NI BERCEAU ... NI TOMBE
Elle n’avait pas eu de berceau. Il y a des êtres qui n’ont pas droit à cette douceur berçante, peut-être bien, puisqu'elle n’en eut pas!
Elle n'avait pas eu de mère. Il y a des enfants qui se passent des genoux pour s'asseoir, des bras qui enlacent, des poitrines qui gardent les petites têtes, des chansons qui font naître les rêves, des baisers qui donnent le paradis... elle n'avait pas eu de mère!
Elle n’avait pas eu d'amour, il y a des coeurs où l’amour ne fleurit pas! Jamais on ne lui sourit, elle ne put donc devenir jolie ; elle resta laide, avec ses yeux tristes, sa bouche creuse, ses joues hâves: laide avec sa taille informe, ses épaules hautes, son cou décharné, ses bras Jongs,
.ses cheveux fades ; laide avec ses misérables robes qui l’enveloppaient sans l’habiller, ses chapeaux disgracieux qui l’enlaïdissaient encore; toute laide enfin!
Pauvre elle!
Elle regardait partout, espérant voir quelque chose sourire pour elle; dans la nature tout lui grimaçait! Un jour, elle recueillit un moineau, pour aimer quelque chose; elle passa de longues heures près de la cage rustique à contempler cette petitesse riante; elle lui disait mille riens, heureuse de parler sans trop savoir ce qu’elle disait ; c'était le tendre de son âme qui allait à l’oiseau... Lui non plus ne comprit pas... le moineau s’est enfui... elle ne songea plus aux oiseaux.
Elle planta un rosier pour respirer le parfum des belles fleurs; elle donna à la plante: rosée, soleil et caresses, le rosier ne fleurit jamais, il s’étiola et mourut. La pauvre as-
sista à l’agonie et pleura les roses jamais venues et le rosier ingrat.
Elle descendit alors vers la grève silencieuse, elle écouta la chanson plaintive des eaux calmes et le rugissement des ondes déchaînées ; elle se para d’algues marines, et les perles humides des plantes tombaient sur son cou maigre, lui donnant l'illusion d’une caresse... c’était une douceur inconnue qui l’enivra.
Elle s’endormit sur la rive déserte, et pendant que la pauvre rêvait au paradis d’amour, la vague la prit dans sa froide étreinte ‘et l’emporta.
Un pêcheur la recueillit, telle une épave que l’on saisit au passage; il la coucha dans sa barque malpropre, insouciant de savoir si cette masse inerte remuerait encore. Elle était si laide avec ses cheveux collés aux tempes, ses lèvres bleuies et ses traits tirés ; laide à n’en plus faire pitié, et l’homme rude, qui ne connaissait pourtant guère le délicat et le beau, restait insensible devant la misérable inanimée.
A l'hôpital on la soigna ; la pauvre se plaignit si tristement qu’un médecin sttendri voulu anéantir sa douleur. Il lui inocula la grande calmante ; alors elle dormit et rêva de si belles choses, songes d’amour idéalement berceurs: tout ce qu’elle n’avait su imaginer se réalisa, elle fut si heureuse qu’elle en guérit. La v': lui refusa tout, le sommeil lui donna l'illusion apaisante d’un bonheur incroyable.
Alors on vit la misérable peiner dur pour obtenir la ioie endormante ; tout ce qui vivait de force et d'intelligence en elle: avait ce seul but : gagner l’enivrement des nuits. On la rudoyait, on lui criait: morphinomane! Ce mot injurieux lui était doux, puisqu'il résumait sa joie: joie factice, mais le
pres
seule que la pauvre eut jamais connue. La fatale passion la courbait atrocement; ses membres se tordaient, sa pauvre face s’horrifiait, ses yeux fous avaient des lueurs terribles, mais elle n’était pas méchante, Jamais elle ne frappa les enfants qui l’in< .itaient; jamais elle ne proféra une injure ou un reprocl. ; indifférente à tout, elle ne demandait plus rien à qui lui avait tout refusé.
Elle mourut bientôt, sans révolte, sans agonie, minée par le poison cruel; elle mourut dans son rêve, pauvre victime de la vie qu’une tendresse aurait faite grande, mais qui n’en eut jamais,.
On la mit dans une boîte brute, que le prêtre, miséricordieusement aspergea d’eau sainte, et, dans le coin le plus triste du cimetière on ensevelit la pauvre femme.
Elle n'avait pas eu de berceau, elle n’eu pas de tombe!