LA PAUVRE VIEILLE
A Madame Danielle Aubry.
Par un froid vif d'automne on a enterré le pauvre vieil Antoine. Le prêtre, penché au bord de la fosse, disait, en frissonnant de froid, les dernières prières, tandis que les enfants de choeur soufflaient dans leur doigts bleuis et esquissaient des pas gamins pour réchauffer leurs petits pieds. Sur le cercueil de chêne verni qui reposait au fond du grand trou, les petites feuilles tombaient, heureuses peut-être d'échapper ainsi à l’offense d’être foulées, meurtries sous les pas sacrilèges. Peut-être aussi ne voulaient-elles pas laisser tout seul, dans l’obscurité du tombeau, le pauvre vieux qui avait été leur ami... Les petites feuilles mortes tombaient, tordues, avec un froissement sec, donnant ainsi le linceul de leur beauté flétrie à la sépulture du vieil Antoine.
Une dernière aspersion de l’eau sainte, un dernier salut, un dernier regard, et la foule funèbre s’en alla, laissant au fossoyeur la suprême besogne. L'on entendit bientôt le bruit de la terre durcie qui tombait sur la grande boîte de bois, et ce bruit-là, dans le vent, sous le ciel grisâtre, prenait une voix formidable.
Un homme se détacha bientôt du cortège, et rompant avec les traditions du village, où l’usage permettait d’envahir la maison du défunt sitôt les funérailles terminées, il expliqua :
—Excusez-moi, mes amis, si je ne vous invite pas à venir chez nous, mais la mère est si faible, si brisée, que je veux lui épargner l'épreuve de revoir, en ce moment, les amis de mon père.
les
—Ca fait toujours du bien, Pierre, d voir ses voisins, quand on est dans la peine, — prononça un ancien, d’un ton grave, — tandis que les autres se regardaient, stupéfaits d’être exclus de la cérémonie habituelle du repas funèbre. Tous avaient compté se réunir autour de la grande table de famille, pour célébrer les vertus du mort oui,
mais plus encore pour se trouver tous ensemble et échanrer les nouvelles.
Sur quelques visages consternés, Pierre, le fils du défunt, put lire clairement: “Mais où allons-nous dîner ?”
Il feignit de ne rien voir, de ne rien entendre et s’é-
loignant à grands pas il regagna la demeure où sa vieille mère l’espérait.
Assise auprès du grand poêle où flambait une bonne attisée, la pauvre vieille, ramassée sur elle-même songeait en regardant danser le feu. Elle repassait sans doute l’histoire de sa vie, ses amours, son mariage, la naissance des petits qu’elle avait vu tous mourir, excepté un, le dernier, son Pierre, son grand fils maintenant, L'avait-il fait assez pleurer, cet enfant chéri, lorsque malgré ses prières, malgré les menaces du père, il était parti pour la ville, dédaigneux des travaux de la ferme. Comment se faisait-il que leur fils, à eux qui n’avaient jamais eu d’autre ambition que de remuer la terre pour en faire éclore la récolte merveilleuse, comment se faisait-il que leur enfant fut né avec des idées de liberté, de luxe, de mouvement ?
Là-bas, il avait fait sa trouée, on le citait comme l’un des meilleurs journalistes du pays. Le père et la mère émerveillés de ce succès, charmés du talent de leur petit, avaient vite pardonné... Songez donc, tous ceux qui ve-
get «
naïent chez eux parlaient avec admiration de leur Pierre, et dame, cela les flattait et les grisait, les pauvres vieux.
La mère Antoine songeait à tout cela en fixant la flamme ; le bruit de la porte qui s’ouvrait l’arracha à ses pensées. Elle se retourna vers son grand, sut lui sourire de ce regard indéfinissable des vieillards qui sen ent la mort tout proche, et n’en ont pas peur.
—C'est fini? fit-elle aver calme.
—Oui, mère, répondit le fils en l’étreignant dans ses bras, et alors tous deux pleurèrent le pauvre vieux qu’ils ne reverraient plus jamais sur la terre.
