‹ Le long du chemin [microforme]Chapitre 6 sur 50 · PAGES VOLANTES · texte numérisé non relu

PAGES VOLANTES

Le vent faisait rage emportant tout vers l'infini, et dans la danse éperdue des jeunes verdures tombant des arbres argentés, je surpris une lettre don“ les feuillets lourds résistaient au caprice de la brise. Après quelques rondes difficiles, la lett Aux feuilles reliées d’une grosse épingle, s’échoua dans le treillis d’une vieille clôture, d’où je l’arrachai en passant.

“Ma chère Yvette”, lus-je tout au commencement des lignes serrées d’une fine et élégante écriture, et tout à la fin, je trouvai un simple nom : “Mathilde”.

Tout cela m'était inconnu, j'allais rejeter ces pages à la rue, quand je fus retenue par une ardente curiosité.

—Pourquoi ne lirais-je pas ces feuilles après tout ; elles w’appartiennent plus à personne: puisque je les ai sat:es ne sont-elles pas un peu à moi ? Et, vaincue d’avance, ma discrétion céda brusquement :

“Ma chère Yvette, je suis tellement atteinte par ta souf- “france que j'ai mal à t'écrire. Les mots m’échappent, tout “se perd dans ma Pauvre tête où l'angoisse est entrée avec “ta dernière lettre. Quelle pénible confidence ma chère “petite, si pénible que tu n'aurais jamais trouvé la force de “écrire si tu n’avais été sous le coup d’une de ces surexcita- “tions qui permettent d'accomplir les choses les plus extra- “ordinaires, les plus dangereuses. Et faut-il que tu aies foi “en ta vieille amie, ma pauvrette, Pour mettre ainsi à nu ta “pauvre douleur. Yvette, ma jolie, connue depuis le berceau, ‘‘et aimée toujours, comme tu as raison de croire en moi. “même jusque-là. Serais-tu coupable de ce que ma déli-

‘’catesse condamne, que je trouverais encore ce qu’il faut

is

“pour te plaindre, te consoler, car depuis que je t'aime “il s’est amassé en mon coeur des tendresses à toi seule. “L'amour que j'ai pour mon mari et mes enfants n’a rien à “prendre sur ce trésor qui est bien le trésor de lPamie, va.

“Je te donnerais toute mon indulgence, certes, mais “Dieu merci, tu n’en as pas besoin; puisque tu es venue à ‘moi, avant, c’est qu’il n’y aura pas d’après.

“Une femme comme toi ne peut pas décheoir dans sa “propre estime. Ce n’est pas l'opinion du monde qu'il te “faut, chère, c’est la tienne. qui a besoin de te respecter...

“Tu m'écris: “Mariée presque de force à un homme “que je n’aimais pas, aldrs que mon coeur appartenait tout à “Pabsent, ai-je le devoir de sacrifier toute ma vie au bon- “heur de ce mari que la vie commune m’a appris à détester ? “Détester”, un mot dont j'ignorais le sens, et que je pro- “nonce maintenant les dents serrés, dans un élan furieux. “Oui, je le déteste cet homme horrible qui a pris ma jeu- “nesse, et qui dispose maintenant de la vie que je ne lui ai “Jamais donnée. .. entends-tu ? jamais! La brutalité de mes “parents, qui ont voulu cette union, a pu me contraindre au “oui atroce, mais ma liberté d'amour je l’ai gardée... Je “veux m’en servir. Tu m’entends, c’est moi qui parle ainsi, “moi qui suis en révolte avec les lois humaines, moi qui ne “veux plus souffrir, mais être heureuse, perdue quelque part “dans l’univers avec celui que je n’ai pamais cessé d’aimer “et qui est toute ma vie!

“Je ne laisse rien derrière moi qui vaille d’être regretté. “Mes parents sont morts, et s'ils étaient là, je passerais “outre... ne m’ont-ils pas odieusement sacrifiéel... Et des “enfants, je n’en ai pas.

“Ah! si j'avais eu des enfants l”

“Si tu avais eu des enfants, tu n’aurais jamais songé à ‘déserter ton devoir, tout laid, tout détesté qu’il est. Mais “tu ne partiras Pas, Ô ma petite, Parce que tu es incapable

“teras auprès de celui que tu ne peux aimer, parce que /à “est le devoir qu’une femme comme toi ne fuit-pas honteu-

être pas aimé, je ne te dis Pas la peine de tous ceux qui “taiment!... Tu veux rompre avec ta vie première, renier “ta foi et ton honneur, et demain, privée de ton passé tu “seras la plus misérable des femmes... Mais ce n’est pas “encore cela que je veux dire. As-tu pensé à lui, à lui seul, “un instant ?... As-tu songé que tu n’avais pas le droit de “temparer de la vie de cet homme pour la condamner à Ja “honte, alors que cette vie appartient d'avance à la femme “et aux enfants qui pourraient porter son nom à la face de “tous. Tu n'as pas le droit de sortir de la vie où tu es “prisonnière, et la mort seule... Ton sort est affreux, je le “sais ma chérie, mais vois-tu, quand une femme de ton “intelligence et de ton éducation manque sa vie... il ne lui “reste plus qu'à souffrir! Toutes les révoltes et tous les “désespoirs n’y changent rien...”

Je jetai à la mer cette missive lourde de douleur et d’angoisse, de crainte que le vent perfide ne la porta plus loin.

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