L'AMOUR AU NID
Un amour de chardonneret avait épousé un amour de grive. Etait-ce mésalliance? je le crois bien, car le soir de la noce, on jacassa fort dans les grands arbres, et l’on semblait y conter des choses très vilaines. J'entendais surtout la voix stridente d’une mère-oiseau; bien sûr celle-là était. la belle-mère de la jolie petite mariée qui était partie sitôt la cérémonie finie, serrée contre le bien aimé, en route à tire-d’ailes pour les pays d’orangers. Ils n’avaient sans doute pas remarqué la mauvaise humeur qui régnait aux nids voisins. Tls n'avaient pas souffert de ne pas trouver autour d’eux toute une noce brillante, plus heureux d’être seuls, libres plus tôt de s'enfuir vers le bonheur.
Et ils s’en étaient allés vivre leur nuit de noces, qui sait, peut-être dans une étoile!
Ils avaient bâti un nid délicieux qui fleurait l'herbe frafche, et devinant combien je les trouvais gentils, ils avaient posé leur coquette demeure au-dessus de ma fenêtre. Je fus de longues heures à les attendre, tremblant de ne pas les revoir heureux et jolis, mais au matin du troisième jour je les vis revenir, et j’entendis très bien le cri content de la petite grive:
“Oh! que l’on est bien chez-nous l”?
Ils coulèrent une lune de miel délicieuse ; l’oiselle ne quittait pas son nid, et l'oiseau allait juste aux provisior.s, mais il revenait bien vite, car j'aidais au chardonneret à trouver la dinette. Et l’on bécotait là-haut, en riant aux
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O les amoureux gentils! Mais il n’est bonheur qui dure... et les jaloux guettaient.
Un matin, la belle-mère attendit son fils. Que lui ditelle? Des choses atroces, j'en suis sûre, et qui firent souffrir son coeur de chardonneret. Il rentra, ce jour-là, plus lentement, comme s’il avait eu un chagrin trop lourd à porter. Et quand la grive, de sa voix charmeuse, l’interrogea, il se plaignit d’une grande fatigue et voulut tout de suite dormir. La petite épousée se fit silencieuse afin de ne pas troubler le repos de son seigneur et maître... Mais il faisait bien beau dehors. S’étant penchée au bord du nid pour regarder le soleil se coucher dans un bain éblouissant, la jolie grive se sentit prise d’un grand désir de promenade. Pourquoi n'irait-elle pas essayer ses ailes dans la splendeur de ce soir radieux?... Et d’un bond, la mignonne fut dehors.
Mais on l'avait vue de là-bas, et sans pitié pour sa jeunesse, sa grâce et son bonheur, la mère oiselle s’en vint au nid réveiller son fils. Pauvre, pauvre petite grive si jolie et si douce, qu’avez-vous fait dans votre ignorance du coeur du maître, qu’avez-vous fait? Petite chose fragile, on va vous briser bien sûr. Läà-haut, il fait tempête, le mari piaille et bât des ailes, et la mère, Ô la vilaine, active cette grande colère.
Elle ne pardonne pas à celle qui lui a pris le coeur de son fils, et elle se venge impitoyablement.
Tout là-bas, deux oiseaux s’en viennent, c’est la grive et un merle. Un ami retrouvé, un parent, et qu’elle amène au nid tout droit en poussant de petits cris joyeux. La pauvre mignonne ne sait donc pas qu’il est des amitiés qu’il faut
oublier! Elle ne sait pas, et joyeuse, toujours suiviedu merle, elle arrive au coquet ches-nous aménagé avec tant d'amour. Elle veut présenter son ami, mais à peine a-t-elle parlé que le chardonneret vengeur l'attaque grossièrement, la bat, l’assaille à coups de becs, la meurtrit de mille blessures, et la petite grive se plaint, se plaint, et son cri de souffrance fait mal à entendre dans la fin de ce jour radieux.
Le merle, respectueux de l'autorité du mari, était tout d’abord resté à l'écart, mais quand il vit le chardonneret abuser de ses droits, il intervint, en vrai gentilhomme, et arracha du bec menaçant la Pauvre petite amie connue au temps jadis, peut-être 'alors qu’elle était petit oiseau sans plume et sans chant. Il la conduisit à un arbre voisin, et là, je les vis s’arrêter, causer, discuter. La petite grive s’aventura encore une fois au nid, mais le chardonneret gronda si fort qu’elle s’ensauva bien vite. Elle rejoignit le merle, et après de longues hésitations, tous deux s’en allèrent à tire-d’ailes, tandis que toute la volière lui criait son mépris et sa rancune.
J’entendis la mère chardonneret dire à son fils : “Vas-tu pleurer l’infidèle, létrangère? Les oiselles de notre famille sont belles et honnêtes; viens en choisir une bien vite, et nous danserons toute la nuit à tes vraies noces.” Elle parla * tant et si bien, la vieille maman, que le nid ne resta pas vide une seule nuit. Il y eut bal dans les grands arbres de cheznous où les chardonnerets ont élu domicile ; l’on rit, chanta et dansa la nuit entière. … Je crois même que l’on y but du champagne, tant tout ce petit monde semblait gris.
Et ma pauvre petite grive, jolie.et plaintive, a peut-être elle aussi, recommencé sa vie au bord d’un nid nouveau. Je
n'en sais rien, mais je ne pardonne pas au chardonneret d’avoir été brutal et injuste.
Les coeurs d'oiseaux sont en vérité bien petits, bien misérables, et pourquoi faut-il aussi que des humains aient des coeurs ainsi faits pour la tyrannie et la cruauté...