DESESPERANCE
. Depuis tantôt trois mois que son tout petit s’en est = allé au cimetière, la pauvre maman ne vit presque plus, “ tant une grosse part de son coeur s’est ensevelie dans les i- mousselines liliales de la funèbre parure. Sa pensée en- . tière est avec le cher endormi dont le joli gazouillement ë bruit toujours à son oreille en notes tendres qui émotionfi nent son pauvre être brisé. Autour d’elle, tout est sou- . venir: les petites bottines bosselées, que les petons gena tils ont si rudement malmenées, sont là, ayant gardé . lPempreinte de cette mignonne forme, puis ce sont les Se bonnets, les robes, autant de choses muettes qui parlent 3 cependant à l’âme de l’éprouvée. Dans un coin le berceau, É dans un autre la chaise haute d’où Bébé régnait... = puis il se fait un grand vide, tout s’embrume de larmes, é tout se gaze de draperies blanches. Bébé dort éternelle- # ment, joli comme un ange du beau ciel dans son sommeil . souriant ; sur ses cheveux d’or, la lumière pâle des cier- 5: ges vient jeter des reflets doux, et les fleurs funèbres em-
baument de leur navrant parfum le cercueil du pauvret.
Maintenant tout est fini, hors la douleur de la maman. Cette souffrance âpre, profonde, brisante ne meurt pas, c’est même tout ce qui vit dans le coeur de l’affiigée. Elle s’abîme dans les prières et les larmes, sans que la vision blanche de son petit cesse de hanter les rêves de ses nuits et les pensées de ses jours. Elle sait bien que ses regrets sont trop humains, mais c’est en vain qu’elle tente de dégager son âme de la tenaillante obsession, son martyre devient chaque jour plus intense, jus-
qu’à ce point aigu où l'intelligence va s’éteindre pour ne plus survivre à de telles angoisses,
Une nuit elle vit en songe la petite tombe dévastée, on lui a volé son enfant, et quand atrivera le printemps, le corps qui ira dormir dans la fosse creusée pour lui, ne sera pas celui de son bébé, et une inquiétude épouvantable s’empara d'elle dès ce moment.
L'idée d'aller là-bas jusqu’au funèbre charnier où l'on entasse les tombes, tout l’hiver, cette idée devint si torturante, qu’un jour elle n’y résiste plus!
Si elle ne cède pas à cette exigence de son imagination, la folie est 1à prête à la prendre. Et c’est autant la crainte de cette horreur que le désir de revoir son petit qui pousse la mère en avant jusqu’à la demeure du gardien des tombes.
.… Pauvre femme! Sa démarche stupéfie l’homme de la nécropole. Il essaie de résister à la voix déchirante qui le supplie, il veut se retrancher derrière son devoir, mais cela vainement, toute l’éloquence maternelle l'enveloppe, l’implore, le gagne.
—On ne résiste pas à une mère! profère-t-il, en gui- , se d’excuse.
Puis tous deux, sur la neige qui tombe épaisse et lourde, ils s'en vont vers le monument de pierre où reposent tant d'amour, tant d'espoir! La mère marche rapidement, prise de fièvre, et c'est à peine si l’homme peut la suivre à travers les chemins que la grosse bordée a rendus impraticables. Elle va revoir son petit, l’embrasser, et son coeur, :nn pauvre coeur martyrisé bondit d’une joie infinie.
Elle ne songe plus qu'il est mort, qu’il est froid, défiguré peut-être... Non, elle va le retrouver, et c’est tout !
ne Mais s’il n’était plus là! Sa hantise Ja reprend, et l'impression est tellement vive et douloureuse qu’elle a
€, Peur de mourir au milieu de cette neige et de ces tombes.
JS, La clef grince dans la massive serrure, la porte rend
ne un bruit sourd, et le spectacle désolé de tous ces cerceuils
a- alignés en lon i
si
at t juste!
e- L'homme examine les chiffres des petites tombes:
lu —Cest celle-ci, affirme t-il, en désignant une toute petite boîte blanche tout près d’un cercueil jonché de
la fleurs froidies et séchées, celui d’une jeune artiste, la femme
ui du grand Prume.
18 —Ouvrez! implora la mère, dans une de ces émo-
€ tions terribles où l'idée fixe est le fil ténu qui nous re-
: tient encore à la raison.
É Et comme l’homme hésitait, perplexe :
t — Ouvrez! supplia-t-elle encore d’une voix qui se
- mourait.
> Et l’homme, alors, obéit. Mais comme il allait en-
a lever le couvercle, elle eut une frayeur instinctive de ce
1s qu’elle allait voir, et d’un accent éploré, elle pria encore:
n —Non, ne l’ouvrez Pas, mon bon monsieur, ne l’ou-
e. vrez pas, je ne puis, non je ne puis regarder!
. Lui, docile, obéissait encoré, Il tourna de nouveau
les vis, et d’un mouvem:
ent habitué il rangea sur son banc la tombe du bébé.
Quand elle comprend que tout est bien fini, qu'il ne lui reste plus qu’à remporter avec elle son angoisse terrible, ia mère ne veut plus s’en aller. Elle se retourne encore vers le gardien sympathique pour recommencer son antienne suppliante:
—Monsieur, tout à l’heure j'étais folle, j'ai eu peur de le voir, lui, mon petit angel Comprenez-vous cela? Maintenant, c’est fini, je vous assure, et je ne veux pas m'en aller sans être bien certaine qu’il est là, qu’on ne me l’a pas volé... Voyez-vous si je pars ainsi, je ne dormirai plus jamais et je deviendrai tout à fait folle... Mon bon monsieur, ayez pitié! Montrez-moi mon petit!
L'homme des tombes, que tant de désespoirs vécus sous ses yeux n'avaient pas encore endurci, cet homme qui avait mis de ses petits en terre, sans doute, fut infiniment pitoyable.
Il ouvrit donc le cercueil sur lequel la mère se pencha toute, pour aspirer dans une immense caresse, ce qui restait de ce petit cadavre qui sentait encore les fleurs dont on avait ouaté son dernier berceau. Elle mettait des baisers sur tous les traits figés, elle ne se lassait pas d’embrasser cette chair morte qui était sa chair à elle.
Puis quand elle eut reposé son coeur par ces caresses d’une étrange douceur, elle s’en alla, l'esprit calmé, l’âme rassénérée, reprendre la vie normale où d’autres affecticas ia sollicitaient, emportant avec elle le parfum de la petite tombe capitonnée de roses et de lis.
* * * À Madame Paul Blouin.
À vous, Madame, qui me racontiez avec des larmes, cet épisode douloureux de votre vie de jeune maman, je dédie ces lignes où j'ai essayé de fixer votre tristesse de jadis.
Je suis restée bien au-dessous de la réalité déchirante, mais, pour décrire ces douleurs-là il faut les avoir vécues, et encore doit-il se trouver dans le chagrin des mères une amertume que les mots ne sauront jamais traduire.
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