VIEILLES CHANSONS... VIEILLES HISTOIRES
“Vieilles chansons, vieilles histoires, ‘Doux souvenirs des anciens jours”, fredonnait le bon vieillard en regardant la toute jolie vieille, qui, du fond de son fauteuil, lui souriait les yeux leins d’une infinie tendresse, Ils étaient tous deux seuls cémme toujours, eux qui n’avaient jamais connu la douceur d'élever des enfants ; seuls, mais heureux de cette solitude, elle surtout qui s'était laissé bercer toute sa vie par la magie d'amour et n'avait jamais songé à regretter quelqu'un ou quelque chose. Enfant, par la naïveté des idées, la fraîcheur des sentiments, la puérilité des goûts, elle avait vieilli doucettement, sans sentir le poids des ans, et elle portait avec coquetterie la parure de ses beaux cheveux blancs qui frisottaient autour de son front pur de toute ride. Elle restait jeune et belle cette vieille femme que l'épreuve n'avait jamais touchée, et qui avait vécu toute sa vie sans détourner, un seul instant, son regard et sa pensée de l’homme qu’elle aimait. Et en cette fin de jour elle repassait au son des vieilles chansons, toutes les vieilles histoires si chères et si douces dont le souvenir embellirait à jamais sa ménoire,
Le vieux maintenant ne chantait plus... Il avait pris un journal qui traînait sur la table, et absorbé, lisait. Elle, ne le quittait pas du regard, et immuablement souriait, heureuse de le trouver toujou-s beau; elle admirait son front large, ses yeux intelligents, et sans cesse, vers lui,
montait l’innocent hommage de son amour.
Soudain, elle le vit tressaillir, froncer le sourcil, sa main devenue nerveuse froissait le papier qui rendait un
son sec, agacé; puis il laissa brusquement tomber le journal, et appuyant sa tête, comme fatigué, au dossier du fauteuil, il ferma les yeux Pour ne plus voir, peut-être pour mieux regarder en lui-même,
La petite vieille glissa jusqu’à lui, elle posa ses mains tièdes sur les mains brûlantes de l’adoré, et se penchant vers le visage tant chéri, elle vit une grosse larme qui se perdait dans la moustache fière, et avec un tact infini elle posa ses lèvres là, où la goutte d'eau était tombée, et d’une voix que l'émotion rendait toute faible : “Qu'’as-tu ?”
Il eut un geste las des épaules et détourna Ja tête Pour échapper à la sollicitude des yeux trop tendres. Il voulait donc souffrir sans elle, garder pour lui seul un chagrin qui lui pesait si lourd, est-ce donc qu'il ne l'aimait plus? TI ne l'avait jamais aimée peut-être? Et le coeur fragile de la toute petite vieille trembla.
Elle ramassa la feuille qui avait glissé sur le tapis et avidement en scruta toutes les lignes. Soudain un décès bien en évidence retint son attention, et à son tour, elle ferma les yeux Pour ne plus voir. Le voile se déchirait. Elle n’avait plus rien d’un enfant. La douleur la sacrait femme. -
Alors qu’elle aimait ardemment, entièrement, que pas une de ses pensées ne se détournait de l'être très cher, lui! Fallait-il qu’il l’eût aimée cette autre, tout de même, pour que la force de cacher le chagrin qui venait d'elle, lui mManqua jusqu’à ce point,
Elle se rappelait la première fois qu’elle était venue chez elle, au centre même de son royaume d'amour, elle lui était apparue si belle, si loyale, si généreuse, que pas un instant la pensée ne lui vint que ses yeux pleins de lumière pouvaient cacher une ombre au fond de leurs pru-
nelles. Et si grande, si absolue était sa confiance de femme heureuse, qu’elle n’avait même pas pris la peine de Sauvegarder sa belle sécurité, Combien de temps s’étaientils aimés? La curiosité lui vint de savoir, de fouiller jusqu’au tréfonds du douloureux mystère, et se penchant, soudainement impérieuse, vers le Pauvre corps affaissé qui semblait dormir tant la souffrance contenue l’anesthésiait :
—Charles, proféra-t-elle d’une voix sourde, Charles Pourquoi m'as-tu fait tout ce mal?
Un sanglot lui répondit, un sanglot qui vibra tragique dans le silence de ce petit salon où deux solitaires achevaient de mourir.
Et cette réponse plus éloquente dans sa douleur que tous les mots, cette réponse remua des sentiments encore inconnus. Elle sentit soudain, cette femme que la maternité n'avait pas touchée, elle sentit dans son Coeur grandir l'instinct du pardon que les mères seules très souvent savent apprendre. Et sans plus une révolte, sans plus un reproche, elle se pencha vers le coupable, et d’une caresse discrète, la caresse maternelle, elle effleura le front
du grand enfant, l’absolvant ainsi du suprême pardon, le pardon d'amour.
Lui retint ce Corps gracile et souple dans ses bras, et timide il osa le seul mot: merci.
Elle voulut le tirer de sa torpeur, et l’'emmena vers la fenêtre. Désignant l'horizon où de petits nuages affolés fondaient leur teinte
lentement, sans le rega la sienne:
— Regarde, ami, regarde ces petits nuages qui courent vers le grand Tout, regarde-les s’anéantir dans cette immensité rouge qui submerge l'horizon... Tiens, il n’en reste plus qu’un seul. Plus rien que la beauté incroyable de cette lumière mirifique qui brûle nos yeux de visions inoubliables. Regardons en nous, ami, veux-tu, où il ya un soleil mille fois plus beau que celui-là. .. laissons tous les nuages s’y fondre, S'y anéantir, et oublions, car il faut oublier tout ce qui a vécu hors de notre vie, hors de notre confiance, oui, laissons notre soleil d'amour ravager, brûler ce qui ne fut Pas notre tendresse, laissons. .. Mais
lasse d’avoir si vaillamment lutté, la pauvre petite vieille ne parla plus.
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