le 6 juin 1796, le louis d'or valait 23.000 livres en assignats. Censeur des Journaux.

hussards d'Augereau, les cannes en tire-bouchon voisinent avec les sabres à tête de lion ; les « Nymphes »

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