‹ Le long du chemin [microforme]Chapitre 7 sur 50 · TANTE LISE · texte numérisé non relu

TANTE LISE

La première neige tombait doucement, ne se pressant pas d’arriver à nous, toute triste de quitter les régions blanches de là-haut pour venir sur cette terre noirâtre qui souillerait sa liliale beauté.

Et il en tomba, il en tomba...

Les enfants battaient des mains et, sortant du hangar, ou du grenier, le petit traîneau à lisses, s’en allaient sur les côtes gigantesques essayer leurs premières glissades. Ils se roulaient dans la blancheur qui venait du ciel en un déluge; ils en mangeaient avec de petits frémissements drôles; ils eu faisaient des mottes lancées adroitement au frèrot ou à la soeurette. On ne pleurait même pas si ça faisait mal. On s’amusait.

Derrière les croisées de délicates têtes blondes et brunes se profilaient. On causait, tout réjouis par l’arrivée de la jolie neige. Ce soir on ferait de la tire, et on l’étendrait sur la belle ouate froide venue du ciel. Les cavaliers viendraient du village avec leur compagnie. On danserait, on chanterait, on rirait, et tous les yeux de cette fraîche jeunesse reluisaient de gaieté.

Soudain, l’une des fillettes, dix-huit ans à peine, joues rouges et cheveux embroussaillés, s’écria : “Si l’on jouait un tour à tante Lise, c’est sa fête à elle, la fête des vieilles filles !”

Et ce vieille fille tombait des jolies lèvres, méprisant comme une sentence mortelle.

Tous, garçons et jeunes filles, de s’écrier :.

—Oui, oui; voyons, dis-nous quel tour?

Et la première de dire:

—Vous savez bien le beau Louis... Toutes les fois qu’il vient ici voir Clara, tante Je dévore des yeux.

—Cest vrai, c’est vrai, déclara toute la compagnie,

—J’ai dans l’idée qu’elle l’aime! Aussi, si nous faisions

croire à tante que Louis parle d’elle Constamment avec Clara... ce serait très drôle...

Et tout ce monde, bon Pourtant, se mit à rire amusé du four que l’on jouerait à tante Lise.

follement,

son usé des chose Les mains de

Et tout s'était toujours fait Stant et obscur paraissait si songé à dire merci à tante Lise. Pas plus que l’on remercie la chaise où l’on s’asseoit, le lit où l’on se couche, le feu où l’on se chauffe. Tante Lise faisait partie du mobilier, elle était un accessoire au confort ; on ne la classait pas Parmi les objets de luxe.

Le soir on la pria de faire la tire ; elle glissa à Ja Cuisine ce son petit pas à l'allure de souris. Depuis toujours elle la faisait cette tire immémoriale, et on la mangeait dans la grande salle avec l’accompagnement d'innombrables railleries à l'adresse de la Pauvre vieille fille.

Aussi, ce soir-là, en regardant le liquide jaune bouillir dans l'immense marmite, elle maudissait ce fatal anniversaire

qui lui ramenait tant de douleurs. On la blaguerait encore tout à l’heure, on se rirait de sa coiffe de Sainte-Catherine, on se moquerait des filles qui ne savent pas trouver un mari... et elle avait envie de pleurer... Mais elle s'arrêta par un miracle d’énergie. Non, si elle pleurait on rirait encore plus, et elle ne voulait pas fournir un thème à de nouveaux quolibets.

Pourquoi ne s’était-elle pas mariée? N’aurait-elle pas fait une femme bonne et dévouée ? Un mari, cet être introuvé par elle, lui semblait un demi-dieu, et avec quelle ferveur elle l’aurait servi ce héros. Mais jamais il n’était venu, jamais, dans la petite oreille pourtant aussi rose que celle des autres jeunes filles n'avait glissé un mot d'amour. Cette oreille-là n'avait rien perdu de sun innocence première... Pourtant pauvre tante Lise avait aimé un jour. C'était un gars solide et fier que Jean. Lise, à ses vingt printemps, le vit et l’aima. Lui passa sans regarder cette petite fille que personne ne voyait.

Tante Lise ne s’étonna pas de n’être pas vue; elle y était habituée. Seulement, elle continua d’aimer Jean d’un amour pur et tr.aquille, comme on aime une étoile, une fleur, un oiseau.

Près du grand feu qui ronflait, et de la tire qui dansait : en bouïllonnements désordonnés, tante Lise écouta létrange confidence de la nièce, et son regard rêveur se perdait dans les horizons anciens.

Soudain, elle devina, plutôt qu’elle ne comprit, le four qu’on lui préparait, et ce ridicule que l’on voulait infliger à son pauvre coeur tranquille lui parut plus odieux que toutes les moqueries passées.

Il lui semblait qu’on avait deviné le secret de son amour pour Jean, et qu’afin d’en rire mieux, on imaginait cette petite comédie. Elle entendait des rires plus gais, plus bruyants dans la grande salle, on y distinguait même la voix des enfants... des petits qui se vengeaient, sans doute, de leur expulsion de la cuisine, pendant la cuisson de la tire.

Pauvre elle, qui n’avait fait que du bien à tout le monde, pourquoi la maltraitait-on ainsi ?

La maltraiter? Mais non, elle faisait tout ce qu’elle voulait dans cette maison, jamais on ne lui donnait un ordre, jamais on ne lui faisait un reproche. De quoi se plaignaitelle? De ce que, parfois, on la taquinait... Peut-on être à ce point susceptible? Voyons, il faut bien s’amuser un peu. et puis, une vieille fille, c’est pour ça... c’est absolument légitime!

La pauvre vieille fille ne songeait pas à protester ; elle aussi trouvait cela légitime qu’on s'amusât à ses dépens. Seulement, ce soir, on voulait toucher à un trésor, et brusauement son coeur se révolte...

Oh! elle ne crie pas... Non, mais elle se sauve en pleurant tout bas, jusque dans la petite chambre étroite, où, sur son baudet elle s'effondre, enfonçant sa tête dans les couvertes de rude flanelle.

Les pleurs s’étoiuent de couler sur cette peau flétrie:; surprise de la rosée tombant sur le terrain durci e* infécond.

Dans la grande salle, on chuchote. C’est la fillette qui narre la fuite de tante Lise, et s’avançant jusqu’à Louis, elle lui tape sur l'épaule :

—Cest toi, aussi, qui est cause de tout ce mal. Situ n’étais pas aussi beau garçon!

Et le grand fat de se rengorger:

—Dame, on ne fait pas exprès pour inspirer des amours!

Clara sourit, heureuse du succès de son promis.

Tous se mirent à commenter l'aventure, chacun renchérissait, et des gros rires secouaient tout ce monde qui se trouvait bon.

Soudain, la mère fit entendre sa grosse voix de paysanne heureuse :

—Allons, les enfants, la tire! La laisserez-vous brûler ?

Et l’on se précipite vers la cuisine avec de grands cris, on se pousse les uns sur les autres, on entoure le foyer ; les unes brassent le liquide qui s’épaissit ; d’autres vont chercher de grands plats de neige.

Tout le monde mange, crie et s'amuse.

Là-haut, celle dont c’est la fête pleure. Pourquoi diton que la Sainte-Catherine est la fête des vieilles filles ?

Une fête c’est le jour de la joie, et non le jour de l’humiliation et des larmes. ;

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