LETTRE DE FEMME
Madame,
Je vous écris, le devrais-je? En tout cas ma démarche me semble à moi-même si téméraire, si hors les convenances. que je vous pardonne déjà le mouvement qui va vous faire réduire en miettes cette page de mon är 2...
Vous ne croirez peut-être pas à cc pardon, vous qui êtes jeune et fêtée, vous qui n’avez peut-être jamais eu à oublier une injure. Mes cheveux blancs sont habitués à lindulgence, Madame, et tout çe qu’il y a de juste en mon coeur combat, . depuis quelque temps, un sourd besoin de vous haïr. Je sens que vous êtes droite et pure, que vous êtes innocente du mal dont j'agonise, que vous êtes irresppnsable de votre beauté, de votre grâce, de votre coquetterie même, car pour ne pas atteindre à votre charme, pour ne pas altérer l'éclat de votre sourire, pour ne pas nuire au rayon d’or de vos yeux on vous laisse passer dans la vie sans un reproche, comme si votre bonheur était nécessaire à la joie générale. Pourtant, Madame, combien de fois, fée rieuse et inconsciente, avez-vous piétiné de pauvres coeurs de: femmes incapables de lutter contre la souveraine que vous êtes.
Votre cortège d’adorateurs se compose de pauvres êtres épris dont vous n’avez cure, mais que vous regardez avec le sourire satisfait d’une vraie mondaine. Vous aimez qu’on vous admire, qu’on vous le prouve, sinon par des mots du moins par cette attitude admirative qui atteste mienx la passion chez l’homme, que les déclarations enflammées. Je comprends que vous aimiez tout cela jusqu’au point de ne pouvoir vivre en dehors de cette atmosphère d’hommages, -
Je le comprends, Madame, et je vous plains au moment de vous implorer.
Vos jolis sourcils se froncent de ma malhabile politique, n'est-ce pas, mais vous avez du coeur, vous aimez les pauvres, je le sais, une de mes protégées chante vos louanges en dés accents pénétrés. Et voilà jusqu'où s'étend votre pouvoir, Madame, jusqu’à rendre votre don plus aimable à recevoir. Vous avez du soleil et des fleurs, et l’on vous aime-pour cette chaleur et ces parfums. Soyez heureuse de votre beauté et de votre charme, mais ne cessez pas d’être indulgente et tendre: aux pauvres humaines qui ont froid et faim.
Je suis une pauvre, moi-même, la plus dénuée peut-être demain, si vous ne m’écoutez. J'avais un cher bonheur que je croyais pourtant édifié à chaux et à sable, un de ces bonheurs tranquilles et doux que l’on se fait avec de l’amour, du dévouement, quelquefois des larmes. Je le gardais sans jalousie, et j’oubliais même de veiller à sa sécurité, tant j'avais foi en lui. Et voilà que je sens qu’il m’échappe..…. que demain je l’appellerai en vain, si vous ne m’êtes secourable, Madame!
Vos yeux s’agrandissent d’étonnement. .. Vous n’auriez jamais cru, n’est-ce pas, que ce vieil! homme vous vouait un culte fou, vous ne compreniez pas les ravages causés par votre beauté, vous n’entendiez pas le tumulte qui grondait dans cette âme affolée ?
Non, je crois que vous n’avez rien deviné, puisque moimême, voyez-vous, je n’ai rien, rien compris, jusqu’à ce moment terrible où le voile m’est tombé des veux.
Je n’en suis pas morte parce que j’aime trop encore pour me détacher de mon amour, pour abandonner celui qui aura besoin de ma discrète consolation. Ne dites pas que je suis une héroïne, Madame, je ne suis qu’une pauvre femme
formée au sacrifice, peut-être aussi, qu’une amoureuse... Se connait-on jamais? Mais je suis à l’âge où l’on achève sa vie, où on ne la recommence pas. Je n’ai ni le temps, ni les moyen de lutter. Vous êtes belle, je suis flétrie; vous êtes jeune, mes cheveux sont blancs: vous avez des enfants, je n’en ai plus! Vous voyez qu'il 1e m’est pas permis d’espérer, hors votre bonté, et je lui confie mon, sort. Sans qu’il vous en coûte, Madame, car vous êtes honnête et droite, vous écarterez de votre chemin mon pauvre égaré, et cela sans lui faire mal, je vous prie. C’est un grand enfant qui se trompe, mais c’est un coeur sensible qu’il ne faut pas blesser de votre dédain. :
Et je suis si sûre de vous, Madame, que j'ai déià prié mes jolis anges du Ciel de veiller sur les têtes blondes de vos chérubins à vous, tant et si bien que vous n’aurez jamais à pleurer sur eux!
Cest le seul merci que je puisse vous offrir, Madame, et je lai payé bien cher : de toute ma détresse maternelle!