UNE GRAVURE DU « BON GENRE
triques renchérissant sur la sottise générale arborent des perruques poudrées de bleu !
Entre temps, la foule se presse chez les tireuses de cartes, chez la « femme invisible », au théâtre forain où
fl) E. et J. de Goncourt. Société française sous le Directoire, p. 405.
les pitres déguises en paillasses hurlent des boniments raccrocheurs, au Panorama du sieur Prévost (*), aux vues d'optique, aux marionnettes, dans la baraque où un caniche désigne d'une patte avisée « la personne la plus aimable de la société », chez le physicien Robertson, « expérimentateur du galvanisme », évocateur de fantômes, spectres et ombres de personnages connus... chez qui l'on rencontre tous les soirs « belle et nombreuse compagnie », Bufîon, Voltaire, Racine, Campistron et Richelieu, etc.; on rit au ventriloque, on se balance sur les escarpolettes, on admire « l'Éléphant mâle» on parle politique, on acclame Bonaparte qui a « ensorcelé la Victoire », tout en se garant du galopin à souquenille rouge qui passe en hurlant : « Avez-vous rêvé d'ehats?... avez-vous rêvé d'ehiens ?... avez-vous vu de l'eau trouble?... Via l'explication de vos songes... demandez... demandez !... »
Ce sont tous ces souvenirs qu'emportait la percée du Jardin des Capucines (2).
En 1814, Napoléon perd son trône, et du même coup la voie nouvelle perd sa glorieuse dénomination,
(1) Ce panorama s'élevait sur le terrain qui jadis formait l'un des bastions ajoutés par Henri IV à la clôture de Paris.
(2) Il ne reste plus de ce jardin que le théâtre des Jeunes comédiens, un panorama et Franconi. L. Phudhomme. Le Miroir de Paris, pp. 143, 144 et 145, passim. Paris, 1807.
Le premier des quatre panoramas élevés dans Paris est celui du ci-devant Jardin des Capucines, les trois autres sont boulevard Montmartre. (Jd.)
elle devient rue de la Paix. Les gravures de 1820 nous la montrent majestueuse et triste ; de somptueuses berlines, des voitures armoriées y circulent ; au fond, le drapeau blanc fleurdelisé flotte au sommet de la haute colonne veuve de sa statue. Mais dès 1830, la rue de la Paix commence à se peupler, des magasins s'y ouvrent, des bijoutiers y apparaissent, des hôtels pour voyageurs s'y construisent, et Napoléon, rehissé sur son socle en 1833, peut contempler son ex-rue en pleine prospérité. Le second Empire y apporte la vie... donc le succès, une modiste au goût célèbre y installe ses ateliers : l'Impératrice est coquette autant que belle... La Cour et la ville affluent rue de la Paix. Une couturière, deux couturiers, trois lingères, dix joailliers s'y installent... C'est le triomphe!... et depuis la fête continue. Une seule tache — une tache rouge — ensanglante les pavés de cette voie triomphale. C'est ici que les communards reçurent à coups de fusil, le 22 mars 1871, la manifestation patriotique des « Amis de l'Ordre », assez naïfs pour croire qu'une lutte entre Français — sous les yeux de l'ennemi vainqueur — était un crime... Et depuis, la rue de la Paix, confiante dans sa souveraineté, régente le monde. « Ici se fourbissent les armes de la Femme », telle est sa devise redoutable et victorieuse. Parcourons cette via gloriosa... Que de richesses en tous ces immeubles aux balcons fleuris d'où nos couturiers fameux et nos modistes au renom célèbre décrètent les modèles qui feront autorité dans les deux hémisphères ! Que de
diamants, de perles, de soies, de satins, de fleurs, de chapeaux, de plumes et de fourrures, quelles merveilles d'art et de goût offertes à la convoitise féminine !
Traverser — entre cinq et sept heures de l'aprèsmidi — la rue de la Paix sillonnée d'autos, de coupés, de victorias est l'un de ces travaux fabuleux devant lesquels Hercule lui-môme hésiterait. Mais les jolies Parisiennes, les belles étrangères ignorent ou méprisent ces tergiversations. Bravement, gentiment, le nez en l'air, l'œil allumé, la bottine effilée claquant sur le pavé sec, un gros paquet de violettes enfoncé dans le manteau de zibeline, moulées en leur jupe tailleur, elles glissent le long des vitrines, inspectent, jugent, comparent et se pâment devant tous ces trésors qui les tentent... Et le Napoléon de bronze, caressé par les derniers rayons du soleil couchant, met, du haut de la colonne, un point d'or dans le ciel mauve.
LE
CIRQUE DES CHAMPS-ELYSÉES
Grâces soient rendues au Conseil municipal de Paris et au préfet de la Seine... Des massifs de fleurs et non des cubes de maçonnerie vont s'élever sur le vaste espace resté libre par la démolition de l'ancien Cirque des Champs-Elysées.
Depuis des années, on bataillait ferme pour obtenir ce merveilleux emplacement. Paris avait tout à craindre; non pas que les projets d'utilisation ne fussent des plus séduisants, — un palais à musique est un de ces présents qu on ne saurait refuser qu'avec discrétion, — mais les vieux Parisiens, ceux qui aiment Paris pour luimême et aussi pour eux-mêmes, se désespéraient de voir remplacer les arbres par des chantiers de constructions. D'année en année, les restaurants, palais de glace, théâtres, bars, concerts, avaient trop envahi la belle avenue des Champs-Elysées, cette via gloriosa de Paris, et, puisque, par hasard, l'occasion s'offrait de
reconquérir un peu de l'espace perdu, il convenait de ne pas la laisser échapper.
Or, il y a quelques semaines, de menaçants tas de pavés furent déposés au beau milieu du terrain nu; les terrassiers surgirent; qu'allait-il se passer?... Hosanna! il s'agissait simplement de vallonner la place, d'y dessiner un parterre à la française; mieux encore.. .d'y planter des arbres!
Ghers petits Parisiens aux boucles blondes, jolies mamans, nourrices somptueuses, plus pavoisées de rubans qu'un steamer les jours de fêtes officielles, chantez un Te Deum laudamus, vous avez eu gain de cause; nos édiles et M. de Selves, préfet de la Seine, ont étendu sur vous leurs dextres protectrices.
La joie que nous avons à vous annoncer cet inespéré triomphe dissipe le mélancolique regret que nous gardions pour ce qui fut le « Cirque d'Été » — on l'appelait dans notre enfance le Cirque de l'Impératrice — où nous avions, lycéens en tunique de Louis-le-Grand, passé de si frémissantes soirées!
AU CIRQUE