‹ Le long du chemin [microforme]Chapitre 2 sur 50 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Laure Conan rappelait récemment la réponse faite par Madeleine à cette question: “Quel est le plus grand fait de l’histoire du Canada? Le geste de Louis Hébert jetant le blé en terre”. Cela nous revèle les préférences de cette écrivain qui s’est donné la tâche de refaire sur un autre horizon ce même geste du semeur. Elle nous est toujours apparue ainsi, luttant pour les causes délaissées, cherchant à répandre l’idée au sein de nos populations éprises d’autres soucis, apportant à tous les dévouements l’appui généreux et le charme de sa sympathie; et cette impression s’est affirmée à la lecture des bonnes pages de ce livre de glanures, où elle a ressemblé des contes, des légendes, des portraits et quelques études. Quoiqu'’elle écrive, une leçon discrète se dégage de sa pensée, une préoccupation d’un ordre élevé perce sous le badinage de la forme. C’est ce qui fait la beauté et l'unité morale de cette oeuvre, débordante de sincérité émue, et plus utile, plus consolante, plus prenante que bien d’autres dont le ton sévère et l’allure rigide déconcertent.

“Tout le long du chemin, je me suis penchée et hâtive-* ment j’ai ramassé ces quelques brins de vie.” Tous ces récits ont le même accent de chaude vérité. Ils ont été cueillis daus la réalité qui les inspira. Et c’est pour cela, sans doute, qu’ils sont teintés de mélancolie et qu’ils font une large part à la souffrance commune et nécessaire. Ils traduisent la vie, Un conte prend, dans l'oeuvre de Madeleine, l’ampleur d’un symbole: Les cloches sonnaient matines, C’est le matin de Pâques. Les clochers chantent l’allégresse de la Résurrection et du printemps. La nature renaît, ardente, sous les rayons plus pénétrants des premiers soleils. Mais elle est inconsciemment égoiste et impassible. Son sourire ne transforme qu’elle-même ; et les hommes, au sein de ce renouvea, continuent de porter la vieille blessure qui se rouvre et saigne chaque fois que la douleur, le mensonge ou la bêtise viennent les frapper au coeur. Tout est tristesse au sein d’un décor insolent de splendeur. Pourtant, une chose subsiste et recommence avec le printemps: l’amour. Le soir de ce jour où les cloches sonnèrent joyeusement matines sur tant de misères et de deuils, ‘‘un couple radieux s’en allait dans le sombre que son passage semblait éclairer: un couple d’amoureux, couple de vie et d'espoir, couple de beauté et de joie.”

germes

Tout le livre est fait de ce contraste.

Heureusement la nature ne revêt pas toujours cette apparente rigidité. Nous lui prêtons nos propres sentiments et le spectacle qu’elle nous offre correspond parfois aux émotions de nos âmes tourmentées. Les tableaux de moeurs que dessine Madeleine ont un cadre apaisant et familier. Ils se fondent dans le paysage canadien. Ils sont faits de traits à peine accentués mais ils donnent, dans leur ensemble, une impression nette et savoureuse. Ils sont du terroir; et cela ccastitue leur mérite essentiel si la condition de notre originalité littéraire réside précisément dans l’expression sincère et complète de nos idées et de nos sensibilités propres.

Madeleine se plait au commerce des humbles, des petits, de tous ceux que la misère atteint plus sûrement parce qu'ils sont désarmés. Elle prend son bien dans la vie moyenne qui fait le véritable sujet des histoires réalistes. Elle raconte l'existence du paysan, sa foi naive et tenace, son rêve modeste et simple, sa confiance et sa force; elle dit son amour de la terre et son désespoir de la quitter; et elle trouve, peut-être inconsciemment, par une sorte de logique du sentiment, en subissant les traditions de tout son être, la formule féconde du provin-

Fi N cialisme barrésien, profondément raciné dans la terre où sommeillent les morts.

Elle touche ainsi à notre patriotisme complexe, dont la source lointaine est française et qui, à cause de cela même, a su garder le serment de loyauté que les circonstances lui ont imposé. Le livre de Madeleine s'ouvre de lui-même sur ces mots: ‘Vive la France’?! Elle écrit : ‘O pays, qui nous donna des pères héroiques et des mères saintes, as-tu jamais compris la gr-ndeur et la force du sentiment qui nous liait à toi. As-tu compris qu'après notre patrie, c'était toi, la Grande, l’Aimée, et n’as-tu pas senti le grand souffle qui de nos rives venait? Souffle d'amour!” Ce sentiment intime, irréductible, que nous ne pouvons pas chasser de notre pensée, qui stimule nos orgueils et qui conduit nos luttes, trouve son expression dans l’emblême de la France, dont les fières couleurs agitent encore nos coeurs, après tant d’années d’un impossible oubli. Ceux qui ont gardé intact le culte de la France et qui le croient plus que jamais nécessaire à le survivance perpétuellement menacée de notre race et de notre innéité, seront reconnaissants à Madeleine des pages pieusement fidèles qu’elie a consacrées au souvenir français.

Au sein de cette vie, si souvent triste et rise, faite

d’amertume et de lassitude, l'amour, avons-nous dit, persiste comme un espoir où le coeur cherche d’instinct sa consolation. Madeleine en a tenté la psychologie. C'est, croyons-nous, une chose assez nouvelle dans notre littérature. Nous semblons redouter l’analyse des sentiments humains. Peu de nos écrivains ont pénétré jusqu ’à l’âme de leurs personnages. La plupart se bornent à esquisser des silhouettes, à dégager des traits de moeurs. Nous sommes peu enclins à la philosophie et le mobile secret des énergies, le sens profond des attitudes nous laissent indifférents. Notre curiosité s’arrête aux contours et notre oeil ne voit que des formes. Madeleine, dont le talent est fait d’une sensibilité affinée, s'efforce à traduire les effusions, les réveils, les déchirements de la vie sentimentale. Je ne scis pas quelles influences littéraires elle a recherchées de préférence. Peut-être at-elle lu Alphonse Daudet, Paul Bourget, Marcel Prevost. Peut-être a-t-elle simplement écouté son esprit et s’est-elle abandonnée aux penchants naturels de son coeur. On lira les lettres qu’elle a disséminées dans ce livre et surtout celles-là où Louise raconte à son amie Berthe ses tristesses, ses hésitations, ses révolt:s et l’apaisement final de sa souffrance

dans un inutile pardon. Elles sont remarquables de

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