Elle, plus forte, plus faite à l’idée de la séparation, consolée déjà par l'espoir de la prochaine réunion, parla la première :
—Et maintenant, mon Pierre, que vas-tu faire de la vieille maman ?
—Vous emmener chez nous, chère Maman; votr+ place est à notre foyer, et Lina nous attend.
La vieille, hochant la tête, répéta distraite: “Li m'attend”.
Le fils la regarda, comprit, mais ne dit rien.
C'est qu'entre cette mère et ce fils, il y avait une femme jolie, mondaine, éprise de luxe, et qui dépensait en toilettes et en futilités l’argent que Pierre gagnaïit avec son travail. Que de fois, harassé, brisé de fatigue, il avait cru que son cerveau surmené éclaterait. Elle n’avait jamais compris, jamais eu pitié.
La mère Antoine ne parlait pas encore. Elle savait que son fils adorait sa femme, et la place qu’elle tiendrait à leur foyer serait toujours trop grande. Lina l’attendait, oui, et son accueil serait cordial, mais ensuite comme elle se lasse-
rait vite de cette vie‘: mère en bonnet qui déparerait son cadre d'élégance, de sn-isme. Ft une angoisse inexprimable envahissait le coeur de la veuve.
Laisser là tout son bien, tous ses souvenirs, toute sa vie enfin, échanger cela contre le petit coin qu’on lui donnerait là-bas, dans cette ville exécrée où l’on voit à peine le ciel, où l’on manque d’air. Non, elle ne le pourrait jamais.
Dans une détente subite elle se mit à pleurer à sanglots convulsifs,
Lui, la prend dans ses bras ia chère vieille qu’il aime de tout son coeur, il la cajole comme un enfant, l’endort avec des mots très tendres, lui parle de l’amour des petits qui, eux aussi, l’attendent là-bas.
Les petits, cle n’y songeait pas. Ah! les petits de son grand!
La grand’mère console la mère et la femme. Que lui importait de souffrir le dédain d’une jolie femme, si les petits l’aimaient, si elle pouvait les embrasser tout à son aise. Elle sourit maintenant, le visage encore couvert de larmes.
—Je crois qu’ils m’aimeront, je suis si vieille...
—Mais ils vous aiment déjà, mère, vous verrez quel plaisir ils vous donneront.
Puis il explique, avec embarras, que cette solution est la meilleure. 11 serait trop inquiet s’il savait sa mère seule au village... et p:'is, quoiqu'il gagne assez d'argent il n’est pas très riche, et la vie coûte si cher à la ,ille. Si la mère consent à habiter avec eux, cela permet de vendre la terre inutile désormais, et de placer avantageusement le petit capital...
Pierre parle bas, d’un ton gêné, il n’ose pas regarder la pauvre vieille qui, pâle comme la mort, ne retient qu'une
chose de tout ceci: “Il faut vendre.” Et tout ce que le fils n’avoue pas de ses misères et de ses luttes, la mère le devine et tout son pauvre être maternel en est brisé. Elle ne tente pas une objection, acquise à tout pour que son petit soit plus tranquille, plus heureux. A-t-elle le droit, elle dont la vie achève, de s’interposer par caprice, par égoïsme, entre son fils et sa tranquillité.
Qu'importe un sacrifice de plus ; pourquoi ne donneraitelle pas tout à son enfant? La joie de le sentir heureux la paye et bien davantage.
—Fais ce que tu vaudras, mon petit, accorde-t-elle tandis que son regard enveloppe son grand fils.
La vieille, brisée, anéantie sous l'épreuve, se pelotonne au coin du feu, et durant de longues heures elle semble insensible, inerte, presque folle. Les serviteurs qui passent et repassent curieux, s’en vont au dehors, répétant sur tous les tons, que “cette pauv’dame Antoine a dû en recevoir un de ces coups de son Monsieur de fils, pour être ainsi abimée.”
Les bonnes gens frustrés du repas du matin et qui ont de la rancune, s’apitoient sur la pauvre vieille trop faible pour résister à ce fils ingrat.
Lorsque le village apprit que la terre se vendrait, les animaux, tout le roulant de la ferme, jusqu’à la maison, tout enfin, ce fut une véritable consternation et le village oublia sa bouderie pour se porter chez la veuve. La pauvre femme meurtrie eut à souffrir les reproches rudes ou déguisés, elle eut à répondre à des questions indiscrètes, et on ne lui ménagea ni les avertissements, ni les comparaisons. Elle endura tout sans que son visage trahit l'immense fatigue de tout son pauvre être moral.
Enfin Pierre a tout terminé, la ferme est vendue. Demain le départ ; il ne reste plus que les paquets à faire...
Les paquets à faire! Cette question à laquelle Pierre ne songe pas, tourmente depuis des jours la vieille maman.
C'est que dans ces paquets-là elle voudrait mettre tout ce qu’elle peut encore emporter de sa vie ancienne, toutes les choses vieillies avec elle, et qui lui rappellent chacune un souvenir... Si on allait refuser à ces trésors l'entrée de la chic maison, où, là-bas trône une Lina redoutée.
—Mère, je vais vous aider à faire les males.
Enfin elle va savoir... Elle ouvre les armoires dont les larges tablettes sont remplies de choses disparates, absurdes, mais combien délicieuses au coeur de la vieille. Ici, c’est l'habit suranné de son vieux, le bel habit ce noces, puis la robe de soie qui l'avait faite si faraude pour le mariage, et le bouquet sous un globe! Voici des jouets qui o'1: amusé les pauvres petits morts, puis les bebelles que son Ferrot trouvaient si drôles. Pierre navré secoua la tête.
—Non, pas cela, ni cela, ni cela...
Enfin la maman stupéfaite comprend qu’elle ne peut emporter rien de ce qui fut toute sa vie.
— Votre linge, votre linge seulement, explique son fils désolé de la douleur maternelle.
Le plus petit coffre est vite rempli. La mère Antoine n’a jamais été coquette et l’on a vite fait d’emballer ses affiquets.
Elle n’a pas pleuré, mais un feu étrange brüle dans ses yeux subitement creusés. Dans quelques instants elle a vieilli de dix ans, et voilà qu’elle s’est rapprochée de la tombe, et que peut-être...
—Ah! si je pouvais mourir, s’écrie-t-elle enfin seule. Ah! mon pauvre vieux, Pourquoi ne m’as-tu pas emmenée!
Elle prend un à un les objets chéris, les embrasse follement pour le suprême adieu, puis elle les range soigneusement dans la grande armoire, pour la dernière fois...
Elle veut ensuite revoir tout son pauvre bien mutilé. Un bougeoir à la main, elle parcourt, ombre douloureuse, la maison où s’est passée sa vie; elle sourit à tout ce qu’elle a aimé. Rentrée chez eile, elle souffle la lampe, et dans la nuit, penchée à sa fenêtre, elle regarde l’eau qui là-bas coule doucement, heureuse semble-t-il, sous le clair de lune qui rayonne, et elle embrasse de son regard extasié l’admirable tableau de cette belle nuit d'automne baignée de lumière. Son coeur se dilate. .… elle ne sait plus si c’est de joie ou de douleur.
Chancelante, elle s’approche du grand lit, puis s’agenouille pour la prière...
Dans une caresse qui est presque un Spasme, elle étreint les oreillers et les draps, les serre contre elle avec des mouvements de délire et d'angoisse.
Puis ses bras se détendent et s’allongent sur le lit, sa tête se courbe et s’appuie, tout son vieux corps s’affaisse. .. la mère Antoine dort!
Elle ne souffrira plus. Son vieux coeur s’est brisé!
Par un froid vif d'automne on l’enterre aussi et les dernières feuilles tombent, tombent au fond du grand trou, où la pauvre vieille a rejoint le pauvre vieux.